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i^arbarti Collège Xibtatp
CONSTANTIUS FUND
Bequeathed hy
Evangelinus Apostolides Sophocles
Tutor and ProfÎBnor ùtGmk
1842-1883
For Greek» Latin, and Arabk
Literature
ÉTUDE
SUR LES
BUCOLIQUES DE VIRGILE
OUVRAGE DU MÊME AUTEUR
Sur l'Eunuque de Térence. Questions diverses. Paris,
A. Colin, 1895, in-i2, 95 p.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
y compris la Hollande, la Suùdo et h Norvège.
Coulommiers. — Imp. Paul BRODAUD.
— 653-96.\ ^ \
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ÉTUDE
SUR LES
BUCOLIQUES DE VIRGILE
PAR
a9 çartault
Professeur de poésie latine à l'Université de Paris
PARIS
ARMAND COLIN ET C», ÉDITEURS
5, RUE DE MÉZIÈRES, 5
1897
Tous droits réservés.
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NOV . V 1898
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AVERTISSEMENT
Le but de ce travail est de dégager aussi nettement
que possible ce que nous pouvons savoir de la jeu-
nesse de Virgile et d'étudier la formation de son
talent poétique.
Les anciens ne connaissaient qu'imparfaitement sa
vie, jusqu'au moment où il devint le protégé d'Octave.
Les renseignements qu'ils nous ont transmis pour la
période de^ sa jeunesse ne paraissent pas puisés à des
sources absolument sûres; ils ont pourtant exercé
sur les critiques modernes une influence souvent exa-
gérée. La méthode consiste à mettre en pleine lumière
ce que nous apprennent les Bucoliques, à exclure ce
qui, chez les biographes et les commentateurs, n'est
pas d'accord avec elles, ce qui peut n'être qu'une
induction tirée du texte parfois mal compris, ce qui
ne porte point le caractère d'une information précise
reposant sur des faits qu'un grammairien ne pouvait
imaginer *. Même après la mise en œuvre si remar-
l.Cf. W. H. Kolster, Vergih Eklogen in ihrer strophischen Gliederunf/
nachgewie&en mit Kommentar, Leipzig, B. G. Teubncr, 1882, p. VI.
VI AVERTISSEMENT
quable des matériaux anciens par 0. Ribbeck * et par
G. Thilo', il reste àappliquer systématiquement cette
méthode, à établir le degré de vraisemblance et de
probabilité de chacune des assertions que répètent
les uns après les autres les biographes de Virgile.
La période des Bucoliques est une période d'essais
et de tâtonnements. Virgile imite largement Théocrite
et les Grecs, parfois les poètes latins ses prédéces-
seurs. Un certain nombre de ces imitations ont été
signalées — quelques-unes étudiées en détail —
par les auteurs anciens qui nous restent. Les rappro-
chements sont faits plus ou moins complètement dans
les éditions modernes. Ils ont été réunis en tableaux
fort commodes par W. Ribbeck dans l'édition d'O.
Ribbeck^ Mais, même aprèsles recherches minutieuses
de G. A. Gebauer *, qui s'est surtout préoccupé du
détail du style, il reste à déterminer les procédés
et les lois de cette imitation. Virgile ne s'est point
proposé de faire passer en latin les Idylles de Théo-
crite et d'en donner à ses contemporains une image
1. p. Vergili Maronis opéra, edit.minor, B, G. Tcubner, 1867, p. Vsq.,
De viia et scriptis P. Vergili nai^ratio, 2° édition, 1895, p. III sq.
2. P. Vergili Maronis carmlna, B. Tauchnitz, 1886, p. V sq., De vita
camnnibusqne Vergilii prolusio.
3. Editio maior. Pour ce qui concerne les Bucoliques, voir vol. 1, 1859,
p. 235-250; cf. vol. III, 1862, p. 421-435.
4. De poetariim graecorum hucolicorum inpi'imis Theocrili in eclogis a
Vergilio expressis libri duo. Vol. I, libruni prioreni partemquo poste-
rions continons, Lipsiao, H. Mendelsohn, sans date (La préface est
datée d'oct.l860). C'est le remaniement et le développement d'un travail
publié sous le môme titre en 1856. — Quatcnus Vergilius in epithetia inii-
taius sit Theocritum, Gymn. von Zwickau, Jahrcsbericht iibcr das
Schuljahr 1862-1863, Zwickau, R. Zûcklcr, p. 1-18. — Dans le Pro-
gramm des kôniglichen Gymnasiuyns.., zu Insterburg, Insterburpr, 1873,
Karl Wilholmi, p. 3-22, E. Biittner, Ueber das Verhultnis von Vergil's
Eklogen zu Theokrit's Idyllen, a donné une sorte de sommaire très
condensé de ce qui appartient on propre à Théocrite, de ce qui appar-
tient en propre à Virgile et de ce qui est commun à l'un et à l'autre.
AVERTISSEMENT VU
fidèle, mais de s'en servir pour composer à son tour
une œuvre originale. Il y a là tout un travail très
intéressant à suivre, qui s'éloigne absolument de nos
habitudes modernes et qu'il faut examiner sans parti
pris d'aucune sorte, en faisant ressortir à travers les
emprunts multiples et souvent compliqués l'origina-
lité réelle de Virgile. Depuis la traduction presque
littérale jusqu'à l'imitation libre et à l'inspiration
assez lointaine pour devenir problématique, il y a toute
une gamme de nuances à saisir. Au point de vue des
emprunts, toutes les Églogues ne se ressemblent pas;
à côté de celles qui sont de véritables mosaïques, il y
en a d'autres, où l'auteur se détache de son modèle
pour être lui-môme. C'est, dans l'art de Virgile, un
véritable progrès, dont il convient de marquer exac-
tement les étapes. Enfin, dans chaque Églogue, il faut
démêler le but que s'est assigné l'auteur et les
moyens d'exécution par lesquels il l'a atteint.
Si Virgile s'est mis à l'école de Théocrite, il n'était
cependant plus, quand il l'a fait, un écolier. Il suffit de
comparer au modèle celles des Églogues qui en dépen-
dent le plus étroitement pour s'assurer de la maturité
d'esprit, des connaissances acquises qu'il possédait
alors, pour y trouver déjà, pleinement conscientes
d'elles-mêmes, certaines qualités maîtresses, qu'il ne
devait qu'à son tempérament de poète. Il résulte de là
que, si les Bucoliques sont la première œuvre poétique
que Virgile ait jugée digne de passer à la postérité, ce
n'est sans doute pas la première qu'il ait écrite. On
n'arttend pas l'âge de vingt-huit ans pour s'essayer à
écrire en vers. Mais sur ces premières productions
Virgile a gardé le silence le plus complet. On pourrait
se demander si, avant d'aborder l'étude des Buco-
Vm AVERTISSEMENT
liques, il ne serait pas plus rationnel de chercher s'il
n'y en a pas quelques-unes parmi les poèmes de VAp-
pendix Vergiliana, Toutefois on s'aperçoit sans peine
que c'est Tordre contraire qui est le seul logique. C'est
après avoir déterminé les caractères de la poésie des
Bucoliques qu'on obtient un critérium, à l'aide duquel
on peut discuter avec quelque chance de succès l'au-
thenticité des poèmes de jeunesse attribués à Virgile;
je n'ai pas la prétention de traiter ici cette question.
L'interprétation des Bucoliques tient naturellement
une grande place dans cet ouvrage. Tout en ayant
sous les yeux le commentaire traditionnel, dont les
premiers fondements remontent à l'antiquité, j'ai
toujours essayé de conserver une entière liberté
d'esprit, de remonter à la source, de ne pas prendre
pour vérité une erreur qui n'a pour elle que d'avoir
été vingt fois répétée. Je n'ai touché ni à la gram-
maire ni à la métrique des Bucoliques; il ne faut
point mêler les divers genres d'études. Je n'expose
ni ne réfute aucun des systèmes qui ont été imagi-
nés pour donner aux Églogues dans leur ensemble
une forme strophique; je crois qu'ils ne correspon-
dent pas à la réalité. D'une façon générale je ne
m'attache point à combattre celles des opinions de
mes prédécesseurs qui ne me paraissent pas justes;
il eût fallu pour cela augmenter considérablement
les dimensions de ce travail. Je me^suis efforcé de ne
rien cacher de ce que je leur dois.
Paris, le 1"' juillet 1896.
ETUDE
SUR
LES BUCOLIQUES
DE VIRGILE
CHAPITRE I
La jeunesse, les protecteurs, les amis de Virgile.
I
Publias Vergilius Maro naquit sous le premier consulat
de 6n. Pompeius Magnusetde M. Licinius Crassus, c'est-à-
dire en 70 av. J.-G. L'année est attestée par Suétone-Donat *,
2 : « Natus est Gn. Pompeio Magno [et] M. Licinio Crasso
primum coss. » ; par Suétone-Saint Jérôme ^ : « ... Nascilur
Pompeio et Crasso consulibus » ; par le Pseudo-Probus ^ :
4< Natus... Crasso et Pompeio Consulibus »; par la Vita
Bernensis ♦ : « Natus... Gn. Pompeio M. Crasso consuli-
1. Vergilii uita de commentario Donati sublala, dans les Seholia Ber-
nensia ad Vergili Bucolica atque Georgica, éd. H. Hagen, Lipsiae, B. G.
Teubuer, 1867, p. 734 sq.
2. C. Suetoni Tranquilli... reliquiae^ éd. A. Reiiferscheid, Lipsiae, B. G.
Teubner, 1860, p. 43.
3. M. Valerii Probi in Vergilii Bucolica et Georgica commentarius^
éd. H. Keil, Halis.E. Anton, 1848, p. 1.
4. Dans les Seholia Bemensia, p. 745.
£tITDE sur les BUCOL. de VIRGILE. '
À
2 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
bus »,... elc. Le fait ne saurait donncrlieu à aucune discus-
sion. La date indiquée par le Chron. pasch, *, p. 350, 5 :
« 'OpTYjvo-cou xal MsTeXXou BipytXioç èyevvrjôyi », c'est-à-dire 69
av. J.-C, repose donc sur une erreur, dont on ignore Tori-
gine.
Le jour de la naissance de Virgile — les ides d*octobre
— est également certain. Martial, XII, 67, 3 : « Octobres
Maro consecravit Idus »; cf. Ausone, Idyll.y V, 25; Suétone-
Donat, 2 : « iduum octobrium die »; le Pseudo-Probus :
« idibus octobribus » ; la Vita Bernensis : « idibus octo-
bribus ».
Virgile regardait Mantouc comme sa patrie : Géorg.^
in, 10 sq. : (t Primus ego in patriam... deducam... Musas;
Primus Idumaeas referam tibi, Mantua, palmas »; ÉgLj
IX, 27: « ...superetmodo Mantua nobis ». Cf. Gréorg'., II, 198 :
« Et qualem infelix amisit Mantua campum ». Mais il ne
dit nulle part qu*il fût né dans la ville même. Martial con-
sidère Virgile comme étant la gloire de Manloue, I, 61, 2 :
« Marone felix Mantua est »; XIV, 195, 2 : « Quantum
parua suo Mantua Vergilio » ; cf. VIII, 73, 9. Suétone-
Donat, 1, rappelle « Mantuanus », la Vita Bernensis « génère
Mantuanus », la Vita Servii ^ « ciuis Mantuanus ». L'au-
teur inconnu de Tépitaphe de Virgile, attribuée à Virgile
lui-même, paraît le faire naître dans la ville de Man-
toue 3 : « Mantua me genuit... »
Virgile donne à Mantoue une origine étrusque, Enéide, X,
198 sq. Aussi Phocas ♦ appelle-t-il Mantoue, v. 5, « tellus...
Tusca ». D'autre part Mantoue faisait partie de la Vénétie.
Macrobe, Satum., V, ii, 1, désigne Virgile sous le nom de
« Veneto »; cf. Sidon., Ep., IX, 15, 47; la Vita Servii dit
en parlant de Mantoue « quae ciuitas est Venetiae. »
Sur le lieu de naissance de Virgile, on peut essayer de
préciser davantage. Le passage de Macrobe, /. c, « a rure
1. Â. Reifferscheid, Op. laud., p. 43, on note.
2. En tôto du commentaire de TÉnéide, Servii grammatiei qui feruntur
in Vergilii carmina commentarii,, recensuerunt G. Thilo et H. Hagen,
vol. I, Aeneidos librorum I-V commentarii, rec. G. Thilo, Lipsiae, B. G.
Teubner, 1881, p. 1.
3. Suétone-Donat, 36, Suétone-S* Jérôme, ;. /., p. 43, Pseudo-Probus, p. 1.
4. Vita Vergilii a Foca grammatico urbia Romae uersibus édita, A. Reif-
fcrscheid. Op. 2aud.,p. 68 sq. Cf.lo poème saphique, v.Sî, « Vatis Ktrusci ».
J
LA JEUNESSE DE VIRGILE 3
Mantuano poetam », ne signifie pas simplement que Virgile
avait vécu dans la campagne environnant Mantoue et qu*il
s'y était livré à la poésie, mais qu*il en était originaire.
SuétoneDonat, 2, dit qu'il est né « in pago qui Andes
dicitur et abest a Mantua non procul »; Suétone-Sednt
Jérôme, l. c, « in pago qui Andes dicitur haut procul a
Mantua »; le Pseudo-Probus « uico Andico, qui abest a
Mantua milia passuum XXX ». Entre le renseignement qui
remonte à Suétone et celui du Pseudo-Probus il y a deux
diiférences : Suétone appelle Andes un pagus, le Pseudo-
Probus un uicus; il semble que ce soit Suétone qui ait rai-
son ^. En outre Suétone ignore la distance exacte qui sépare
Andes de Mantoue; il sait seulement qu'elle n'est pas con-
sidérable. Le Pseudo-Probus la fixe à 30 milles romains,
soit — le mille romain valant 1478 m. 5 — 44 kiiom.
355 m., renseignement qui ne complète pas le précédent,
mais qui le contredit. H. Nettleship ^ a fait remarquer que
cette information ne saurait être exacte; car, si Virgile était
né à plus de onze lieues de Mantoue, dont le territoire
était restreint, il aurait été le citoyen, non pas de Mantoue,
mais d'une des villes voisines. Si donc le Pseudo-Probus
a puisé à une source plus précise que Suétone, il faut que
cette source ait été déjà altérée ou que le chiffre se soit
corrompu dans la tradition manuscrite.
D'autre part, Virgile, qui ne nous dit rien sur le lieu
précis de sa naissance, nous apprend qu'au moment où il
composait les Bucoliques, il possédait une propriété rurale,
Egl.j I, 46 sq., IX, 2 sq. Cette propriété parait avoir été
située sur les bords du Mincio, soit entre les bras ou
canaux que formait le Mincio dans le voisinage de Mantoue,
soit entre le Mincio et un de ses petits affluents, ÉgL, I,
5i, « inter flumina nota». Elle n'était pas très éloignée de la
ville, — ville qui ne saurait être que Mantoue — , puisque,
dans la IX® EgL, Mœris porte à la ville des chevreaux dans
ses bras, v. 6 et 62; la distance devait donc être moyenne.
D'après des calculs, qu'il n'y a pas lieu de reproduire ici.
1. O. Ribbock, De vita «..., p. VII, note 2.
2. Âncient Lives of Vergil voith an essay on the poems of Vergil in con-
nection with his life and Urnes, Oxford, Clarendon Press, 1879, p. 33.
4 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
mais qui reposent sur des bases sérieuses, G. Thilo * établit
qu'elle ne devait pas dépasser trois milles au plus. La
vulgate moderne place cette propriété au village d'Andes ^
et y fait naître Virgile. C'est une combinaison vraisemblable,
mais ce n'est qu'une combinaison.
Sur ses parents, Suétoue-Donat dit, 1 : « parentibus
modicis fuit ac praecipue paire, quem quidam opifîcem
figulum, plures Magi cuiusdara uialoris initio mercenna-
rium, mox ob industriam generum tradiderunt, egre-
gieque substantiae ^ siluis coemendis et apibus curandis
auxisse reculam »; le PseudoProbus, « matre Magia (P
Mahia) PoUa, pâtre Vergilio rustico »; la Yita Servit,
« pâtre Vergilio (flgulo Paris. 7959,., uirgilio reliqui),
matre Magia* (magia GH; maia B Pans. ME maBia L)
fuit »; Macrobe, /. c, a rusticis parentibus nato ». La
Vita Bernensis fait de Virgile « dignitate eques Roma-
nus » ; mais elle ne prétend pas qu'il le fût de naissance ^,
Aucune de nos sources ne nous apprend où était né le père
de Virgile. L'épigramme VIII (X) des Catalepton ^ semble
indiquer qu'il était de Crémone et qu'il vint s'établir à
Mantoue, V. 5 sq. : « Tu nunc eris illi Mantua quod fuerat
quodque Cremona prius »; en soi cela ne serait pas impos-
sible; toutefois, comme nous le verrons plus loin, l'épi-
gramme renferme des inexactitudes, qui ne permettent de
Tatlribuer qu'à un écrivain mal informé. Cette tradition
provient peut-être du vers mal compris de l'Égl. IX, 28,
<( Mantua uae miserae nimium uicina Cremonae^), d'après
1. Dans un article publié après sa mort par les Neue Jahrb. f. Phil. u.
Paedag., t. CIL, 1894, p. 290 sq.
2. Publias Virgilius Maro..., Chr. Gottl. Ileyne, edit. quarta... Ge.
Ph. Eber.Wagner., vol. I, Lipsiae,... librariac Hahnianao, 1830, p. CVII sq. :
« Situs huius vici incertus est. Mantuani tamon eum esse contendunt,
qui nunc duo millia passuum ab urbo dissitus, vulgo dicitur Pietola. »
3. Les mots « cgrcgioque substantiae » paraissent altérés ; faut-il lire
« 0 gregisque substantia...? » (substantia M)
4. Schol. Bern. ad Ecl. III, 62, « mater Virgili Maia », ad V, 22, « Maiao
matris dus ». Le véritable nom do la mère de Virgile est Magia et on a
remarqué depuis longtemps qu'il pouvait être pour quelque chose dans
la transformation de Virgile en magicien au moyen âge.
5. M. Sonntag, Vergil als bucolischer Diehter^ Leipzig, B. G. Teubner,
1891, p. 238.
6. O. Ribbeck 2, Appendix Vergiliana.
LA JEUNESSE DE VIRGILE 5
lequel on aura cru que la famille de Virgile ayait quille
Crémone pour Mantoue au moment du partage des terres.
Il est possible que le père de Virgile fût tout simplement
du pays et même du village d*Andes.
D'après Suétone-Donat, on n'était pas fixé sur sa pro-
fession. Les uns en faisaient un ouvrier potier, les autres
le mercennarius de Tappariteur d'un magistrat. La plai-
santerie de Phocas, v. 7, « figuli suboles noua carmina
finxit... », montre que les grammairiens trouvaient la pre-
mière tradition plus piquante et y voyaient un prétexte à
faire de Tesprit. Phocas fait du reste du père de Virgile
un paysan, v. 5, « genitor figulus... cultor agelli ». Sué-
tone n'indiquant pas ses autorités (quidam... plures), le
mieux est de s'en tenir à la tradition qui, de son temps,
était la plus généralement acceptée. Rien n*empéche que le
père de Virgile ait été un potier campagnard, qui aban-
donna son métier pour en prendre un plus lucratif.
Macrobe, /. c, ne paraît pas employer une expression
tout à fait exacte en disant « ruslicis parentibus nato »,
ce qui ne s'applique pas à la mère de Virgile. Magius,
appariteur d'un magistrat, devait habiter la ville; s'il prit
à gages un paysan des environs, c'était sans doute pour
faire valoir ses troupeaux et surveiller ses pâturages, le
territoire de Mantoue étant un pays d'élevage. Satislait
de son activité, il lui donna sa fille. Lui fit-il cadeau en
même temps deia propriété qu'on place au village d'Andes
et où on fait naître Virgile? On peut l'inférer du texte de
Suétone-Donat, qui ne parait attribuer au père de Virgile
que des agrandissements. Celui-ci acheta peu à peu (coe-
mendis) des pacages (c'est le sens qu'a souvent siluae dans
les Bucoliques) et se livra à l'apiculture. L'apiculture était
une occupation de petites gens, mais elle était lucrative ^
11 semble en définitive que le domaine, dont jouissait Virgile
à l'époque des Bucoliques, fut constitué par son père et
peut-êlre faut-il chercher quelque souvenir de son existence
laborieuse pour sortir de la gêne dans le personnage de
Tityre, tel que le représente la K® Égl. Sur les dimensions
de ce domaine, le Pseudo-Probus ^ nous donne le rensei-
1. M. Terentius Varro, Rerum rvsticarum libri^ III, xvi, 10 sq.
2. P. 5. •
à
6 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
gnement suivant : « Vnde faclum, uti Vcrgilius quoque
agros amitteret, quos sexaginta ueterani acciperent ».
M. Sonnlag *, qui ne le trouve pas invraisemblable, en
conclut que la propriété devait avoir 4000 iugera. Mais le
Pseudo-Probus est en contradiction avec Virgile lui-même,
qui ne nous parle de son bien que d'une façon modeste,
Ègl. IX, 2 sq. : « nostri... agelli »; I, 47 : « Et tibi magna
satis». Il était simplement assez grand pour qu'un bomme
sans ambition s'en contentât. Le Pseudo-Probus étant ici
en désaccord avec les Bucoliques, il n*y a pas lieu de tenir
compte de sou assertion, d'autant que nous lisons dans
la Vita qui lui est attribuée : « tenui facultate nutritus >»,
ce qui ne saurait convenir au fils d'un grand propriétaire.
Toutefois ce domaine devait être assez vaste pour occuper
une familia rustica; ce n'est pas Mœris seul qui le fait
valoir, comme l'indique le pluriel « mitlimus », Égl. IX, v. 6.
Magius parait avoir eu une maison à Mantoue. En effet,
si, dans la IX® Égl., Mœris va à la ville porter des chevreaux
à son nouveau maître, c'est que celui-ci y habite. Or on se
demande si ce nouveau maître n'a pas eu précisément en
partage, en même temps que la propriété rurale de Virgile,
une maison de ville que celui-ci possédait, et si Virgile n'en
a pas justement hérité de son grand-père. Ce n'est qu'une
hypothèse, mais elle n'est pas absolument invraisemblable.
Suétone-Donat, 14, dit à propos de la famille de Vir-
gile : « Parentes iam grandis amisit, ex quibus patrem
captum oculis et duos fratres germanos, Siloneni inpu-
berem, Flaccum iam adultum, cuius exitum sub nomine
Daphnidis deflet ». Nous ignorons la date de la mort du
père de Virgile et l'expression « iam grandis » est trop vague
pour que nous puissions la fixer approximativement. En
tout cas, il n'était plus vivant à l'époque de la V° et de la
IXe Egl.; car Virgile s'y représente comme étant le pro-
priétaire du domaine d'Andes et cela suffît à démontrer
que l'épigramme VIH (X) des Gatalepton, dont il a été
question plus haut, n'est pas authentique. Nous y voyons,
en effet, Virgile confier à la villa de Siron, après avoir
quitté son pays, sa famille et particulièrement sou père,
1. Op. laud., p. 239.
LA JEUNESSE DE VIRGILE 7
V. 3 sq. : « Me tibi et hos una mecum, quos semper amaui...,
GommeDdo in primisque pairem ». Ceci est en contra-
diction avec le texte des Bucoliques.
Nous n'avons aucune raison pour ne pas croire à Texis-
tence de ses deux frères; nous ignorons la date de la mort
de Silon. Celle de Flaccus est rattachée par une explica-
tion allégorique à la V® Églogue, qui est, comme nous le
verrons plus loin, de 42 ou 41 av. J.-C. Celte explication se
retrouve dans les Scholia Bernensia^ Ed. V, Proem., « Vir-
gilius hic intcliegilur, qui obilum fralris sui Flacci deflet »;
elle est sûrement fausse. Mais cela ne nous autorise pas à
révoquer en doute la personne même de Flaccus; toute la
question est de savoir si les commentateurs, connaissant
la date de la mort de Flaccus, ont tiré de ce fait positif et
à peu près contemporain de la pièce Finlerprétation allé-
gorique qu'ils en donnent, ou si, au contraire, ils ont ima-
giné cette interprétation sans avoir d*ailleurs aucune donnée
sur la date de cette mort. La première hypothèse est peut-
être la plus vraisemblable. Les Scholia Bcrnensia, ad V, 22,
disent en outre : « Si de Flacco dicit, Maiae matris eius
mentionem facit, qua superstile mortuus esL.. Supcrslite
enim Maia matre Flaccus defunctus est, quae eius mortem
grauiter ferens non diu superuixit. lunilius dicit. » Malgré
la précision apparente du renseignement, on est fortement
tenté de ne voir là qu'une explication arbitraire du v. 22 sq. ;
mais enfin il n'est pas impossible qu'en 42 ou 41 av. J.-C.
Virgile eût encore sa mère et Suétone-Donat ne prétend
pas qu'il ait perdu son père et sa mère à la même époque.
La question se complique par le passage suivant de Sué-
tone-Donat, .37 : « Heredes fecitex dimidia parle Yalerium
Proculum fralrem alio pâtre... etc. », et par celui-ci du
Pseudo-Probus : « ...herodibus Auguslo et Maecenate cum
Proculo minore fralre ». Les deux assertions contiennent
chacune un trait particulier : le Pseudo-Probus donne sim-
plement à Virgile un troisième frère plus jeune que lui, Sué-
tone-Donat un frère d'un autre lit. L'information du Pseudo-
Probus ne soulève pas de difficultés; celle de Suétonc-Donat
a donné lieu* au contraire à des discussions; on a clil que,
si Virgile n'avait perdu ses parents que tard, il était invrai-
semblable que sa mère se fût remariée et qu'elle ait eu un
8 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
autre enraot. Mais si Ton admet — et nous sommes libres
de le faire — que Virgile a perdu son père à vingt ans, sa
mère pouvait n'avoir qu'une quarantaine d'années : il
n'est pas impossible qu'elle se soit remariée. Même si l'on
suppose qu'elle vivait encore en 41, il n'est pas nécessaire
qu'elle ne fût pas remariée à ce moment et qu'elle n'eût
pas un autre enfant, Valerius Proculus. Que malgré cela
elle ail été frappée de la mort de Flaccus et qu'elle ne lui
ait pas survécu longtemps, c'est une chose qui n'a rien
d'impossible. Ainsi, tout en nous défiant des explications
allégoriques, nous ne pouvons pas afOrmer que Flaccus
ne soit pas mort un peu avant la V® Égl., que la mère de
Virgile ne vécût plus à ce moment; rien n'empêche qu'elle
ne fût déjà remariée.
G. Thilo*, pour échapper, à des difficultés, qu'on a, je
crois, exagérées, a soutenu un autre système. D'après lui
le père de Virgile n'aurait pas été le premier mari de
Magia et Valerius Proculus serait un demi-frère aîné du
poète. L'hypothèse est ingénieuse : il ne semble pas
qu'elle s'impose.
Je n'ai naturellement rien à dire sur les prodiges qui,
d'après Suélone-Donat, 3 sq., signalèrent la naissance
de Virgile ^. L'histoire de sa douceur prématurée peut avoir
été inventée par suite de l'air doux qu'il eut toujours;
mais elle peut aussi être conforme à la réalité. Quant aux
circonstances de sa naissance « mater... eu m marito rus
propinquum petens ex itinere deuertit atque in subiecta
fossa partu leuala est », elles ne sont pas claires. L'expres-
sion M rus propinquum petens » ne saurait guère s'appli-
quer à des gens qui sortent de leur maison pour aller dans
un champ voisin; elle convient assez bien, au contraire, si
l'on admet que les parents de Virgile étaient partis de
Mantoue pour aller à leur domaine situé à quelque dis-
tance de la ville. Mais tout cela pourrait bien n'être qu'une
légende, qui a dû se former, comme l'a bien vu M. Sonntag ^,
de la façon suivante : il est d'usage, dans certains pays, de
1. A^. Jahrb. f. Phil, u. Paed., t. CIL, 1891, p. 292 sq.
2. Les Scholia Bernensia^ ad Bue. III, 62, parlent aussi du songe de la
"mère de Virgile.
. 3. Op. laud,, p. 239 sq.
LA JEUNESSE DE VIRGILE 9
planter un arbre à la naissance d*un enfant. U est tout à
fait probable, qu'à l'époque où Virgile était devenu célèbre,
il y avait à Andes un arbre qui passait pour avoir été
planté à sa naissance (peu importe que la chose fût vraie
ou non). Le culte des arbres chez les anciens est bien
connu et celui-là pouvait être l'objet d'une vénération par-
ticulière dans les circonstances indiquées par Suétone-
Donat. De là a pu sans peine éclore la légende que c'était
à cette place même que Virgile était né.
Les Bucoliques montrent que Virgile possédait une ins-
truction très soignée; elles attestent les résultats de son
éducation, elles ne disent ni où ni comment il la reçut. Il
met en œuvre dans les Églogues tous les procédés de la com-
position oratoire et y déploie une éloquence, qui annonce
déjà les beaux discours de TÉnéide; il avait donc passé par
les mains du rhéteur. Nous voyons, en outre, qu'il lisait
assidûment Théocrite et qu'il le connaissait à fond; mais
cette lecture, contemporaine des Bucoliques ou de peu
antérieure, est une étude d'homme fait et révèle seulement
un goût personnel; elle prouve tout au moins qu'il avait
étudié à l'école la langue et sans doute aussi la poésie
grecques. De même pour les poètes latins; c'est à l'école
qu'il avait commencé à les connaître.
Sur l'éducation de Virgile voici ce que dit Suétone-Donat,
6 sq. : « Initia aetatis Gremonae egit usque ad uirilem togam
quam XV ^ anno natali suo accepit isdem illis consulibus
iterum duobus quibus erat natus, euenitquc ut eo ipso die
Lucretius poêla decederet. Sed Vergilius a Cremona
Mediolanum et inde paulo post transiit. » Le début du
passage est singulier. Si on le prend à la lettre, il en
résulte que Virgile n'a pas été élevé à la campagne, comme
leditMacrobe^, «inter siluasetfruticescducto », et comme
on le croit généralement. L'abréviateur de Suétone a sans
doute retranché ici quelque chose et s'est servi d'une
expression qui dénature la réalité. Virgile a dû passer son
enfance à Andes, peut-être en partie à Mantoue, si son
1. La date est assurée par la mention des consuls ; mais le chiffre est
altéré dans les mss. B P ont XVII, G VII. XV est une correction de
Keiiferscheid.
2. Satum.y V, ii, 1.
1.
10 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
grand-père maternel y avait une maison de ville; c'est à
Andes qu'il a pris le goût des choses de la campagne, qui
se manifeste si vivement dans les Bucoliques. Suétone-
Saint Jérôme * dit simplement, à Tannée 58 av. J.-C. :
M Vergilius Cremonae studiis eruditur ». Virgile était donc
à douze ans à Crémone, et il est possible que ce soit là
Tannée où il a commencé son éducation. Ses parents
choisirent sans doute Crémone comme étant la ville la
plus rapprochée qui offrît les ressources nécessaires.
Suétone-Saint Jérôme ^ ne dit pas exactement à quelle
époque il prit la toge virile; à l'année 53 av. J.-C, nous
lisons : « Vergilius sumpta toga Mediolanum transgreditur
et post breue tempus Romam pergit ». Mais la date est
attestée par Suétone-Donat. C'est en 55; Virgile avait
quinze ans. Nous n'avons pas à nous occuper du synchro-
nisme, qui fait mourir Lucrèce le même jour; c'est l'inven-
tion d'un grammairien curieux de ce qui pouvait frapper
l'imagination, Virgile étant jusqu'à un certain point le
successeur de Lucrèce dans la poésie latine dactylique.
Suétone-Donat et Suétone-Saint Jérôme nous appren-
nent qu'après la prise de la toge virile, Virgile passa à
Milan, sûrement pour y recevoir un enseignement plus
élevé ^. Il n'y resta pas longtemps. C'est à Tannée 53 que
Suétone-Saint Jérôme mentionne ces trois faits ; prise de
la loge virile, départ pour Milan, départ pour Rome.
Comme nous savons par Suétone-Donat que Virgile prit
la toge virile en 55 et que ce fait marque la fin de son
séjour à Crémone, Tannée 53 dans Suétone-Saint-Jérôme
ne peut se rapporter qu'au départ pour Rome. Virgile
avait alors dix-sept ans. Ici il y a une lacune dans Suétone-
Donat; les manuscrits ont simplement « Iransiit »; « in
urbem » du texte de H. Hagen est une conjecture. La
vulgate porle « Neapolim transiit ». La Vita Servit paraît
dépendre du texte interpolé « nam et Cremonae et Medio-
lani et Neapoli studuit ». La Vita BernensiSf très abrégée
il est vrai, ne connaît que le voyage à Rome : « ut primura
1. A. Roifforschoid, Op. laud., p. 43.
2. A. Roiffcrscheid, Op. laud., p. 43.
3. O. Ribbcck, De vita*..., p. IX, note 2.
LA JEUNESSE DE VIRGILE il
se contulit Romae ». La biographie versifiée de Pliocas,
qui dépend très intimement de celle de Suétone-Donat,
ne parle non plus que du séjour à Home. On voit que la
mention de Naples comme lieu d'études de Virgile ne repose
en réalité que sur une interpolation; cette interpolation
doit provenir de ce que Naples fut plus tard une des villes
préférées de Virgile et que Tinterpolateur n*a pas su dis-
tinguer les époques.
11 uc faudrait pas révoquer en doute ce premier séjour
à Romo, parce que, dans la I'"°Égl., Tityre voit évidemment
Rome pour la première fois et qu'il exprime Tétonnement,
que lui cause cette visite. Il y a dans le personnage de
Tityre bien des choses qui ne se rapportent pas à Virgile
lui-mcme et celui-ci n'a pas voulu que rallégorie fût com-
plète.
Nous serions bien aises de savoir exactement quelles
études fil Virgile à Rome, dans quelle société il y vécut,
jusqu'à quel moment il y resta. Le Pseudo-Probus dit simple-
ment : «...cum iamsummis eloquentiacdoctoribusuacaret)>,
renseignement très va^uc et qui n'ajoute rien à ce que nous
pouvons conclure de la science oratoire dont témoignent
les Bucoliques. La Vita Bernensis donne le nom d'un de ses
professeurs : « studuit apud Epidium oratoremcumCaesare
Augusto ». Or Suétone * dit de ce personnage : « (M.) Epidius
calummia notatus ludum dicendi aperuit docuitque inter
ceteros M. Antonium et Augustum ». Une difficulté pro-
vient de la différence d'âge entre Oclavc et Virgile : Octave,
né en 63 av. J.-C, avait sept ans de moins que Virgile;
il n'avait donc que dix ans en 53 av. J.-C, lorsque Virgile
vint à Rome. Il est vrai que, d'après Suétone ^, Octave
prononça publiquement à douze ans l'oraison funèbre de
son aïeule Julie; il (it donc des éludes oratoires précoces
et il les continua longtemps, puisque, pendant la guerre de
Modène, il s'exerçait encore à la déclamation ^, Ainsi la
question des dates ne s'oppose point absolument au fait
de la camaraderie, bien que la différence d'âge la rende
invraisemblable.
1. De grammaticis et rhetoribus, A. Roifferscheid, Op. laud.^ p. 124, 28.
2. Aug., 8.
3. Saétone, ibid., 84.
12 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Une difficulté plus grave résulte de Tintention dans
laquelle la VUa Bernensis donne le renseignement qui nous
occupe : c'est pour expliquer la conservation de la pro-
priété de Virgile au milieu de la spoliation générale. La
Vita Bernensis Tattribue à cette camaraderie : « ...memoria
condiscipulatus, ut et ipse poeta testatur in Bucolicis
.dicendo : Deus nobis haec otia fecit » ; or Virgile ne dit rien
de pareil dans le passage cité ; il ne fait pas la moindre
allusion à une amitié commencée sur les bancs de Técole,
et, comme nous le verrons, c'est probablement pour d'autres
motifs qu'il conserva son bien. Dès lors la camaraderie,
sans être absolument impossible, peut avoir été inventée
pour expliquer la bienveillance d'Octave; la combinaison
était facile à imaginer, si réellement Virgile a été, comme
Octave, mais quelques années auparavant, l'élève d'Epidius.
Les autres preuves qu'on a données plus ou moins dubi-
tativement de cette prétendue camaraderie ne tiennent
pas debout. Le Culex que nous possédons est dédié à un
certain Octavius : mais le poème n'est pas de Virgile et
rien ne prouve que l'Octave dont il y est question soit celui
qui nous occupe. L'épigramme XI (XIV) des Cataleplon *
est consacrée par un compagnon de plaisirs à un Octavius
qui vient de mourir et dont la rumeur publique attribue
la mort à l'abus du vin. Sans doute le bruit de la mort
d'Octave, se répandit à Rome après Philippes; mais on ne
lui donnait pas cette cause. En outre il s'agit d'un écrivain
qui s'était exercé dans le genre historique. Enfin, à l'époque
de Philippes, Virgile était dans la Cisalpine occupé à écrire
ses Bucoliques.
En résumé, bien qu'après la prise de la toge virile par
Octave, 18 octobre 48, César ait fait tout ce qui dépendait
de lui pour le mettre en lumière, il n'est pas certain que
Virgile, pendant son séjour à Rome, l'ait remarqué ; la pos-
sibilité reste ouverte, mais du fait nous n'avons pas de
témoignage probant. Ce qui est certain ce sont les études
de rhétorique de Virgile : il n'y a même aucune raison
sérieuse pour récuser l'assertion de Suétone-Donat qu'il
songea un instant au barreau, 15 sq. : « Egit et causam
1.^0. Ribbeck 'iAppendix Vergiliana.
LA JEUNESSE DE VIRGILE 13
apud iudices uuam omnino nec amplius qoam semel : nam
et in sermone tardissimum ac paene indocto similem eum
fuisse Melissus Iradidit ». Bien que Melissus ue paraisse pas
avoir été un auteur favorable à Virgile, on peut admettre
que celui-ci avait la parole embarrassée; il était naturelle-
ment timide et rêveur. En tout cas, ce renseignement n'est
nullement en contradiction avec le suivant, que nous a
transmis également Suétone-Douat, 28 sq., et qui remonte
à Montanus: « Pronuntiabat autem cum suauitate et leno-
ciniis miris. Ac Seneca tradidit, Iulium Monlanum poetam
.solitum dicere, inuolaturum se Vergilio quaedam, si et
uocem posset et os et hypocrisin : eosdem enim uersus
ipso pronuntiante bene sonare, sine illo inanes esse mu-
tosque. » On peut lire à merveille et se montrer lourd dans la
conversation, incapable d'improviser devant un auditoire.
C'est une hypothèse toute gratuite que celle de M. Sonn-
tag S d'après laquelle le premier — et le dernier — procès
plaidé par Virgile serait celui où il fut directement inté-
ressé lors du partage des terres.
On répète couramment que Virgile étudia la philosophie
dans sa jeunesse. 11 importe de voir sur quoi repose cette
opinion. Le Pseudo-Probus en fait simplement un disciple
d'Épicurc pendant son âge mûr, « secutus Epicuri sectam »,
sans lui assigner aucun maître. Phocas, qui ne dépend pas
ici de Suétone-Donat, dit, en parlant de son éducation à
Rome, V. 63 sq. : « Tum tibi Sironem, Maro, contulit ipsa
magistrum Roma potens )>. Le fait n'est pas impossible si
Ton considère les dates. Siron professa en effet à Rome la
philosophie épicurienne pendant le séjour de Virgile.
Gicéron, dans le De finibus, qui a été composé en 45 av.
J.-C, le désigne comme son ami, II, 35, § H9: « Fami-
liares nostros, credo, Sironem dicis et Philodemum, cum
optimos uiros, tum homines doctissimos »; la conversa-
tion qui renferme ce passage est supposée tenue en Tan 50
av. J.-G. Gicéron s'exprime d'une façon analogue dans une
lettre Ad famiL, VI, 1!, 2, écrite à Rome en 45 av. J.-G»
Mais le renseignement de Phocas qui met Virgile en rela-
tions avec ce Siron parait emprunté aux scholiastes de la
1. Op. laud.t p. 146 sq.
14 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Vl^' Égl. Serv. ad Bue, VI, 13 : « ...uult exequi sectara Epi-
cuream, quain didiceraut lam Vergilius quam Varus
docente Siroiie. Et quasi sub pcrsona Sileni Sironem
inducîl loqucntcm, Ghromin autem et Mnasylon se et Varum
uult accipi »; cf. ad ^neid., VI, 264. SchoL Bern. ad VI,
H : « Fuit autem Varus condiscipulus Virgilii quem fra-
terno aniore dilexit »; ibid. ad 13 : « Chromis et Mnasyllus,
Silenorum et Satyrorum nomina : hos pro condiscipulis
Virgilii accipere debemus, Varo scilicet et Tucca, qui
poetam quasi Silenum petierunt scribere Bucolica ». Schol.
Veroncns^., ad Bucol., VI, 9 : « Silenum uero Sirona philo-
soplium uult inlellegi: nam Strona et Vergilius audiuit ».
Le but des scholiastes est manifeste : ils veulent expliquer
pourquoi la VI® Égl. contient un morceau de philosophie
épicurienne et commentée morceau peut intéresser Varus.
Ils en attribuent l'inspiration aux études faites par Virgile
sous répicuiien Siron et ils lui donnent pour camarade
Varus. Or ils se trompent dans leur interprétation : nous
verrons en effet que Forigine de ce morceau s'explique
tout autrement. Virgile a voulu imiter Lucrèce, qu'il venait
de lire; il n'y a rien dans le passage qui ne soit emprunté
directement à Lucrèce et qui suppose une étude antérieure
de la philosophie épicurienne. En outre c'est une imita-
tion littéraire : Virgile ne paraît pas tenir beaucoup aux
idées qu'il exprime et qui ne sont pour lui qu'une occa-
sion d'écrire de beaux vers. L'interprétation des scholiastes
n'a donc dans le texte lui-même aucun point d'attache
nécessaire. Quant à la camaraderie avec Varus, l'inven-
tion parait être de même nature que celle de la camara-
derie avec Octave. On a pensé — à tort du reste — que
Varus avait rendu des services à Virgile au moment du
partage des terres et l'on a motivé sa bienveillance par
une camaraderie antérieure. Il reste cependant le nom
môme de Siron et l'on se demande pourquoi les scholiastes
l'ont choisi plutôt qu'un autre : peut-être parce qu'ils
savaient qu'au moment du séjour de Virgile à Rome, Siron
était dans cette ville un des représentants autorisés de
l'épicurisme. Récemment A. Kôrte ^ a mis Virgile en rap-
1. Ed. II. Keil, iai8.
2. Dans un art. du lîhein. Mus., t. 45, 1890, p. 172-177.
LA JEUNESSE DE VIRGILE i5
port avec Pbilodènie en rétablissant son nom dans les vol,
Herculanensia, V, H*, 1, f. 92, Z. 3, OÙ[£?yiV.s].
Il n'y a rien à tirer des deux épigrammes des Gatalepton
qu'on cite habituellement à propos du sujet qui nous
occupe. Dans Tune, V (VU) *, l'auteur dit adieu aux rhé-
teurs, aux grammairiens, aux formosi. Il déclare qu'il
veut entrer dans la vie heureuse, en s'appropriant rensei-
gnement élevé de Siron, v. 9 : c< Magni petentes docta dicta
Sironis ». 11 renonce en même temps aux Gamènes, qui lui
ont élé douces, et ne veut plus avoir avec elles que des
rapports rares et convenables, v. 11 sq. : « uos quoque itc
iam sane, Dulces camenae (uam fatebimur uerum, Dulces
fuistis) : et tamen meas chartas Heuisitote, sed pudenter
et raro ». L'état d'esprit représenté dans cette pièce est
celui d'un poète d'un certain âge qui. par une évolution
toute naturelle^ s'éloigne peu à peu de la poésie pour
aborder des études plus sérieuses. Or on ne saurait prêter
ces sentiments à Virgile encore tout jeune et qui, avant
les Bucoliques, n'était qu'au début de sa carrière poé-
tique; il a consacré son existence entière à la poésie; il est
impossible qu'il ait manifesté si tôt le désir de l'aban-
donner. Sans doute nous lisons dans Suétone-Donat, 35,
qu'après avoir achevé son Enéide, Virgile se proposait
d'aller en Grèce et en Asie passer trois ans à la retoucher
« ut reliqua uita tantum philosophiae uacaret ». Mais à ce
moment il était arrivé au terme de sa carrière; il n'y a
aucune raison d'attribuer à sa jeunesse un étaf d'esprit qu'il
éprouva beaucoup plus lard, et, en se substituant à Virgile,
le faussaire a confondu les dates.
J'ai déjà contesté l'autheuticité de Tépigramme Vlll (X).
L'auteur s'adresse à la maison de campagne de Siron con-
sidéré comme mort, v. 1 : « Villula quae Sironis eras... »
(à moins qu'on n'admette que Virgile — car c'est sa per-
sonnalité que prend l'auteur — l'eût achetée de son vivant).
Il est censé s'y réfugier avec sa famille à l'époque dû
partage des terres : « hos » ne peut désigner que ses deux
frères; or l'un était mort en enfance, l'autre n'existait sans
doute plus à l'époque de la V° Égl. Quant à son père j'ai
1. O. Ribbeck 2, Appendix Vergiliana.
16 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
déjà dit qu'il élaît également mort à cette époque. Le
faussaire est donc un écrivain postérieur qui connaissait
assez mal la jeunesse de Virgile.
Nous trouvons dans Suétoue-Donat la mention des études
suivantes, 15 : « Inter cetera studia medicinae quoque ac
maxime mathematicae (l'astronomie) operam dédit ». Ces
études ne sont pas datées; pourtant le texte de Suétone-
Donat qui, dans son état actuel, est composé de morceaux
de rapport, en parle dans un passage où il paraît revenir
à la jeunesse de Virgile. Il y a dans les Bucoliques, Ilï, 40 sq.,
une allusion à l'astronomie faite par un pâtre qui ne paraît
pas bien sûr de lui; mais il semble que Virgile, par une
affectation de naïveté, n'ait pas voulu donner à un paysaa
des connaissances trop approfondies; la demi-ignorance
n*est ici qu'un artifice litlériiire. Il est certain que les Géor-
giques témoignent d'une certaine science de Tastronoraie
et de la médecine*. Il est donc possible que Virgile se soit
appliqué à ces études dès son adolescence, comme il est
possible aussi qu'il ne les ait pratiquées qu'un peu plus
lard.
D'après Phocas, dans un passage où il s'inspire peut-être
de Suélone-Donat, mais en le dénaturant, Virgile aurait
profité de son séjour à Rome pour nouer les plus belles
relations; v. 63 sq. : « Tum... Roraa potens proceres... suos
tibi iunxit amicos : PoUio, Maecenas, Varius 2, Cornélius
ardent. Te ^ sibi quisque rapit, per te uicturus in aeuum ».
L'intercalation du nom de Mécène montre qu'il s'agit
d'une combinaison postérieure aux faits imaginée par un
grammairien qui ne se rendait pas bien compte des dates;
il est possible que Virgile ait entamé pendant son séjour à
Rome des relations qui lui servirent plus tard, mais nous
ne savons rien là-dessus.
Sur la durée de ce séjour, nous lisons dans le Pseudo-
Probus : « Sed cum iam summis eloquentiae docloribus
uacaret, in belli ciuilis tempora incidit quod Augustus
aduersus Antonium gessit, primumque bellum ueleranis
1. G. Ribbeck, De vita *..., p. XI, note 2.
2. Variis est une correction de Weichert, adoptée par ReifTerscheid.
3. Rciâerscheid ; mss. Et.
LA JEUNESSE DE VIRGILE 17
post Mutinense, postea *... etc. ». Si on combinait ce pas-
sage avec celui de Suétone-Donat dont il a été question plus
h/iut, 6 : « Initia aetatis Cremonae egit osque ad uirilem
togam », il en résulterait qu'avant les Bucoliques Virgile
n'a jamais vécu à la campagne, ce qui est impossible. J'ai
déjà discuté Fasserlion de Suétone-Donat; quant au texte
du Pseudo-Probus, il se réfute lui-même. C'est au commen-
cement de décembre 44 que la guerre éclata entre Decimus
Bru tus et Antoine; Decimus Brutus se jeta dans Modène;
les opérations entreprises par Hirtius et Octave pour le
délivrer commencèrent vraisemblablement à la fin de jan-
vier 43 et, à la fin d'avril, Antoine dut battre en retraite.
Les mots « cum iam... uacaret » indiqueraient que c'est
en 43 que Virgile se mit à étudier la rhétorique, tandis
que ces études commencèrent sûrement en 53 *. Il y a
donc là une inexactitude manifeste.
Naturellement nous ne sommes pas obligés d'admettre
que le séjour de Virgile à Rome ne fut pas coupé par des
visites faites à son pays; mais nous ne savons quand il y
retourna définitivement.
Le premier renseignement à cet égard nous est fourni
par les v. 46-50 de la IX^ Égl. J'expliquerai plus loin com-
ment ces vers ont été insérés dans une pièce de date pos-
térieure; ce qui parait certain c'est qu'ils ont été composés
à l'occasion de Tapparition du Sidus lulium^.
En 44 av. J.-C, 20-30 juillet. Octave célébra des jeux
funèbres en l'honneur de son père adoptif et offrit un
sacrifice à Vénus Genetrix. Or pendant ces jeux se montra
une comète, dans laquelle la superstition populaire se plut
à voir l'âme même de Jules César divinisé. (Suét., lui,
Caes., 88.) L'impression produite sur le peuple fut grande,
et Octave fit tout ce qu'il put pour l'augmenter. 11 en par-
lait dans ses Mémoires ^ et, sur la tête de la statue qu'il
1. Le texte est évidemment altéré. H. Keil lit — en partie avec E — :
primumque post Mutinense bcllum ueteranis [agri cius distribu ii sunt],
postea, etc..
3. Pour que le texte fût admissible, il faudrait lire etiam au lieu de iam.
3. V. Gardthausen, Augustus und seine Zeit, B. G. Teubner, 1891,
l'»«' Theil, !•»«' Band, p. 52, 2'" Theil, 1"" Halbband, p. 2-4 sq.
4. Servius et Serv, Danielin. ad Bue. IX, 46 ; cf. ad Aeneid., VIII, 681.
Pline, Nat. Hist., II, 24 (23), § 93.
J8 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
éleva à son père divinisé sur le forum, il fit mettre une
étoile d'or. Cette étoile figure sur les monnaies et la men-
tion qu'en font Pline *, Sénèque*, Julius Obsequens ^, Dion
Gassius ^ montre assez quelle importance et quel retentis-
sement eut au moment même cet événement merveilleux.
C'est sous le coup de cette apparition que Virgile écrivit
les vers qui figurent maintenant dans la IX^ Égl., 46-50.
M. Sonntag a récemment contesté le fait s. Pour lui le
« Dionaei ... Caesaris astrum » n'est autre qu'Octave lui-
même *; mais lorsque, dans le l®*" 1. des Géorgiques,
v. 22 sq., Virgile se demande si Octave ne sera pas un des
astres du ciel, il ne s'agit que de l'avenir (v. 36, Quicquid
eris...) et non du présent, et Octave vivant ne saurait être
considéré comme un astre '. Il faut donc s'en tenir à l'inter-
prétation ordinaire.
Or du passage en question nous pouvons tirer des con-
séquences intéressantes. Après Jés ides de mars 44 — nous
ne savons malheureusement pas depuis combien de temps
— Virgile était dans la Gaule cisalpine à Andes. Sans
doute ni les allées et venues d'Antoine et d'Octave en Italie
pour se procurer des troupes en 44, ni la guerre de Modène
en 44/43, qui troubla si profondément les pays situés sur la
rive droite du Pô ^, ni la conclusion du 2° triumvirat, ni les
proscriptions qui eurent lieu à Rome n'altérèrent la tran-
quillité publique aux environs de Mantoue et, pendant les
années 44 et 43, nous pouvons nous représenter Virgile
1. L. laud.
2. Natur. quaest.^ 7, 17, 2.
3. C. 128.
4. 45, 7.
5. Vergil, Ed. JX, 46-50, dans la Fcstschr. z. Soojâhriyen Jub. des
kgl. Friedrichs Gymnaa. su Frankfurt a. 0., 1894, p. 122-128.
6. P. 126, « Den Oktavian... darunter zu verstehen bcrechtigt uns die
Ausdruckweise des Dichters ».
7. Le fait que Lycidas connaît à peine ces vers ne prouverait rien
contre leur ancienneté : ils n'avaient pas été publiés ; mais cf. p. 372 sq.
Quant à la mention dos comètes de mauvais augure qui se montrèrent
en grand nombre au moment de la mort de César, Géorg., H, 487, il y
a là certainement une difticulté; elle ne mo parait pourtant pas do
nature à détruire l'interprétation traditionnelle.
8. Voir V. Gardthausen, Op. laud., I, 1, p. 95, sur les nombreux tré-
sors enterrés à cette époque près de la via ^milia.
LA JEUNESSE DE VIRGILE 19
paisiblement installé dans sa propriété d'Andes et se livrant
à la poésie.
Sur la nature de son travail les vers qui nous occupent
sont instructifs. Virgile est déjà familier avec Théocrite ;
c*est à lui, en effet, qu'il a emprunté le nom de Daphnis,
V. 46 et 50. Mais il ne parait pas encore engagé franche-
ment dans la voie bucolique qu'il va suivre. Daphnis n'est
pas en effet un pâtre; c'est un petit cultivateur, qui a des
champs de blé, des vignes, un verger; nous verrons que
cette conception fournie à Virgile par son entourage immé-
diat ne s'efface jamais complètement même dans celles
des Bucoliques qui sont le plus directement imitées de
Théocrite. Tout ce qu on peut dire, c'est que Virgile songe
déjà à des poèmes rustiques. Il ne paraît pas nécessaire
de supposer que les v. 4G-50 de la IX^ Égl. ne sont qu'un
fragment d'un poème complet que Virgile n'a pas voulu
reproduire tout entier. Il est fort possible que ce soit une
de ces inspirations momentanées, un de ces morceaux
isolés, comme tous les poètes en ont dans leurs carions,
auquel Virgile n'aurait jamais fait voir le jour, si l'occa-
sion de la \X° Égl. ne s'était offerte à lui.
Ces vers ne sont pas moins importants au point de vue
des opinions politiques de Virgile. Virgile était à cette
époque césarien; c'est peut-être ce qui a facilité ses rela-
tions, au moment où il écrivait ses Bucoliques, avec Pollion,
avec Varus, avec Octave. Il est clair qu'au moins dans
son for intérieur il n'était pas du parti des meurtriers de
César. Nous le voyons césarien et, par suite, impérialiste
avant d'avoir reçu les bienfaits d'Octave ; il y a là une ques-
tion de dates qu'il ne faut pas oublier si on veut être juste
envers lui.
H
Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de donner une biogra-
phie complète des amis et des protecteurs de Virgile pen-
dant sa jeunesse, mais de noter ce qui peut servir à
l'intelligence des Bucoliques et de l'existence de Virgile
durant cette période.
1
i
20 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
C. Asinius Cn. f. Pollio * mourut, d'après Saint Jérôme*,
dans sa quatre-vingtième année en l'an 5 après J.-C. Il
devait donc être ne en 76 av. J.-C. 11 avait six ans de plus
que Virgile (né en 70), treize ans de plus qu'Octave (né
en 63). Celte date est confirmée par l'auteur du Dialogue
des orateurs, qui nous apprend ^ qu'Asinius Pollion accusa
le tribun du peuple C. Porcins Cato dans sa vingt-deuxième
année. Or, d'après Cicéron *, Calon fut absous en l'an de
Rome 699, 55 av. J.-C. Si Asinius Pollion avait alors vingt
et un ans révolus, il était né en 76.
En parlant d'un certain Asinius, qui était Marrucin et
qui commettait des indélicatesses vis-à-vis des jeunes
viveurs, ses camarades, Catulle ' nous dit que cela faisait
de la peine à son frère Pollion : « Est enim leporum
Differlus* puer et facetiarum ». 11 n'est pas invraisemblable
qu'il s'agisse ici de notre personnage. D'après Tile-Live,
Velleius Paterculus, Appien '', un certain Herius Asinius
fut, dans la guerre des Marses, préteur des Marrucins et tué
en 663 de Rome, 91 av. J.-C. Or nous savons que Pollion
donna à un de ses fils le nom d'Herius. 11 est donc pro-
bable que Pollion fréquenta dans sa jeunesse le cercle de
Catulle. Pendant la période des Bucoliques, Virgile eut
pour l'école de Catulle une véritable admiration; on peut
supposer que le souvenir de Catulle fut un lien entre Pollion
et lui.
Nous ne savons rien de l'éducation de Pollion, mais elle
dut être fort soignée. Son premier adversaire politique, le
tribun Caton, était surtout soutenu par Pompée. Au moment
1. Sur les travaux concernant la biographie do Pollion v. Teuffel-
Schwabe », Geseh. derliôm.Lit., 1890, 1. 1, § 220, note 6, etV.Gardthausen,
Op. laud.^ 1891, II, 1, p. 42. Je ne connais le Mémoire de C. Pascal,
Asinio Pollione net carmi di Vergilio^ Napoli, tip... délia R. Università,
1888, que par le compte rendu défavorable doL. Y.^Bivista di Filologia
e d'Istrusione classica^ anno XVII, 1889, p. 565-7.
2. Ad Euseb. Chron. a. Abr. 2020 = 758 = 5 apr. J.-C.
3. Ch. XXXIV.
4. Ad Attic, IV, 5.
5. XII, V. 6 sq.
6. Diifcrtus Schwabe • (Passerat), dissertus 0 (Baehrens-Sclmlze) di
sertus 6 H.
7. V. \V. Druraann, Geachichte Roms,., 2»«' Theil, 1835, p. 2.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 21
des guerres civiles nous trouvons Poliion du côté de César ^
César le consulta lorsqu'il passa le Rubicon (commenc.
de 49). Pendant qu'il allait en Espagne, il Tenvoya en
Sicile, province de Marcus Cal on. Caton lui céda la place
et quitta Syracuse pour aller rejoindre Pompée (fin
d'avril 49). Curion étant arrivé en Sicile passa en Afrique
pour combattre le lieutenant de Pompée, qui s'était assuré
l'alliance de Juba : Poliion l'accompagnait. 11 se fit mas-
sacrer avec une partie de son armée. Poliion se sauva à
Utique, et, la flotte de guerre s'étant éloignée, trouva le
moyen d'embarquer sur des navires de commerce un cer-
tain nombre de soldats échappés du désastre. Les com-
mentaires De Bello ciuili sont muets sur la part que prit
Poliion aux événements de Sicile et d'Afrique; plus tard
il en attaqua l'exactitude. Probablement il rejoignit César à
Rome, lorsque celui-ci revint d'blspagne. 11 prit part à la
bataille de Pharsale (été 48). Après Pharsale il retourna sans
doute à Rome avec Marc-Antoine. En effet, il s'associa à
lui pour combattre une proposition du tribun du peuple
P. Cornélius Dolabella, qui voulait abolir les dettes. César
revint en Italie en 47, puis passa en Afrique pour com-
battre les restes des Pompéiens; Poliion le suivit. Dans
une rencontre, ce furent César et lui qui arrêtèrent la
déroute et sauvèrent la situation; il combattit à Thapsus
(fév. 46). Après Tbapsus César passa par Rome et alla en
Espagne, où il livra la bataille de Munda (mars 45). Dru-
mann pense que Poliion l'accompagna. De retour à Rome
(sept. 45), César lui accorda la préture. Poliion quitta
Rome avant les ides de mars 44 pour aller gouverner
l'Espagne ultérieure. Ainsi, pendant la période du l*"" séjour
de Virgile à Rome — à partir de l'an 53 — Poliion n'y
résida pas d'une façon continue, mais à diverses reprises
il y demeura quelque temps. Nous ignorons s'il connut
Virgile, qui n'était alors qu'un étudiant obscur; mais il est
vraisemblable que, comme il joua un rôle assez important,
Virgile entendit parler de lui.
Aux ides de mars 44, Poliion était dans sa province
1. W. Drumann, Op. laud», p. 4 sq. Je lui emprunte le récit rapide des
faits.
22 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
d'Espagne; nous avons de lui trois lettres à Gicéroa * de
Fan 43 qui, en laissant ici de côté la question politique,
contiennent quelques indications qui nous intéressent. Dans
la première, § 6, il écrit à Cicéron : « Quod familiarem meum
tuoruni numéro habes, opinione tua mihi gratins est :
inuideo illi tamen, quod ambulat et iocatur tccum »; dans
la seconde, § 3 : « (Balbus quaestor...) ludis practextam de
suo ilinere ad L. Lentulum procos. soUicitandum posuit,
et quidem, cum ageretur, fleuit roemoria rerum gestarum
commotus », et § o : « Epistulam, quam Balbo, cum etiam
nuncin prouincia esset, scripsi, legendam tibi misi; etiam
praetextani, si uoles légère, Gallura Cornelium, familiarem
meum, poscilo ». La répétition de Texpression « fami-
liarem meum » et le fait qu*il n'est pas question, dans la
correspondance de PoUion, d'un autre ami qu'il aurait eu
à Rome, autorise à penser qu'il s'agit du même person-
nage. Ainsi, en 43, Cornélius (îallus était l'ami de Pol-
lion; il ne l'avait pas suivi dans sa province; mais celui-ci
l'avait recommandé à Cicéron, qui l'accueillit avec sa cour-
toisie accoutumée et qui l'admit dans sa société. Pollion
était avec Gallus en relations littéraires; il lui avait
envoyé une praetexta que Balbus venait de faire jouer et
qui était peut-être de la façon de ce dernier ^; Gallus
était chargé de la communiquer aux amis communs. Pol-
lion, malgré les diffîcultés de la situation politique, trou-
vait le temps de s'occuper de poésie et de théâtre et d'en
entretenir Cicéron.
Je n'ai pas à examiner ici comment, après avoir mani-
festé des opinions nettement républicaines, PoUion quitta
pourtant sa province et facilita un accord entre Antoine,
battu à Modène, d'une part, Lépide, avec lequel il avait
opéré sa jonction, et Munatius Plancus de l'autre. La con-
clusion du second triumvirat eut lieu près de Bologne (fin
d'oct. ou nov. 43) et les services ren'dus par Pollion à la
cause d'Antoine furent récompensés. 11 fut nommé gouver-
neur de la Gaule cisalpine, qui élait échue à Antoine, et,
1. Ad famil., X, 31, 32 ot 33.
2. Le toxto ne permet pas do le conclure positivement ; mais cela est
vraisemblable ; cf. G. Boissier, .Les Fabulae Praetextae, dans la lievue
de Philologie, t. XVII, 1893, p. 10-2.
LES PROTEGTEUBS, LES AMIS DE VIRGILE 23
comme les triumvirs réglèrent d'avance la succession des
magistratures pour cinq ans, le consulat qu'il devait
exercer en Tan 40 lui fut sans doute pronvis ^
Prit-il immédiatement possession de sa province? Alla-
t-il à Rome, à la suite des triumvirs, assister aux proscrip-
tions où fut compris son beau-père L. Quintius? Nous
l'ignorons. Macrobe * nous a conservé de cette époque
l'anecdote suivante : « Teroporibus Iriumuiralibus Pollio,
cum Fescenninos in eum Augustus scripsisset, ail : at ego
taceo. Non est enim facile in eum scribere, qui potest
proscribere. » On pourrait peut-être en induire qu'à
l'époque des proscriptions, c*est-à-dire à la fîn de l'an 43,
Pollion se trouvait à Rome avec Octave; leurs rapports ne
paraissent pas avoir été empreints de cordialité.
C'est à la Hn de 43 ou au commencement de 42 — on
ne saurait préciser davantage — que Pollion se rendit
dans sa province et c'est sans doute en 42 que commen-
cèrent ses relations avec Virgile. Nous ignorons comment
elles se nouèrent. Nous avons vu qu'il était possible que
Virgile connût déjà le nom de Pollion, qu'il s'occupait à
ce moment de poésie et qu'il avait déjà peut-être quelque
réputation ; Pollion, de son côté, était curieux de littérature ;
l'intermédiaire entre eux fut sans doute Cornélius Gallus,
qui était dès ce moment le familier de Pollion et à qui
Virgile témoigna tant d'amitié un peu plus tard *.
Nous voudrions savoir si Pollion exerça sur la vocation
bucolique de Virgile une influence, et laquelle. L'opinion
généralement admise c'est que c'est Pollion qui lui conseilla
d'entrer dans cette voie. Elle est tellement répandue qu'il
est inutile d en citer les représentants ; les critiques et les
éditeurs se la transmettent comme une vérité reconnue.
R, Bitschofsky * croit pourtant qu'au moment de l'arrivée
1. W. Drumann, loc. latfd.^ip. 8. Appien, De bello ciuili^ IV, 2 : « Toùç
Ôg àicoqp^vae jiev avTtxa tt^ç udXccoc ap^ovTaç èç Tot èTiq<Tia em ttjv
TievTaeTiav, ...»
2. Satum., II, iv, 21.
3. M. Sonntag, Vergil als bukoliacher Dtchter, p. 129: « Der Einfûhrendo
war verra utlich Cornélius Gallus... »
4. Quitus temporibus quoque deinceps ordine Vergilius eclogas composuerit^
Eilfter Jahresbericht des... Realgymnasiums... zn Stockerau, 1876 (Im
Selbstverlage des Realgymnasiums), p. 5.
24 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
de PoUion, Virgile imitait déjà les Idylles de Théocrite et
que Pollion, très épris du genre bucolique, lencouragea
seulement à publier des essais qu'il se contentait de mon-
trer à ses amis. M. Sonntag * pense que Pollion, initié
aux premières tentatives de Virgile, l'engagea à persévérer,
à témoigner d'une plus grande indépendance, qu'ayant
Irouvé les premières poésies de Virgile trop réalistes, il
lui conseilla d'adopter un ton plus délicat et plus relevé.
Voyons donc comment la question se présente, d'abord
d'après les biographes et les commentateurs de Virgile,
ensuite d'après Virgile lui-même.
Suétone-Donat, 19, dit qu'après avoir essayé de traiter
un sujet romain, sans doute dans la manière épique, Vir-
gile passa aux Bucoliques : « ... maxime ut Asinium PoUio-
nem Alphenumque Varum et Gornelium Gallum celebraret »,
et la cause qu'il donne de sa reconnaissance, c'est que ces
trois personnages l'avaient préservé de la spoliation dans
la distribution de terres faite aux vétérans après la ba-
taille de Philippes. Que ce soit seulement après la bataille
de Philippes que Virgile ait songé à composer des Buco-
liques, c'est ce qui n'est pas admissible; j'examinerai plus
loin si les trois personnages en question ont rendu à Vir-
gile le service que leur attribue Suétone-Donat. Qu'il les
célèbre, cela n'est pas douteux, mais qu'il ait écrit ses
Bucoliques principalement dans ce but, c'est ce que ne
confirme pas une étude sérieuse de l'ensemble.
L'introduction aux Bucoliques des Scholia Bemensia *
mentionne, 64, le même point de vue : « est intentio in
laude Caesaris et principum ceterorum, per quos in sedes
suas atque agros rediit », et, 60, le modifie un peu en
ayant l'air de croire que c'est pour recouvrer sa propriété
que Virgile composa ses Églogues^ : « an ideo potius Buco-
lica scripsit ut... facultatem haberet captandae Caesaris
indulgentiae repetendique agri? » Je ne cite que pour
mémoire deux autres hypothèses, la première, 57 ♦, c'est
que la vie pastorale ayant précédé sur la terre la culture
1. Op. laud.^ p. 129 sq., p. 132.
3. Édit. H. Hagen, p. 743.
3. /ôïrf., p. 74-2 sq.
4. Ibid., p. 74-2.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 25
des champs et les guerres, Virgile a voulu suivre cet ordre
dans la productiou de ses poèmes; la seconde, 58 sq. ^,
c'est qu'il a voulu commencer par le slyle ténu, pour
s'élever ensuite au style moyen et de là au style fort. Mais
nous trouvons également mentionnée l'explication la plus
naturelle, 58 - : « ... dulcedine carminis Theocrilei ad imi-
tationem eius inlectus est. »
La Vita Beimensis ^ donne les Bucoliques comme un
essai du talent de Virgile, en ajoutant qu'elles lui servi-
rent à gagner les bonnes grâces d'Octave « ...in Buco-
licis... in quibus ingenium suum expertus [est] fauorem
quoque Caesaris emeruit ».
La Vita du Pseudo-Probus se borne à constater que Vir-
gile recouvra son bien grâce à Vanis, Asinius Pollion, Cor-
nélius Gallus et ajoute : » ... quibus in Bucolicis adulatur ».
C'est toujours le même système qui consiste à faire com-
poser les Bucoliques après la restitution du domaine. Le
commentaire de Probus va plus loin ♦ : « Gratias ergo
agens Augusto, quod recepisset agros, Bucolica scripsit »,
et nous avons ici la genèse de l'erreur: la première
Eglogue étant un remercîment à Octave pour la conser-
vation de la propriété d'Andes, les grammairiens ont
étendu à Tensemble ce qui n'est vrai que de la première
pièce et ont, sans tenir compte des dates, généralisé ce
qui s'applique uniquement à celle-là.
Servius, dans la Vita du commentaire de l'Enéide ^, dit
que Virgile vint à Rome, où il recouvra la possession de
son domaine grâce à Pollion et à Mécène, et ajoute : « Tune
ei proposuit Pollio ut carmen bucolicum scriberet ». Dans
le préambule du commentaire des Bucoliques, il dit sim-
plement^ : « Perdito... agro Vergilius Romam uenit et
potentium fauore meruit,ut agrum suum solus reciperet »;
et un plus haut "^ : « Intentio poetae haec est, ut imitetur
1. Édit. H. Hagen, p. 712.
2. fbid., p. 742.
3. Ibid., p. 745.
4. Édit. H. Keil, p. 6.
5. Édit. G. Thilo, p. 2.
6. Édit. G. Thilo, p. 3.
7. Jbid., p. 2.
26 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
\hieocritum Syracusanum... et aliquibus locis per allego-
riam agat gratias Augusto uel aliis nobilibus, quorum
fauore amissum agrum recepit ». C'est Tassertion de la
Vita Servit qui paraît avoir frappé surtout les critiques
modernes; de là l'opinion vulgaire que Poliion a directe-
ment inspiré les Bucoliques, comme Mécène a inspiré les
Géorgiques.
Or, si Ton admet ce que je considère comme démontré,
à savoir que, dans la seconde moitié de Tan 44, Virgile
imitait déjà Théocrite et composait des études rustiques,
TinHuence initiale de Poliion disparait nécessairement;
ce qui a décidé Virgile à écrire ses Bucoliques, c'est son
amour pour la campagne où il avait été élevé, combiné
avec la connaissance de Théocrite qu'il acquit en lisant
les poètes grecs; tels sont les deux éléments qu'il mit en
œuvre en créant ce genre nouveau dans la littérature
latine, où il mêla d'une façon très savante et très raffinée
ses impressions personnelles à un travail fort industrieux
d'imitation et de style. Que l'inspiration bucolique soit le
résultat de ses réflexions propres et de ses facultés poéti-
ques, c'est ce dont il a voulu rendre témoignage, lorsque
après une tentative — véritable ou imaginaire — dans
un genre différent, il suppose que Phœbus lui-même le
ramène dans le droit chemin, Égl. VI, 4 sq. : « pastorem,
Tityre, pinguis Pascere oportet ouis, deductum dicere
Carmen », et qu'il ajoute : « Nunc ego... Agrestem tenui
médita bor harundine musam. Non iniussa cano. » Le sens
naturel de ce passage examiné sans parti pris S c'est qu'en
cultivant la poésie bucolique Virgile obéit à Phœbus, ce
qui est une manière métaphorique de dire quMl suit son
propre génie.
Sans être le promoteur des Bucoliques, Poliion a pu
cependant exercer une certaine influence sur le développe-
ment du talent de Virgile. Les Ëglogues nous donnent sur
1. J. Vahlon, dans V Index lectionum... in universitate.. Friderica Gui-
l Ima per semestre aestimim... 1888^ p. 7, a bien vu que Topinion qui fait
de Poliion l'inspirateur des Bucoliques repose sur les données de com-
mentateurs, qui tiraient toute leur science des Églogues elles-mêmes
mal comprises. Mais je ne saurais admettre Texplication qu'il donne,
p. 8, des mots : « non iniussa cano ».
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 27
celte question quelques renseignements qu'il faut examiner
de près.
La deuxième qui, comme on le verra plus loin ^ est la
première en date, parait avoir été celle qui fut mise sous
les yeux de Pollion, lorsque celui-ci fut devenu gouver-
neur de Ja Cisalpine, et qui inaugura les relations litté-
raires de Virgile avec lui. Si on la compare aux v. 46-50
de la IX^ Eglogue on constate quelques différences : c'est
un poème d'assez longue haleine; il est franchement buco-
lique, puisqu'il met en scène un pâtre exprimant des sen-
timents amoureux. Ces différences s'expliquent tout natu-
rellement par le progrès du talent de Virgile, sans qu'il
soit nécessaire de faire intervenir une influence étrangère.
Qu'elle soit antérieure à l'arrivée de Pollion dans son gou-
vernement ou, au contraire, postérieure, c'est une question
qu'on peut résoudre différemment selon qu'on adopte ou
non l'interprétation allégorique ^; en tout cas on ne voit
pas que, littérairement, Pollion y ait aucune part. Mais déjà
Pollion figure dans la 111° Églogue. Virgile fait dire tout à
coup à l'un des interlocuteurs du chant amébée, v. 84 sq. :
« Polio amat nostram, quamuis est rustica, musam : Pie-
rides, uitulam lectori pascite uestro ». C. Schaper ^ sup-
pose que ces vers ont été ajoutés lorsque Virgile prépa-
rait, sur les conseils de Pollion, une seconde édition des
Bucoliques. Ce qui est possible, c'est que Virgile eût celte
pièce dans ses cartons, — nous ne savons à quel degré
d'achèvement, — et qu'il y ait fait celle addition lorsqu'il
la présenta à Pollion. Il est bien certain qu'il entend le
remercier et les termes dont il se sert dans ce remercîment
sont instructifs : il appelle Pollion « leclori... uestro »;
il est évident que si Pollion avait été l'inspirateur des
Bucoliques, le mot eût été très insuffisant et que Virgile
en eût employé un autre. Le seul motif de reconnaissance
qu'il ait, c'est donc que Pollion a lu ses vers, sans doute
la \l^ Eglogue, et il les a lus avec sympathie : « amat. »
1. P. 55 sq.
2. Cf. p. 103 sq.
3. De eclogis Vergili interpretandis et emendandis dans lo Programm
des kgl. Friedric/i-Wilhelms Gymnasiums su Posen, 1872, W. Decker und
Comp. (E. Rôstel), p. 34.
28 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Ainsi Pollioa a du goût pour lelaleat de Virgile et il le
témoigne. Le passage contient pourtant une restriction :
« quamuis est rustica ». Est-ce un humble aveu de Fau-
teur, qui se rend compte qu'il s'exerce dans un genre infé-
rieur? Je ne le crois pas; car, pendant toute la période de
composition des Églogues, tout en faisant des tentatives
dans des directions diverses, Virgile a conservé pour la
forme bucolique une fidélité qui ne se dément pas. C'est
donc une critique dont il reconnaissait la justesse, mais
qui n'était pas de nature à le détourner de sa voie, et cette
critique, il semble qu'elle ait été formulée par Pollion
lui-même. Virgile, lorsqu'il a voulu célébrer son protecteur,
dit en effet au début de la l\^ Égl., v. 2 sq. : « Non oainis
^rbusta iuuant humilesque myricae : Si canimus siluas,
siluae sint consule dignae ». Le « non omnis arbusta
iuuant » ne peut guère s'entendre que des réserves expri-
mées par Pollion, car c'est pour lui faire plaisir que
Virgile élève son genre; si donc Pollion lui a conseillé
quelque chose, c'est d'écrire dans un style plus noble et
moins rustique. Le résultat auquel nous arrivons n'est pas
d'accord avec le préjugé vulgaire et les rapports entre le
poète et son protecteur apparaissent sous un jour nouveau;
Pollion qui, nous le savons, a de grandes prétentions —
politiques et littéraires — , qui fait profession de cultiver
la haute poésie, éprouve pour Virgile une bienveillance de
grand seigneur et l'engage magnanimement à hausser le
ton. Virgile, qui connaît ses ressources et ses capacités
personnelles, conserve une certaine indépendance et ne
craint pas de déclarer un peu plus tard que sa muse « n'a
pas rougi d'habiter les forêts * ».
Il ne s'agissait là bien entendu que de discussions fort
amicales. Une des Eglogues de Virgile, tout au moins, a été
composée sur les instances de Pollion, la VIII®, qu'il lui
adresse en ces termes, v. 11 sq : « Accipe iussis Garmina
coepta tuis ». Je ne vois aucune raison pour ne pas prendre
cette assertion dans son sens le plus simple. Pollion a pu,
en causant avec Virgile, lui exprimer toute son admira-
tion pour la 11° Idylle de Théocrite et l'engager à la trans-
1. Égl. VI, 2.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 29
porter en latin. Est-ce lui qui donna à Virgile Tidée d'écrire
un pendant au chant de la magicienne et s'en entretinrent-
ils ensemble? Nous n'avons point là-dessus de renseigne-
ments positifs et la question sera examinée plus loin (cf.
p. 292 sq.). En tout cas, il s'agit d'une pièce isolée et non
pas, comme le veut M. Sonntag S de tout un recueil, dont
PoUton serait donné comme l'inspirateur. Le passage n'offre
de difficultés que si on en dénature le sens pour en faire
le complice d'une hypothèse en l'air.
Les Bucoliques contiennent quelques renseignements sur
l'activité littéraire de Pollion à cette époque. Nous lisons
dans rÉgl. III, y. 86, qui paraît être de l'an 42 — sinon tout
entière, au moins le passage en question — : « Polio et ipse
facit noua carmina ». De quelle nature étaient ces vers?
Pline le Jeune ^, dans un passage à tendance, attribue à
Pollion des vers légers et erotiques. La façon solennelle, reli-
gieuse, dont en parle Virgile, montre que ce n'est pas de
ce genre de vers qu'il s'agit. Dans TEgl. VIII, qui est de
l'an 39, Virgile mentionne encore et avec une admiration
profonde les poésies de Pollion, v. 10 : « Sola Sophocleo
tua carmina digna coturno ». Il semble naturel de sup-
poser que, dans les deux endroits, il est fait allusion aux
mêmes vers et dans le second ils sont nettement déter-
minés : ce sont des œuvres tragiques'. Ainsi, pendant son
séjour dans la Gaule cisalpine, Pollion composa des tra-
gédies; il en composait encore vers Tan 30 ou 29 puisque,
dans une ode qui parait écrite à cette époque, Horace* lui
conseille de renoncer momentanément au genre tragique
pour s'occuper de son grand ouvrage sur les guerres civiles.
Nous ne savons pas jusqu'à quelle époque Pollion pour-
suivit ses essais tragiques; mais il s'y livra tout au moins
pendant une douzaine d'années, ce qui montre quelle
importance il y attribuait. Sur les mérites des tragédies
de Pollion, le v. 10 de la VIII^ Êgl. ne nous apprend pas
1. Op. laud.y p. 100 sq.
2. Epiât., Y, 3, 6.
3. Il ne me parait pas possible d'adopter pour le v. 10 do l'Égl. VIII
Texplication do Servius, que s'approprie C. ScLaper, dans la 7" édit.
de Ladewig.
4. Carm.^ II, 1, 9 sq.
30 ETUDE SUR LES BUGOUQUES DE VIRGILE
grand'chose. C'est une de ces formules admiralives très
vagues, cumme il y en a beaucoup dans la langue de la
critique littéraire des Romains, et Horace, l. c, Ta reprise
ou à peu près, « grande munus Cecropio répètes coturno ».
Mais, dans TEgl. 111, Virgile emploie un mot plus caracté-
ristique : « noua », qui a été compris de façons différentes *.
Ce n'est pas, comme le veut Servius, une épithète banale,
« grandiose, merveilleux », et, pour en déterminer le sens
exact, il faut tenir compte du contexte; « et ipso » établit
une sorte de comparaison entre Pollion et Virgile : Vir-
gile, en écrivant ses Bucoliques, fait des « noua carmina »;
Pollion en fait également en écrivant ses tragédies. Main-
tenant les « noua carmina » sont-ils des poèmes comme
l'auteur n'en avait jamais fait ou comme on n'en avait
jamais fait avant lui dans la littérature latine? La seconde
interprétation est évidemment la plus flatteuse; elle se
heurte pour Pollion au jugement du Dialogue des ora-
teurs^: (c Âsinius... Pacuuium... et Accium non solum tra-
goediis sed etiam orationibus suis expressit : adeo durus
et siccus est »; c'est un écrivain provincial et rébarbatif,
qui est en retard sur son siècle. Pourtant la diflerence des
temps ne permet pas d'admettre que Pollion ait simplement
imité les Grecs en renouvelant la méthode d'Accius ou de
Pacuvius; il a prétendu faire une tentative nouvelle et c'est
cette prétention, dont sans doute l'auteur faisait grand bruit,
que Virgile a exprimée, en ayant l'air de la prendre à son
compte, mais bien entendu sans en avoir vérifié la justesse.
Nous voudrions savoir si, comme le disent les commen-
tateurs anciens et comme le répèlent à leur suite la plu-
part des modernes, Pollion prêta à Virgile une assistance
effective lors de la spoliation des Mantouans^. C'est une
1. Servius, « magna, miranda » ; Schol. Bem.^ « mirabilia » ; J. H. Voss,
« nicht von unerhôrter Art oder Vortreflichkeit, sonder gef&llig durch
Neuheit » ; Heyno, suivi par Forbiger *, « praeclara, qualia nunquaoi
ante facta »; E. Glaser, dans son édit., « gef&llig durch Neuheit und
Originâlitiit der Erfindung » ; Kappes, « neu in ihrer Art, grossariig,
wie man vorher keino hatto »; Lade\vig-Schaper "7, « don griechen
nachgebildete Gedichtc, wic man sie friiher nocli nicht kannte » ;
Stampini, « E preferabile Tinterpretazione di Servie » ; O. Ribbock, De
Vita *..., p. XIY, « ad novam artis regulam elimatas tragoedias ».
2. C. XXI.
3. A. Feilchenfeld, De Vergilii bucolicon temporibua (Diss. inaug.... in
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 31
question qu*oa De peut résoudre qu'après avoir fixé la date
du partage des terres dans la Cisalpine. Ce qui est cer-
tain, c'est que dans aucune des Eglogues où Virgile parle
de PoUion il ne lui demande son assistance; car on ne
saurait admettre, avec M. Sonntag ^ que le v. 6 de rÊgl. Vlil
contienne une demande discrète de secours; dans aucune
il ne lui adresse de remerciments pour un service, qui eût
pourtant excité au plus haut point sa reconnaissance. Pour
le moment, je nie borne à rappeler brièvement les Faits de
la carrière politique de Pollion, qui intéressent Virgile et les
dates des Bucoliques. La guerre d'Antoine et d'Octave contre
Brutus et Gassius se termina parla bataille de Philippes, qui
eut lieu vers le milieu de novembre 42 *. Pollion ne prit point
part à cette expédition et, par conséquent, il passa tran-
quillement Tannée 42 dans sa province. D'après les con-
ventions qui suivirent entre Antoine et Octave, la haute
Italie cessa d'être une province d'Antoine ^ ; elle devait être
réunie au reste de l'Italie, ce qui avait été déjà Tintentioii
de Jules César. Il est possible qu'il faille voir là un pre-
mier pas d'Octave pour se débarrasser de Pollion.. Très
peu de temps après son retour en Italie (41), les difOcultés
éclatèrent entre lui et les partisans d'Antoine. Pollion
ferma les délîlés des Alpes aux légions d'Octave, que Sal-
vidiénus conduisait en Espagne, et ne les laissa passer
qu'après l'accord deTéanum*. Les circonstances devenant
plus menaçantes, Salvidiénus est rappelé^; mais il est
suivi par Ventidius et Pollion, et, Lucius Antoine lui bar-
rant le passage, il est sur le point d'être écrasé ^; Agrippa
parvient à le dégager et Lucius Antoine est obligé de se
jeter dans Pérouse (été de 41), où il est assiégé par Octave,
Agrippa et Salvidiénus. Les lieutenants de Marc-Antoine
mirent peu d'empressement à le secourir. Ils s'avancèrent
...uni vers itate Lipsiensi), Lipsiae, Metzger und Wittig, 1886, p. 23, pense
que Pollion, gouverneur do la Cisalpine pour Antoine, n'avait rien à
faire avec les distributions de terres ordonnées par Octave.
1. Op. laud.^ p. dO sq.
2. V. Gardthausen, Op, laud.., I, i, p. 171, et II, i, p. 80.
3. Jbid., I, I, p. 182.
4. Appien, De bello ciuili, V, 20.
5. Jbid., V, 27.
6. Ibid., V, 31.
32 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
une première fois, se laissèrent arrêter par Octave et rega-
gnèrent leur base d'opération, Yentidius, Ariminum, Muna-
tius Plancus, Spolète, Poilion, Ravenne ^ Il semble que
PoUion tenait à ne pas découvrir sa province. Une nou-
velle démonstration dans laquelle les troupes de secours
s'avancèrent jusqu^à Fulginii n'eut pas plus de succès* et
Pérouse capitula entre le le*" janvier 40 et le 15 mars%
probablement vers la fm de février. Poli ion regagna
Ravenne. Velleius Paterculus * nous apprend qu'il conserva
longtemps encore la Vénétie à Antoine et se distingua aux
environs d'Altinum et d'autres villes de ce pa3's. C'est
sans doute à ce moment qu'il exerça contre les habitants
de Padoue les rigueurs que rapporte Macrobe ^ et qu'il les
força à lui donner de Targent et des armes. Toutefois,
rejeté vers l'Est, il avait abandonné les défilés des Alpes,
et nous savons qu'en juillet 40 Octave conduisit en Gaule
les légions de Salvidiénus et que Calénus, le lieutenant
d'Antoine, étant mort, il s'empara de son armée et de sa
province <^; mais la façon dont Octave se justifia quelque
temps après aux yeux de Marc- Antoine montre qu'à ce
moment même PoUion tenait encore la haute Italie''.
Si je rappelle ces faits, c'est pour déterminer quel contre-
coup ils purent avoir sur la Cisalpine et à quel moment
Pollion abandonna sa province. La Cisalpine ne doit pas
avoir eu à souffrir de la guerre de Pérouse, puisque Pollion
la couvrait avec ses légions, et il est probable que, pendant
toute l'année 41 et jusqu'en février 40, la tranquillité ne
fut pas troublée aux environs de Mantoue. C'est à partir
de ce moment que la Transpadane parait avoir été envahie
par les troupes d'Octave et que Pollion défendit brillamment
au moins la Vénétie. Nous lisons dans les Scholia Bemen-
1. Âppien, De bello cû/iZ/, V, 33.
2. Ihid., V, 35.
3. V. Gardthauson, Op. laud.^ II, 1, p. 97.
4. II, 76, 2.
5. Saturn.^ I, xi, 22.
6. Cass. Dio, 48, 20, Âppien, De b. c, V, 51.
7. Appien, De b. c, V, 61, « Kal à Kaîffap « oO vdp » ^çt) « •••eXP^i^ ^'^l
IxEipaxt(i> liù Ka>.Y)voO TraiSl ^evltrôai Toaaura; à(pop|ià(, àizàyxo^ ïxi
'AvTwvtou • aï; xal Aeuxto; eirapOs'i; £|id(VY), xa\ 'Aaivioç xal *Atjvd-
êap6oç YEiToveuovTEç èxpûvTO xaO' T;|iâJv. »
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 33
sia, ad £cl. VIII, 6 : « Hiiic post uictum Antonium aput
Perusiara successor datus est Alfenus Va rus », et dans le
Serv. Danielin.^ ad Ecl. VI, 6 *, restitué par G. Thilo
« <;alii dicunt post captam Perusi>>ain fugatoque Asinio
PoUione, ab Augusto Alfenum Varum legatum substîlutum,
qui transpadanae provinciae.. praeesset ». Si l'on prend
ces textes à la lettre, c'est à partir de février 40 que
Pollion fut officiellement dépouillé de son gouvernement;
mais nous avons vu qu'il se défendit encore pendant un
certain temps dans sa province. D'autre part on a supposé
qu'Octave, qui tenait à ménager Marc-Antoine, n'aurait
pas ainsi dépossédé un de ses lieutenants et que la nomi-
nation d' Alfenus Varus ne dut avoir lieu qu'après la paix
de Brindes ^. 11 est certain ^ qu'il prélendit ne s'être emparé
des légions de Galenus que pour les conserver à Antoine
et qu'un peu avant (a paix de Brindes c'est là le grief que
formule Antoine, en restant muet sur la dépossesi>ion de
Pollion *; mais comme, après Philippes, Antoine avait
renoncé à la Cisalpine, l'argument n'est pas décisif. On ne
saurait donc préciser absolument si c'est après février 40
ou seulement après la paix de Brindes qu'un légat d'Octave
fut substitué à Pollion dans le gouvernement de la Cisal-
pine. Je pencherais pour la seconde date; en tout cas, ce
ne fut pas avant la première et l'incertitude ne porte que
sur six mois environ.
On sait que Pollion ménagea à Antoine Falllance de
Domitius Ahenobarbus, qui tenait la mer Ionienne avec les
restes de la flotte de Brutus et de Cassius b, qu'il alla
rejoindre Antoine qui débarqua aux environs de Brindes
et qu'il fut, dans les négociations de Brindes, l'homme de
confiance d'Antoine. On ne sait en quel mois fut conclue
la paix de Brindes. Ce qui est certain, c'est que les deux
ennemis réconciliés entrèrent à Rome en ovation vers le
mois de décembre.
1. Cf. ad Ecl. IX, 27.
2. M. Sonntag, Op. laud.^ p. 21.
3. Appien, De h. c, V, 54.
4. /6irf., V, 60, « b 8é « èx BpevTecri'ou {jie » çY)<Ttv « àTcoxXeicov, xal
Tot £[ià e6vT) xal tov KaXyjvoy ctpatov àcpacpoypLEvo;....».
5. Appion, De b. c, V, 50, 61; Velleius, 2, 72, 76; Suétone, JVero, 3;
Tacite, Annales, IV, 44.
34 ETUDE SCR LES BCCOUQUES DE VIRGILE
Poar prix de ses services Pollîoa revêtit ]e consulat avec
Cn. Domitîiis Calviaus ' et c'est à celte occasion que Vir-
gile lai adressa sa l\* Égl. 11 ne le conserva pas longtemps,
paisqa'& la fia de Tannée L. Cornelias Balbus et P. Cani-
dius Crassas furent nommés consnles safiecti.
C'est à ce moment qu'il fut chargé d'une expédition
contre les Parthini. Les Parthini étaient un petit peuple
de i'illjrie qui, en 43, au moment des lutles entre G. An-
tonius et Brutas pour s'emparer de la Macédoine, avaient
vivement pris parti pour Bratus K Dans la guerre de Phi-
lippes ils figuraient au nombre de 4000 parmi les cavaliers
de Bratus ^. Pendant Thiver qui suivit la paix de Brindes,
Antoine, qui était retourné en Grèce et qui voulait exercer
ses troupes, ordonna de soumettre les petites peuplades
montagnardes qui inquiétaient la Macédoine. V. Gardt-
hausen * pense qu'il faut peut-être mettre cette expédi-
tion en rapport avec le triomphe que célébra L. Marcius
Censorinus, lorsqu'au 1^ janvier 39 il inaugura à Romo
son consulat. La guerre que fit PoUion aux Parthini doit
être considérée comme la continuation de cette politi-
que ^ Elle eut un plein succès, puisque Pollion s'empara
de Salona, capitale de cette peuplade, qu'il obtint le
triomphe et le célébra à Rome le 8 des calendes de no-
vembre 39, comme nous l'apprennent les fastes triom-
phaux '. G*est au moment où il revenait de cette expé-
dition, sans doute au commencement de Tétc 39, que
Virgile lui adressa sa VIII® Églogue.
On voit que Virgile resta quelque temps fidèle à Pollion
après que celui-ci eut quitté sa province; mais, à partir
de Tan 39, le nom de Pollion disparait de ses écrits. On
peut dire que ni dans les Géorgiques ni dans TEnéide il
n'avait l'occasion de parler de lui. Nous ignorons si, une
fois devenu le protégé de Mécène et d'Octave, il conserva
avec lui quelques relations personnelles. Bien qu'une fois
i\j.é à Rome Pollion ait pris à l'égard d'Octave une atti-
1. Cass. Dio, 48, 15.
2. Appion, De b. c, V, 75.
3. /6iV/., IV, 88.
4. Op. laud., I, I, p. 236; cf. II, i. p. 117.
5. Florus, II, 25; Cass. Dio, 48, 41.
6. C. I. L., I, p. 461.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 35
tude réservée et boudeuse, Horace n'a pas craint de le
louer dans ses ouvrages. Il faut dire, à la décharge de
Virgile, que celui-ci lui devait sans doute beaucoup moins
qu'on ne le croit communément.
Virgile, dans les Égl. VI et IX, s'adresse à un certain
Varus, sans nous donner des indications suffisantes pour
que nous puissions Tidentifier sûrement et cette identifica-
tion a déjà embarrassé les commentateurs anciens. Récem-
ment C. Pascal * a cherché à démontrer qu'il s'agissait de
Quintilius Varus, poète de Crémone, ami de Virgile et
d'Horace. L'opinion la plus répandue voit dans ce person-
nage Alfenus Varus, le jurisconsulte qui, bien que de
basse origine, arriva à la célébrité et fut consul suff. en
l'an 39 '. La justesse de cette opinion me parait avoir été
démontrée par E. Krause ^, grâce à la remarque suivante.
Le Servius Danielin, ad £gl. IX, 10, qui admet cette identi-
fication, cite un discours de Cornélius (sans doute Corné-
lius Gallus) in Allen um, où il s'agit du partage du territoire
de Mantoue. Or, dans ce discours, Varus était interpellé et
il est vraisemblable que, non seulement son surnom, mais
aussi son nom s'y trouvait. C'est donc là que le commenta-
teur, en même temps que le fragment qu'il cite, a pris le
nom d'Alfcnus, qui parait ainsi provenir d'une source
sûre *. Sur Alfenus Varus, Virgile nous apprend qu'il avait
pris part aux guerres civiles ^. En outre les v. 26-28 de la
IX® Ëgl. semblent indiquer qu'il a eu une autorité sur le
partage des terres. C'est au moins l'explication la plus
naturelle, bien qu'elle ne sorte pas du texte d'une façon
absolument nécessaire : on pourrait en effet admettre à
la rigueur que Virgile promet à un de ses amis de célébrer
1. De Quintilio Varo Cremonensi poeta^ dans la Jîivista di Filologia e
d'Istruzione clastica^ anno XVII, 1889, p. 145-176.
2. Teuffel-Schwabe 8, t. I, § 208, note 3.
3. Quibus temporibus quoque ordine Vergilius eclogat Bcripserit (Diss.
inang.... in... Universitate Friderica Guilelma...), Berolini, 1884, p. 30.
4. Laves, Vergils Eklogen in ihren Beziehungen zu Daphnis dans le
Programme du Gymn. de Lyk, 1893, A. Glauert, a imaginé d'identifier
Varus avec Daphnis et de lui attribuer tout ce que Virgile dit de ce
personnage mythologique. Il a ainsi composé sur les relations de Varus
et de Virgile un roman qui n'a qu'un intérôt de curiosité.
5. Égl. VI, 6 sq.
36 ÉTUDE SUR LES BUGOUQUES DE VIRGILE
sa gloire, si sa patrie subsiste, c'est-à-dire s'il n^est pas
enveloppé dans un désastre qui lui enlèverait tout moyen
de se livrer à la poésie.
Les renseignements fournis par Virgile concordent assez
bien avec ce que nous apprennent les commentateurs, à
savoir que Varus succéda à Pollion comme légat d'Octave
dans le gouvernement de la Cisalpine. Or, si c'est Varus qui
fut chargé du partage des terres dans ce pays, et nous allons
voir que c'est en elTct sous son gouvernement qu'il eut lieu,
comme Varus n'eut autorité sur la Cisalpine qu'à partir au
plus tôt de février 40, vraisemblablement de quelques mois
plus tard, nous obtenons un terme avant lequel le partage
ne peut pas avoir eu lieu. Nous avons à déterminer com-
ment il s'effectua et dans quel sens s'exerça l'action de Varus.
Nulle part Virgile n'a rendu témoignage à Varus qu'il
l'ait préservé de la spoliation. Or le fait était tellement
important pour lui, qu'on peut tirer une conclusion de son
silence. Dans le préambule de l'Égl. Vf, que j'examinerai
plus loin en détail *, il témoigne à Varus de la sympathie,
un grand désir de contribuer à sa gloire, mais il ne dit
pas que ces sentiments soient provoqués par la recon-
naissaûce d'un service rendu.
Si nous interrogeons les biographes et les commenta-
teurs, voici comment la question nous apparaît. Suétone-
Donat, ^9, fait figurer Alfenus Varus à côté de Pollion et
de Gallus et attribue à ces trois personnages le mérite
d'avoir sauvé Virgile de la spoliation. Pas plus pour Varus
que pour Pollion le texte de Virgile ne conllrme cette
assertion -, D'après les Scholia Bemensia, ad VllI, 6, Varus
épargna Virgile parce qu'il était son condisciple. D'après
le Sei^. Danielin, ad VI, 6, il empêcha que la propriété de
Virgile, qui lui avait été rendue, ne lui fût enlevée par les
vétérans : « ... curauit ne ager, qui Vergilio restitutus fuerat,
a ueteranis auferretur ». Le Serv. Danielin, ne nous dit pas
grâce à qui elle lui avait été restituée. D'après la Vita du
Pseudo-Probus c'est Varus qui, avec Pollion et Gallus, opéra
cette restitution : « ...restitutus beneficio Alpheni Vari,Asinii
L Cf. p. 254 sq.
2. C. Pascal, Op, laudat,., p. 167-168, pense que Virgile n'a pas ea À
se louer de Varus.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 37
Polliouis et Gornelii Galli ». Ailleurs nous avons la mention
d'un service indirect, c'est-à-dire d'une simple recomman-
dation, Introduct. des Scholia Bernensia *:«... et per Maece-
natem et per triumuiros agris dinidendis Varum, Pollionem
et Gornelium Gallum fama carminum commendatus Au-
gusto et agros recepit et deinceps... etc. ». La présence
du nom de Mécène montre que le passage repose sur
la combinaison d'un grammairien. Enfm nous trouvons
l'assertion que Virgile flatte Varus à cause de sa puis-
sance, SchoL Bern.^ ad Vf, 7: « Varus consul fuit qui prae-
positus est ab Augusto divisioni agrorum et idcirco ei a
Virgilio adolatur...; Varum... qui praeesset Transpadanae
regioni, cui idcirco Virgilius adolatur ». Serv. Danielin.,
ad JX, 27 : « Sane blanditur Alfeno Varo, qui, Pollione
fugato, legatus transpadanis praepositus est ab Augusto ».
A côté de ces passages, dont les auteurs ne paraissent
pas avoir une conception bien exacte des choses, il y en a
d'autres plus précis. Nous lisons dans l'introd. à l'Égl. IX
des SchoL Bern. : « Quidam autem dicunt, primitus agros
ab Pollione Virgilio redditos; postquam autem Varus suc-
cessit Pollioni, adempti sunt ». Or ceci repose au moins sur
une connaissance plus exacte des dates; ce n'est pas sous
le gouvernement de PoUion, c'est sous celui de Varus que
Virgile fut dépossédé. Le passage important pour savoir
comment Varus s'acquitta de sa mission, c'est le fragment
du discours de Gallus contre lui, cité par le Serv. Danielin.,
ad Ecl. IX, 10 : « ...cum iussus tria milia passus a muro in
diuersa relinquere, uix (Vossius, ut L) octingentos passus
aquae, quae circumdata est, admetireris, reliquisti ^ ».
Ainsi, plus tard, Gallus attaqua Varus et, dans un discours
dont nous ne connaissons pas le sujet, il lui reprocha
d'avoir dépassé ses instructions et d'avoir enlevé aux Man-
touans presque tout leur territoire, au lieu de leur en laisser
une partie. Si ces instructions étaient telles que Gallus le
suppose, c'est ce dont on pourrait peut-être douter; Octave
a très bien pu laisser peser sur son subordonné l'odieux
1. P. 743.
2. O. Ribbeck, Prolegomena, p. 6, en note, ajoute, d'après le passage
de Servius qui précède : « nihil Mantuanis praeter palustria », avant ou
après reliquisti.
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE. 3
38 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
de mesures rigoureuses qu'il se voyait obligé d'appliquer.
En acceptant tel quel le témoignage de Gallus, il faut
admettre que Varus, dans Texécution de ses ordres, en a
exagéré la cruauté. Il paraît qu*il avait contre les Man-
touans des motifs d'animosité personnelle. Schol. Bem.
ad YIII, 6 : u Octauius Musa..., ciuis Mantuanus, idemque
magistratus, cum tributum ab Augusto fuisset indictum,
pecora Vari capta pignori tamdiu in foro clausa tenuit(nam
Varus possessor Mantuanus erat), donec inedia morerentur,
unde molestiam Mantuanis super amittendis agris intulit
Varus ». Il n'y a rien dans cette anecdote qui ne soit accep-
table : le tribut dont il est question pouvait être une de ces
contributions forcées comme on en leva, en particulier en
Tannée 41, justement dans les villes dont le territoire devait
être respecté. Mantoue étant un pays d'élevage, on put
saisir les troupeaux des contribuables récalcitrants ou
simplement négligents et il se peut que Varus ait à ce
moment éprouvé une perte dont il garda rancune aux
Mantouans. La même anecdote est rapportée par le Servius
Danielin. ad IX, 7, mais avec des différences. C'est Octavius
Musa, « limitator ab A.ugusto datus », qui aurait non pas
causé, mais subi le dommage dont il vient d'être question
et qui se serait vengé des Mantouans en les dépossédant
de quinze milles de leur territoire. 0. Ribbeck ^ adopte la
version du Serv. Danielin. et croit que les Schol. Bem. ont
fait confusion. Mais, malgré l'autorité supérieure du Scît;.
Danielin., on peut se demander si un fonctionnaire en sous-
ordre comme Octavius Musa, chargé simplement du mesu-
rage sur le terrain (limitator), aurait pu prendre sur lui
une mesure aussi grave sans le consentement du gouver-
neur de la province.
En tout cas, Varus eut la haute main sur les distribu-
tions de terres aux vétérans dans la Cisalpine qui englou-
tirent le domaine de Virgile. 11 trompa les espérances que
celui-ci avait peut-être mises en lui à son arrivée dans sa
province ; on conçoit que Virgile, après les Bucoliques, n'ait
plus jamais reparlé de lui.
Varus et Pollion sont deux hommes politiques que leur
1. De vita » , p. XIX, note 1.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 39
situation mit en rapport avec Virfçile. Gallus * fut non seu-
lement son confrère en poésie mais son ami intime. Il
l'appelle, ÉgL X, 2 : « meo Gallo », mon cher Gallus (cf.
ibid.j V. 73 sq.).
Saint Jérôme ^, dans ses Addit. à la Chron. d'£u3. a.
Abr. 1990 =z 727 de Rome = 27 av. J.-C, dit : « Cornélius
Gallus foroiuliensis poeta XLIII aetatis suae anno propria
se manu interfecit ». Dion Cassius, LUI, 23, rapporte que
Gallus se tua sous le Yll^^ consulat d'Auguste et sous celui de
T. Statilius Taurus. S'il était alors dans sa quarante-troi-
sième année, il devait être né en 69 av. J.-C. 11 avait donc
un an de moins que Virgile et pouvait être son cama-
rade.
Les mss. d'Eutrope ^ hésitent entre les deux prénoms G.
et Cn. ; Car. Christ. Conr. Vôlker * montre que Caius doit
être le véritable, C. ayant pu disparaître très facilement
devant Cornélius. Quant à Tethnique « foroiuliensis », il
peut s'appliquer à deux villes ditférentes, Fréjus en France
et Friuli en Istrie. Vôlker s'est prononcé pour la première
identification et c'est celle qui est généralement adoptée ;
elle ne repose pourtant sur aucune raison décisive. Gallus
n'appartenait à aucune des branches de la famille des
Cornelii; car Suétone* rappelle qu'il était « ex infîma
fortuna ». Il était peut-être descendant d'affranchi; Virgile
était fils de paysan; tous deux étant de condition modeste
purent se lier facilement.
Nous ne savons rien de ses éludes. Comme ce fut un
orateur et un poète savant qui imita les Alexandrins, il
est certain qu'il reçut une instruction solide, sans doute à
peu près la même que celle de Virgile. Le Pseudo-Probus,
p. 6, l'appelle « condiscipulum suum »; les dates tout au
moins ne s'opposent pas à cette camaraderie.
On a vu plus haut ^ qu'en 43 Pollion appelait Gallus
1. Pour les travaux d'enscmblo sur la biographie de Gallus, v. Tcuffel-
Schwabe 5, t. I, § 23-2, note 2.
2. A. Reiffcrscheid, p. 42.
3. 7, 7.
4. Commentationis de C. Cornelii Galli Foi'ojuliensis vita et scriptis^
pars prior, quae est de vita Galli^ Bonn, 1840, p. 6.
5. Aiig., 66.
6. P. 22.
40 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
son ami, malgré la différence des situations. Gallus n'était
pourtant pas attaché à sa personne, puisqu'il ne l'avait
pas emmené dans sa province d'Espagne. Il l'avait laissé
à Rome; mais il semble qu'il s'occupait de lui et que c'est
par égard pour Pollioii que Cicéron, malgré la dispropor-
tion d'âge, l'avait admis dans sa familiarité. De là l'hypo-
thèse au moins plausible que Gallus servit d'intermédiaire
entre Virgile et Pollion, lorsque celui-ci prit possession du
gouvernement de la Cisalpine, bien qu'en dehors du mot
« condiscipulum», employé par le Pseudo-Probus, nous ne
sachions pas à quelle époque remonte l'amitié de Gallus
et de Virgile.
Gallus eut plus tard une carrière militaire et politique
brillante. Comme Virgile, il fut d'abord l'ami de Pollion,
puis celui d'Octave. En ce qui concerne l'époque des Buco-
liques, le Serv. Danielin. ad Ecl. VI, 64, dit de lui : «< qui
elegos scripsit, qui a triumuiris praepositus fuit ad exi-
gendas pecunias ab bis municipiis, quorum agri in transpa-
dana regione non diuidebantur ». Quoique ce témoignage
soit isolé, il n'y a pas de raison pour le révoquer en doute.
Le passage en question ne dit pas que cette mission ait
été confiée à Gallus spécialement par Octave, mais par les
triumvirs. De là l'hypothèse qu'elle serait antérieure à la
bataille de Philippes et non de l'an 41 , époque où Octave
avait la haute main sur tout ce qui concernait le partage
des terres. Mais elle a pu durer plusieurs années. Chargé
de lever de l'argent dans les municipes dont le territoire
était respecté, pour indemniser dans la mesure du pos-
sible les propriétaires dépossédés, Gallus n'avait pas à
intervenir dans la distribution des terres aux vétérans. Il
ne pouvait donc pas, de par ses fonctions, prêter à Virgile
une assistance eflicace, bien que, dans les passages cités
plus haut * de Suétone-Donat et du Pseudo-Probus, il soit
considéré avec Pollion et Varus comme ayant conservé ou
fait rendre à Virgile son bien. D'après le Pseudo-Probus,
p. 6, c'est lui qui aurait rais Virgile en relations avec Octave
au moment de la spoliation : « ... insinuatus Augusto
per Cornelium Gallum, condiscipulum suum, promeruit
1. p. 36 sq.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 41
ut agros suos reciperet ' ». Le renseignemeot n*a en lui-
même rien d'invraisemblable; mais la chose ne parait pas
avoir eu grande importance, puisque Virgile, qui s'exprime
si affectueusement sur le compte de Gallus, n'en dit pas
un mot. Il semble lui témoigner une amitié tout à fait
désintéressée. Ce qui est certain, c'est que les injustices
qui eurent lieu au moment de l'expropriation des Man-
touans restèrent dans la mémoire de Gallus et qu'il les
reprocha plus tard très vivement au principal auteur *.
Il fut peut-être initié à la poésie par un Grec,Parthenios
de Nicée. Fait prisonnier par les Romains dans la guerre
contre Mithridate, ce Parthenios fut envoyé avec d'autres
captifs en Italie vers l'an 65 av. J.-C. Il pouvait avoir
vingt ans à ce moment et Suidas ^ nous apprend qu'il
vécut jusqu'au règne de Tibère; il devint donc centenaire.
Or nous avons conservé de lui un petit traité intitulé Ilepi
èptûTcxôiv TcaOTjiiaTwv. C'est Un recueil d'aventures mytholo-
giques assez rares; il est dédié à Cornélius Gallus, à qui
l'auteur dit dans sa dédicace * : « ...jol irapsaxai el; stct) xal
èXe^eiaç dtvaYetv tol {lâXiora èÇ auràiv àpfx^fiia... oîovei yàp utcojivt)-
[Lixitav TpdTCOv aOià (xuveXe^àjiLEÔa, xai go\ vuvl Tyjv ^pYj^iv ojjioîav,
(o; eoixe, TrapéÇexai. » Il est donc de l'époque OÙ Cornélius
Gallus composait des épopées et des élégies. Il paraît écrit
pour son usage spécial et nous en pouvons déduire tout
au moins que Parthenios s'intéressait à ses travaux poé-
tiques; il nous renseigne d'une façon bien curieuse sur la
source où celui-ci puisa son érudition mythologique : tout
simplement dans un manuel. Le fait n'est sans doute pas
isolé. Les poètes du siècle d'Auguste, qui nous apparais-
sent comme ayant des connaissances si étendues en ce qui
concerne la mythologie grecque, se les procuraient à bon
compte, dans des résumés préparés pour eux par des
grammairiens. La VI^ Égl. de Virgile contient un certain
nombre d'aventures mythologiques entre lesquelles les
commentateurs modernes ont vainement cherché un lien;
1. Cf. Scholia Bernensia, p. 743, où il est, en cpmpagnie do Mécène, do
Varus et de Pollion, l'intermédiairo entre Virgile çt Octave.
2. Cf. p. 37.
3. S. V. Xlapôévioç.
4. Édit. P. Sakolowski. p. 5.
42 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
il est possible que Virgile Tait écrite après avoir feuilleté
un recueil du genre de celui qui nous occupe.
On a cru, d'après un passage de Macrobe *, que Parthe-
nios avait été le maître de Virgile : « Versus est Parthenii
[qUo grammatico in graecis Vergilius usus est] rXauxw xal
NY)pfii xal 'Ivwû) MeV.xlptr,, hic ait : Glauco et Panopeae et
Inoo RÏelicertae ». Mais les mots entre crochets n*ont pas
d'autorité 2. Ce qui est vrai, c'est que Parthenios avait
composé un grand nombre d'ouvrages en vers et que Vir-
gile lui a fait quelques emprunts ^. Nous ignorons s'il a
mis son érudition aussi directement à l'épreuve que
Gallus; mais tout au moins il le connaissait.
Il semble qu'on puisse tirer des Bucoliques quelques
renseignements sur la chronologie des œuvres de Gallus.
Parthenios, dans le passage cité plus haut, parle d'épopées
et d'élégies. Il s'agit sans doute de petites épopées dans
le genre de celles de Catulle et de son école; or nous en
connaissons au moins une. Dans la \l^ Égl., v. 64-73, Vir-
gile imagine que Gallus errait sur les bords du Permesse;
il a été rencontré par une Muse, qui l'a conduit sur les
monls d'Aonie; tout le chœur de Phœbus s'est levé pour
lui faire honneur et Linus lui a remis une flûte pastorale
ayant jadis appartenu à Hésiode, en ajoutant, v. 72 sq. :
« His tibi Grynei nemoris dicatur origo, Ne quis sit lucus
quo se plus iactet Apollo ». C'est un encouragement à
célébrer dans une épopée mythologique la fondation d'un
sanctuaire célèbre d'Apollon, celui de Grynium. A ce
sanctuaire se rattachaient des traditions qui pouvaient
faire la matière d'un poème et dont le commentaire de
Servius * nous a conservé quelque chose. D'après le Serv.
Danielin,, il avait été bâti soit par Grynus, flls d'Apollon,
soit par la ville de Grynium ainsi nommée de Grynus, fils
d'Eurypylus, roi de Mysie. Celui-ci avait secouru les Troyens
contre les Grecs, étant lui-même fils de Telèphe et d'Astyo-
ché, fille de Laomédon. Attaqué par ses voisins, il avait fait
1. Saturn., V, xvii, 18.
2. F. Eyssenhardt ', « snnt autem illa ucrba et per se incpta et
codicum auctoritate prorsus destituta ».
3. Cf. Aulu-Gclle, IX, 9, 3; XIII, 27.
4. Ad VI, 73.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 43
appel à Pergamus, fils de Neoptolème et d'Andromaque,
et, sorli vainqueur de la lutte, il avait fondé Gryniuin. II y
avait donc là à raconter des généalogies, des batailles,
sans doute des interventions divines. A la fondation du
sanctuaire le Sei'v, Danielin, rattache une discussion entre
Galchas et un autre devin, discussion à la suite de laquelle
Galchas étouffa de rire, Servius un concours de divina-
tion entre Galchas et Mopsus, dans lequel Mopsus fut vain-
queur.
Voilà ce que nous savons sur le contenu possible du
poème; Virgile ne faisant point mention des élégies, qui
consacrèrent la gloire de Gallus, j'en conclus qu^elIes
n'étaient pas encore composées à celte époque et je con-
sidère la petite épopée alexandrine de Gallus comme leur
étant antérieure. Gallus serait passé de la poésie savante
à l'expression de sentiments personnels. Au contraire
W.-H. Kolster * — et il n'est pas le seul représentant de
cette opinion — croit que le sens du passage de Virgile,
c'est la transformation de Gallus de poète erotique en
poète de haute volée. Il rapproche les expressions de Vir-
gile, V. 64 : « errantem Permessi ad flumina Gallura » des
vers de Properce * : « Nondum etenim Ascraeos norunt mea
carmina fontes, Sed modo Permessi flumine lauit Amor »,
et il y voit une allusion aux élégies de Gallus ; mais, dans
Properce, si le second vers désigne métaphoriquement la
composition de vers élégiaques, c'est à cause de la présence
du mot « Amor », et l'hémistiche de Virgile se rapporte
simplement à de premiers essais encore timides, sur les-
quels nous ne savons rien. Virgile célèbre la première
œuvre importante de son ami; c'est en chantant l'origine
du sanctuaire d'Apollon grynéen que celui-ci s'est élevé
jusqu'aux sommets de la poésie et l'œuvre, qu'on la sup-
pose achevée ou simplement à son début, est contempo-
raine de la VI« Églogue, c'est-à-dire, comme on le verra
plus loin ', de l'an 40.
Le passage de Virgile est imité du début de là Théogonie
1. Vergils Eklogen in ihrer strophischen Gliederung nachgewiesen, mit
Kommentar, B. G. Teubner, 1882, p. 98 ot 129.
2. II, 10, 25 sq.
3. P. 58.
44 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
d'Hésiode. ïïcsiode y raconte une aventure, qui est le pro-
totype de celle de Gallus. Les Muses Tont rencontré au
pied de THélicon; elles lui ont donné un sceptre et,
ajoute-t-il, v. 33 : u ...{ie xsXov6' OfjLveïv {j.axapa>v yhoç cuïv
è'SvTov ». Des vers de Virgile, il résulte que Gallus était
invité à chanter lui aussi la race des dieux immortels
comme le fait Hésiode dans sa Théogonie; il s'acquittait
de cette tâche en célébrant un de ces dieux, Apollon.
Donc Virgile parait simplement faire allusion à un poème
dans le goût d'Hésiode.
On dit couramment que ce poème était imité d'Eupho-
rion de Ghalcis ^ et on se fonde pour cela sur Servius,
L c. : « hoc autem Euphorionis continent carmina, quae
Gallus transtulit in sermonem latinum : unde est illud ia
iine ubi Gallus loquitur : Ibo et Ghalcidico quae sunt
mihi condita uersu carmina ; nam Ghalcis ciuitas est
Euboeae, de qua fuerat Euphorion ». Meineke 2, après avoir
cilé ce passage,, ajoute : « Haec omnia e diversis in Virgi-
lium commentariis temere conflata ex Euphorionis Chi-
liadibus et quinto eorum libro ducta esse vix est quod
ambigas ». Mais les très courts fragments des Chiliades
d'Euphorion ne contiennent rien de pareil. C'était un
poème eu 5 livres dans lequel Tauteur, pour se venger de
gens qui l'avaient frustré de son bien, les menaçait de châ-
timents et leur montrait par des exemples que la ven-
geance des dieux, même tardive, s'accomplit toujours ^. H
citait des oracles qui s'étaient réalisés après mille ans;
rien ne prouve que ceux d'Apollon grynéen y tinssent une
place quelconque. D'autre part la lutte entre les devins,
1. Sur la vie et les œuvres d'Euphorion, cf. Fr. Sûsemihl, Geschichte
der ffriechischen Litteratur in der Alexandriner Zeity 1891, t. I, p. 393 sq.»
et Berichtig.^ p. 899.
2. Analecta Alexandrina, Berolini, 1853, p. 78 sq.
3. Suidas; cité par Siisemihl, Op. laud.^ p. 396, note 111 :Xi).ia8E; *
e^et ô''j7r68£ffiv ei; touç àTcocTspriffavTaç aùrov ^^pi^jjLaTa, a iraplôero,
toç 8ixy)V 6oïev xai èç jiaxpav • eira CTUvàyei ôià x^^^wv ètûv (Meinoke
avec Ileyne ètcôv à tort) •/pYifffioù; aTcoTsXsoOévTa; • elal 8è pcêXta
Y}'. Si on lit ETuv je ne vois pas do raison de supposer que chaque livre
avait mille vers; le titre parait avoir une tout autre signification. Il n'y
a pas de raison non plus pour supposer que les oracles en question
étaient réunis dans le livre 5.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 45
mcnliounée par Servi us comme étant tirée d'Euphorion,
est rapportée par Slraboii *, et celui-ci la cite d*après
Hésiode. Or c'est évidemment sous le patronage d'Hésiode
que Virgile place le poème de Galtus. L'hypothèse de Mei-
neke reste donc sans soutien.
Quant au passage de Servius, il renferme un contresens
grave. La preuve qu'il donne que le poème sur Grynium
est imité d'Euphorion, c'est que Virgile fait dire à Gallus,
Égl. X, V. 50 sq. : « Ibo et Chalcidico quae sunt mihi condita
uersu Garmina pastoris siculi modulabor auena ». H s'agit
bien ici de vers imités d'Euphorion, mais ce n'est pas le
poème sur le sanctuaire grynéen, ce sont les élégies.
Gallus regrette, suivant Virgile, de n'avoir pas été un pâtre
d'Arcadie, de n'avoir pas eu des amours rustiques au lieu
des amours perfides de la ville; il veut se mettre au dia-
pason des gens de la campagne et transposer ses élégies
sur Je mode bucolique. Le mot a amores » des v. 53 et 54,
tout en signifiant ses amours, est une allusion au titre
de ses élégies. Déclarer qu'il va chanter sur la flîite pasto-
rale son poème sur Grynium serait une absurdité.
Ainsi, d'une pari, Virgile nous présente le poème
sur Grynium comme imité, non pas d'Euphorion, mais
d'Hésiode; d'autre part il dit positivement que les élégies
sont imitées d'Euphorion. Ce sont les commentateurs an-
ciens qui ont tout confondu. Serv. ad Ecl. X, 1 : « Nam et
Euphorionem, ut supra diximus,transtulit inlatinumser-
monem, et amorum suorum de Cytheride scripsit libros
quattuor ». (Cf. ad Ecl. X, 50.) Mais le Pseudo-Probus ad
Ed. X, 50, est beaucoup plus réservé : « Euphorion elegia-
rum scriptor Chalcidensis fuit, cuius in sctibendo secutus
colorem uidetur Cornélius Gallus ». En outre la mention
des élégies d'Euphorion indique bien que l'imitation en
question se trouve dans les élégies de Gallus et Diomède, 111,
p. 484, 17 K., est encore plus explicite : « Quod genus
carminis (l'élégie) praecipue scripserunt apud Romanos
Propertius et Tibullus et Gallus imitati graecos Callima-
chum et Euphorionem ». Le nom de Tibulle est ici singu-
lier, car ce n'est pas un poète érudit ; mais, comme Properce
1. XIV, I, 27. . •
46 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
a souvent suivi Callimaque, c'est à Gallus que pense
Diomède en citant Euphorion. Une difficulté, c'est qu'il
n'est pas certain qu'Euphorion ait jamais écrit des élégies
où il ait exprimé des sentiments d'amour. Contrairement
à Meineke et à Heyne, Siisemihl * considère la chose comme
très douteuse. Mais, lors même qu'on n'accepterait pas sur
ce point le témoignage de Diomède, il reste acquis que
Virgile a qualifié les élégies de Gallus par le mot « Ghal-
cidico... uersu ». Gallus s'y était donc inspiré de la manière
d'Ëuphorion, quel que soit du reste l'ouvrage de celui-ci
dont il ait rendu le coloris.
. Il reste également acquis que le poème sur le sanctuaire
d'Apollon grynéen a précédé les élégies ; mais ce sont les
élégies qui ont fait la grande réputation de Gallus. U est
souvent cité comme poète élégiaque et il a chanté une
certaine Lycoris ^. Servius nous apprend qu'il a composé
quatre livres d'élégies et nous donne quelques renseigne-
ments sur celle qui les a inspirés ^. C'était une esclave,
mime de profession, qu'Antoine, qui avait eu une passion
pour elle, avait fait passer aux mains de son affranchi
Yolumnius Eutrapelus qui lui donna la liberté. Nous la
trouvons désignée de trois façons différentes : Volumnia —
c'est son nom d'affranchie, — Cythéris — c'est son nom de
théâtre, — Lycoris, c'est son nom poétique ♦, fabriqué
suivant la règle connue des élégiaques latins, qui substi-
tuaient au nom réel un nom de même valeur prosodique.
Antoine, qui fut tribun du peuple à partir du 10 déc. 50 ^,
et qui, étant né en 83, avait alors trente-trois ans, eut pour
elle une violente passion qui fit scandale à Rome. Cicéron
en parle dans plusieurs lettres qui sont du mois de mai 49,
à l'époque où César, alors en Espagne, avait laissé à Rome
Antoine comme son homme de confiance. Celui-ci, sans
perdre de vue les intérêts de son maître, attirait sur lui
l'attention par sa mauvaise conduite; il s'affichait avec
1. Op. laud.f 1. 1, p. 396.
2. Properce, II, 34, 91 ; Ovide, AmoreSj I, 15,27, 111,9,61 sq. ; Ar« am.,
III, 333 sq., 535 sq. ; Bem. am., 763 sq.; Tristes, II, 445; IV, 10. 51 sq.;
V, 1, 15 sq.; Martial, YIII, 73, 6; Quintilien, Intt, orat., X, i, 93.
3. Ad Ecl. X, 1.
4. W. H. Kolster, Op. laud., p. 199.
5. AV. Dramann, Op. hud.., t. I, p. 68.
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGaE 47
Cythéris, qui figurait dans son cortège en litière décou-
verte *, et, lorsqu'il voyageait officiellement en Italie, le»
bourgeois des municipes, hommes honorables, qui venaient
#u-devant de lui, étaient obligés de présenter leurs hom-
mages à la courtisane, qu'ils appelaient de son nom
romain, Volumnia ^. Lorsqu' Antoine débarqua à Brindes
après la bataille de Pharsale, Cythéris vint à sa rencontre :
Antoine n'eut pas honte de se montrer avec elle aux yeux
de toute l'armée et de parcourir l'Italie en sa compagnie.
Cest après Pharsale que, suivant Pline l'Ancien, il la pro-
mena avec lui dans un char attelé de lions ^. Puis il s'en
lassa sans doute * et, en l'an 46, il épousa Fulvie '^. Laméme
année, en oct. 46, Cicéron raconte dans une lettre à Pétus ^
qu'il a dîné chez Yolumnius avec Cythéris. Il ne s'atten-
dait pas, dit-il, à cette rencontre, mais il en prend gaiment
son parli. 11 ne parle pas d'Antoine.
La liaison avec Antoine ne fut qu'un épisode dans la
carrière galante de Cythéris. Aurelius Victor' nous apprend
qu'elle fut aimée de M. Junius Brutus, sans doute après
sa rupture avec Antoine, c'est-à-dire de l'an 46 à 44.
— Brutus, né en 85, avait en 46 trente-neuf ans — :« Brutus...
Gytheridem mimam eu m Antonio et G allô poeta amauit ».
C'est probablement après la mort de Brutus, ou tout au
moins après son départ d'Italie, que Gallus s'attacha À
elle : c'est lui qui devait l'illustrer sous on nom poétique.
De ce que dans l'Ëgl. YI de Virgile, en l'an 40 (Gallus
avait alors vingt-neuf ans), il n'est pas question de ses
élégies, je conclus qu'elles n'étaient pas encore composées.
Cela veut-il dire que Gallus ne connût pas encore Cythéris?
Naturellement nous ne savons rien là-dessus. Les élégies
à Lycoris sont mentionnées dans TÉgl. X, qu'on place en
1. Cic, ad Att.^ X, x, 5; X, xvi, 6.
3. Cic, Philipp.y II, ch. xxiv.
3. Nat. sut., VIII, 16 (21), 55. Cicéron parle déjà des lions d'Antoine
Tannée précédente, ad Att.^ X, xiii, 1, mais sans les mettre en rapport
avec Gylhéris.
4. Cic, Philipp.^ II, ch. xxviii.
5. W. Drumann, Op. laud.^ t. I, p. 75.
' 6. Ad fatnil.^ IX, xxvi, 1 sq.
7. m., 82. Cf. la Sch. du Mediceus de Virgile ad Ecl. X, 3, dans Zan-
gemeister-Wattenbach, Exempla codd, lat., PI. 10, dont Tantenr appelle
assez plaisamment les trois principaux amants de Cythéris « triumuiri » .
48 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
général — avec raison, je pense, bien que la chose ne soit
pas absolument sûre — en Tan 37. 11 y est question de la
séparation et des regrets que Gallus ressentit pour l'infi-
dèle : ces regrets devaient ligurer dans les dernières élégies,-
probablement dans le 1. IV. Comme les poètes ses con-
frères, Gallus dut d'abord chanter la beauté, les grâces de
Gythéris et développa dans les trois premiers livres toute
l'histoire de son roman, dont le IV® formait la conclusion
douloureuse. On peut donc considérer raisonnablement
ks premiers livres des élégies de Gallus comme antérieurs
à rÉgl. X. A ce moment il pleurait la rupture; quand il
eut épuisé celte veine, il se tut.
J. H. Voss *, Vôlker ^, H. Flach ^ se sont refusés, pour
des raisons diverses, à croire que la Gythéris d'Antoine et
la Lycoris de Gallus soient la môme personne. 11 n*y a rien
d'extraordinaire à ce que Gallus se soit épris d'une femme
à la mode comme Gythéris et qu'il ne lui ait pas demandé
compte de son passé. Gythéris était peut-être toute jeune-
en l'an 50; elle pouvait être encore séduisante une dizaine
d'années plus tard. Si l'on repousse Tidentification, il faudra
admettre deux Gythéris contemporaines, sur la seconde-
desquelles nous ne savons rien, sauf, comme le fait remar-'
quer spirituellement A. Nicolas *, qu'elle ne paraît pas
« avoir complètement oublié les traditions de la première,
puisque, infidèle au poète, elle suivit un autre amant sur les
bords du Rhin ». W. H. Kolster ^ s'appuie sur les textes
des scholiastes pour réfuter l'opinion de VOlker et de
Flach. G. Pascal a montré qu'on avait voulu prendre trop
de soin de la délicatesse de cœur et de l'honneur de Gallus
en le considérant comme incapable de se contenter des
restes d'Antoine. Les contemporains savaient bien que
Lycoris était tout à fait indigne de lui, puisqu'Ovide a dit ^ :
« Nec fuit opprobrio célébrasse Lycorida Gallo ». « Oppro-
1. Ad Egl. X, 1-3.
2. Op. laud., p. *i7.
3. N. Jahrbùcher f. Phil. m. Paedag., t. CXIX, 1879, p. 793.
4. De la vie et des ouvrages de Caiua Cornélius Gallus (thèse de doc-
torat), 1851, p. 210, note 5.
. 5. Dans son édition, p. 197 sq.
6. Tristesy II, W».
LES PROTECTEURS, LES AMIS DE VIRGILE 4^
brio esse noQ potuit, nisi illa turpis infamisque femina
esset '. »
Nous n*avoQS pas à nous occuper de la carrière posté-
rieure de Gallus. La part qu'il prit à la guerre d'Egypte
après Actium, sa nomination au poste de gouverneur de
FÉgypte, où il resta jusqu'à sa disgrâce suivie d'une mort
violente en 27 y durent forcément l'éloigner de Virgile. S*il
est vrai, comme le dit Servius ^, que celui-ci consentit à
effacer du IV® 1. des Géorgiques l'éloge qu'il avait fait de
lui, ce fut sans doute sur un ordre formel d'Octave, qui ne
voulait pas laisser subsister dans un poème officiel les
louanges d'un fonctionnaire pour lequel il s'était montré
si sévère. La même raison, bien entendu, n'existait pas
pour les Bucoliques; Octave ne pouvait s'offenser que
Gallus y fût chanté comme poète et comme amant mal-
heureux. Aussi son souvenir s'y est-il conservé.
Le rôle d'ami intime joué par Gallus auprès de Virgile
pendant sa jeunesse paraît avoir été rempli plus tard par
L. Varius Rufus, le protégé d'Auguste, le familier de
Mécène et d'Horace, qui vécut d'environ 74 à environ 14,
qui fit jouer en 29 la tragédie de Thyeste et qui fut célèbre
comme poète épique. Il ne nous apparaît qu'une seule fois
dans les Bucoliques ^, comme un écrivain illustre, envers
qui l'auteur tient à témoigner son admiration. Il est bien
possible qu'il faille voir là une amitié surtout littéraire,
qui se transforma en une amitié de cœur, lorsque Virgile
eut été admis dans le cercle de Mécène. Toutefois nous
ignorons à quelle date précise commencèrent les relations
personnelles entre les deux poètes. A l'époque des Buco-
liques Varius avait composé en l'honneur de César un
poème épique intitulé De Morte, Ce poème devait être une
œuvre de circonstance, qui fut écrite peu de temps après
l'événement, c'est-à-dire en 44 ou 43. Macrobe * nous en a
1. Rivista di Filologia e d'Iatruzione classica, anno XVI, p. 407.
2. Ad Ecl. X, 1, et ad Georg., IV, 1.
3. IX, 35. « uario om.yl VARO Maîbcmic « non nuUi sane Alfenum
Varum volunt » Servius, Vario probat Servius, testatur Schol. Hor. »,
O. Ribbeck •. C. Pascal, Rivista di Fil. e distr. elassica, a. XVII,
p. 147, croit qu'il faut lire Varo.
4. Saturn., VI, I, 39 et 40, VI, II, 19 et 20.
50 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
conservé quatre fragments. Le deuxième et le troisième
ont été imités par Virgile dans les Géorgiques, le premier
dans rÉnéide, le quatrième dans les Bucoliques, YIII,
85 sq., où le v. 88 est textuellement emprunté à Varius. Il
faut voir là un hommage rendu par Virgile à une œuvre
qui était dans toute sa nouveauté et c'est elle sans doute
qui lui a inspiré le v. 35 de TÉgl. IX, d'assez peu posté-
rieure à la Ville et où Varius est associé à Helvius Ginna.
On sait que Varius fut l'exécuteur testamentaire de Vir-
gile et qu'il eut par conséquent avec celui-ci des relations
très affectueuses jusqu'à sa mort.
CHAPITRE II
L'ordre chronologique et la date des Bucoliques.
Pour étudier avec quelque sûreté la formation et le
progrès du talent de Virgile à Tépoque des Bucoliques il
faut savoir dans quel ordre celles-ci ont été composées ^.
L'ordre traditionnel dans lequel les présentent presque
toutes les éditions est Tordre des mss.; il remonte aux
temps d^Auguste. Nous lisons en effet dans Ovide, Amores, I,
15, 25 sq. : « Tityrus et segetes Aeneiaque arma legentur,
Roma triumphati dum caput orbis erit ». Ovide a voulu
désigner les trois grandes œuvres de Virgile et il Ta fait
en empruntant un mot au début de chacune : Géorg.^ I, i,
« Quid faciat laetas segetes.,, » £n., I, 1 : << Arma uirumque
cano... » Il est donc certain qu'il lisait TÉglogue de Tityre
1. M. Sonntag, Op. laud.^ 1891, Ëinleitung, p. 1-13, a résume les diffé-
rents systèmes proposés depuis le P. de la Rue pour la chronologie des
Bucoliques. Cf. A. Feilchenfeld, De Vergilii bueolicon teniporibus, 1886,
p. 5-8. Il est donc inutile de les reproduire ici. On trouvera le sys-
tème de Franz Hermès dans son édit., p. 29, note 6. Le système de
C. Schaper consiste à placer les Égl. IV, VI, X, après la composition
des Géorgiques. Ce système, souvent défendu par son auteur et main-
tenu dans la 7* édit. de Ladewig, 1882, a été si souvent combattu et
réfuté quMl n'y a pas lieu de reprendre la question à nouveau. Le
mérite de M. Sonntag c'est d'avoir proposé pour la 1" Égl. une date que
je crois conforme à la réalité et qui fait disparaître bien des difficultés.
Quant à sa théorie des deux recueils, l'un comprenant les Égl. II, III, V,
IV, VII, VIII, offert à Pollion en l'an 39, Tautre comprenant les Égl. I,
VI, IX, X> je ne saurais l'accepter; en particulier la postériorité de
l'Égl. VI à l'Égl. VIII me parait inadmissible.
52 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
en tête des Ducoliques. Or c'est à celte place que nous
la lisons nous-mêmes ; il est probable que les autres
étaient également dans Tordre qui nous a été transmis ^.
La seconde édition des Amores d'Ovide est antérieure à
Tan 2 av. J.-C. : la 1" peut avoir paru vers 14 av. J.-C.
et rien ne nous autorise à supposer que la pièce en ques-
tion n'y figurât pas déjà. De là la conclusion à peu près
certaine que l'ordre traditionnel est celui qui était déjà
constitué très peu de temps après la mort de Virgile.
Remonte-t-il à Virgile lui-même? Cela est très vraisem-
blable. Nous n'avons aucune raison de supposer que Vir-
gile ait laissé à d'autres le soin de publier ses Bucoliques
qui étaient une œuvre achevée, pour laquelle il ne pouvait
avoir les mômes scrupules que pour son Enéide ^, Nous
avons du reste à ce sujet des preuves positives. La prin-
cipale émane de Virgile lui-même. £n effet, à la fin du
IV° livre des Géorgiques ^, il lait allusion à ses Églogues :
or cette allusion n'aurait pas eu de sens pour le lecteur si
elle ne s'était pas appliquée à une œuvre qu'il avait déjà
entre les mains.
Les Bucoliques étaient donc publiées du vivant de Vir-
gile : par conséquent c'est à lui que, selon toute vraisem-
blance, Tordre traditionnel doit remonter. D'après quels
principes Ta-t-il établi? Nous allons voir ♦ que TEglogue
de Tityre n'est sûrement pas la première en date. Si Vir-
gile Ta mise en tête du recueil, c'est évidemment pour faire
plaisir à Octave '; Tédition a donc été faite à un moment
où Virgile était en rapports directs avec lui et où il tenait
à lui rendre hommage. Il ne pouvait guère lui dédier les
Bucoliques, puisque plusieurs pièces avaient été envoyées
à d'autres personnages; il pouvait au moins mettre en
1. E. Krause, Op. laud.^ p. 5.
2. II est possible que Yarius et Tucca en aient donné une seconde
édition après la mort de Virgile, O. Ribbeck, Prolegomena, p. 29. Mais on
ne saurait admettre avec M. Sonntag, Op. laud.^ p. 173, que Tordre actuel
no soit peut-être que celui de cette seconde édition.
3. y. 565-6. Ces vers ont été suspectés mais à tort ; cf. W. KIoucok»
ad. h. 1., edit. maior^ 1888.
4: P. 55 sq., 59 sq., 66 sq.
5. Wagner, ad Sophnii Prolegomena^ Heyne- Wagner *, p. 49 sq.
A. Feilchonfcld, /7i««. tViatM/., p. 16.
l'ordre et la date des bucoliques 53
tète de lensenible celle où il témoignait à Octave uae si
vive reconnaissance. Cet hommage a pu être très utile à
Virgile au moment même; mais il a eu des conséquences
funestes en ce qui concerne l'interprétation des Bucoliques.
Les commenlaleurs postérieurs, qui avaient perdu la con-
naissance exacte des dates, s'y sont trompés; ils ont cru
qu'au moment de la composition des pièces isolées, qui
constituent le recueil, Virgile vivait déjà dans la société et
dans la dépendance d'Octave. Scholia Vcronensia ad VI, 9:
« ...scilicel quia iussu Augusti admonitus sit, ut Bucolica
scriberet * ». De là plus ou moins inconsciemment chez les
commentateurs anciens des efforts pour rapporter à Octave
dans les Bucoliques des passages qui n'ont rien à faire à
lui et des assertions qui troublent encore le jugement des
interprètes modernes. En réalité, de ce que la K® Églogue
est consacrée à Octave, il ne s'en suit pas qu'il soit question
de lui dans les autres qui sont antérieures.
D'autre part nous voyons que les Égl. l, IIÏ, V, Vil, IX
sont des dialogues; au contraire les Égl. II, IV, Vï, X sont
des monologues. Cela ne saurait élre l'effet du hasard. 11
y a là, comme le remarque Wagner *, une dispositioft
voulue, qui parait provenir du désir d'établir dans l'en-
semble de la variété. L'invention n'est pas merveilleuse;,
mais enfin elle existe et nous sommes bien obligés de la
constater. En conséquence l'ordre traditionnel est un ordre
littéraire.
Il serait tout à fait singulier qu'il correspondit juste-
ment à l'ordre chronologique. On ne saurait admettre
que, dès le début, Virgile se soit astreint à composer suc-
cessivement et sans jamais se départir de cette méthode
un dialogue, puis un monologue . La forme dépendait évi-
demment du sujet et les sujets ne se présentaient pas a
1. Cf. le comment, du Psoudo-Probus, p. 6 : « Gratias ergo agens
Auguste quod recepisset agros, Bucolica scripsit ».
2. L. c, p. 50 : « Amocbaeis carminibus... iuterposuit non amoebaca ».
Cf. E. Krause, Op. laud.^ p. 6 sq., A. Foilchenfeld, Diss. inaug.y p. 15,
Fr. Hermès, dans son édit., p. 29. E. Krause pense en outre que Virgile
a voulu éloigner le plus possible les unes des autres les Égl. qui se res-
semblaient par le sujet; il rond son système sensible aux yeux par un
schéma qu'on trouvera chez lui p. 6. Je ne crois pas que cette hypothèse
corresponde à rien de réel.
54 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
lui avec une régularité mécanique. On comprend bien, au
contraire, qu'une fois en présence de l'ensemble il ait
remarqué que les monologues et les dialogues s'équili-
braient et qu'il ait eu la pensée de les entremêler. La
preuve que les choses se sont bien passées ainsi, c'est
qu'en réalité Virgile n'a pas pu exécuter son plan dans
toute sa rigueur. La VIII® Égl., en effet, n'est pas un mono-
logue : elle se compose de deux morceaux qui se répon-
dent, « responderit », v. 62. Mais ce sont deux morceaux
de longue haleine et Virgile l'a fait rentrer dans la catégorie
pcdre. Il ne pouvait faire autrement à moins de renoncer à
son plan et Tà-peu-près lui a paru suffisant. Deux hypo-
thèses sont, du reste, possibles : ou bien il y avait primiti-
vement dans cette Églogue une conversation entre les deux
pâtres, dont l'attitude est assez singulière *, et Virgile l'a
supprimée à l'édition, ou cette conversation n'a jamais
existé, Pollion, à qui. la pièce est dédiée, ne paraissant
jamais avoir eu beaucoup de goût pour ces détails rusti-
ques 2.
Quoi qu'il en soit, le problème de la chronologie des
Bucoliques avait été dojà posé par les critiques anciens.
Le commentaire de Servius sur les Bucoliques, Préambule,
p. 3, dit que Tordre dans lequel les Bucoliques ont été
écrites est incertain, que la plupart (plerique) considèrent
la dernière et la première comme étant à leur place vraie,
que d'autres (alii) veulent mettre à la première place
l'Égl. VI. Donat dans les Scholia Bernensia, p. 744, dit déjà
la même chose. Cf. les Schol. Bem. ad Ecl. VI, p. 792. Le
Pseudo-Probus, Comment,, p. 6, pense que la IXo Églogue,
dans laquelle Virgile se plaint d'être dépouillé de son bien,
a dû nécessairement être antérieure à la première :
K ... prius fuit queri damnum, deinde testari beneficium ».
Il n'a pas compris le rapport qui existe entre ces deux
pièces 3 ; mais la question de la chronologie des Bucoli-
ques a été soulevée dès l'antiquité.
C'est d^abord au texte même des Bucoliques qu'il faut
s'adresser pour la résoudre. On peut tout de suite mettre
1. Cf. p. 295 sq.
2. Cf. p. 27 sq.
3. Cf. p. 63.
l'ordre et la date des bucoliques 55
hors de cause la X® Egl., que Virgile donne comme ayant été
composée la dernière, v. 1 : « Extreraum hune, Arelhusa,
mihi concède laborem ». Il n'a pu écrire ces mots qu'à un
moment où il était décidé à renoncer au genre bucolique.
Sans doute, malgré cette espèce d'engagement solennel,
il aurait pu être amené par les circonstances à composer
d'autres Ëglogues et, dans l'édition définitive, mettre la X^
à la dernière place à cause de son début; mais il ne semble
pas que le cas se soit produit.
La V« contient, pour ce qui nous occupe, un passage
d'importance capitale. Après une lulte poétique courtoise
Menalcas adresse à son concurrent Mopsus les y. suivants,
85 sq. : « Hac te nos fragili donabimus ante cicuta. Haec
nos « Formosum Corydon ardebat Âlexin », Haec eadem
docuit n Cuium pecus? an Meliboei? » Il est bien certain
qu'il se donne comme l'inventeur des Égl. Il et III; quant
à la V®, il y figure comme l'auteur non pas de toute la
pièce, mais seulement d'une partie, le second morceau en
l'honneur de Daphnis; cependant l'intention de Virgile est
de la lui attribuer comme les deux autres. Virgile ne s'em-
barrasse pas de l'invraisemblance S pas plus qu'il ne
s'embarrasse de ce que les diverses parties de la III^ Égl.
sont distribuées entre Damoetas et un certain Menalcas
qui du reste n'est pas celui de la V«. C'est qu'au fond c'est
lui-même qui parle par la bouche du Menalcas de la V« Égl.
C'est lui qui revendique la paternité des trois pièces en
question. Pourquoi le fait-il? Si elles avaient paru seule-
ment avec toutes les autres dans le recueil définitif, cet
avertissement au lecteur n'aurait pas eu de sens. Sans
doute elles couraient isolées, et le premier venu eût pu
en accaparer la propriété ; c'est là ce que Virgile a voulu
prévenir. M. Sonntag ^ déclare que nous n'avons aucune
preuve que Virgile ait édité ses Églogues l'une après
l'autre. Cette preuve nous l'avons ici. Les Églogues II et III
1. M. Sonntag, Op. laud.^ p. 125 sq., trouve quelque chose de bizarre
à ce que Menalcas se donne comme l'auteur d'une petite scène drama-
tique dans laquelle il joue un rôle. Il y a là une allégorie incomplète
qu'il ne faut pas trop presser sous peine d'arriver à un non-sens. L'allé-
gorie incomplète est un des procédés familiers à Virgile. Nous en avons
un exemple dans TÉgl. I (cf. p. 341 sq.).
3. Op, laud., p. 198.
56 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
avaient paru séparément; la V® parut de même * : Virgile
y réserve ses droits d'auteur pour ses publications anté-
rieures, qui avaient eu sans doute un certain succès; car
on ne réclame la possession que de ce qui le mérite.
On a reconnu depuis longtemps la valeur chronologique
de l'indication de Virgile. Les Egl. II et 111 ont été com-
posées avant la V® et elles l'ont été dans cet ordre; car on
ne voit pas dans quel but Virgile n'aurait pas maintenu
l'ordre réel ^. Nous pouvons aller plus loin : au moment
où l'ut écrite la V^ Égl., la 11*^ et la III« étaient les seules
que Virgile eût données; s'il y en avait eu d'autres, il les
aurait mentionnées ^; son intention est d'affirmer ses droits
de propriété sur toutes et non sur quelques-unes. Donc
la II**, la III® et la V*' Églogues sont les premières qui aient
été publiées par Virgile et elles l'ont été dans cet ordre.
Cette indication chronologique est confirmée par quel-
ques autres allusions. Le 1^^ v. de la IV® ligl., « Sicelides
Musae paulo maiora canamus », ne s'explique que si Virgile
avait déjà composé un certain nombre de pièces buco-
liques d'un caractère moins élevé que la IV®. La VI® n'a
pu venir qu'après ces premiers essais bucoliques, v. 1 sq. :
« Prima Syracosio dignata est iudere uersu Nostra neque
erubuit siluas habitare Thalea ». Dans. la VII®, Corydon
célèbre, v. 55, le « formosus Alexis », ce qui est une allu-
sion directe à la II«. La IX® fait allusion à la V®, v. 49 :
« Quis caneret nymphas?.... etc. », cf. V, v. 20 sq. et v. 40.
Mais ces indications ne font que confirmer le fait que nous
savons déjà, à savoir que ces pièces sont postérieures à II,
m, V. Elles ne nous renseignent pas sur l'ordre dans
lequel ont été composées IV, VI, VII, IX. Du fait que la
Vil® est de la même nature que II. III, V, et qu'elle con-
tient une allusion directe à l'Egl. II, on a conclu qu'elle
devait avoir suivi à courte distance; ce n'est qu'une hypo-
thèse soutenable, mais non nécessaire. Virgile a pu vou-
1. Los ÉgL II, m et V n'étant dédiéos k personne, il ne saurait ôtro
question de copies faites sans Tassentimcnt de Virgile sur l'exomplaire
offert à un protecteur. C'est bien par sa volonté que ces pièces ont été
répandues dans le public; il y a donc là une véritable édition.
2. 0. Ribbeck, Proleffomena, p. 3 : « ... possit facile ordo etiam inverti » ',
je n'en vois pas la nécessité.
3. A. Feilchenfeld, Diss. inang., p. 15.
f
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 57
loir revenir un peu plus tard au genre de ses premières
œuvres et y rattacher une œuvre postérieure, sans que nous
soyons fixés par là même sur la date de cette dernière.
Le résultat intéressant de ces allusions multiples, cest
que Virgile, eu composant ses Bucoliques, regarde sans
cesse en arrière : c'est une habitude enracinée chez lui de
rattacher Tœuvre qui suit aux précédentes, de ramener
sur elles Tattention du lecteur et, tout en composant des
pièces isolées, de ne pas perdre de vue l'ensemble; cha-
cun de ces petits poèmes est une pierre qui s'ajoute à
l'édifice.
On arrivé à plus de précision en examinant les Églo-
gues datées. La IV° est datée par le v. H, où il s'agit du
consulat de Pbfiion : «te consule ».0n ne connaît exacte-
ment ni le mois où fut conclue la paix de Brindes, ni celui
où Pollion prit possession de son consulat. La paix de
Brindes paraît être de la seconde moitié de l'an 40. Pol-
lion ayant obtenu de revêtir le consulat pour les services
rendus à Antoine pendant les négociations, on ne voit
pas ce qui aurait pu l'empêcher de l'inaugurer très peu
de temps après la conclusion de la paix. D'autre part, les
faits qui doivent se passer sous le consulat de Pollion sont
indiqués par Virgile au futur; donc le consulat n'était pas
terminé et Ton sait que Pollion s'en démit avant la fin de
l'année. L'Églogue IV étant une œuvre de circonstance,
Virgile n'a pas dû mettre beaucoup de temps à la composer ;
il Ta écrite dans la seconde moitié de l'an 40 sans qu'on
puisse préciser le mois.
Une assertion du Serv. Danielin. ad IV, H : « inibit » non
« iniit » quia consul designatus erat » a suscité une ques-
tion qui a clé très discutée. Pollion, au moment de la
IV® Égl., était-il consul ou consul désigné? Cette question,
au point de vue de la date de la IV^* Égl., ne parait pas
avoir d'importance, puisque Pollion, après la paix de
Brindes, dut revêtir le consulat le plus tôt possible et qu'il
ne s'agit, dans un cas ou dans l'autre, que d'une différence
de quelques semaines. Naturellement, en admettant même
que les triumvirs, à l'entrevue de Bologne (fin de 43),
ayant réglé pour cinq ans la succession des magistratures,
Pollion pût se considérer comme consul désigné de 43 à
58 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
40, on ne saurait songer à celte période, puisque la IV® Égl.
paraît postérieure à la paix de Brindes. Mais toute cette
discussion semble reposer sur une erreur du commentaire
de Servius. Nous savons de source certaine que Pollion fut
consul en 40 et qu'il célébra son triomphe sur les Parthini
à la fin de Tan 39. Or le commentaire de Servius a ren-
versé l'ordre de ces faits, ad IV, 1 : « Asinius PoUio... cum
post captam Salonam, Dalmatiae ciuitatem,primo meruissel
lauream, post etiam consulatum adeptus fuisset... etc.. ».
Par conséquent le consulat de Pollion tombe justement
dans la période où Servius croit qu'il n'était que consul
désigné et toute cette discussion est sans objet.
La date de la IV® Églogue étant fixée, nous pouvons en
déduire celle des Églogues sûrement antérieures. Les Égl. II,
m, V ont été publiées en 42-41 ; on ne saurait préciser
davantage.
L'Égl. VI n'est pas datée. Toutefois du préambule on
peut tirer quelques inductions. Il semble bien que ce soit
par cette pièce que Virgile ait salué l'entrée en charge du
nouveau gouverneur de la Cisalpine, Varus. Le connais-
sait-il antérieurement? Gela n'est pas impossible, bien que
l'anecdote de la camaraderie à l'école de Siron n'ait qu'une
très faible autorité. D'autre part Virgile devait à ce moment
avoir acquis assez de notoriété pour qu'un gouverneur
lettré désirât entrer en relations avec lui. Malheureuse-
ment nous ne savons pas si Varus fut envoyé par Octave
en Cisalpine après la reddition de Pérouse, au printemps
de l'an 40, ou après la paix de Brindes, c'est-à-dire vers
l'automne. Il y a là une incertitude d'environ six mois.
D'autre part, entre Varus et Virgile, il paraît y avoir eu
quelques négociations *. Varus désirait être célébré dans
un genre qui ne convenait pas à Virgile; il dut se con-
tenter d'un poème d'un ton plus humble. Ce petit diffé-
rend occupa sans aucun doute quelque temps. Ce sont là
les considérations qui autorisent à placer la VP Égl. vers
la fin de l'an 40, quelques mois après la IV®. Contre l'hypo-
thèse qu'elle est antérieure à la IV°, hypothèse qui pour-
rait à la rigueur se soutenir, mais sans s'appuyer sur
1. Cf. p. 25-1 sq.
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 59
aucune raison décisive, on trouvera plus loin ^ un nouvel
argument.
La Vli^ Égl. ne porte en elle-même aucune indication de
date. M. Sonntag^ croit qu'elle est de l'hiver 40-39. On
peut aussi bien la mettre immédiatement après la V^. Il
n'y a pas de raisons plus concluantes pour une date que
pour l'autre.
En revanche la Yin<^ est datée. Elle est adressée à un
personnage qui n'est pas nommé, mais qui est caractérisé
par les traits suivants : il a fait campagne dans TlUyrie
et il en revient victorieux, v. 6 sq. et 13 ; c'est un poète tra-
gique, V. 9 sq. En voilà assez pour que nous reconnais-
sions Pollion. Heyne avait pensé que PoUion était sur son
départ. Mais M. Sonntag^ montre bien qu'il est déjà vic-
torieux, v. 13, « uictrices... laurus », et que le retour est
en train de s'opérer. Or Pollion célébra son triomphe le
VIII des kal. de novembre de l'an 39. Il ne semble pas
qu'on dût apprendre sa victoire et son retour plus tard que
vers le milieu de l'an 39. C'est sans doute à cette date que
Virgile écrivit le préambule de sa pièce; la pièce elle-même
fut-elle terminée exactement à cette date ou était-elle prête
déjà depuis quelque temps, c'est ce que nous ne savons
pas.
J'arrive maintenant aux deux pièces dans lesquelles
Virgile parle de l'événement qui le toucha le plus vivement
pendant la période des Bucoliques, c'est-à-dire de la perte
de son bien ; il s'agit des Égl. I et IX ; les précédentes ne
sont que des morceaux littéraires; celles-ci traitent des
intérêts vitaux de Virgile.
Ces deux Églogues sont étroitement liées ensemble. Il
importe d'établir exactement à quoi elles font allusion et
dans quel ordre elles ont été écrites.
Il n'y a pas de doute que pendant la période des Buco-
liques Virgile n'ait été dépouillé de son domaine. D'après
l'opinion vulgaire il le recouvra presque aussitôt. Or cette
opinion n'est pas conforme à la réalité des faits. Il semble
1. p. •72.
2. op. laud., p. 136.
3. /ôirf., p. 89. Les textes d'Appien et do Dion Cassius, auxquels ren-
voie M. S., appuient cotte interprétation.
60 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
au contraire que la dépossession ait été définitive. Dans
les Géorgiques, II, 198, il parle du territoire perdu par
Mantoue : « Et qualem infelix amisit Mantua campum »,
sans faire allusion à une restitution même partielle. On
peut cependant prétendre qu'il a peut-être obtenu une
situation de faveur. Mais si, lorsqu'il composa les Géorgi-
ques, il avait toujours eu sa propriété d'Andes, il serait
bien singulier qu'il n'en eût pas dit un seul mot dans tout
l'ouvrage. Il décrit avec amour la propriété du vieillard
de Tarente, IV, 125 sq., avec ses fleurs, ses abeilles, ses
fruits, et il n'a pas une allusion pour le domaine paternel,
qui lui est si cher dans les Bucoliques. Il nous dit, IV,
564, qu'il habite Naples; on trouverait plus naturel qu'il
eût composé ses Géorgiques sur le domaine qui lui venait
de son père. Suétone-Donat, H, parle de Naples comme
d'une ville qu'il habitait ordinairement et nous dit qu'il
ne venait que rarement à Home. Il ajoute, 13, que, quoi-
qu'il eût une maison à Rome, il séjournait pourtant habi-
tuellement en Campanie et en Sicile : « Quamquam secessu
Campaniae Siciliaeque plurimum uteretur ». Comment
admettre qu'il ne fût pas souvent retourné à Andes, s*il y
eût encore eu son patrimoine? Il est donc très vraisem-
blable qu'il n'y possédait plus rien.
Les biographes et les commentateurs sont d'un autre
avis. Pour eux, ou Virgile n'a pas été compris dans la spo-
liation des Mantouans, ou on lui a rendu sa propriété. Et
ils font intervenir ses protecteurs d'une façon assez con-
fuse * pour lui assurer cette situation privilégiée. Suétone-
Donat, 19, représente la première version : « quia...
inderanem se praestitissent ». De même la Vita Bernensis^
qui dit d'Octave : « ...cum omnibus Mantuanis agri aufer-
renlur, ...huic solo concessit raemoria condiscipulatus,utct
ipse poeta testatur in Bucolicis dicendo : « Deus nobis haec
otia fecit ». Cette conception n'est juste qu'en partie, puis-
qu'elle ne tient pas compte de la situation décrite dans la
IX® Églogue. En faveur de la restitution les témoignages
abondent. Vita Servii : « amissis... agris Romam uenit et
... solus agrum quem amiserat meruit ». Comment, de
1. Cf. p. 30 sq., 36 sq.
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 61
Serv., Préambule^ p. 2 : « uel aliis nobiiibus, quorum fauore
amissum agrum reccpit » ; p. 3 : « perdito... agro Vergiiius
Romam uenit et potentium faucre meruit, ut agrum suum
solus reciperet ». Servius ajoute qu'il ne put cependant
rentrer en possession à cause de l'opposition violente du
•vétéran qui détenait la propriété, mais que la restitution
eut lieu plus tard; ibid. : « PosteaabAugusto missis tribus
uiris et ipsi integcr ager est redditus et Mantuanis pro
parte ». Pseudo-Probus, dans la Vita, p. i : « postea resti-
tutus... »; dans le Préambule du commentaire, p. 5 sq. :
« Vnde factum, uti Vergiiius quoque agros amitteret...
promeruit, ut agros suos reciperet... Gratias ergo agens
Augusto quod recepisset agros... » Le Pseudo-Probus men-
tionne bien les violences du vétéran, mais il paraît croire
que la restitution fut pourtant définitive. Les Scholia Ber-
nensia voient dans la première Églogue la preuve d'une
restitution, Prèamb. de l'Égl. I, p. 749 : «... quia ob suum
ingenium redditi sunt sibi agri a Gaesare Augusto... in
laudem Gaesaris et principuni ceterorum, per quos agri
sibi redditi sunt ». Tous ces témoignages concordent en
faveur d'une restitution soit temporaire, soit définitive.
Or A. Przygode *, A. Feilchenfeld 2, M. Sonnlag ^ ont
reconnu que, d'après le texte de Virgile, il ne s'agit nulle-
ment d'une restitution. Voici les faits tels que l'auteur lui-
même nous les raconte, et, lorsqu'on ne veut pas y mêler
les résultats d'une interprétation inexacte, son récit est
d'une parfaite clarté. Dans la V^ Églogue, Tityre, qui repré-
sente ici Virgile, demeure tranquille possesseur de son
bien, tandis que ses voisins sont expulsés du leur. Com-
ment a-t-il obtenu ce privilège? Se trouvant menacé comme
les Mantouans ses compatriotes, il a été à Home et il a
réclamé. Il a obtenu d'Octave cette réponse favorable, v. 45 :
1. De eclogarum Vergilianarum temporibus {Diss. inaug.), Bcrolini, 1885,
p. 31 : « ... in agrorum divisione qua cctcri cxturbarentur.... propter lau-
dem pocticam agrum rctinuissc ».
2. Ueber die Tendenz der neunten Ekloge Virgils und ihrcn Zusam-
menhang mit der ersten und sechsten, dans les Derichte des freien Deut-
schen Hochatiftes zu Frankfurt a. .1/., 4'='" Band, Jahrgang 1888, p. 29-i,
« in der 1 Ekloge ist nicht der Dank fur die restitutio des verlorencn
Besitzes, sondern fur servatio des gefiihrdeten Dichtergutes enthalten *
3. Op. laud., p. 22.
4
62 ÉTUDE 'SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
i< Pascite ut ante boues, pueri.. ». Constatant ce résultat
acquis, son interlocuteur lui dit, v. 46 : «c .. ergo tua rura
manebunt ». Il ne s'agit pas d'une expulsion suivie d'une
restitution, mais d'une menace d'expulsion conjurée par
un maintien en possession, ce qui est bien différent. Donc
les commentateurs anciens, qui ont cru voir dans la I""*^ Égl,
le témoignage d'une restitution, se sont trompés. Toute-
fois, la promesse d'Octave, qui avait calmé les inquiétudes
de Virgile, n'a pas eu les conséquences que celui-ci en
attendait. Il est retourné chez lui et la nouvelle de la faveur
qui lui avait été accordée s'est répandue, Égl. IX, 7 sq. :
« Certe equidem audieram.... Omnia... uestrum seruasse
Menalcan ». u Seruasse » est en relation directe avec
« manebunt ». Il s'agit toujours du maintien en possession.
Mais, en réalité, la promesse faite par Octave n'arrêta pas
les envahisseurs ; ils eurent recours à la violence et Vir-
gile dut se dérober à un attentat dirigé contre sa per-
sonne; il abandonna sa propriété et vraisemblablement
il retourna à Rome, avec l'espérance qu'il obtiendrait
justice. C'est du moins ce que fait entrevoir la fin de la
IX® Églogue, V. 67 : « cum uenerit ipse ». Comme nous
l'avons vu, il est très vraisemblable que cette espérance ne
se réalisa pas. Ainsi la P^ Égl. ne fait pas allusion à une
restitution et il est très probable qu'il n'y en eut pas après
les événements qui font le sujet de la IX°.
Il n'y a rien dans tout cela qui ne paraisse très naturel
et qui soit suspect. Que les ordres donnés par Octave n'aient
pas été exécutés, cela n'a rien de particulièrement éton-
nant. Il n'était pas encore le maître absolu et il devait
compter avec les vétérans; ceux-ci se croyaient en droit
d'exiger la réalisation des promesses qui leur avaient été
faites et n'étaient pas hommes à se payer de paroles; ils
s'adjugèrent ce qu'ils considéraient comme leur dû; nous
ignorons du reste ce qui se passa entre Octave et Virgile,
et si celui-ci ne prit pas trop vite pour argent comptant
des promesses un peu en l'air. Ce qui est certain, c'est
que les faits mentionnés dans les Églogues I et IX durent
se succéder assez rapidement, qu'elles sont en rapport
étroit ensemble et qu'elles furent composées à peu de dis-
tance l'une de l'autre. Virgile, une fois rassuré sur son sort,
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 63
dut être pressé de retourner dans la Transpadane pour
veiller lui-même à la conservation de son bien; l'expres-
sion de sa reconnaissance ne se fit sans doute pas attendre
et, aussitôt revenu chez lui, il écrivit TÉglogue I, remerci-
ment chaleureux, d'autant plus sûr d'être bien accueilli
qu'il arrivait plus vite. Que la tranquillité de Virgile n'ait
pas été de longue durée, c'est ce que prouve le texte même
de la IX^' Ëglogue. On a bien su dans son entourage qu'il
avait élé l'objet d'une faveur spéciale, v. 11 : « Audieras et
fama fuit »; mais ce n'a été qu'un bruit démenti bientôt
par les faits. Virgile se vit obligé de retourner à Rome, et
c'est là sans doute qu'il écrivit l'Églogue IX, sous le coup
des événements récents; les choses ne tournèrent pas sui-
vant ses vœux. Il est probable qu'Octave ne se soucia pas
d'entrer en conflit avec les vétérans. Il proposa au poète
des compensations et celui-ci fut contraint, faute de mieux,
de les accepter. C'est sans doute à ce moment, mais seu-
lement à ce moment, qu'intervint Mécène qui, malgré les
assertions isolées qu'on trouve dans les commentaires
anciens, n'eut rien à voir avec la composition des Buco-
liques, et c'est ainsi qu'il faut sans doute interpréter le
passage de Suétone- Donat, 20, où il est dit que Virgile fit
les Géorgiques:u ...in honore Maecenatis,qui sibi mediocri-
ter adhuc noto opem tulisset aduersus ueterani cuiusdam
uiolentiam, a quo in altercatione litis agrariae paulum
afuit quin occideretur ». Comme dans la I''® Égl. il n'est
question que d'Octave, on peut admettre que c'est à lui
directement que Virgile eut à faire lors de sa première
réclamation; lors de la seconde, Octave aura chargé
Mécène de s'occuper du poète et de le dédommager du
tort que lui avaient causé les vétérans.
Le Pseudo-Probus pense que la IX® Égl. a été composée
avant la l^ *. Cette opinion a été reprise par H. Netlles-
hip 2 et par E. Krause ^, considérée comme séduisante
par + G. Thilo ♦, combattue par A. Feilchenfeld ^ et par
1. Cf. p. 54.
2. Ancient Lives of Vergil....^ 1879, p. 42 sq. Cf. p. 69.
3. Quibus iemporibus... etc., 1884, p. 14. Cf. p. 29 sq.
4. N. JaJirb. f. Phil. u. Paedaff., t. CIL, 1894, p. 301.
5. Dissert, inaug.^ 1886, p. 21 sq.
64 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
M. Sonntag *. Elle n'est compatible qu'avec la fausse inter-
prétation de la l""® Églogue, qui voit dans celte pièce uq
remercîment pour la restitution de la propriété de Virgile.
Il est naturel qu'on suppose que Virgile a été d'abord
dépouillé, ÉgL IX, et qu'il a ensuite recouvré son bien,
Égl. I. Mais nous venons de voir que cette interprétation
n'est pas d'accord avec le texte de Virgile, et dès lors on
ne saurait faire suivre la dépossession, Égl. IX, par un
remercîment pour le maintien en possession, Égl. I. C'est
Tordre contraire qui s'impose.
La fausse hypothèse de la restitution a une grande
importance pour la date des Égl. 1 et IX. Si on l'accepte,
on peut croire — et c'est l'opinion vulgaire — que Virgile,
dépouillé en l'an 41, mais ayant recouvré presque aussitôt
son patrimoine, a pu, libre de tout souci, composer ensuite
la IV% la VI^ la VU» et la VIII^ Églogue. Si, au contraire,
les choses se sont passées comme je l'ai indiqué, il serait
singulier qu'il ait chanté l'âge d'or dans la IV" Égl., à un
moment où il venait d'éprouver par lui-même que la vio-
lence et l'injustice étaient toutes -puissantes. Dans le
préambule de la VI^ Égl., il se fait dire par Apollon, v. 4
sq. : u pastorem, Tityre, pinguis Pascere oportet ouis ».
C'est la preuve qu'à ce moment il avait des troupeaux; le
conseil eût été singulièrement déplacé à un moment où il
n'aurait plus eu ni troupeaux, ni pâturages *. Le théâtre
de la VII^ Égl. est placé sur les bords du Mincio. Les
patres s'y occupent tranquillement de choses rustiques et
de poésie. Virgile eût-il dépeint une telle sécurité dans
son pays natal pendant une période où les habitants
auraient été brutalement chassés par des envahisseurs
barbares? Comment, dans le préambule de l'Égl. VllI, n'au-
rait-il pas entretenu Pollion de ses malheurs? Donc les
Égl. IV, VI, VII, VllI, sont antérieures à l'Égl. IX, et, comme
les Égl. I et IX sont trop étroitement apparentées et se
sont suivies de trop près pour qu'on place la composition
de ces quatre pièces dans le court intervalle qui les
sépare, elles sont également antérieures à TEgl. I.
1. Op. laud., p. 3*2.
2. W. H. Kolster, ad h. l.
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 65
Si Ton examine au point de vue du développement
naturel de l'esprit humain Tordre II. III, V, IV, VI, VII
(dubitativement], VIII, I et IX, on verra quMl est satisfai-
sant. Virgile a commencé par des poésies d'imitation, par
des œuvres d'un caractère surtout littéraire; lorsque les
circonstances lui ont commandé de se servir de sa poésie
dans un but d'intérêt personnel, il s'est trouvé avoir en
main un instrument perfectionné, dont il lui était facile
de faire usage. Il est vraisemblable que les poésies d ac-
tualité directe et personnelle ne soient venues qu'après
les autres.
Virgile a du reste signalé lui-même la différence fonda-
mentale qui existe entre les deux groupes que nous venons
de constituer. À la fîn des Géorgiques, IV. 565-6, il rap-
pelle dans les termes suivants qu'il est l'auteur des Buco-
liques : « Garmina qui lusi pastorum audaxque iuuenta,
Tityrc, te patulae cecini sub tegmine fagi ». 11 mentionne
donc d'une part les « carmina pastorum », de l'autre
<c Tityre ». Ges a carmina pastorum », il les a faits en se
jouant : » lusi » ; c'est l'expression latine qui désigne là
poésie légère et Virgile l'emploie plusieurs fois dans ce
sens dans le corps même des Bucoliques ^ Quelles sont
les pièces que Virgile veut désigner par là? Évidemment
d'abord les Ëgl. II, III, V et VII. Gelles-là ne font aucune
difficulté. La IV^^ a des prétentions supérieures aux autres;
mais, pour ce qui est de la forme. Virgile n'a prétendu
écrire qu'une simple bucolique, v. 3 : « Si canimus siluas... ».
La VI« s'écarle sensiblement pour le fond du genre buco-
lique. Virgile a pourtant tenu à en faire ressortir le carac-
tère rustique, v. 8 : « Âgrestem tenui meditabor barundiiie
musam ». Enfin il caractérise ainsi la V1II% v. 1 : « Pas-
torum musam Damonis et Alphesiboei ». A ce groupe il
oppose l'Ëglogue de Tityre qu'il caractérise tout différem-
ment : a audaxque iuuenta, Tityre, te cecini ». Le con-
traste entre « lusi » d'une part, « audax iuuenta cecini » de
1. VI, 1 : r Prima Syracosio dignata est ludere uersu... » VII, 17 :
« Posthabui tamon illornm mea séria ludo... » 1, 10 : « Ludere quae uellem
calamo permisit agresti... » Cf. Serv. ad I, 10 : Ludere, scribcre ut : car-
mina qui lusi pastorum... Schol. Bem. ad VI, I : Ludere : Eleganter ait
« ludere » carmen iucundum et remissum et minime triste describens.
4.
66 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Taulre, est évidemment voulu. En quoi a consisté Taudace
de Virgile? On répond ordinairement : à mettre dans le
cadre bucolique non plus la peinture de la vie pastorale
idéalisée, mais les événements du jour. Cette explication
ne me paraît pas suffisante et ce n'est pas une simple
nouveauté littéraire que Virgile a voulu signaler. Mélibée,
dans la V^ Égl. *, s*élèvc en termes indignés contre la vio-
lation du droit de propriété légitime, contre l'usurpation
de soldats grossiers. A une époque où Octave, qui devait
toute sa puissance à ses soldats, était obligé de les récom-
penser en méconnnaîssant les droits de la propriété privée,
il y avait de la hardiesse à le lui faire sentir. Or cette har-
diesse, Virgile ne Ta pas désavouée à la fin des Géorgi-
ques, mais il la met sur le compte de sa jeunesse, ce qui
est peut-être une manière de dire qu au moment où il
écrit, devenu le familier et l'obligé d*Auguste, il ne ris-
querait plus de semblables libertés. Virgile ne se borne pas
à opposer les « carmina pastorum » à TÉglogue de Tityre.
Il cite les deux groupes dans Tordre justement contraire
à celui de son édition. Dans son édition, c'est Tityre qui
vient en tête, puis les « carmina pastorum ». Ici, ce sont
d'abord les « carmina pastorum », puis Tityre. Or Virgile
savait bien que, dans son édition, il avait modifié l'ordre
chronologique, et il l'avait modifié pour faire plaisir à
Octave. Il est bien possible qu'ici il ait voulu, par une
allusion discrète, rappeler l'ordre vrai. Sans cela pourquoi
eût-il interverti celui qui était consacré par une publication
récente et cité les « carmina pastorum » avant « Tityre »?
Toutefois ce ne sont là que des vraisemblances. Les
textes historiques que nous possédons nous permettent- ils
de fixer l'époque à laquelle les distributions de teires
curent lieu dans la Cisalpine? On sait qu'elles furent
décidées à l'entrevue de Bologne (fin de 43), et les troubles
auxquels fut en proie l'Italie en 41 montrent qu'elles
avaient reçu à ce moment un commencement d'exécution.
Mais, parmi les 18 villes qui furent sacrifiées en 43 et
dont Appien cite quelques-unes ', nous ne frouvons pas
1. Cf. p. 3U sq.
2. De b. c, IV, 3.
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 67
le nom de Crémone, — ce qui, il est vrai, n*est pas une
preuve décisive qu'elle n'y eût pas été comprise. Les com-
mentateurs et les biographes donnent de la désignation
de Crémone un motif particulier, Vita Servii, p. 1 sq., et
Serv, Danielin., ad IX, 28 : u ortis bellis ciuilibus in ter
Antonium et Augustum, Augustus uictor Cremonensium
agros, quia pro Antonio senserant, dédit militibus suis )>.
Comment, de Serv., Préam6u/e, p. 2: «cum post occisum'III-
iduum^ Maiarum die in senatu Caesarem, Augustus eius
filius contra percussores patris et Antonium ciuilia beila
mouisset, uictoria politus Cremonensium agros, qui contra
eum senserant militibus dédit »; cf. ad IX, 28 : « Cassii
Bruti et Antonii copias Cremonenses susceperant )>. Il y a
dans ces deux derniers passages une erreur singulière,
puisque Fauteur parait croire que Brutus et Cassius ont été
les alliés d'Antoine. Le Pseudo-Probus, dans un passage
de la Vita qui parait mutilé ', semble placer le partage
des terres après la guerre de Modène; dans le préambule
du commentaire ^, il attribue le châtiment des habitants
de Crémone et de Mantoue à ce que, dans la guerre
d'Actium, ils n'avaient pris parti ni pour Tun ni pour
l'autre des deux rivaux : « Italiae... ciuitatibus diuersas
partes sequenlibus Cremonenses et Mantuani neulri sunt
auxiliati ». Dans le premier passage, il place le partage
des terres trop tôt, dans le second trop* tard. Les Scholia
Bernensia, ad Ecl. IX, 29, ne disent rien de l'époque :
« Quando Cremonenses contra Augustum Antonii copias
susceperunt, agros eorum diuidi iussit Caesar ». Seul Sué-
tone-Donat, 19, regarde le partage des terres dans la
Transpadane comme l'un de ceux qui eurent lieu après
Philippes dans toute l'Italie : «... in distribu tione agrorum,
qui post Philippensem uictoriam ueteranis triumuirorum
iussu trans Padum diuidebantur ». Or, malgré leurs erreurs,
les autres commentateurs paraissent représenter une tra-
dition différente, d'après laquelle le territoire de Crémone
aurait été partagé par une volonté spéciale d'Octave à la
suite de ses dissentiments avec Antoine. Ces dissenti-
1. Cf. p. 16 sq.
2. p. 5,
68 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
ments peuvent être ceux qui firent éclater la guerre de
Pérouse. Pollion tenait la Transpadane pour Antoine et
fut obligé de l'évacuer après la chute de Pérouse. H est
possible que les habitants de Crémone aient manifesté
trop vivement leurs sympathies pour la cause d'Antoine
et qu'Octave les ait punis, lorsqu'il a pu le faire, c'est-à-
dire lorsque la Transpadane fut tombée en son pouvoir
et qu'il l'eut confiée à un de ses lieutenants dévoués, à
Varus. Crémone, dans ce cas, n'aurait été désignée pour
être dépouillée de son territoire qu'en l'an 40, vraisem-
blablement après la paix de Brindes.
M. Sonntag ^ a examiné la question à un autre point de
vue. 11 a pensé que les villes de l'Italie n'avaient pas été
livrées à la fantaisie des vétérans, mais que, dans cette
circonstance, on avait, comme toujours, observé les règles
de la fondation des colonies militaires. Or les opérations
étaient assez compliquées et devaient prendre un certain
temps. Les légions arrivaient en bon ordre dans la cité
désignée, dont prenaient possession les fondateurs de la
colonie militaire. Les travaux techniques commençaient
sur le terrain. On délimitait et on mesurait le territoire à
partager. On reportait les résultats sur des plans, dont l'un
était conservé dans les archives de la colonie, l'autre
envoyé à Rome. Alors commençaient les réclamations de
ceux qui avaient des exceptions à faire valoir. On les exa-
minait; on y faisait droit au besoin. Puis avait lieu le
tirage au sort des lots et l'envoi en possession. C'est à ce
moment que les anciens propriétaires se retiraient ou res-
taient sur leurs terres comme fermiers ou mercenaires.
M. Sonntag a constaté qu'à l'époque de la République la
durée des pouvoirs des triumvirs qui établissent des colo-
nies militaires est de trois ans; il fallait donc trois ans
pour remplir toutes les formalités. En admettant que
Crémone fût parmi les villes désignées primitivement à la
fin de 43, les opérations effectives pour en prendre pos-
session ne durent pas avoir lieu en 42, année pendant
laquelle on emmena les vétérans combattre à Philippes.
1. Op. laud.^ p. 3*2 sq. Il donne en note les passages décisifs des écrU
vains spéciaux.
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 69
Elles ne commencèrent qu'eo 41 et durent prendre toute
cette année et la suivante. Or nous savons par Virgile lui-
même, ÉgL IX, 28, bien expliqué par les commentateurs
anciens que, primitivement, le territoire de Crémone seul
devait être partagé; on n'empiéta sur celai de Mantoue que
parce que le territoire de Crémone se trouva insuffisant.
Les opérations décrites plus haut durent donc recom-
mencer sur le territoire de Mantoue. On peut supposer
que la chose eut lieu dans le courant de Tan 39.
C'est pendant cette année, après l'envoi de l'Égl. VIII à
Pollion, dans laquelle il ne croit pas encore avoir lieu de
s'émouvoir, que Virgile se vit menacé. Il alla à Rome, et,
bien qu'il ne faille pas abuser comme Ta lait quelquefois
J. H. Voss, du texte des Églogues pour chercher dans quel
mois elles ont été composées ^ ici nous avons des indications
assez précises pour que la détermination soit possible. Le
V. I, 36 sq. « Mirabar... Cui pendere sXia palereris in arbore
poma », montre que l'absence de Tityre eut lieu à une
époque où les fruits étaient déjcà mûrs, où on pouvait
cependant les laisser encore sur Tarbre, d'autant sans doute
que Tityre avait promis de revenir aussitôt qu'il le pour-
rait. Cette époque parait être la fin d'août. C'est donc
en août que Virgile se trouvait à Rome. Il dut rentrer
chez lui en septembre ^ et il exprima immédiatement sa
reconnaissance par la composition de l'Égl. I. Peu de
temps après il fut atteint par l'expulsion contre laquelle
il se croyait garanti. La chose peut avoir eu lieu avant
la fin de l'an 39; il retourna sans doute à Rome. C'est à
Rome qu'il écrivit l'Égl. IX ; comme elle a pour but d'attirer
sur lui l'attention et la pitié, qu'elle est en somme une
supplique déguisée, il ne dut pas attendre longtemps
pour l'écrire. Je ne vois pas ce qui empêche de supposer
qu'elle était prêle à la fin de l'an 39 ou tout au plus au
commencement de l'an 38.
A propos de la X® Égl. nous lisons dans Servius, ad X, i :
«... Gallus amauit Cy theridem meretricem , libert am Volum-
nii, quae, eo spreto, Antonium euntem ad Gallias est secuta».
1. O. Ribbeck, Pi'oleg amena, p. 4 E. Krauso Op. latid.^ p. 8.
2. Cf. p. 336 sq.
70 ÉTUDK SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
S'appuyant sur ce passage, H. Flach * pense qu'Antoine a
emmené avec lui Cythéris au commencement de l'an 43
lorsqu'il se rendit dans la Gaule cisalpine 2. L'Églogue
n'aurait pas été écrite immédiatement après Tévénement,
puisqu'il y est question d'une longue douleur de Gallus,
mais en 42, et ce serait une des plus anciennes pièces de
Virgile ^. Virgile en aurait modifié le début lorsqu'il la
mit à la fin de son recueil *. H. Flach pense que la liaison
de Brutus avec Cythéris est antérieure à celle d'Antoine
et que celte Cythéris n'a rien à faire avec la Lycoris de
Gçrflus ^. Mais, outre que les dates ne se prêtent pas à une
telle prolongation de la liaison d'Antoine, qu'au moment
de la guerre de Modène Antoine avait autre chose à faire
qu'à s'occuper de Cythéris, le renseignement de Servius
ne paraît être que la combinaison d'un grammairien, qui
savait, par Virgile, que Gallus avait aimé une certaine
Lycoris et que cette Lycoris avait quitté Gallus pour suivre
un autre amant en Gaule, d'ailleurs, que cette Lycoris était
la Cythéris d'Antoine et qu'Antoine avait été en Gaule sous
les ordres de César; il a supposé que c'était pour Antoine
que Cythéris avait abandonné Gallus. II faut donc s'en
tenir pour dater l'Égl. X au texte de Virgile lui-même,
V. 22 : « Tua cura Lycoris Perque niues alium perque hor-
rida castra secutast »; v. 47 sq. : « Alpinas al dura niues et
frigora Rheni me sine sola uides ». Il en résulte que Lycoris
a suivi un officier dans une expédition sur les bords du
Rhin et, pour la date de cette expédition, je ne vois rien à
changer à l'indication de Heyne ^. « Ab Iulio inde Caesare
M. Agrippa primus fuit e Romanis, qui Rhenum traiecit;
idque initio huius anni factuni, quo Agrippa Cos. erat '^.
vid. Dio, XLVIII, 49, Vellei. II, 79. Ubii tum a Suevis vexati,
ab Agrippa in (idem recepti, in Coloniam Agrippinensem
deportati : Tac. Ann. XII, 27 : Germ. 28. » La pièce est donc
1. Ueber die Abfassungszeit der sehnten Ecloge des Vergilius^ dans les
N. Jahrh. f. PhiL, u. P'aed. t. CXIX, 1879, p. 791-8.
2. P. 793.
3. P. 795.
4. P. 791-792.
5. W. H. Kolster, Op. laud., p. 204, combat ropinion de Flacli.
6. Hey ne-Wagner ♦, 1. 1 p. CXIX.
7. A. 717/37.
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 7i
de l'an 37. 0. Ribbeck, qui, pour des raisons particulières *,
lient à ne pas reculer autant cette pièce, est d'avis qu'on
peut songer à L'expédition conduite en Gaule par Octave
dans l'été de l'an 40, expédition qu'il ne termina pas, étant
pressé de revenir en Italie *. Ce système a été adopté par
R. Bitschofsky ^ et par E. Krause *. Mais, dans cette expé-
dition. Octave n'alla pas sur les bords du Rhin; il faudrait
donc admettre que Virgile a parlé du Rhin un peu au
hasard et uniquement pour désigner la Gaule; il est diffi-
cile de lui attribuer un pareil à peu près.
Rapprochons maintenant l'ordre chronologique du clas-
sement traditionnel pour voir comment Virgile a établi
celui-ci. Nous avons déjà dit^ qu'il avait obéi à une double
préoccupation, l'une personnelle — mettre en tête l'Églogue
de Tityre pour être agréable à Octave, — l'autre littéraire
— entremêler dans un but de variété les monologues et les
dialogues. On peut ajouter qu'il s'est appliqué à ne pas
commettre contre Tordre chronologique des fautes trop
manifestes et qui eussent choqué le lecteur. Ainsi les
Égl. Il et m sont données dans le texte comme antérieures
à l'Égl. V; elles la précèdent en etfet dans le recueil. La
Vil®, qui contient une allusion à la II®, est, en elTet, après
elle. La IV^', datée par le consulat de Pollion, est avant la
VHP, datée par l'expédition en Illy rie. La IX®, qui renferme
une allusion à des vers de la V® et une autre aux faits de
la I"', se trouve, en effet, après ces deux pièces. Celle qui
est formellement désignée comme la dernière figure à la
fin du recueil. Ainsi un lecteur qui n'avait pas de rensei-
gnements particuliers pouvait parcourir les Bucoliques
dans l'ordre où elles lui étaient offertes sans être avert
par le texte môme que ce n'était pas Tordre véritable. On
peut en conclure qu'en établissant le classement littéraire,
Virgile n'a pas déplacé les pièces sans nécessité et qu'il
s'est tenu le plus près possible de la succession chronolo-
gique. Il y a là une indication que nous pouvons utiliser.
1. Cf. p. 74.
2. Prolegomenaj p. 10.
3. Op, latid., p. 24.
4. Op, laud.i p. 59.
5. P. 52 sq.
72 ÉTUDE SLR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Virgile s'étant décidé à mettre en tête la pièce de Tityre (dia-
logue) pouvait placer ensuite la première en date (mono-
'logue) et il Ta fait en lui donnant le n° II. La seconde en date
(dialogue) est restée à sa place, n® 111. La troisième en date
au contraire (dialogue) ne pouvait pas venir ensuite. Puis-
qu'il fallait un monologue, Virgile avait le choix entre lÉgl.
de Pollion et celle de Varus. S'il a pris celle de Pollion, c'est
sans doute parce que la composition en était antérieure,
no IV. 11 fallait ensuite un dialogue; Virgile a pris parmi
les pièces qui lui restaient la plus ancienne, n° V. 11
avait alors le choix entre TÉglogue de Varus et l'Églogue
datée par l'expédition de Pollion ; s'il a choisi l'Égl. de
Varus pour lui donner le n^ VI, c'est qu'elle était antérieure
à l'autre. Puis il fallait un dialogue, n® VIL On remar-
quera que cette place donnée à l'Egl. Vil ne nous apprend
rien sur la date de sa composition; qu'elle eût été écrite
immédiatement après la V®, ou plus tard, après la IV®
ou après la VI*, elle ne pouvait pas venir plus tôt; la
seule chose qui paraisse certaine, c'est qu'elle est anté-
rieure à la IX®. Celle-ci étant, en effet, comme elle un dia-
logue, aurait pu prendre sa place et elle l'aurait prise si elle
n'avait été postérieure en date. La VIII® a figuré faute de
mieux comme monologue; elle est donc antérieure à la
X® qui, elle aussi, est un monologue. La place de la IX®
nous montre qu'elle était chronologiquement la dernière
des Égl. dialoguées, ce qui confirme la date que nous
lui avons assignée. La X® a pris naturellement la der-
nière place. Elle est postérieure en date à tous les mono-
logues.
Nous avons encore à examiner deux indications chronolo-
giques, qui nous sont fournies par les biographes et les
commentateurs. Pseudo Probus, p. 7 : « cum certum sit
eum, ut Asconius Pedianus dicit, XXVIII (XXXVIII, V.)
annos natum Uucolica edidisse ». Le même, dans la Vita :
« Scripsit Bucolica annos natus VllI et XX (octo et tri-
ginta P) ». Servius, dans le Préamb. du comment., p. 3,
« Sane sciendum Vergilium XXVllI annorum scripsisse
bucolica (... uirgilius XXVUl bucolica scripsit, //.) ». Ad ï,
^8 : « ... ut diximus, XXVIII annorum scripsit bucolica ». Ad
Gcorg., IV, 564 : « ut diximus supra, uigiiiti oc(o annorum
l'ordre et la date des bucoliques 73
bucolica scripsit ». Scholia Bernensia ad Georg., IV, 565 :
«... XXVIII anno scripsit Bucolica. Gaudentius dicit. » Il est
clair que nous avons là des rédactions différentes d'un ren-
seignement qui remonte à une source unique. M. Sonntag
a cru que le mot « scripsit », qui est la vulgate, était le
terme employé par Asconius lui-même *. Ici le nombre de
répétitions ne fait rien à l'affaire. Il est vraisemblable que
le passage où l'auteur cite sa source est également celui
où elle a été copiée le plus exactement. Le mot « edidit »
parait aussi plus convenable que « scripsit » au point de
vue du sens. La postérité immédiate de Virgile a pu savoir
à quelle époque il avait fait connaître au public ses
Bucoliques; quant à la date à laquelle il a commencé à
les écrire, lui seul était renseigné sur ce point et on ne
pouvait faire là-dessus que des conjectures 2. Le mot
« edidit » ne s'applique pas, bien entendu, à l'édition com-
plète des Bucoliques. Il veut dire que c'est à l'âge de
vingt-huit ans que Virgile a publié des Bucoliques, ce qui
équivaut à dire en français qu'il a commencé à publier
ses Bucoliques. Virgile a eu vingt-huit ans révolus en
octobre 42. C'est bien en cette année qu'il a présenté ses
premiers essais à Pollion et que, peut-être sur le conseil de
celui-ci, il les a répandus dans le grand public. Naturelle-
ment il y avait eu des études antérieures; Virgile avait
écrit des fragments; il est bien possible que l'Églogue II
tout entière ait été composée avant que Pollion eût pris
possession de sa province, que l'Égl. III fut déjà prête, sauf
les vers qui sont un remercîment à Pollion ; mais là-dessus
nous en sommes réduits aux hypothèses.
Suétone-Donat, 25, nous a transmis un autre renseigne-
1. op. laud., p. 190. Dans « scripsit Bucolica » il croit reconnaître
un ordre do mots familier à Asconius. E. Krause et A. Feilchenfeld
défendent « odi drisse ». Krause, Op. laud., p. 2 : « Neque igitur sententiam
modo sed primo Probi loco ctiam verba Asconii nobis videmur deprehen-
dere ». Feilchenfeld, Diss. inaug., p. 9 : « In verbo edidisse rccte a qui-
busdam viris doctis offendi nego, cum ex sententiarum nexu eluccat non
de toto Bucolicon libre, sed de primis oclogis a Vergilio emissis gram-
maticum cogitasse ».
2. M. Sonntag, Op. laud., p. 171 : « Ùberhaupt ist es schwer, meist wohl
ganz unmôglich, zu bestimmen, wann ein Dichter dièse odor jone
Dichtung begonnen habe ».
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE. O
74 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
ment : « Bucolica Irienaio (biennio G), Georgica Vif,
Aeneida XI perfecit annis ». Cf. Servius, dans la Vita^ p. 2 :
« ...Carmen bucolicum..., quod eum constat triennio scrip-
sisse et emendasse. Item proposuit Maecenas Georgica
quaescripsit eniendauitque septem (VI uel VII B, Ull L,
sed altéra U litterae pars altrita est) annis. Postea ab
Auguste Aeneidem propositam scripsit annis undecim*. »
0. Ribbeck ^ accepte ce renseignement, qu'il croit puisé à
de bonnes sources, et y attache une grande importance.
Le triennium a été adopté après lui par R. Bitschofsky ^,
E. Krause ♦, A. Przygode^, A. Feilchenfeld®. L'indication
a pourtant tout Tair de reposer sur une combinaison des
grammairiens qui, sachant la date de la publication de
certains ouvrages de Virgile, ont divisé régulièrement son
existence littéraire, pour qu'elle fût prise tout entière par
la composition de ses poèmes. D'après ce calcul, Vir-
gile étant mort en sept. 19, il aurait commencé son
Enéide en sept. 30, ses Géorgiques en sept. 37, ses Buco-
liques en sept. 40. Or ce renseignement ne concorde pas
avec l'indication d'Asconius Pedianus, à savoir que Vir-
gile publia. des Bucoliques à 28 ans révolus, c'est-à-dire en
42. Il ne concorde pas non plus avec ce que nous savons
par Virgile lui-même, puisqu'il est certain qu'avant la
IV® Égl., qui est de la seconde moitié de l'an 40, Virgile
en avait composé au moins trois autres. Aussi les criti-
ques qui admettent le triennium le placent-ils en général
du milieu de l'an 42 au milieu de l'an 39; mais alors il
reste entre les Bucoliques et les Géorgiques un espace
inoccupé, ce qui n'était certainement pas la pensée de
l'auteur du renseignement, ou bien il faut altérer le chiffre
qui nous est transmis pour les Géorgiques '^.
1. Cf. Pliocas, A. Reifferscheid, p. 71.
2. Prolegomena^ p. 1.
3. Op. laud.y p. 2 sq., 24.
4. Op. laud., p. 3 sq. ; il remarque que Suôtone-Donat transcrit ce ren-
seignement dans un passage où il insiste sur le soin apporté par Vir-
gile à ses écrits. Les chiffres ne sont donc pas donnés pour eux-mêmes,
mais pour confirmer cette idée dont la justesse nous est connue d'ail-
leurs. Il pense que Suétone-Donat s'appuie en ce passage sur Yarius.
5. Op. laud., p. 58.
6. Diss. inaug., p. 47.
7. Cf. 0. Ribbeck, Prolegomena, p. 14, et Phocas, A. Reifferscheid, p. 72..
l'ordre et la date des bucoliques 75
Nous ne savons pas exactement quand Virgile a donné
le recueil de ses Églogues; on peut essayer de tirer quel-
ques indications d'un passage de l'élégie 34 du 1. il de
Properce. Celte élégie, où il est question, v. 91 sq., de la
mort de Gallus, doit avoir été écrite en 26 ou 23 av. J.-C.
Properce y passe en revue l'œuvre de Virgile et parle sur-
tout des Bucoliques, mais avec des inexactitudes qui sont
tout à fait surprenantes, v. 67 sq. : « Tu canis umbrosi subter
pineta Galaesi Thyrsin et adlritis Daphnin harundinibus ».
« Thyrsin » est une allusion à la Vil» Égl. Bien que Virgile
ait souvent célébré Daphnis, il semble que Properce songe
à la V® Églogue, à la fin de laquelle, v. 85, Menalcas fait
cadeau à Mopsus de sa « fragili... cicuta ». Le mot « ad-
tritis » paraît pris dans le même sens que dans la VI® Égl.,
T. 17, « attrita... ansa». Le chalumeau a été usé par la lèvre
de Menalcas comme Tanse du canthare par la main de
Silène * — « Vtque decem possint corrumpere mala puellas
Missus etimpressis haedus ab uberibus ». Les « decem mala »
sont un souvenir de TÉgl. III, v. 71 : « Aurea mala decem
mis! ». Mais, dans Virgile, elles sont adressées à un jeune
garçon. — Properce parait avoir confondu avec les vers
précédents où il est question d'une jeune fille 2; quant au
chevreau, le contexte ne permet pas de penser à ceux de
la IX® Egl., mais bien aux « capreoli... duo » de l'Égl. II,
40 sq., qui sont, non pas des chevreaux, mais des che-
vreuils et qui sont réservés à Corydon, éventuellement
à Thestylis, « bina die siccant ouis ubera ». 11 y a là
quelque inexactitude — . « Félix, qui uiles pomis mer-
caris amores, Huic licet ingratae Tityrus ipse canat. »
Sans doute Properce compare ici, avec une certaine
envie, la simplicité des amours bucoliques avec les liai-
sons coûteuses des villes ^. C'est un sentiment que Vir-
gile prête à Gallus dans la X® Egl. ; il est bien virgilien.
1. Dans l'Égl. Il, 3i, c'est le chalumeau qui use la lèvre du chan-
teur : « Ncc te pacniteat calamo triuisse labelluni ». On do saurait voir
dans « adtritis harundinibus » une allusion aux « flèches » de Daphnis,
qui ont été brisées, Égl. III, v. 12 sq.
2. M. Rothstein, Properz und Yergil, Hernies, t. 24, 1880, p. 7, croit
que le « puer » a été remplacé par les « puellae », parce que celles-ci
conviennent mieux au contenu do la poésie do Propercc.
3. M. Rothstein, /. c.
76 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Mais OQ ne voit pas que dans Virgile aucune w puella »
préfère des fruits à des chansons, ni que le Tityre de la
I""® Egl. ait essayé de retenir Galatée par ses chaats. Quant
à ringrate de la WiUP Égl., c'est Damon qui se plaint de
son insensibilité aux sons de sa flûte, v. 33 : « Dumque tibi
est odio mea fistula ». Ici donc Properce brode suivant
sa fantaisie sur le thème bucolique — . « Félix intactum
Corydon qui tentât Alexin Agricolae domini carpere deli-
cias. » Il est certain que Properce n*a pas lu avec assez de
soin rÉgl. 11. Le maître d'Alexis n'est sûrement pas un
paysan ^
Ces erreurs et ces inexactitudes étonnent de la part d'un
poète contemporain de Virgile. Evidemment il cite les
Bucoliques de mémoire et il leur emprunte quelques traits
qu'il arrange à sa façon 2. Il est cependant impossible
qu'aux V. 67 sq. il place sur les bords du Galèse la scène
de rÉgl. VII, que Virgile met si nettement sur les bords
du Mincio. Ce ne sont donc point les personnages, mais
Fauteur qui est supposé au milieu des bois de pins du:
Galèse. Or Virgile nous a conservé dans le IV^ 1. des
Géorgiques, v. 125 sq., le souvenir d'une visite qu'il a
faite aux environs de Tarente. Cette visite est assez
ancienne (memini), et, pour qu'il ait eu le temps de
remarquer, d'admirer en détail cette petite propriété
— assez insignifiante en elle-même — du vieillard de
Tarente, il faut bien qu'il ait séjourné un certain temps
dans le pays, qu'il ait fait connaissance avec les habitants.
H emploie pour le désigner le nom du petit fleuve qui figure
également chez Properce. « Galaesus ».
11 est très possible qu'une fois dépouillé de son patri-
moine, Virgile soit resté un certain temps dans la société
d'Octave et de Mécène et qu'il se soit ensuite décidé à
faire un séjour dans le sud de Tltalie. Lui avait-on fait
cadeau, aux environs de Tarente, d'une propriété destinée
1 . Au V. 76 « lassus roquiescat » paraît uno allusion au repos de Tityr
au début de la I'® Égl. (il semble qu'il faille placer les v. 75-76 avanll s
V. 73-71), « facilis inter Ilamadryadas » est une allusion à l'Égl. III ,
« faciles nymphao ». Les v. 81 sq. sont en relation directe avec i
mCme Égl., v. 109 sq. Cf. p. 125, note 2. Les v. 83 sq., altérés e obs
paraissent Hre en relation avec TÉgl. IX, v. 36.
2. M. Rothstcin, l. c, p. 5 sq. . .
L ORDRE ET LA DATE DES BUCOLIQUES 77
à le consoler de la perte de celle d'Andes? Nous Tigno-
rons; mais un séjour d'une certaine durée dans ces parages
semble certain. Pour que Properce puisse dire que Virgile
chante ses bergers sous les pins du Galèse, il faut que
celui-ci ait préparé là l'édition définitive de ses Églogues.
Properce devait avoir au moins une vingtaine d'années de
moins que Virgile; il n'avait donc aucun renseignement
sur sa jeunesse. La première indication qu'il ait recueilli
sur son compte, c'est qu'il avait donné des environs de
Tarente le recueil des Bucoliques. Il la fit passer dans ses
vers sans s'inquiéter si les pièces qui le composaient
avaient été faites auparavant dans un aulre pays.
CHAPITRE m
La deuxième Ëglogue.
9
La deuxième Eglogue se compose d'un préambule nar-
ratif (v. 1-5) et d'un monologue dramatique (v. 6-73) *.
Le préambule très court nous met au courant de la
situation — l'amour de Gorydon pour Alexis — et, en
quelques mots habilement choisis, prépare et explique
le monologue. Les deux premiers, v. i : « Formosum ^
pastor », par une forte antithèse, indiquent la nature de
cet amour, qui est celui d'un simple pâtre pour un beau
garçon naturellement dédaigneux 3. Les mots : « nec quid
speraret habebat », v. 2, « il ne savait ce qu'il avait à atten-
dre » font prévoir la marche du monologue, dont l'auteur
éprouve des sentiments divers et va du désespoir à la
résignation. « Tantum », v. 3, est en relation directe avec
cette incertitude : « il n'a pas autre chose à faire ». Le lieu
de la scène est décrit d'une façon pittoresque : « densas »
et « umbrosa » se renforcent : les hêtres sont touffus et
leurs dômes ombreux; Gorydon les recherche à cause de
la chaleur; il y a donc là une antithèse avec les v. 8 sq. ;
« adsidue », v. 4, montre que ce n'est pas l'improvisation
1. Elle est du genre que le Pscudo-Probus, p. 7, appelle |xixt(5v,
« ubi proiniscue et poeta et personae (loquuntur) ».
2. Le mot revient deux fois dans la pièce, v. 17 : O formose puer ;
V. 45 : o formose puer. Il est donc fondamental.
3. Cette considération condamne la leçon de : Ry Corydon pastor. Je
cite la leçon des mss. d'après l'apparat critique de O. Ribbeck l «» 2.
LA DEUXIÈME ÉGL06UE 79
d'un jour que Virgile va reproduire, mais des sentiments
concentrés par une longue souffrance qu'il va résumer.
La scène a une couleur romantique : Corydou est dans la
solitude, V. 4, « solus », au milieu des montagnes et des
forêts, « montibus et siluis », v. 5, et par conséquent ses
plaintes ardentes seront vaines, « studio... inani ». « lac-
tabat » paraît en indiquer à la fois la répétition et la force.
Quant à « incondila » *, v. 4, c'est un de ces termes que
Virgile emploie de parti pris pour conserver à ses bucoli-
ques la couleur rustique voulue : il n'est pas d'accord avec
la réalité. La plainte de Corydon est, au point de vue de la
composition et du style, écrite avec un art consommé.
Le préambule est donc une préparation très adroite;
mais ce n'est qu'une entrée en matière; la pièce est faite
pour le monologue de Corydon, qui (3St un monologue de
passion. La passion y est très vive; elle se produit et
s'exprime sous une forme qu'il faut définir nettement ; car
elle est propre à Virgile. Cette passion passe par diffé-
rentes phases qui se succèdent quelquefois sans transi-
tion, mais non sans logique; elle est violente, mais elle
raisonne. A chacune de ces phases correspond un déve-
loppement plus ou moins long, mais toujours complet et
d'un tour oratoire. Dans chacun d'eux Virgile exprime un
état psychologique et il l'exprime avec toutes les res-
sources de la rhétorique la plus savante; de sorte que le
monologue se partage naturellement en un certain nombre
de couplets, n'ayant rien de commun avec des strophes
métriques, mais correspondant pour le fond à un certain
nombre de sentiments, pour la forme à autant de déve-
loppements distincts.
I, V. 6-7. Le premier couplet résume la situation —
l'insensibilité d'Alexis — et en fait prévoir le résultat —
la mort de Corydon. « 0 crudelis Alexi » en tête du cou-
plet domine toute la pièce et l'explique. L'interpellation
adressée à une personne absente, la double interrogation ^
1. V Sans art », E. Bcnoist *.
2. Comme l'ont bien vu les éditeurs, les mots : « nihil mea carmina
curas? Nil nostri miserere? » sont intcrrogatifs et non pas cxclamatifs.
L'interrogation correspond à un secret espoir que Corydon ne peut
abandonner.
80 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
montrent la violence de la passion; la répétition « nihii
...nil » donne le tour oratoire.
II, V. 8-18. Le deuxième couplet est construit sur trois
idées : l'implacabilité de la nature opposée d'une façon
romantique à la violence de la passion qui force Gorydon
à la braver — un regret de Gorydon qui voit combien il a
eu tort de s'engager dans cette voie funeste — une menace
voilée à l'égard de l'insensible. La peinture de cette cha-
leur accablante sous laquelle les troupeaux cherchent
l'ombre, les lézards se cachent, les moissonneurs sont
épuisés — avec le petit détail pittoresque de la prépara-
tion du moretum * — de ces courses de Gorydon ^ par un
soleil ardent au milieu du grésillement des cigales est
fort poétique. La répétition : « Nunc etiam... nunc...
etiam » est oratoire. Le regret est entouré d'une foule
de précautions : l'idée de la supériorité d'Alexis, qui res-
sort par contraste de « tristis... iras », « superba...
fastidia », « quamuis ille niger », le domine et montre
combien il est involontaire, bien qu'imposé dans la cir-
constance. La forme interrogative, la répétition: «Nonne...
nonne » sont oratoires. La menace s'exprime au moyen
d'une comparaison rustique, qui convient au genre buco-
lique. « 0 formose puer » est pathétique ^.
m, V. 19-27. Il est dans la nature humaine de ne
jamais désespérer absolument. Bien qu'accablé par les
mépris d'Alexis, Gorydon les trouve peu fondés. Il veut
donc raisonner avec lui. Ici commence l'argumentation
qui va se prolonger dans les deux couplets suivants.
Les V. 19-20 forment uue transition, qui fixe nettement
le terrain du débat. Ils sont d'un ton calme, malgré la
1. Il ost loin d'ôtro prôt, puisque Thcstylis en est encore à broyer l'ail
et le serpolet. Il composera le repas du soir et nous sommes à l'après-
midi.
2. Il faut, avec Bentley et O. Ribbeck2,lire : « Me cum raucis », ce qui
est à peine une correction, pour accentuer l'opposition entre « pecudes
acertos messoribus » d'une part, « me » de l'autre. Virgile a voulu que
cette opposition fût la plus îbrte possible.
3. Les exclamations pathétiques abondent dans cette pièce : v. 6 : « O
crudelis Alexi » ; v. 17 : « O formose puer » ; v. 28 : « O tantum libeat » ;
V. 45 : « 0 formose puer » •, y. 5-4 : « Et vos, o lauri » ; v. 60 : « a, démens » ;
V. 65 : « o Alexi » ; v. 69 ; « A Corydon Corydon >«. Elles expriment le
trouble do Corydon et la violence do son désespoir.
/
LA DEUXIEME EGLOGUE 81
répétition oratoire « Quam .. quam .. ». Puis, v. 21 sq.,
rargumenlatlon commence sur le même ton; elle porte
sur trois points : Corydon est riche en troupeaux; c*est un
chanteur excellent; il est beau. 11 possède donc les trois
avantages qui caractérisent le pâtre des bucoliques.
Daphnis, dans Théocrite, est un pdtre possesseur d'un
nombreux troupeau : il se distingue par son habileté à
jouer de la syrinx et par les charmes de sa personne *.
IV, V. 60-62 ', 28-44. Le plaidoyer continue, mais sur un
ton plus vif. Encouragé par la conscience de ses avantages,
Corydon trouve la répulsion d'Alexis déraisonnable et il le
lui dit sous forme d'interrogation oratoire : « Quem fugis,
a, démens?» Puis il apporte un nouvel argument propre à
triompher de son dédain : « Les dieux aussi ont habité les
forêts ». Conclusion : « nobis placeant ante omnia siluae ».
A cette injonction pressante succède un souhait, une
prière : qu'Alexis consente seulement à embrasser la vie
rustique, dont Corydon ne lui cache pas les réalités : « sor-
dide rura » ^, v. 28; la campagne n'offre pas le luxe de la
ville; « humilis .. casas », v. 29; on n'y habite pas des
palais; mais on y chasse, <« figere ceruos »,v. 29; c'est déjà
un plaisir, bien que Corydon dise la chose simplement;
quant à la conduite des troupeaux les mots « haedorum »
« uiridi » sont de nature à rendre la chose gracieuse et
attrayante. Ici se placent deux arguments qui sont déve-
loppés ingénieusement* : d'abord, Alexis apprendra à jouer
de la syrinx sous l'œil affectueux de Corydon : « Mecum
1. Cf. Égl. V, 41 : « Formosi pecoris custos, formosior ipso ».
2. Les 3 V. quo je propose do transposer ici interrompent à l'endroit
traditionnel la suite des idées. Ils no se rattachent ni à ce qui précède
ni à ce qui suit. Dans le VI" couplet Corydon est absolument décou-
ragé; il no saurait adresser une nouvelle invitation à Alexis. Ici il est
tout naturel qu'après avoir énumérc ses avantages il s'écrie : « Quem
fugis, a, démens? » « Quem » rappelle « qui sira » du v. 19. Les mots
« habitarunt di quoquo siluas » sont une préparation du v. 33 : « Pan
curât ouis ouiumquc magistros », et le terme « habitare » est répété au
Y. 29. Les mots « nobis placeant ante omnia siluae » précèdent tout natu-
rellement le v. 28 « O tantum libeat... etc. »
3. Je joins « tibi » à « libeat ». Les mots « sordida » et « humilis »
expriment le jugement de Corydon lui-même, qui se place franchement
dans la réalité.
4. La remarque est déjà dans Servius, ad vv. 35, 38 et 40.
5.
82 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
una », V. 31, et c'est le dieu Pan lui-même qu'il imitera.
Tout est mis en œuvre pour exciter ses désirs : v. 32 sq.,
Pan est l'inventeur de la syrinx, — le jeu de la syrinx et la
vie pastorale sont donc aimés des dieux* — ; le vers 34 est
d'une délicatesse extrême et le diminutif « labellum ^ »
très galant; v. 35, Amyntas aurait bien voulu savoir ce
qu'on propose à Alexis d'apprendre, — cela doit le piquer
d'honneur — ; v. 36 sq., la syrinx de Corydon lui vient d'un
maître célèbre et il est lui-même le plus grand artiste de
son temps. Le deuxième argument c'est l'offre de deux
chevreuils, offre très habilement présentée; leur capture
a présenté des dangers : « nec tuta mihi ualle reperti »,
V. 40; ils ont encore leur pelage tacheté de blanc, v. 41 ;
ils sont bien venants 3, v. 42. C'est pour Alexis que Corydon
les conserve, v. 42. Le couplet se termine pourtant par une
menace qui a pour objet d'éveiller sa jalousie (cf. v. 85).
V, v. 45-55. Après cette menace vient, d'une façon assez
singulière, une invitation passionnée ♦. Le couplet précé-
dent contenait le tableau de la vie rustique réelle, telle que
devait la mener Alexis. Mais l'imagination de Corydon
travaille et à la vie rustique réelle succède une sorte de
vie idéale. Nous voici en plein rêve. Au souhait du v. 28
succède un appel direct, v. 45, comme si Alexis était là. On
lui prépare un accueil merveilleux *. Ce sont les nymphes
qui s'en chargent et elles apportent des fleurs à pleines
corbeilles; ces fleurs Virgile les décrit avec une rare élé-
gance faisant ressortir pour les unes la couleur, v. 47 :
« pallentis uiolas »; pour d'autres leur port gracieux au
sommet de la tige, v. 47 : « summa papauera * », leur par-
fum, V. 48 : « bene olentis ». On y mêle des herbes suaves,
1. On remarquera la répétition oratoire, « Pana.. Pan.. Pan.. »
2. A propos du parfait « triuissc » W. II.Kolster, p. '28, si^niale « die
feine Andeutung, dass das Résultat nicht ausbleiben, dass es lohnend
sein werde, fur den Augenblick ist das Lernen nicht ebcn lauter Frcude. »
3. E. Glaser, ad v. -ii : « aiccant. Dies bezeichnet die Gcsundheit und
Lebhaftigkoit der Jungen, da jedes taglich die Milch zweier Schafe
aussaugt. »
4. Cette singularité est expliquée p. 98.
5. Notez la répétition oratoire : « tibi... tibi... », v. 15 sq.
6. Schol. Jiern.y ad II, -17 : « summa papauera, herba quae in summo
granum habet ».
LA DKUXIEME ÉGLOGUE 83
V. 49 : « suailibus herbis «. C'est un bouquet pittoresquement
arrangé, v. 49 : u pingit », dont la grâce moelleuse des
plantes, « mollia », et les nuances, « luteola », font le
charme *. Après les nymphes vient le principal intéressé
« ipse ego », v. 51 : il apportera des fruits, des coings ',
des châtaignes, qu'il fait valoir en disant qu'Amaryllis
les aimait, des prunes couleur de cire ^, puis des branches
de laurier et de myrte qu'il paraît supposer en fleur, puis-
qu'il parle de la douceur qui résulte du mélange de leurs
parfums. Dans ce couplet, qui est le couplet tentateur
par excellence, l'espérance est portée à son comble et jus-
qu'à la plus décevante illusion.
VI, V. 56-59, 63-68. Ici se produit le revirement. Brus-
quement Corydon retombe du rêve dans la réalité et il
s'interpelle lui-même, v. 56 : « Ruslicus es..., tu n'es qu'un
sot paysan ». Deux arguments suffisent pour détruire ses
illusions : Alexis n'a cure de ses cadeaux ; lollas ne lui
laisserait pas l'avantage sur ce terrain. Il se rend compte
de son imprudence, qu'il se reproche sous forme d'inter-
rogation et qu'il exprime par deux métaphores rustiques
peut-être proverbiales*. Il l'excuse par la nécessité d'obéir
à ses penchants naturels, nécessité qu'il rend par des
exemples rustiques et qu'il résume sous une forme géné-
rale. Interpellant Alexis une dernière fois, il se donne lui-
même comme une victime de cette loL et il termine par
une opposition romantique entre le calme du soir et les
ardeurs de son àme enflammée ^ C'est le couplet du
découragement.
1. Les commentateurs se sont préoccupes do co que Virgile mélange
ici des plantes qui ne paraissent pas fleurir en môme temps. Cf. Glaser,
ad V. 45 sq., Edoardo Zama, Le Ecloghe di Virgilio tradotie in vej'si
italiani, Prato, Giachetti, 189-2, p. 17, note. L'explication la plus natu-
relle, c'est que nous sommes ici non dans la réalité, mais dans la fan-
taisie.
2. Serv., ad v. 61 : « Mala dicit Cydonea ».
3. V. 53, au lieu de « erit » des ms». on serait tenté de lire « erat »
en corrélation avec « amabat » du v. 52: co serait un nouveau souve-
nir de la liaison avec Amaryllis. Le futur « erit » a pu ôtro amené par
le futur « addam ».
4. J. H. Voss, ad h. l.
5. V. 66 il s'agit sans doute d'une cbarrue très simplement construite
dont le soc est retourné et accroché au joug. Cf. Forbiger *, ad h. L
S4 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
• VII, V. 69-73. Après le découragement, la résignation.
Corydon se dit à lui-même qu'il est fou, qu'il ferait bien
mieux de s'occuper des soins rustiques qu'il néglige. 11
trouvera un autre Alexis.
Cette Églogue est la plus ancienne que nous possédions.
Elle témoigne déjà d'une singulière maturité. Virgile a
choisi pour sujet un désespoir d'amour, et ce n'est pas là
un effet du hasard, car c'est un sujet auquel il revient sans
cesse. Nous trouverons dans la VP Egl. le désespoir de Pasi-
phaé, dans la VIll® celui du chevrier anonyme, dans la X'^
celui de Gallus, pour ne point parler ici du désespoir
d'Orphée dans les Géorgiques, de celui de Didon dans
l'Enéide. Si le don de peindre l'amour malheureux n'est
point tout le talent de Virgile, il en est pourtant une partie
considérable; c'est là qu'il est vraiment lui-même, qu'il est
un poète de premier ordre. Il est remarquable qu'il se soit
tout d'abord placé sur ce terrain comme sur celui qui lui
appartenait en propre. Il est bien possible que des lectures
préliminaires, celle des tragiques grecs, d'Euripide en par-
ticulier, lui aient révélé sa vocation. Mais au moment où
il prend contact avec le pubhc cette vocation est décidée :
c'est dans sa nature, dans son émotion propre, qu'il trouve
le secret de la plainte amoureuse. Je ne prétends pas qu'il
soit arrivé du premier coup à la perfection; nous consta-
terons plus tard chez lui un pathétique plus émouvant, nous
signalerons des progrès. Mais dès sa première tentative il
se révèle comme un psychologue délicat.
Il a trouvé également du premier coup la forme dont il
ne se départira plus, c'est-à-dire cette belle ordonnance
oratoire, qui permet à la passion de se développer suivant
un rythme noble, qui, sans lui enlever de son énergie, lui
interdit les soubresauts qui déconcertent, l'assujettit à une
logique spéciale, et la traduit dans toute son ampleur et sa
plénitude. Le génie romain est oratoire. Virgile, pendant
ses études de jeunesse, s'est assimilé tous les procédés de
la rhétorique. Il sera plus éloquent plus tard — et ce sera
là un nouveau progrès — mais il ne changera point de
facture, et le désespoir de Didon s'épanchera tout comme
celui de Corydon dans de beaux ensembles savamment
construits.
LA DEUXIEME ÉGLOGUE 85
r
Enfin toute cette Eglogue est animée d'un sentiment
particulier, Tamour communicatif de la vie rustique. Cory-
don ne cherche pas seulement à gagner dans un but
égoïste les bonnes grâces d'Alexis, il veut le convertir à
l'existence pastorale, et c'est bien Virgile qui parle par sa
bouche : car la conviction que c'est aux champs seule-
ment, dans la simplicité des plaisirs et des mœurs, que se
trouve le bonheur vrai, paraît être un des traits intimes de
la nature du poète. Dans la X" Égl. il fait exprimer par son
ami Gallus le désenchantement qu'inspire la civilisation
compliquée des villes et le regret de n'avoir pas connu plus
tôt la tranquillité et le bonheur des champs. C'est là un
sentiment, dont il a réalisé l'expression parfaite à la fin
du second livre des Géorgiques, mais qui lui était fanriilier
depuis longtemps. Or, lorsqu'il écrivait la deuxième Eglo-
gue, il venait de passer un certain nombre d'années dans
les villes, années consacrées à son éducation ; il était depuis
quelque temps revenu dans son domaine d'Andes; il pou-
vait faire la comparaison des deux existences, et c'est avec
des souvenirs récents de la vie des villes, des impressions
actuelles de la vie des champs, qu'il célébrait cette dernière.
L'amour qu'il témoignera pour elle dans les Géorgiques
concordait sans doute avec les vues d'Octave; mais c'est
chez Virgile un sentiment inilial et fondamental.
Ainsi, sur ces trois points, Virgile s'était engagé dans sa
voie et n'avait plus qu'à la suivre; il y a pourtant dans la
II® Égl. des faiblesses qui trahissent un débutant; elles con-
sistent dans ce que j'appellerai l'incertitude des réalités.
Sans doute, c'est par un artifice très permis que Virgile ne
nous met que peu à peu au courant de la situation de ses
personnages, que nous apprenons seulement au v. 57 que le
maître d'Alexis s'appelle lollas, qu'il est riche et généreux,
au V. 13 qu'Alexis vient de temps en temps à la campagne,
et que, par conséquent, il habite la ville; mais la lecture
de la pièce soulève bien des objections et ne nous satisfait
pas complètement.
Le personnage de Corydon n'est pas conçu assez forte-
ment pour se graver nettement dans notre esprit. 11 a un
troupeau de mille moutons, v. 21. Qu'il ait en même temps
des chèvres, v. 30, de la vigne, v. 70, qu'il aille à la chasse,
86 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
V. 29, cela ne doit pas nous surprendre; ce sont là dès
traits que nous retrouverons chez d'autres bergers de Vir-
gile. Mais on est étonné que, malgré sa richesse, il mène
lui-même ses bêtes au pâturage, v. 30, et qu'il tresse des
objets de vannerie, v. 71 sq. Tout cela s'expliquera quand
nous verrons que ce sont là des traits divers réunis arbi-
trairement par Virgile dans un même personnage *. Quels
sont ces moissonneurs pour lesquels Thestylis prépare le
moretum? Sont-ce les siens ou ceux du voisin? Virgile ne
nous le dit pas. Quelle est cette Thestylis* à laquelle Cory-
don songe à défaut d'Alexis? Est-ce sa servante ou celle
d'un autre? Ces bœufs qui reviennent du labour lui appar-
tiennent-ils? Autant de questions que Virgile ne résout pas
et qui laissent à la fantaisie individuelle du lecteur une
libre carrière.
Le paysage non plus n'est pas net. La scène est placée
en Sicile, v. 21 : « Siculis in montibus », près de la mer,
v. 25, « in litore^ ». Mais, dans le préambule, il est ques-
tion de hêtres, v. 3, « fagos ». Or les hêtres sont mentionnés
dans les Eglogues qui ont pour théâtre la Transpadane
et il y en avait sur la propriété de Virgile; de sorte que
Corydon a l'air d'être placé dans un paysage mantouan
pour décrire de là les sites de la Sicile. Les forêts, « siluis »,
V. 5, au sens de pacages sont bien plus fréquentes chez
Virgile que chez Théocrite ♦, et elles se retrouvent dans le
corps du poème, v. 31, « in siluis », v. 62, « siluae ». Du
reste la Sicile n'est pas caractérisée d'une façon bien par-
ticulière; la chaleur accablante du jour ne suffît pas pour
en donner une idée précise ; ce manque de caractéristique
tient sans doute à ce que Virgile ne l'avait pas encore
visitée lorsqu'il écrivit cette Églogue. Parmi les animaux,
il y en a qui ne se retrouvent pas chez Théocrite, v. 41,
« capreoli » (que Virgile parait décrire de visu), v. 59,
« apros » *. De même pour les plantes ; parmi celles-ci.
1. Cf. p. 91.
2. Schol. Beniensia, ad v. 43, « Thestylis, arnica mea ucl uicina mea,
rusticana mulier ».
3. Serv. ad II, 25, « Theocritum sccutus est ».
4. Cf. p. 45-4 sq.
5. Cf. p. 465.
LA DEUXIÈME É6L0GUE 87
beaucoup sont accompagnées d'épilhètes qui reposent sur
une observation personnelle, v. 11, « alia serpullumquc »,
qui servent à confectionner un plat national italien; v. 18,
« alba ligustra » ; v. 30, « uiridi... hibisco »; v. 36, « cicutis »>;
V. 49, « casia »; v. 50, « luteola... caltha »; v. 52, « casta-
neais... nuces »; v. 53, « cerea pruna »; v. 54, « myrte » *.
Virgile n'emprunte pas à Théocrile une flore toute faite.
C'est une originalité qui lui permet d'être pittoresque
dans le détail. Mais s'il nous décrit la Sicile avec des plantes
de sa patrie, la couleur locale y perd.
Le chant de Corydon commence à un moment où la
chaleur est encore insupportable, v. 8 sq. ; il se termine au
déclin du jour, v. 67 sq. 11 serait puéril de chercher que-
relle à Virgile à ce sujet. Les poètes dramatiques usent de
la faculté de raccourcir le temps et de supposer que, pen-
dant un acte ou une scène, il a marché plus vile qu'il
n'aurait fait dans la réalité. On peut laisser la même
liberté à Virgile. Ce qui est plus grave, c'est qu'on ne sait
pas à quelle époque de l'année se passe la scène. Au v. 10,
il est question des moissonneurs, et, au v. 66, les bœufs
reviennent du labour. Or ce sont là deux époques que
Virgile lui-même a soigneusement distinguées ailleurs,
Égl. ttlj 42 : « Tempora quae messor, quae curuos arator
haberet ».
Les plaintes de Corydon elles-mêmes nous causent quel-
ques scrupules. Certes, Virgile n'a pas voulu peindre un état
d'âme stationnaire, mais nous faire assister à une sorte de
drame psychologique. Corydon part du désespoir le plus
profond pour arriver presque à l'indifTérence. J'ai déjà dit
qu'il fallait voir là comme le résumé de longues souf-
frances, et que Virgile concentre en quelques instants une
évolution dont la durée réelle ne nous est pas connue. On
n'en est pas moins étonné de passer des expressions vio-
lentes du début, V. 7, « mori me denique coges », à la
résignation de la fin, v. 73, « Inuenies alium, si te hic fas-
tidit, Alexim » ; or cette inconséquence ne s'explique point
par un parti pris de Virgile, mais par sa méthode de
travail.
1. Cf. ch. XIII, § 11.
88 ÉTUDE SUR LES. BUCOLIQUES DE VIRGILE
Cette méthode est tellement singulière qu'on se refuserait
à l'admettre, si on ne la constatait à coup sûr. Un poète,
qui fait preuve de qualités aussi solides que celles que
nous avons analysées, ne doit pas, semble-t-il, être embar-
rassé pour trouver en lui-même la matière de son œuvre.
Or l'invention dans l'Egl. II est presque nulle; le cadre et
la forme appartiennent à Virgile; les idées sont presque
toutes d'emprunt. 11 les a prises à Théocrite et non pas à
une seule Idylle, mais à plusieurs; la recherche et la juxta-
position des matériaux lui ont sans doute coûté plus de
peine que s'il eût tout puisé dans sa propre imagination;
mais il en est ainsi. Il semble qu'il ait décomposé l'œuvre
bucolique de Théocrite en un certain nombre de motifs
poétiques et que, parmi ces motifs, il ait pris ce qu'il lui
fallait pour construire un édifice nouveau. De sorte qu'on
se demande s'il créait d'abord son plan, et s'il l'exécutait
ensuite, en cherchant le détail dans son auteur, ou si,
au contraire, il ne se livrait pas, en lisant Théocrite, à des
imitations de passages qui le frappaient, quitte à inventer
ensuite un lien pour rejoindre ces imitations fragmentaires.
Ce qui est certain, c'est que, pour la composition de l'Egl. II,
il a eu surtout sous les yeux les Idylles lll et XI, mais qu'il
s'est également inspiré d'ailleurs.
Pour le genre de passion qu'il a choisie, il trouvait dans
le recueil de Théocrite l'Id. Xll, où un anonyme célèbre le
retour de celui qu'il aime, peut-être l'Id. XXIII, qui n'est
attribuée à Théocrite par aucun manuscrit, où un éraste
va se pendre à la porte de Téromène. En tout cas, il avait
dans rid. VII les deux poèmes en l'honneur d'Agéanax et
de Philinos. C'est peut-être là qu'il a pris l'idée première
de l'Egl. II; mais, dans tous les cas, c'est à d'autres Idylles
qu'il s'est adressé pour l'exécution. Il est possible que ce
soit par un désir de varier, que nous aurons souvent l'oc-
casion de signaler chez lui.
Quand il trouve chez Théocrite deux Idylles offrant un
sujet analogue, il les réunit dans une imitation commune.
Or, dans l'Id. III, un chevrier essaie de fléchir Amaryllis :
dans rid. XI, Polyphème veut attendrir Galatée. Les deux
situations ont quelque ressemblance. L'Id. Ill a été pour
Virgile l'original secondaire, l'Id. XI, l'original principal.
LA DEUXIEME ÉGLOGUE 89
9
L'une et l'autre présentent avec l'Egl. II des différences
caractéristiques.
Dans rid. III, un chevrier anonyme se rend auprès de la
grotte où est cachée Amaryllis et il lui conte sa peine. Il
exprime sa passion dans les termes les plus forts, et, ne
réussissant à rien obtenir, il finit par se laisser tomber à
terre pour être mangé par les loups. C'est là que Virgile a
pris les expressions les plus énergiques du désespoir de
Corydon, mais non le dénouement, puisque Corydon se
console. L'Idylle de Théocrite a donc plus d'unité. Du reste
la passion s'y manifeste tout autrement que chez Virgile :
le chevrier sait qu'Amaryllis l'entend; il prend successive-
ment tous les moyens pour la fléchir, promesses, cadeaux,
menaces, chansons. Un rien, un présage l'anime ou le dé-
courage; de là, des revirements subits, un désordre appa-
rent qui n'a rien de commun avec la passion de Corydon
qui se développe par sa logique propre dans la solitude.
Dans l'Id. XI, Polyphème est plus calme, et, sans avoir la
logique de ceux de Corydon, ses sentiments sont pourtant
moins tumultueux que ceux du chevrier. S'il se place au
bord de la mer, c'est qu'il espère sans doute que Galatée
l'entendra. Il ne se plaint donc point uniquement à la
nature inanimée. 11 finit par se consoler; mais c'est là le
résultat que Théocrite fait entrevoir dès le début de la
pièce — on soulage sa peine en la chantant — et Poly-
phème ne commence point par parler de se tuer. Nous
avons maintenant l'explication toute naturelle de ce qui
nous a paru heurté entre le début et la fin de la II® Egl.
Le début est imité de la IIP Id., la fin, de la XI^; il n'y a
point dans le contraste entre le désespoir du début et la
résignation de la fin une intention de la part de Virgile,
mais simplement une juxtaposition de matériaux d'origine
diverse. En outre, à l'époque alexandrine, le récit des amours
du Cyclope est une occasion de le rendre légèrement ridi-
cule. Sa fatuité, la description qu'il fait de ses avantages
personnels ou autres amusent le lecteur. Un tel monstre
amoureux ne saurait être que fort gauche, et toute la pièce
de Théocrite est empreinte d'une douce ironie. Or, avec
cette ironie, Virgile a fait du pathétique : Corydon est
touchant, éloquent, il n'est pas ridicule. Peindre un amou-
90 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
reux qui fait rire, ce n'a jamais été Taffaire de Virgile *.
Il s'est donc livré à une transposition dans le ton général,
qui est pour nous tout à fait singulière.
Il est bien possible que, dans son préambule, Virgile
se soit inspiré de l'Id. XI, v. 12 sq. ^ « Adsidue » du v. 4
paraît correspondre à « TroXXàxt » du v. 12. Mais, entre
Polyphème qui chante assis sur une roche élevée en regar-
dant la mer et Gorydon qui vient chercher sous des hêtres
touffus un abri contre la chaleur du jour, il y a bien des
différences. Les détails d'exécution appartiennent à Vir-
gile. 11 n'y a donc là tout au plus qu' « une inspiration
lointaine ». « Haec », v. 4, est moins exact que « Toiaûta »,
V. 18, puisqu'il s'agit de résumer ce que disait d'habitude
le personnage.
Pour les V. ($ sq., Virgile trouvait en tête du chant du
Cyclope, V. 19 : « ''^û Xsuxà PaXàTeia, ti tov çiXIovt' «tto-
6aX>Yi....; » et dans l'Id. III, v. 6 : « ~û x'^P'-^^^' 'A{jLapuX)t,
Ti... » ; V. 9 : « àiràyÇaaôai jjie 7cor,(Teîç >'. Les mots : « *û x^p'^^^^^
'Ajjiap'jXXt » se retrouvent Id. IV, v. 38. En outre, Id. III,
V. 33 : « TU oé jxE'j Xdyov ou5éva ttoiy) », v. 52 ". « tiv 8' où {ilXei »
et Id. XI, V. 29 : « tIv ÔVj {xéXe!, où jjià At' ojôév ». Enfin
Id. VII, V. 119 : « ènù TOV Çeïvov à ôùajiopo; oùx èXesT jjls'J ». En
cas de passages concordants entre la III<^ et ki XI« Id., on
ne saurait dire lequel Virgile a imité, d'autant qu'ici l'ad-
jectif et le nom sont nouveaux. Ce qu'il a pris, c'est l'apo-
strophe en tête du chant à la personne à laquelle il
1. Cf. p. 105.
2. Cf. G. A. Gcî)auer, De poetavum graecorum bucolicontm inprimis Theo-
cHti carminibiis ineclogisa Vergllio expressis, libri duo, vol. I, p. 1 12 sq.
On trouvera chez Gebauer tout lo détail des imitations de style, do
coupe métrique, etc. J'y renvoie le lecteur. Les recherches de Gebauer
sont très approfondies ; mais il paraît exagérer en considérant comme
des imitations ce qui ne peut donner lieu qu'à de simples rapprochements.
Ainsi du 1" v. de l'Égl. II, il rapproche la pièce XXIII, 1, 'AvT^p ti;
TtoXùytXTpoç à7cr,véoç r,paT' èçâêw et il ajoute, p. 13, « anerta est imitatio
eius versus ». Or il n'y a de rapport qu'entre doux mots « T,paT', ardebat »,
qui ne sont môme pas équivalents, et le mot T,paTo se trouve au v. 8 do
l'Id. XI que Virgile a eue ici sous los yeux. Lo v. 2 Tàv jjiopçàv àyaOco,
TOV lï TpoTCOv oùxéô' ô{io:(i) correspond exactement à la conception du
personnage d'Alexis dans la II* ftgl. Mais lo type du « bel insensible »
est un type banal et il ne semble pas qu'il y ait de la part de Virgile
imitation directe.
LA DEUXIÈME ÉGLOGUE 91
s'adresse et la coupe après le trochée troisième, coupe qu'il a
répétée de sa propre autorité au vers suivant; nous sommes
ici en présence de « l'emprunt d'une forme >> *. « Nihil...
curas » paraît dû à l'Id. XI, 29 : « o-j jjiéXei... oùSlv •, Virgile a
ajouté : « mea carmina ». Le rapprochement de « nil...
miserere » avec • oJx èXeet » de l'Id. Vil, v. U9, paraîtrait
arbitraire, si l'on ne songeait que c'est sans doute à cette
Idylle que Virgile a pris l'idée de substituer Corydon à un
personnage féminin et qu'elle lui a fourni au moins une
autre imitation de détail. Quant à la fin du v. 7, elle vient
du V. 9 de l'Id. III 2. Ici une différence de style importante.
La pendaison était un mode de suicide très usité chez les
Grecs. Virgile l'a admise pour Amata dans l'Enéide, sans
doute à l'exemple des tragiques. Mais, dans son Jbgl. II, il
n'a rien emprunté à l'Id. III de ce qui touchait troj) parti-
culièrement aux mœurs grecques. Au mot spécial il sub-
stitue donc un mot général. C'est un des procédés de ce
que nous appelons en France le « style acailémiquc ». Vir-
gile y recourt plus d'une fois.
Le V. 8 est le résultat d'une observation personnelle.
En effet, dans les Géorg., III, 331 sq., il recommande de
mener au milieu du jour les chèvres et les moulons dans
un endroit où ils puissent s'abriter du soleil. En ce qui
concerne les animaux et les plantes, non seulement Virgile
ne pastiche point Théocrite, mais il s'applique à ne parler
que de choses qu'il connaît. Le pittoresque en ce qui les
concerne est original. Cela donne beaucoup de charme à
ses Bucoliques; mais cela déconcerte un peu le lecteur
lorsque le lieu de la scène est, comme ici, formellement
placé en Sicile.
Au V. 9, Virgile revient à l'imitation et c'est ce mélange
perpétuel d'observations personnelles et d'imitations, qui
rend sa poésie si compliquée. La nature réelle et la lettre
1. Gebauer, De poetarum graecoruni.., p. 116, rapproche de l'épithcte
caractéristique « crudelis » qui, mise en tôte de la plainte de Corydon, la
justifie et l'explique, le V. 19delapicceXXIII:«"AYpie irai xal (TT'J^vI... »
2. Pour la leçon « coges » de 11 contre « cogis » do P, on cite uoïio'eîç.
Cf. Gebauer, /. c, p. 116. Le début intcrrogatif dos chants de Polyphèmc
et du chcvricr confirme la lecture « curas? » « miserere? » bien que
l'interrogation no soit pas exprimée par un mot spécial.
92 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
écrite ont pour lui même valeur; il passe sans cesse de
Tune à l'autre. C'est un procédé sui generis très éloigné
de nos habitudes modernes. Dans l'Idylle VII, v. 22, pour
caractériser le milieu du jour dans l'île de Kos, Théocrite
dit : « 'Avixa tr\ xal 9a\3po; èv ai[JLaaia?<n xa0eu5ei »; suit un
autre trait que Virgile a négligé. Dans son imitation, il y
a une modification intéressante. Les îles de la Grèce sont
remplies, encore aujourd'hui, de murs en pierres sèches,
faits avec les cailloux dont les paysans débarrassent leurs
champs ; en Lombardie, pays de terres fertiles, non encom-
brées de pierres, les propriétés sont entourées de haies.
C'est par suite d'une observation personnelle que Virgile
a substitué les haies aux murs de pierres *. En outre, il a
ajouté répithète pittoresque « uirides », qui montre qu'il
avait observé les lézards 2.
Les V. 10-11 lui appartiennent en propre et expriment
une coutume italienne. Quant aux v. 12-13, on lit dans
rid. VII, V. 138 sq : « To\ ôè uotI axiapaîç opoSajJivîdiv al8a-
Atwve; TÉTTiYeç XaXayevvTeç e^ov wdvov ». Il n'est peut-être pas
nécessaire de supposer que Virgile a eu besoin de s'ins-
pirer de Théocrite pour parler des cigales. Elles sont com-
munes dans tous les pays chauds ; l'épithète « rancis »
montre qu'il avait dans l'oreille le son même de leurs
cris; c'était bien du reste une épithète de son qu'il fallait
ici, puisque leur chant se fait entendre en même temps
que celui de Corydon.
Le V. 14 sq. n'offre pas d'imitation de style, mais un
artifice de pensée assez curieux. Virgile imite partielle-
ment la 111° Id. dans sa ir Égl.; mais Alexis a remplacé
Amaryllis. Il ne pouvait être question d'elle au présent; il
a donc imaginé des relations antérieures de Corydon avec
elle, et c'est dans Théocrite qu'il a trouvé le caractère
inflexible qu'il lui attribue. Au v. 15 sq. Menalcas est bien
un nom pris à Théocrite, mais non dans le même sens.
Si, dans l'antithèse entre les mots « niger » et « can-
L Gcbaucr, /. c, p. 119, après Ameis(cf. Suidas), traduit « al(J.ao'tac »
par a spincta ». Mais, dans Théocrite, Id. I, 17 sq., « ôXcvoç ttç xcopo; èç*
at{iaoia?(Tt ..."Hixevoç », Tenfant dont il est question parait assis sur
un mur do pierres. Cf. Ad. Th. Arm. Fritzsche 2, 1868, ad Vil, 92.
2. Gebauer, De poetarum...,ii. lW,Quatenus VerfjHhisinepithelis...,p.l,
LA DEUXIEME ÉGLOGUE 93
didus », il faut voir un souvenir de l'Id. III, 35 : « à Mlpjivwvo;
»EpiÔay.lç * à jisXavdxpw; », et de Tld. XI, 19 : «« "^û Xeuxà
TaXaTsia », c'est ce qui reste indécis.
Les V. 17-18 contiennent un avertissement à Alexis 2,
qui est de Virgile, et une comparaison rustique, qui n'est
pas de lui. Dans l'Id. X Boukaios ^ célèbre Bombyka la
Syrienne, que tout le monde appelle la femme maigre
brûlée du soleil et dont lui compare le teint brun à la
couleur du miel; il ajoute, v.28 sq : « Kal to tov {ié)av eati xal à
YpaTctà uàxivOoc, 'AXX' gjjiirac èv toÏ; ffie^ivot; xk irpata AlyovTat. •
Virgile a fait de ces vers une imitation libre. Il a ajouté
comme antithèse le « ligustrum », plante qui n'est pas
nommée dans Théocrite, et rehaussé l'élégance du style par
la correspondance des deux épithètes « alba » et « nigra »,
rappelant avec un chiasme « candidus » et « niger » du v. 16.
11 a opposé h deux places importantes du vers « cadunt »
et « leguntur ». C'est ce qu'on peut appeler une « imita-
lion ornée » ; ils sont fréquents les passages où, à la simpli-
cité gracieuse de Théocrite, Virgile substitue les artilices
d'une élégance raffinée; c'est par là qu'il se distingue de
son modèle et se crée un style à lui. L'imitation de Virgile
semble indiquer que, dans le passage de Théocrite, il com-
prenait le mot « XsyovTai » dans le sens de « recueillir*».
Du passage de Théocrite — auquel, comme nous le ver-
rons, Virgile est revenu ailleurs, — s'est également ins-
piré l'auteur de la pièce XXIII, v. 28 sq., et il s'en est servi
pour en tirer un avertissement sur la fragilité de la beauté ;
celui de Virgile ayant un tout autre sens ne saurait en
être pris. Au v. 30 « Tctir-rEt » n'a pas exactement le même
sens que « cadunt ».
Les V. 19-27, où Corydon énumère ses avantages, sont
1. Ahrens et Ziegler' : Ipi6axtç. Les scholiastes ad h. l. hésitent entre
le nom propre et le nom commun.
2. Sur l'épithèto « formose » cf. Gebauer, Quatenus Yergilhis in
epithetis...., p. 8.
3. Ahrens, Ziegler', Wordsworth ■ arf h. l. voient dans « pouxatoç »
un nom commun. Les scholiastes hésitent.
4. Les Schol., Ahrens, t. II, p. 32-2, entendent autrement : Vet... xaxà
tV itpwTYjv TaÇtv àpi6(i,oCvTai, xaTaXsYOvtat. — (xà upôixa ôyio)?
XÉYOuo'iv ... Gen.*'). Fritzsche 2, ad v. 29, « nominantur prima » ; Fritzsche-
Hiilcr ' ad h. l. « prima dicuntur in coronis* ».
94 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
empruntés à Théocrite. La transition, v. i9, et l'annonce
du premier développpement, v. 20, appartiennent à Virgile,
le développement correspondant dans la XP Id. n'étant
pas introduit de la même façon. Naturellement, Virgile,
pour relier les idées qu'il emprunte à droite et à gauche,
est obligé de fabriquer des transitions et c'est un des
points sur lesquels il porte son attention. Si l'épithète
« niuei » est inspirée de Théocrite, « Xeuxoïo YâXaxroç », I, 58,
V, 53, — qui du reste n'a pas inventé la blancheur du
lait *, — Virgile a voulu enchérir; son adjectif est plus
élégant; c'est une « imitation ornée ». Dans Tld. XI, v. 34
sq., après être convenu de sa laideur, Polyphème ajoute :
« 'AVâ' outo; TOioÛToç è(i)v poxà ^(tXia pôo'Xb), Kt)x toutwv to xpà-
TidTov àjxsXydiievo; -^faka. mvo) • Tupb; ô'où Xeîirei jjl' q'j-z' èv ôépEi
oux' Èv ôircopa, Où ;fet(jLà)VOç âxpo) • tapaol S'uirspa-zOÉEç atsf ».
Nous savons maintenant d'où provient la richesse de
Corydon, — d'une imitation littéraire. Virgile lui a tout
bonnement attribué celle de Polyphème, sans se demander
si elle n'était pas un peu exagérée pour un simple berger.
Il est vrai que ce berger doit être riche pour gagner les
bonnes grâces d'Alexis. Ici le procédé de Virgile demande
à être examiné de près, parce qu'il est instructif. Au
V. 34, où le grec dit la chose tout simplement, il en a
substitué un qui est plein d'effets de style, v. 22 : « Mille »
en tête du vers, c'est le mot important; « meae » exprime
l'orgueil du propriétaire; « errant » est tout à fait pitto-
resque; « agnae » est d'une délicatesse qui est faite pour
séduire Alexis. Ce qui est curieux, c'est que quelques-unes
de ces élégances peuvent bien être des réminiscences de
Théocrite, qui emploie à plusieurs reprises le mot « à\Lvi'
6e; 2 ,>^ équivalent de « agnae » et qui se sert du mot « TcXa-
vùivTo ^ » pour exprimer la marche capricieuse du troupeau
qui paît. Gebauer * a montré avec raison que l'expression
« in montibus » était en relation avec plusieurs passages
de Théocrite, où les troupeaux sont représentés conduits
1. Cf. Gchauor, Quatenus Vergilius in epithetis.,..y p. 10.
2. Id. V, 3. Cf. p. 436.
3. Id. IX, 4.
4. De poetarum graecorum,,,.^ p. 154.
LA DEUXIEME ÉGLOGUE 95
dans les montagnes ^ Les trois vers suivants ont été
résumés par Virgile en un seul, qui est sobre et construit
avec une élégance solide grâce à lu répétition de « non »,
V. 22. Il a supprimé « âixeXYdiievoç », opération vulgaire,
« xb xpaTiffTov » et « irîvw », qui indiquent une certaine
•gourmandise; des trois époques mentionnées par Théo-
crite, il n'a conservé que les deux qui se font naturelle-
ment antithèse; les fromages ont été remplacés par le lait
frais en toute saison; cette substitution a ravi Servius, ad
h. l. : « multo melius quam Theocritus; ille enim ait
Txjpbç..., etc.; sed caseus seruari potest, nec mirum est
si quouis tempore quis habeat caseum; hoc uero laudabile
est si quis habeat lac nouum... » Tel était vraisemblable-
ment le sentiment de Virgile; je laisse aux éleveurs à
juger s'il est facile d'avoir du lait de brebis en toute saison
et si l'élégance littéraire n'est pas obtenue ici aux dépens
de la vérité rustique.
Après avoir vanté son aisance, Polyphème parle de son
talent musical, Id. XI, v. 38-40 : « Supt^ôev o'w<; oyxi; è7i(<jTa[jLai
w6e KuxXtoirwv , Tlv xo çîXov y^^^^lAaXov à{ià xyjjJiauTbv àecôwv
IloXXaxt vuxToç àtopi. » Ici Virgile n'a pris que l'idée; à un
chant d'amour, il a substitué un chant savant. Amphion
est pour lui un de ces chantres primitifs comme Linus,
Orphée, dont il prend plaisir à parler dans ses Bucoliques.
11 veut donner une grande idée des mérites de Corydon et
en même temps il insère un vers qu'il a peut-être pris
dans un poète grec, qui en tout cas pourrait être écrit en
lettres grecques ^. Cela n'a pas grand intérêt pour Alexis;
mais Virgile veut montrer qu'il est familier avec la poésie
alexandrine; il en donnera un peu plus tard, dans l'Egl. VI,
un exemple édifiant.
Le Cyclope, dans l'Id. XI, convient galamment qu'il est
parfaitement laid; il n'en est pas ainsi dans l'Id. VI où il
décrit avec complaisance les charmes de sa personne :
V. 34 sq. : Kal yip 6riv où8' eiSoç e^w xaxov, w; |Jt,e XéyovTi • ~H fàp
Tcpàv èç 1Ï0VT0V èfféêXeirov ^, tjs ôà yaXàva, Kal xaXà (Jièv toc yéveia,
1. Cf. p. 449 sq.
2. Gcbauer, De poetarum graecorum...^ p. 14 sq.
3. Ahrens avec la Juntino « èfféôpaxov » . Gobauer, De poetarum grae^
corum....^ p. 155, défend l'aoriste par « vidi » et par Ovide, Met. XIII,
96 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
xaXà Se {JLS'J à jxia xtopa, *Qç Tiap' èfjiiv xexpitai, xaTsçaîveto... »»
C'est à l'Id. VI que Virgile à eu recours pour compléter
rénuméralion des avantages de Corydon ; naturellement il
n'a pu prendre que le début, et il s'est bien gardé de
transporter dans ses vers l'ironie, qui est le ton habituel
de Théocrite quand il parle du Cyclope. Cette constance à
faire de la poésie sérieuse avec de la poésie ironique est
tout à fait remarquable. C'est à Théocrite qu'il doit la
forme négative du début du v. 25 et cette forme modeste
au moins en apparence n'est peut-être pas bien d'accord
avec l'assurance que témoigne Corydon, v. 26 sq. Le v. 26
est une « imitation ornée * ». L'idée de la beauté de
Daphnis est empruntée à Théocrite ; la rivalité avec lui
au point de vue poétique du v. 80 de Tld. V a pu avoir
quelque influence sur ce passage 2. H y a dans la pièce XX
du recueil de Théocrite un passage où un bouvier repoussé
par une courtisane se rend témoignage qu'il n'est pas
laid : v. 19 sq. : « IIoiiJiévEç, eiiraxÉ pioi xb xpriyyov • où xa^bç
è[i.\Ll;... etc. » La situation est plus conforme à celle de
Corydon; mais Virgile s'en tient en général aux Id. pure-
ment bucoliques et qui sont de Théocrite lui-même.
La transition du v. 60 sq. ^ appartient à Virgile : mais
le mot « fugis » est employé dans ce sens par Théocrite, XI,
V.75: «Tt Tov cpeuYovTa8i(oxeiç'»,etVI, 17 : «Kal çeuY2tçt>véovTa... »;
il est donc bien possible qu'il y ait là un emprunt de mot ♦.
Quant à l'idée que les dieux se sont mêlés aux pâtres, elle
peut provenir delà VIIMd., v. 51 sq., où, pour attirer Milon,
Menalcas lui dit : « McXwv, *0 npwreùc cptoxaç xai 6eb; cî)v
eve[xs »; mais il y avait là quelque chose de bizarre qui ne
convenait pas à la poésie de Virgile. La mention de Paris,
celle de Pallas, « fondatrice des acropoles », nous montre
840 sq . Mais Ovido emprunte manifestement a vidi » à Virgile et l'im-
parfait est défendu dans Théocrite par xaTSçaîvETO, v. 37.
1. Gcbauer, De poetarum yraecorum...., p. 156, met « starct » en corréla-
tion avec Id. VII, 57, « ffTOpeaeOvxt » ; mais les deux expressions ne sont
pas équivalentes.
2. Gebauer, iôirf., p. 156.
3. Sur la place do ce vers et des suivants cf. p. 83.
4. Gebauer, De poetarum graecorum.., p. 168. En revanche le rapproche-
ment av. rid. XX, 32 sq., où il s'agit des déesses qui ont aimé des pâtres,
me paraît arbitraire.
LA DEUXIEME EGLOGUE 97
Virgile ayant de la poésie grecque des connaissances qui
ne lui viennent pas de Théocrite.
Avec les v. 28 sq. nous revenons à Tld. XL Au v. 65 sq.
Polyphème fait à Galatée les propositions suivantes : « rioi-
{latveiv ô'eôéXoiç oùv èjjlIv àjjia xal yâX' à[JL£XYeiv Kal xupbv iriÇa;
Tdi{jLi(rov Spifieiav èveîaa. » C'est encore un des passages que
Virgile a transformés en en faisant disparaître Tinlenlion
comique. Ce lourdaud de Polyphème offre à Galatée comme
bonheur suprême de mener les bêtes aux champs en sa
compagnie, de les traire et de faire du fromage. Sans
cacher à Alexis les réalités de la campagne, Corydon lui
rend cependant les choses attrayantes. Il l'invite à aller à la
chasse *. Du mot i< iroipiatveiv », il sait tirer un vers gracieux
et élégant, v. 30 : « Haedorumque gregem uiridi compellere
hibisco 0. Il fera son éducation musicale : c'est un trait que
Virgile doit peut-être à Théocrite, Id. VIII, 84 sq., où un
chevrier propose à Daphnis, s'il veut lui apprendre à jouer
de la syrinx, de lui donner une chèvre dont le lait remplit
par-dessus bord le vase à traire; mais il ne doit qu'à lui-
même l'hommage au dieu Pan, que Théocrite représente
comme le meilleur joueur de syrinx, sans dire qu'il ait
inventé l'instrument; l'expression délicate du v. 34, les
efforts inutiles d'Amyntas ne se trouvent pas non plus dans
Théocrite.
Les vers sur la syrinx témoignent également d'une cer-
taine originalité, malgré des réminiscences de Théocrite.
L'expression « Est mihi... » semble provenir de l'Id. V,
v. 104 « "Eo-Ti ôé (loi.... «. Du v. 36 on peut rapprocher quel-
ques mots de l'Id. VIII, V. 21 sq. : * ... ffûpiyY' e-/w èvveaçwvov,...
Ùptoav vtv ouvlira^'... », bien qu'il n'y ait pas imitation directe.
Le don d'une syrinx n'est pas rare dans Théocrite, Id. IV,
V. 29, V, V. 8; mais il s'agit de cadeaux entre vifs. Il n'y a
qu'un legs de cette nature, c'est celui que fait Daphnis,
Id. I, V. 128 sq. Mais il le fait au dieu Pan. Si ce n'est
pas de cette syrinx que Corydon a hérité — sans doute
parce qu'elle était déjà donnée — au moins possède- t-il
celle de Damœtas qui, après avoir lutté sans désavantage
1. Servius ad v. 39 : « ut magis ad uoluptatem enm quam ad laborem
inuitare uideatur. » Cf. Gcbauer, De poetarum graecorum..^ p. 157.
6
98 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
avec Daphnis dans Tld. VI, lui donne sa syrinx à la fin de
la pièce. Les mots « te nunc habet ista secundum » rap-
pellent, avec un sens un peu différent, le v. 3 de Tld. I :
« [u-coL Ilôcva To SeuT£pov SôXov àizoïari ». Virgile semble avoir
fondu ici un certain nombre d'imitations, qui sont comme
flottantes et spontanées, et ramassé des souvenirs épars
dans sa mémoire : on pourrait conclure du procédé ici mis
en œuvre qu'il savait Théocrite par cœur.
Pour les V. 40-44, Virgile trouvait dans les Id. III et XI
deux passages assez analogues : XI, 40 sq. (immédiatement
après un passage imité déjà par Virgile) : « Tpéçw 8é toi
êv8exa veêpto; Ilaffaç (lavoçdpo); xal (rxyjivw;; Té<j<japa<; apxxwv » ;
III, 34 : « ~H {làv Tot Xsyxàv StôufJiaToxov a^ya ç'jXào-o-a), Tâv [jls xal
à MlpjjLvwvoç 'Epiôaxlç à jjLeXavd^pwç Atteî, xal §b)a-â> dî, inû rj
{jLot èvÔcaôpuTTTYi. " Suivant sa méthode, Virgile a rejoint les
deux passages dans une imitation commune. Il a laissé de
côté la chèvre blanche, cadeau qui convient plutôt à une
femme, et les faons — à plus forte raison les oursons — de
Polyphème. Il a substitué des chevreuils, animaux qu'il
connaît et dont il peut décrire avec une précision pitto-
resque la robe tachetée de blanc. Les dangers courus en
allant les chercher, leur vigueur et leur appétit sont les
traits d'un habile plaidoyer que Virgile ne doit qu'à lui-
même. Au v. 43 « iam pridem » est encore un mot
d'avocat qui appartient à Virgile. Au contraire, au v. 42,
« quos tibi seruo » est une traduction. Thestylis, déjà
nommée dans l'Églogue, a pris la place de la servante ou
de la fille de Mermnon.
Le mouvement du v. 45 est emprunté à l'Id. XI, v. 42 :
« 'AXX' àçcxeu tù 7to6' &ji.é.... », mais là il est parfaitement à
sa place. L'appel suit l'offre des faons. J'ai déjà remarqué
qu'il était singulier chez Virgile après une menace. Nous
voyons maintenant l'origine de cette discordance : le v. 44
est imité de l'Id. III, le v. 45 de l'Id. XI; il était impossible
que cette juxtaposition de morceaux étrangers les uns aux
autres ne laissât pas çà et là quelques défauts de suture.
Dans la suite, comme au couplet précédent, Virgile paraît
avoir voulu rejoindre par une imitation commune deux
passages analogues de ses modèles principaux. Dans
l'Id. XI Polyphème voudrait savoir plonger pour offrir des
LA DEUXIEME ÉGLOGUE 99
fleurs à celle qu'il aime, v. 56 sq. : . ... gçepov S£ toi t) xpt'va
Xeuxi *H jjLaxoîv* àwaXàv epuOpot luXataYtovi * l'/oiaav ». Dans
rid. III le chevrier apporte une couronne à Amaryllis,
y. 22 sq. : « Tdv toi è^wv 'AjxapyXXi (f(Xa xivo'oio çuXadao)
*A|jL7rX4Çaç xaXûxeatn xa\ euiSjxoiffi ae/.îvoi; ». Au premier pas-
sage il a emprunté les lis et les pavots, mais en sup-
primant répithète des lis et en caractérisant le pavot tout
autrement que Théocrite; au second, très probablement,
le mot « intexens » qui convient mieux à une couronne,
à une guirlande qu'à un bouquet : or, quoique le texte ne
soit pas très explicite, il semble bien qu'il s'agit chez
Virgile d'une gerbe de fleurs et non d'une guirlande. Les
« calathi » des nymphes peuvent venir des t TaXapoi >, que
prennent, dans Moschos, I, 33, les compagnes d'Europe
pour aller cueillir des fleurs : * e^ov Ô *èv x'^9^^^^ Ixio-Tt) *Avôo-
Sdxov TttXapov >, Gebauer * pense que Virgile a trouvé les
« pallentis uiolas » et le « florem anethi » dans l'Id. VIÏ,
v. 63 sq. Mais il reste d'autres fleurs, il reste des épithètes
qui sont de son invention; nous savons que c'est là un
terrain où par principe il tient à être original. Les fruits
lui appartiennent également en propre; mais en rappelant
que c'étaient les fruits préférés d'Amaryllis, Virgile a sûre-
ment voulu faire allusion au cadeau de la 111° Id., v. 10 :
€ *Hvt6e TOI 8éxa jj-àXa qplpw >. C'est la continuation du pro-
cédé signalé plus haut, qui consiste à placer parmi les
amours passés de Corydon la liaison avec Amaryllis.
Le revirement des v. 56 sq. appartient à Virgile *, ainsi
que l'idée de l'insensibilité d'Alexis aux cadeaux, de la
générosité d'Iollas, la constatation que fait Corydon lui-
même de son imprudence avec des expressions rustiques
et proverbiales. Mais, pour rendre l'invincible penchant
1. De poetarum graecorum....^ p. 164.
2. Gebancr, De poetarum qraecorwn...., p. 166, rapproche de « Rusticus
es... », V. 56, « BouxdXo; wv », de la pièce XX, v. 3. Cette pièce peint
avec esprit la déconvenue d'un bouvier, qui s'étonne de se voir repoussé
par les femmes à la modo de la ville. Le contraste entre l'élégance des
courtisanes et la grossièreté de certains adorateurs rustiques était un des
sujets dont s'amusait la comédie grecque. C'est le lourdaud de la cam-
pagne qjii était ridicule; le sentiment de la pièce de Virgile est tout
autre et absolument original. Virgile rend la campagne séduisante et la
préfère à la ville.
100 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
qui l'attire vers Alexis, v. 63 sq., Corydon se sert de
termes qu'emploie Boukaios dans la X« Id. en parlant de
son amour pour Bombyka, v. 30 sq. : « *A ai? Tàv xOxtdov, à
X'jxoç xài^ aîya 5i(oxei, *A yépavoç xwpoxpov, Iyo) S'èiti tiv |jLeji.avYj-
jjiat ». Virgile a fait de ce passage une imitation très ornée.
Théocrite commence une gradation ascendante, puis il
l'interrompt; la grue n'a aucun rapport avec la chèvre.
Virgile supprime ce détail, qui lui a paru peut-être trop
vulgaire, et établit en revanche une gradation descendante
parfaitement régulière * : la lionne, le loup, la chèvre, le
cytise. Il fait œuvre de styliste. Entre la simplicité de Théo-
crite et le savant artifice de Virgile, on peut, suivant ses
goûts personnels, distribuer ses préférences. Mais il est cer-
tain que chez Virgile le v. 64 est d'une poésie pénétrante :
il a obtenu ce résultat par l'adjonction des deux épithètes
« florentem... lasciua » qui lui appartiennent en propre '.
Ce qui est assez caractéristique, c'est que dans la X* Idylle
les vers 30-31 suivent immédiatement deux vers qui ont
déjà été utilisés par Virgile dans l'Egl. II, v. 17-18. Ainsi
il emprunte dans cette Idylle deux passages qui se sui-
vent, mais il en rompt la continuité; il les dissémine,
comme il a disséminé dans d'autres parties de son œuvre
les imitations des Id. III et XI. Il découpe donc Théocrite
en un certain nombre de morceaux, et ces morceaux il les
distribue où et comme il l'entend.
Des V. 66 sq. on a rapproché ^ les v. 38-40 de l'Id. II,
où Simaitha oppose au calme de la nature pendant la nuit
la passion qui la brûle: • 'HvîSsdiY^ [xevttovtoç, tjiywvxi b* àr^xoLi-
*A 8*è{jià ou o-iY^ (jxlpvwv svxoffOev àvta, *AXX' ÈTtl ttiVw iiao-a xotTac-
6o{xat... ». L'expression « Me tamen urit amor » est évi-
demment en corrélation avec « xarateoixai » et surtout avec
rid. VII, 56, « Oepjjibç yàp ^pw; aOtô) pie xaxaîôei ». Mais le reste
est différent. Théocrite oppose nettement le calme des
choses extérieures au trouble intérieur de l'àme. Virgile
nous peint une fin de journée, qui amène le repos et la
fraîcheur destinés à réconforter tout le monde excepté
Corydon. Il le fait d'après des observations personnelles
1. Gebauer, ibid., p. 169.
2. Cf. Gebauer, Quatenus Verffilius in cpUhetis...., p. 1.
3. Gebauer, De poetarum graecorum..^ p. 171.
LA DEUXIEME EGLOGUE 101
qu'il ne doit à personne ; on a remarqué qu'il aime à clore
ses Églogues par un petit trait de la vie rustique saisi sur
le vif, à témoigner ainsi, après une longue série d'imitations
littéraires, du sens qu'il avait des choses de la nature.
Nous avons vu que le début du chant de Corydon utilise
la IIP Id. La fin est imitée de très près de la fin de la XI^* Id.
Ainsi s'explique le désaccord que nous avons signalé plus
haut. Ce sont des morceaux qui avaient été composés par
Théocrite séparément et non pour aller ensemble. Virgile
les a réunis dans un développement commun; mais ils
gardent l'empreinte de leur origine étrangère. Id. XI,
V. 72-76 *. < *û KûxXwJ/, KûxXwd/, w5t ràç qppévaç txm.nâ'ZOLtsoL'.f Aix'
£v8à)v TaXàpw; te TrXéxot; xa\ ôaXXbv «{lâo-a; Taî; apveaai çÉpot;,
Tût^a xa uoXù jjiaXXov 'é^^^^ ^***^' '^^^ irapeor^av àjxeXYô. Tt tov
çe'jyovra ôkoxs'.ç; Euprjffetç raXàxeiav l'ffwç xal xaXXîov' àXXav ».
Ici l'imitation de Virgile est très directe sans être littérale.
Il a traduit, dans son v. 69, la répétition pathétique
« ^Ù KuxXw^j;, K\jxX(i)iî; », mais il n'a pas pu rendre textuel-
lement la poésie de l'expression qui termine ce vers; il l'a
remplacée par une expression très nette, mais prosaïque :
« quae te dementia cepit ». Frilzsche^ rapproche du v. 70
le V. 14 de la X® Id., où la même idée est exprimée sous
forme proverbiale (cf. Frilzsche-Hiller ^, ad h. /.). Ainsi Vir-
gile intercalerait dans une imitation assez longue de l'Id. XI
une imitation partielle prise ailleurs. Cela n'aurait rien que
de conforme à ses habitudes; mais, si Tidée est analogue,
l'expression lui appartient en propre; il la tire de ses obser-
vations personnelles sur la culture de la vigne grimpant aux
ormeaux, telle qu'on la pratiquait dans la Cisalpine, et il
écrit un vers élégant dans lequel les deux mots « semipu-
tata » et « frondosa » se renforcent réciproquement*. Des
deux occupations que se propose le Cyclope, il en a négligé
une, celle qui consiste à ramasser du feuillage — peut-être
simplement pour abréger. Au lieu du mot propre « xaXapw; »,
il a employé une périphrase qui lui a paru sans doute
plus noble. L'épithète gracieuse « molli » lui appartient 2.
Au point de vue des réalités, il est tout naturel que Poly-
1. Cf. Géortj., II, V. 400 et 410.
2. Du V. 71 sq. Gcbaucr, De poetarum graecorum..., p. 17i, a rap-
proché les V. 5-2-53 de l'Id. I.
6.
402 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
phème, après avoir parlé de ses mille moutons, tresse lui-
même des corbeilles; nous savons bien qu'il n'a pas de
serviteurs et qu'il fait tout de ses propres mains. Mais,
dans les autres Eglogues, les petits éleveurs dont nous
parle Virgile ont des servantes et des domestiques. De
sorte qu'à propos de Corydon nous éprouvons un scru-
pule; sa condition ne nous parait pas nettement déter-
minée. Les expressions proverbiales et familières du v. 75
de rid. XI ont été laissées de côté par Virgile; en revanche,
dans son v. 73 il a imité de très près Théocrite; mais le
sentiment n'est pas le même. Polyphème est un fat : nous
voyons, par les vers suivants, qu'il s'imagine que toutes
les jeunes filles lui font des avances. Corydon parait être
un travailleur, qui secoue son inertie momentanée. La
suppression de « to-wç » et de « xal xaXXtdv' » est caractéris-
tique. Polyphème se berce de flatteuses espérances, mais
qui restent dans le vague; il s'imagine qu'il trouvera mieux
que Galatée. Corydon est plus énergique et se préoccupe
médiocrement des charmes de celui qui remplacera sûre-
ment pour lui Alexis.
Nous venons de voir combien l'Egl. 11 est une œuvre
composite. Virgile a fait ses principaux emprunts à l'Id. Xï,
qui peut passer pour son original principal, et à l'Id. III,
qui est l'original secondaire; mais il a fait également des
emprunts partiels aux Id.VI, VII et X. Ce qui est curieux,
c'est qu'à aucune de ces Idylles il n'a essayé de prendre
du premier coup tout ce qui lui paraissait susceptible
d'être utilisé. Il est revenu à chacune d'elles dans ses
Eglogues postérieures et il en a tiré de nouvelles imita-
tions. On a rapproché depuis longtemps de chacune des
Eglogues de Virgile les emprunts faits aux diverses Idylles
de Théocrite ; ce travail a une contre-partie ; elle consiste
à prendre chacune des Idylles de Théocrite et à montrer
sur combien d'Eglogues de Virgile elle a exercé son
influence. Le tableau suivant donnera, pour la XI°Id.,une
idée de ce « découpage industrieux ». Les vers qui n'y
figurent pas sont ceux dont Virgile n'a pas jugé à propos
ou trouvé l'occasion de tirer parti. Je laisse de côté quel-
ques imitations de mots, ou les inspirations lointaines :
XI, 19, de Théocrite = II, 6, de Virgile; XI, 20 sq. = VII,
LA DEUXIÈME ÉGLOGUE i03
37sq.;XI, 25 sq. = VIII, 37 sq.;XI, 29 = II, 6; XI, 31 sq.,
= VIIÏ, 34; XI, 34 sq. — II, 21 sq. ; XI, 38 sq. = II, 2e3 sq. ;
XI, 40 sq. = II, 40 sq. ; XI, 42 = II, 45; XI, 42 sq. = IX,
39; XI, 51 = VII, 49; XI, 56 sq. =: II, 45 sq.; XI, 65 = II,
28 sq. ; XI, 72 sq. r= II, 69 sq. L'idylle XI a donc fourni
des matériaux aux Églogues II, Vil, VIII et IX.
C. Schaper* a bien montré qu'en composant la 11^ Égl.
Virgile a surtout voulu faire une étude d'après Théo-
crite. Il se proposait aussi de s'exercer à exprimer la
passion, ce qu'il sentait être sa vraie vocation et l'appel
secret de sa nature. Il ne doit à Théocrite ni la belle
ordonnance oratoire ni le sentiment que la vie rustique
est préférable à la vie des cités. Il a imaginé lui-même le
cadre de sa pièce et, en substituant Alexis à Amaryllis et à
Galatée, il a voulu varier. Il a inventé ce qui tenait natu-
rellement au cadre choisi, les transitions, par exemple. 11
a inséré un certain nombre d'observations pittoresques
qui lui sont personnelles et qui portent sur des points
déterminés. 11 a enchéri sur Théocrite pour l'élégance du
style et il a mis en œuvre les procédés d'imitation les plus
divers depuis la traduction presque littérale jusqu'à l'ins-
piration libre.
Virgile a donc poursuivi un but littéraire en écrivant la
ir Égl., et cette explication suffit; on a pourtant cru y
voir le souvenir d'une aventure personnelle et l'aveu d'une
inclination ressentie pour un jeune esclave. Pour nous pro-
noncer sur la valeur de cette tradition, il faut examiner
comment elle nous est parvenue. Properce, le premier en
date des écrivains qui ont parlé de la ib Égl., ne la connaît
pas. Il paraphrase le v. 2 de la façon suivante, II, 34, 74 :
« Agricolae domini... delicias ». Il ne paraît pas le bien
comprendre, puisque d'après toute la pièce le maître
d'Alexis doit être un citadin. Mais il ne voit là qu'une de
ces histoires d'amour entre bergers, comme en rappor-
tent les chants amébées de Théocrite et de Virgile. Au con-
traire, Martial, VIII, 56, 6 sq., raconte qu'après que Virgile
eut perdu son domaine. Mécène le tira de sa pauvreté et
lui fit cadeau d'Alexis, un bel échanson qui le servait à
1. De Eclogis Vergili...^ p. 16 et p. 20.
104 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
table. Il revient fréquemment sur ce fait, V, 16, 11 sq.,
VI, 68, 5 sq., VII, 29, 7 sq., VlII, 73, 10. Ainsi l'anecdote
existait déjà de son temps; mais son but, en la rapportant,
est visible : Martial Veut excuser ses mœurs et s'attirer
des cadeaux pareils. Du reste il place la chose après la
composition des Bucoliques, lorsque Virgile était déjà en
relations avec Mécène. C'est, suivant Martial, ce cadeau
qui lui permit de s'élever au-dessus de la poésie pastorale
et qui lui donna l'inspiration nécessaire pour concevoir
l'Enéide, VIII, 56, 17 sq. : « Excidit attonito pinguis Galatea
poetae Thestylis et rubras messibus usta gênas; Protinùs
Italiam concepit et arma uirumque... ». Je ne crois pas
qu'il faille voir une allusion à ce fait chez Juvénal, Sa^ VU,
6'J sq. Quant à Apulée, Apolog.j c. 10, il ne le mentionne
que dans un but tendanciel facile à saisir. Pour lui Alexis
est un esclave de Pollion et non pas de Mécène; il ne
commet donc pas la même erreur que Martial. Suétone-
Donat, 9, considère l'Alexis de la IP Égl. comme étant un
certain Alexandre qui aurait appartenu à Pollion et dont
celui-ci aurait fait cadeau à Virgile. Servius, ad II, 15,
raconte la même histoire. L'anecdote du dîner et de
réchanson qui aurait plu à Virgile et qui lui aurait été
donné, telle que la rapporte Martial, se retrouve dans [Ser-
vius] ad II, 1, et dans les Scholia Bernensia, Préambule
de l'Egl. II. Mai^ ici Mécène est remplacé par Pollion. Les
Scholia Bernensia voient des allusions à Pollion aux v. I,
56, 57.
L'aventure en soi n'a rien d'absolument invraisemblable;
il est possible que Pollion ait fait cadeau à Virgile d'un jeune
esclave. L'explication allégorique de la II* Égl. n'est pas non
plus inadmissible en elle-même. Le pâtre Corydon, vis-à-vis
du citadin loUas, se trouve à peu près dans la situation où
se serait trouvé Virgile, propriétaire rustique, à l'égard
de Pollion, gouverneur de la Cisalpine, dont il habitait la
capitale. Toutefois notre première source. Properce, ne
connaît pas le fait. Martial y mêle l'intervention de Mécène,
que les dates rendent impossible. Faut-il croire que les
chercheurs postérieurs ont eu entre les mains des docu-
ments plus exacts et ont rendu sa physionomie véritable à
une tradition de bonne heure défigurée? Cela n'est guère
LA DEUXIÈME ÉGLOGUE 105
vraisemblable. Je verrais plutôt là une combinaison entre
les bruits déiavorables — vrais ou faux — répandus peut-
être par les « obtrectatores » sur les mœurs de Virgile et
la II* Éfîl. qu'on voulait expliquer d'une façon allégorique *.
E. Glaser^ ne croit pas que TEgl. II ait été composée
sans que Virgile aimât réellement quelqu'un; il pense que
c'était non pas un esclave, mais un jeune citadin ayant de
l'élégance et de l'instruction, et que l'afTection de Virgile
pour lui n'avait rien de sensuel. Le peu de cas que ce
jeune homme faisait de la campagne (il avait sans doute
rendu visite à Virgile sur sa propriété) donna l'idée au
poète de représenter comme un amour malheureux le
peu de succès qu'il avait eu auprès de lui sur ce point.
Virgile n'a pas pu vouloir tirer quelque chose de sérieux
de l'amour comique du Cyclope;le pathos de la II' Eglogue
a quelque chose d'humoristique. La figure principale de
la pièce est Asinius Pollion; Virgile combat la répulsion
d'un membre de cette famille contre la poésie pasto-
rale... etc.
L'élude que nous venons de faire de la 11° Egl. suffit à
réfuter cette conception. Je ne mentionne ici également
que par curiosité le système d'allégorie à outrance repré-
senté surtout par les Scholia Bernensia, D'après ce sys-
tème d'interprétation, Virgile, dans la II® Eglogue, essaie
de s'attirer la faveur d'Octave, fier de sa gloire et de sa
beauté. Menalcas, c'est Antoine, représenté comme noir
parce qu'il commande aux Egyptiens et aux Ethiopiens.
Daphnis, c'est Pollion, que Virgile ne craint point, quoi-
1. E. Krauso, Quibua temporibus...., p. 40 sq., défend contre C. Schaper
la tradition adoptée par Spohn, Wagner, Forbiger*, Gcbaucr. O. Ribbeck,
Proleffomcîia, p. 4, tout en l'acceptant, essaie d'éluder la difficulté :
« Ceterum quamvis Alexandri formam laudibus celebrarc voluisse poeta
recto statuatur, tamen non tam amoris vesani et infclicis monumentum
quam iucundae artis spécimen elegantissimum edondi consilium fuit ».
Cf. De vita *...., p. xvi ;R. Bitschofsky, Op. laud.^ p. 11 sq., suit l'opinion de
Ribbeck. E. Glaser, dans son édit., p. 44, admet la tradition sans la
discuter. W.-H. Kolster, p. 2J, la repousse. M. Sonntag, Op. laud.t
p. 127, n'y croit pas.
2. Verfiamlfiiuf/en der 33*^^^ Versammltmg dentscher Philologen und
ychuhnânncr in Géra vom 30 Sept, bis 5 Oct. 187S] iV. Jahrb. f. Phil. u.
Paed., cxxi»'" Band, 1880, p. 2'47; Publius Verffiliua Maro als Naturdichter
und Theist, GUlersloh, 1880, p. 69, 89 sq., 9i-97.
106 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
qu'il puisse composer des vers meilleurs que les siens.
Damœtas, c'est Théocrite, auquel Virgile a succédé, Amyn-
tas, Cornificius, qui avait essayé d'écrire contre Virgile,
les deux chevreuils, deux livres des Géorgiques ou les
Gèorgiques et l'Enéide, Thestylis, Cléopâtre, Amaryllis
peut-être Rome..., etc. Je n'insiste pas sur ces divaga-
tions, qui ne sont intéressantes qu'en ce qu'elles montrent
où en était tombée à un certain moment l'exégèse de Vir-
gile; elles sont faites pour nous mettre en garde contre
les abus de l'interprétation allégorique *.
1. Scholia Berncnsia, p. 743 : « lUud tenendum esse praedicimus in
Bacolicis Vergilii nequc nusquam nequo ubique figuratc aliquid dici ».
CHAPITRE IV
La troisième Églogue.
La troisième Eglogue de Virgile diffère de la seconde
pour la forme et pour le fond. En ce qui concerne la
forme l'auteur n'intervient pas comme dans la seconde
par un préambule narratif; c'est une petite scène à trois
personnages qui pourrait être jouée comme un mime ou
comme une scène de comédie. Quant au fond, il ne s'agit
plus d'une plainte d'amour mais d'une dispute entre deux
pâtres, qui commencent par s'injurier et qui ensuite exé-
cutent devant un juge un chant amébée. L'observation
est importante. Si Virgile a adopté dès le début de la
composition de ses Eglogues le cadre bucolique, auquel il
est resté fidèle jusqu'à la fin, chacune d'elles est pourtant
une (Euvre spéciale dans laquelle il se propose un but par-
ticulier; on ne saurait les considérer comme correspon-
dant par exemple aux différents livres d'un ouvrage conçu
d'ensemble. Elles n'ont pas ce caractère d'uniformité qu'on
trouve chez les poètes bucoliques modernes. Si l'ensemble
a quelque unité il le doit au talent même de Virgile et
à la nature de son esprit. Mais ce sont des pièces isolées
dont chacune marque une tentative dans une voie nou-
velle *.
1. Servius ad III, I : « Transiît in eclogam plenam iurgii et conuiciorum
pastoralium : qui enim bucolica scribit, curare débet ante omnia, no
similes sibi sint eclogao. Quod etiam Vergilius fecit. Vnde etiam drama-
tico charactere scripta est; nam nusquam poeta loquitur, sed intro-
i08 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Sur le moment de Tannée où se passe la scène, nous
n'éprouvons pas les inquiétudes que provoque la 11° Égl. ^
Elle a très nettement lieu à l'été, v. 55 sq., et à un moment
déterminé de Tété, celui où la végétation est dans loute
sa force. Les forêts ont leurs feuilles : « frondent siluae »,
V. 57; mais la terre et les arbres sont encore en travail,
« parturit », v. 56, car ils vont donner leurs fruits.
Nous sommes pour ainsi dire au point culminant de la
belle saison, v. 5? : « nunc formosissimus annus >».
Ensuite viendra la récolte, mais déjà les feuilles commen-
ceront à jaunir et la nature à se dépouiller. L'arrosage
des prairies au moyen des rigoles, v. lil, convient bien à
cette époque. Naturellement nous n'avons pas à nous
préoccuper du chant amébée, qui est de fantaisie et dont
les différents couplets peuvent faire allusion à des saisons
différentes. L'époque fixée par Virgile n'est pas nécessai-
rement celle où il a composé la pièce, bien que la con-
cordance ne soit pas impossible. Virgile pouvait puiser
dans ses souvenirs aussi bien que dans ses impressions
actuelles. Quant à l'heure du jour où se passe la scène,
l'arrosage des prairies parait indiquer le matin ou le soir;
mais l'auteur ne nous donne pas de renseignements là-
dessus.
La Sicile est nommée dans le chant de Corydon de la
11° Égl., sans que le paysage soit bien nettement caractérisé
comme sicilien; en outre, dans le préambule, il est ques-
tion de hêtres et nous savons qu'il y avait des hêtres à la
limite de la propriété de Virgile 2. ici le pays n'est pas
désigné; mais il est question, v. 12, de vieux hêtres qui
reviennent aussi ailleurs et qui sans doute sont toujours
les mêmes. Les prairies h l'herbe moelleuse, v. 55, qu'on
irrigue, sans doute avec l'eau de la rivière voisine, peu-
vent être des prairies quelconques situées sur le bord
d'un cours d'eau; Virgile n'en dit pas plus long: mais
ductao tantum pcrsonae... » E. Glaser, P. Verg. Maro als Xnturdichter
und Theist, p. 54, fait la mémo observation : « ... da Tcndenz, Idoo und das
ganze Wcsen dor einzelnen Eklogen immer wieder als verscliieden von
den andcrn sich heranstellt ».
1. Cf. p. 87.
"i.Égl. IX, V. 9; cf. I, v. I.
i
LA TROISIÈME ÉGLOGUE 109
rien n'empêche d'y voiries prés que traverse le Mincio. Il
est question de plantes, qui poussent dans les marécages
et sur le bord des rivières, « carecta », v. 20. Or nous
savons qu'il y avait des joncs dans les prés que possédait
Virgile, Ègl. I, v. 48; de sorte qu'aucun trait discordant ne
nous empêche de nous figurer le site comme un de ceux
des environs d'Andes. Dans la VII° Egl. Virgile parle en
propres termes du Mincio; il ne le fait pas ici; mais il
semble bien décrire tout simplement le paysage qu'il avait
journellement devant les yeux. A ce point de vue son indé-
pendance se développe et la 111° Égl. peut être considérée
comme un intermédiaire entre la ll^' et la Vll^. Je ne crois
pas qu'il faille attribuer une importance quelconque à ce
que les deux principales Idylles de Théocritc, qu'il imite ici,
se passent non pas en Sicile, mais dans le sud de Tltalie.
Les personnages étant des chanteurs sont empruntés à
Théocrite ; pourtant Palœmon qui vient, suivi de ses
domestiques, « pueri », v. 111, faire arroser ses prairies,
semble être un de ces petits propriétaires d'Andes, comme
était Virgile lui-même, et l'épithète de a uicine » qu'on lui
donne, v. 53, montre bien que les parents de Menalcas
étaient sans doute aussi des propriétaires dont les prairies
touchaient aux siennes; peut-être en est-il de même de
Damœtas, qui prononce le vers en question.
Menalcas est assez nettement déterminé pour que nous
n'ayons pas d'incerlitude sur sa personne. C'est un tout
jeune homme, comme nous le voyons par la mésaventure
qui lui est attribuée v. 8 sq., par sa jalousie contre
Daphnis représenté comme un « puer », v. 14, par le peu
de confiance que ses parents ont en lui, v. 34. Il fait paître
un troupeau de chèvres, v. 34, « haedos » (cf. v. 8, hircis).
Le troupeau appartient à son père qui s'est remarié, v. 33.
Nous sommes moins à l'aise avec Damœtas. C'est un
homme fait, v. 7, « uiris » *. Mais est-ce un propriétaire ou
simplement un mercenaire? 11 a momentanément sous sa
garde les moutons d'/Egon, qui les lui a confiés non pas
1. Cette différence d ago entre les deux interlocuteurs se retrouve dans
la V« Égl. Elle paraît provenir do la V* Idylle où Koraatas se vante
d'avoir fait l'éducation musicale de Lakon, qui le nie, du reste, et d'au-
tres clioses encore.
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE. •
110 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
pendant un rendez-vous de quelques heures, mais au
moins pour quelques jours, à ce que semble indiquer le
contexte, v. 2, « nuper », v. 4, « dum fouet... » *. D'autre
part, en voyant ces moutons, Menalcas se demande d'abord
si ce ne sont pas ceux de Mélibée, ce qui semble prouver
que Damœtas conduisait d'ordinaire les troupeaux d'au-
Irui; le mépris que lui témoigne Menalcas, v. 2o sq., paraît
également indiquer une condition inférieure. Mais, lors-
qu'il s'agit du chant amébée, Damoetas propose comme
enjeu une génisse qui est là, v. 29 2. A-t-il donc à lui un
troupeau de bœufs qu'il fait paître en même temps que les
moutons d'iEgon? On peut le supposer, bien qu'on ne
mène guère ensemble les brebis et les vaches au pâturage.
Ce qui est certain, du moment que nous en sommes ré-
duits à des conjectures plus ou moins ingénieuses et plus
ou moins probantes, c'est que Virgile n'est pas clair. La
difficulté pourrait bien provenir tout simplement de ce
qu'au V. 29 Virgile s'inspire de Théocrite sans l'accommoder
au contexte. Du reste, Menalcas, v. 49, paraît consentir à
risquer lui aussi une génisse, bien que son troupeau se
compose de chèvres.
La troisième Églogue se compose de plusieurs parties
distinctes : un échange d'injures, la provocation au chant
amébée, l'allocution de Palsemon, le chant amébée lui-
même, la conclusion du débat par Palsemon.
Dans la première partie Virgile s'est proposé de peindre
un côté des mœurs pastorales; les bergers, qui se rencon-
trent en conduisant leurs bêtes, ne sont pas toujours bons
amis. Les Italiens du sud et les Siciliens, avec leur vivacité
et leur mimique expressive, excellent dans les combats de
parole qui sont parfois fort amusants. G. A. Gebauer a pensé
que, tout en imitant Théocrite, Virgile avait aussi voulu
rendre la causticité des paysans italiens ^, Je n'en crois rien ;
1. Servius, ad III, 1 : « Ab amaritudine coepit; nam dicendo « cuium
pecus » ostcndit cum esse mcrcennarium ».
2. Fr. Hermès, dans son édit., p. 26, lit « hic » au lieu de « hanc » ;
mais c'est là corriger Virgile.
3. De poelarumgraecoruTn...,-p,6 sq. : « ...non videbor a vero aberrasse, si
Maronem in dicteriis et notationibus, quae leguntur ccl. III, Thcocritum
imitando simul morem patrium respexisse contendero ».
LA TROISItlME ÉGLOGUE iil
il est bien certain que Virgile a donné à cette dispute un
caractère particulier; mais, loin d'accentuer la rusticité de
la querelle, il a au contraire imprimé au dialogue une
allure convenable et distinguée : la forme est piquante et
spirituelle, non grossière; c'est là un point important et
qui jette un jour sur l'art de Virgile.
Menalcas est l'agresseur, ce qui convient à son jeune
âge, V. 1. 11 demande à Damœtas de qui il tient ses mou-
tons. Le mot «cuium », fréquent chez les comiques comme
mot de la conversation, mais vieilli à l'époque de Virgile,
parait être une tentative — très rare chez lui — pour
laisser au dialogue de ses pâtres un peu de saveur rus-
tique. C'est au contraire l'élégance raffinée qu'il poursuit
en général.
Damœtas répond simplement à la question, v. 2, et Me-
nalcas commence àl'injurier dans une sorte d'aparté, v. 3 sq.
Dire des injures à quelqu'un en sa présence et sans même
lui adresser la parole, c'est le comble de l'insolence, d'au-
tant que l'injure est forte : il s'agit d'un abus de confiance.
Menalcas feint d'abord de plaindre les brebis — ce qui
est une affectation de bon naturel — et exagère outre
mesure l'accusation, v. 5; »< bis mulget in hora » est évi-
demment impossible; mais l'exagération convient à la
jeunesse.
Damœtas, lui, prend un air protecteur. Le mot « uiris »
laisse entendre que Menalcas n'est qu'un gamin et prépare
ce qui suit. Au v. 7 la transition est un peu lourde, mais
mordante : « Parcius » relève l'exagération de Menalcas;
<( lamen » est en opposition avec une concession ironique
sous-entendue; « mémento » est un avertissement sous
forme paternelle ^ Puis la mésaventure de Menalcas est
rappelée avec une convenance dans les termes, — Damoctas
est trop bien élevé pour dire les choses crûment, — une
précision d'informations, v. 8 sq. : « Nouimus et ... et ... »,
des détails comiques, v. 8 : « transuersa tuentibus
hircis », — cela ajoute à la confusion de la victime — et
1 . « Sans doute ; mais quand on s'adresse à des hommes faits (comme
moi), il faut un peu plus de modération dans ses attaques : souviens-
t'en ».
112 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
une affectation d'indulgence v. 9 : « sed faciles nyniphae
risere », qui rendent la chose plus piquante.
Damœtas n'a pas jugé à propos de se justifier *, et à la
violence de la première attaque il a rép«>ndu par l'ironie.
C'est en effet l'ironie que Virgile substitue ici à l'injure
directe : elle est plus spirituelle et de meilleur ton.
Menalcas l'imite; il enchérit même sur l'ironie en s'attri-
buant à lui-même un méfait de Damœtas, dont il fait
ressortir de son mieux la méchanceté : il a tout saccagé
« arbustum ... atque .... uitis », v. 10 sq. ; la vigne était
nouvelle, « nouellas », v. 11, diminutif fait pour exciter
la pitié; Damœtas a voulu être mauvais, « mala ... falce »,
V. 11.
Damœtas continue d'abord l'ironie : « Aut hic... », v. 12,
et à l'accusation de méchanceté il répond par une accusa-
tion de même nature. 11 précise l'endroit, v. 12, « hic ad
ueleres fagos (comme il l'avait fait la première fois, v. 9), ce
qui donne plus de poids à la chose. La place de « et
calaraos », v. 13, insiste sur l'acharnement de Menalcas ^
(cf. v. 10 : arbustum ... atque ... uitis). Toutefois il ne suit
pas Menalcas dans l'intervertissement des rôles et l'attaque
directement par son nom : « peruerse Menalca », v. 13. Il
lui reproche son inutile jalousie, qu'il exagère dans un vers
d'une familiarité prosa'ique.
Menalcas riposte par une interrogation pathétique ^. II
est emporté et l'on voit que dans tout ce dialogue Virgile
1. Scrvius, ad III, 10 : « et rnstico ot naturaliter rospondot; non enim
anto piirgat obioota, sod alia obicit. Ita enim irati facero consuorunt,
oum aut non potucrint aut nolucrint obiocta dissoluero. » Cf. SchoL
JJern., ad 111, 17. « Kustico » est inexact. La forme est au contraire
raffinée.
"2. « Tu as l»risô son arc ot aussi ses flèches. »
3. Le V. 10 a été interprété de façons différentes par les commenta-
teurs. Le sens me parait élro : « Que peuvent faire les propriétaires do
troupeaux, (juand on voit des voleurs commettre des actes d'audaco
comme celui dont je vais parler? » En d'autres termes : « Avec des
voleurs comme toi, il n'y a plus de sécurité pour les propriétaires ».
Cf. A. Forbij^'er *, ad h. l. C'est le sens le plus naturel de « talia '» ;
«« dominus » est, dans les écrivains rustiques, le mot qui désigne lo
maître de l'exploitation rurale. Menalcas le j)rononce ici avec une cer-
taine emphase on songeant à ses parents, ce qui peut faire croire quo
Damœtas n'est qu'un mercenaire.
LA TROISIÈME ÉGLOGUE H 3
dessine et oppose le caractère des deux interlocuteurs. H
emploie de gros mots, « fures », v. 16. Il donne du poids
à l'accusation par le mot « uidi », v. i7 ^ (c'est l'intention
de précision déjà signalée chez Damœlas. Menalcas, qui a
moins de sang-froid, s'inspire de lui) ; « pessime », v. 17, est
une réponse à « peruerse » du v. 13; « multuni latrante
Lycisca », v. 18, est une explication de « audent ». Les
V. 19 sq. donnent le beau rôle à Menalcas et font ressortir
chez Damœtas la prestesse et l'habileté d'un voleur de
profession.
Cederniercoupletest un acheminement vers la deuxième
partie de la pièce, la provocation au chant amébée. La
transition est un peu longue, mais elle n'est pas mal ima-
ginée.
Cette fois Damœtas ne répond point par une nouvelle
injure, mais, tout en empruntant la vivacité de forme de
la réplique précédenle (interrogation, impatience exprimée
par « an », qui suppose un membre précédent supprimé),
il se disculpe dans un court plaidoyer dont tous les mots
portent. Son adversaire a été vaincu, « uictus », v. 21 ; il dit
comment, « cantando », v. 21 ; les mots '( mea listula »,
V. 22, sont prononcés avec un certain orgueil ; il avait mérité
le prix, « meruisset », v. 22. Il affirme son droit de propriété,
V. 23; il a l'aveu de l'adversaire lui-même, « ipse fate-
Jbatur », V. 24. Damon refusait de s'exécuter; Virgile ne
nous dit pas pourquoi et les commentateurs ont formé des
hypothèses. (Était-ce un simple mercenaire? Elait-il dans
la situation de Menalcas et devait-il compte de son trou-
peau?) C'est peut-être un cas particulier de l'indétermina-
tion des réalités dont Virgile est coutumier; mais il a peut-
être aussi voulu faire entendre, en laissant la chose dans le
vague, que ce refus de la part de Damon n'clait qu'un
faux-fuyant et qu'il n'avait aucune bonne raison à donner.
Cette réponse sensée excite au plus haut point l'inso-
lence de Menalcas. « Cantando tu illum? » s'écrie-t-il, v. 25,
en reprenant l'expression de Damœtas et en donnant par
l'ellipse plus de force encore à l'opposition des deux pro-
noms. Il répèle également le mot « fîstula », v. 25, pour
J. Servius, ad III, 17 : manifesti cura furti arguit dicondo « uidi ».
114 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
douter que jamais Damœtas ait possédé un instrument
convenable* et fait un tableau impitoyable de son incapa-
cité prétendue. C'est un chanteur de caiTcFours, « in tri-
uiis 2 », V. 26, un ignorant, « indocte », v. 26; dans le vers
suivant, qui est d'une élégance soignée, tous les mots por-
tent : « StriJcnti miserum stipula disperdere carmen ».
La forme interrogative de tout le couplet montre la viva-
cité des sentiments de Menalcas.
Damœtas ne perd pas son sang-froid; à Toutrape il
répond par un défi et immédiatement il consigne l'enjeu :
une jeune vache dont il décrit les qualités avec complai-
sance et en se préoccupant assez peu — nous avons déjà
fait une remarque analogue pour la II® Eglogue — des
réalités rustiques: une vache qui nourrit deux petits et
qu'on trait deux fois par jour est un être fort exceptionnel ^.
Virgile paraît avoir voulu mettre en lumière la confiance
de Damœtas sans trop se soucier des vraisemblances.
A la demande de désigner, lui aussi, son enjeu, Menalcas
répond avec embarras et, après tant de provocations, cet
embarras est assez comique. 11 emploie des expressions
atténuées et modestes, « non ausim », v. 33. Il est obligé
de raconter ses affaires de famille, qu'on ne lui demandait
point et qui ne sont pas à son avantage, car il ne semble
pas que les siens aient grande confiance en lui. Mais il
reprend vite son aplomb pour vanter ses coupes * : « Quod
multo tute ipsefatebere mains » (il s'avance là beaucoup);
elles sont ciselées, « caelatura », v. 37; elles sont du divin
Alcimedon, « diuini Alcimedontis » ^ Il y en a évidemment
une paire ^ que Menalcas décrit avec complaisance. Elles
1. De M aut umquam tibi fistiila cera Iiincta fuit » rapprocher, Éf/l. Il,
32 : « Pan primum calamos cera coniungcro pluris Instituit ».
2. Il n'est pas nécessaire de supposer avec Servius, ad III, 20, qu'il
s'a^îissc ici do musique religieuse de bas étage.
3. Cf. A. Forbigcr *, ad h. l.
'1. Au V. 36 « insanire » = « faire des folies •>. C'est une véritable folio
que d'engager des enjeux si considérables. Menalcas est un jeune gareon
que la hardiesse de son rival, un vieux routier sans doute, déconcerte
un peu.
5. On n'a aucun renseignement qui permette de savoir si c'est là un
nom en l'air, ou si Virgile parle d'un artiste contemporain.
6. Cf. v. iA. •
LA TROISIEME ÉGLOGUE 115
sont décorées d'une guirlande de lierre enlacée de vigne ^:
« lenta » en relation avec « facili », v. 38, caractérise la
souplesse du travail — d'autant plus méritoire que l'objet est
compliqué. La comparaison avec le v. 45 montre que la
guirlande entoure les atises des coupes, dont Vjrgile ne
détermine pas la forme (sans doute celle du (xxuço;), et cette
conjecture — Virgile pourrait être plus net — est con-
firmée par les mots « in medio », v. 40, qui indiquent un
tableau central probablement unique sur le devant de la
panse entre les deux anses. Ce tableau est occupé par deux
figurines en relief, d'une part le mathématicien Conon et
de l'autre un personnage que Menalcas décrit comme une
autorité agricole, mais dont il a oublié le nom ^ (oubli
voulu. Virgile n'a pas voulu le faire trop savant). Il
témoigne, v. 43, avec une naïveté juvénile du respect qu'il a
pour ses coupes.
Damœtas saisit l'occasion de tourner son admiration en
ridicule. Lui aussi, il a deux coupes du même Alcimédon;
elles offrent une guirlande d'acanthe (« molli », v. 45,
rappelle « lenta » du v. 38). Elles ont un tableau central,
et, comme on ne saurait mettre Orphée d'un côté du vase
et les forêts de l'autre, il faut bien que ce tableau soit
unique; d'où la conclusion que, pour la paire précédente,
il en est de même malgré les deux figurines; en outre,
dans chaque paire, le même sujet est répété sur les deux
coupes. Damœtas reprend avec une impertinence railleuse
le vers un peu naïf de Menalcas ; « Necdum ifiis... etc. »,
et, redevenant sérieux, il lui déclare que ses coupes n'ont
aucune valeur à côté de sa génisse.
Menalcas est furieux (il y a de quoi); il réplique par une
menace, v. 49 : « Nuraquam hodie efîugies » (la négation
très forte, « numquam hodie», montre à quel degré d'irri-
tation il est arrivé) ; la menace est du reste en l'air, puisque
1. Au V. 38 sq. « torno » désigne l'outil du sculpteur sur bois. La
vigne entoure et recouvre en partie, « uestit » (les feuilles de la vigne
sont larges par rapport à celles du lierre), les corymbes poussés en sens
divers par le lierre. L'épithète « pallente » indique que le bois est
teinté de façon que le vert plus doux du lierre se distinguo du vert
plus cru de la vigne.
2. Servius, ad III, 41 : « Significat autem aut Aratum, aut Ptolemaeum,
aut Eudoxum ».
116 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Damœlas n'a nulle envie d'esquiver la lutte. Menalcas
accepte toutes les conditions — et ici Virgile est bien
vague — . Il est probable qu'il engage, lui aussi, une
génisse; mais nous ne voyons pas où il Ta prise. 11 cherche
un juge; la fin du v. 50, « uel qui uenit ecce Palaemon »,
est très vive et très pittoresque : on voit venir quelqu'un,
il arrive, c'est Palœinon. Suit une menace qui ne se réa-
lisera pas.
Damœtas, toujours de sang-fioid, réplique, v. 52 : « Quin
âge, si quid habes » ; le doute est assez impertinent, il
déclare qu'il n'est pas disposé à reculer; « fugio », v. 53,
rappelle ironiquement « effugies » du v. 49 ^ ; « haec », v. 54
= « haec », v. 50; « tantum », v. 53 = « tantum », v. 50;
(( quemquam », v. 53= « quemquam », v. 51. C'est toujours
le même système de persiflage. Comme Damœtas est un
homme sérieux et de précaution, il avertit Palaemon que la
chose est d'importance *.
Telle est toute cette dispute conduite par Virgile avec
beaucoup d'art et dans laquelle il a su donner à chaque
interlocuteur un caractère qui ne se dément pas : Menalcas,
jeune, emporté, imprudent; Damœtas, muret pondéré. La
dispute est très serrée et le ton plus relevé que ne le serait
celui de deux paysans véritables.
Bien que, dans l'animation du débat, Damœtas interpelle
Palremon comme s'il était au courant de tout, que celui-ci
doive voir d'un coup d'œil ce dont il s'agit, et qu'on puisse
supposer qu'il a entendu les dernières répliques, il faut
pourtant admettre qu'entre le v. 54 et le v. 55 il y a une
pause, pendant laquelle on le met rapidement au fait
(v. 109, il sait que l'enjeu est une génisse) et qu'il emploie
à donner ses ordres pour l'opération rustique, qui se ter-
mine au V. IH, sans que nous voyions quand elle com-
mence. Au V. 55 nous trouvons tout le monde commodé-
ment installé, et Palœmon prononce avec une gravité toute
1. V. 52 sq., jo ponctue : « in mo mora non orit uUa; Ncc quemquam
fugio... » « Ncc » a ici un sens assez fort : « Et puis, tu sais, je ne recule
devant personne ».
*2. C'est à peu près ainsi qu'explique R. Maxa, Zeitschrift fur die
ôsterreichi/tchen Gyninasien, 35*'*' Jahrgang, 1883, Vm/. J'Jcl. JII, 53 sç.,
p. 252 ; mais il se trompe en ajoutant : « moglich dass liicr Vergil unter
dem Namon Damœtas seine cigenc Sache vcrficlit »>.
LA TROISIEME EGLOGUE il7
romaine une petite allocution présidentielle sur le ton
oratoire (cf. les répétitions, v. 56 sq., «nunc omnis... nunc
omnis... nunc... nunc... »>; v. 59, «allernis... alterna »). Les
jolis vers sur l'activité de la végétation, sur la beauté de
la saison, ne sont pas un simple hors-d'œuvre. Le cadie
dépeint convient à merveille aux développements bril-
lants qui vont suivre et Virgile indique son intention,
V. 50, par le mot « Et = et au surplus >>. Déjà j'ai signalé
dans la 11® Égl. le contraste romantique établi par Virgile
entre la nature et le personnage. Ici c*est un accord que
Virgile indique entre les choses extérieures et lés senti-
ments des hommes. W. H. Kolster * remarque qu'à parlir
de l'allocution de Palœmon, TÉglogue prend une autre
tournure; l'hostilité agressive des deux concurrents fait
place aux libres inventions idéales du chant amébée.
Palœmon règle les tours de parole et donne le premier à
Damœtas; Virgile ne nous dit pas si c'est parce qu'il est
informé que la provocation venait de Damœtas ou s*il agit
en vertu de son pouvoir présidentiel. 11 semble, du reste,
au V. 52, que Damœtas soit disposé à céder l'initiative à son
concurrent. Au v. 59, Palœmon indique la forme du débat
qui sera un chant amébée.
Avant d'examiner les lois du chant amébée telles que les
a conçues Virgile, notons que les sujets traités parles deux
interlocuteurs n'ont pas, en général, de rapport avec eux-
mêmes, alors même qu'ils parlent à la première personne.
C'est bien pour leur propre compte qu'ils invoquent aux
v. 60 sq. la protection des dieux, et, dans les v. 84 sq., c'est
Virgile qui, sous le couvert d'une allégorie incomplète,
parle par leur propre bouche; mais on ne voit pas se
perpétuer dans leur poésie cette différence de caractère si
sensible dans l'altercation réelle du début, et les observa-
tions suivantes montrent que les faits dont ils parlent n'ont
1. P. 43 : « Sehr hfibsch leitet PalAmon, (1er anperufenc Schieds-
riohtcr, den Wettkampf in die rcchtc Bahn. Dio Leidcnscliaftlichkeit
verschwindet vor seiner IliDweisung auf die Schonheit, in welche die
Natur ringsum ailes gohûllt habe, undaufdie Behaglichkeit, welciienian
hier, im Grase gclagert, geniesse. So heisst er die bciden AVettkàmpfer
brechen mit Feindschaft und Bitterkeit und wettcifcrn in derSchonhcit
der Forra. »
7.
as ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
pas de rapport avec leur vie réelle. Damœtas ne cite pas
moins de trois personnes qu'il est censé poursuivre simul-
tanément de son amour : Galatée, v. 64 sq., Phyllis, v. 76
sq., Amaryllis, v. 80. Menalcas de son côté vante Amynlas,
V. 66; mais en réalité il est amoureux de Neaera, v. 3 sq.
Damœtas, au v. 96, parle de chèvres conduites par Tityre :
en réalité il est peut-être luimôme un mercenaire, et ce
sont des brebis qu'il mène paître. Au v. 103 Menalcas parle
de ses agneaux : or c'est un chevrier. Ce sont donc là des
inventions poétiques et non les confidences des person-
nages : le chant amébée conserve un caractère idéal.
Le rôle du premier interlocuteur et celui du second sont
très différents ^ Le débutant inaugure la forme, qui
subsiste pendant toute la durée de l'épreuve, et il choisit
les sujets. Le terrain sur lequel il se meut n'est pas très
étendu : ce sont en général des sujets galants ou des sujets
rustiques. Mais il jouit d'une indépendance entière. Tantôt il
lire plusieurs couplets de la même matière, tantôt il change
brusquement pour dérouter son adversaire. Damœtas
commence par une invocation — qui était de règle au
début — , V. 60 sq. Suivent trois distiques amoureux se rap-
portant à Galatée, v. 64 sq., 68 sq., 72 sq., deux autres qui
se rapportent l'un à Phyllis, v. 76 sq., l'autre à Amaryllis,
V. 80 sq., où se mêlent les images rustiques et la galan-
terie. Celte veine épuisée, Damœtas passe à des allusions
contemporaines, v. 84 sq., 88 sq., ce qui est une inno-
vation de Virgile, puis à des couplets rustiques assez diffé-
rents les uns des autres, v. 92 sq., 96 sq., 100 sq.; enfin
il propose une énigme; tout cela non seulement sans tran-
sition, mais sans suite logique, et ces soubresauts de la
pensée sont voulus ; le développement n'est assujetti à
aucune règle, pour que le second interlocuteur soit toujours
surpris, ne sachant pas si on va le maintenir sur un sujet
déjà abordé ou l'entraîner vers un autre.
1. Sorvius, ad III, 28 : « Amocbaeum... est, qnoticns qui canunt et
acquali numéro uersuiim utuntur et ita se liabct i})sa responsio ut aut
maius aut contrarium aliquid dicant... ». Ad III, 59 : « In amoobaeo...
carminé difficilior pars respondentis est, qui non pro suo arbitrio aliquid
dicit, sod aut maiorcm aut contrariam format rcsponsionem ». Cf.
G. A. Gc]>auer, Dp poetarnm graecorum...., p. 176 sq. et AV. H. Kolstor,
dans son édition, p. 2-1.
LA TROISIÈME ÉGLOGUE 119
Le rôle du répondant consiste à suivre pas à pas le débu-
tant; autant celui-ci est libre de donner carrière à sa fan-
taisie, autant celui-là est dépendant et enchaîné. Le
mérite du premier interlocuteur consistait dans l'imprévu
et le bonheur des inventions, celui du second dans la
souplesse avec laquelle il se conformait au thème donné.
Il semble que sa tâche fût la plus difficile; nous allons voir
par le détail comment il la remplit dans Virgile et s*il n*a
qu'une seule manière de concevoir sa réponse ou plusieurs.
I, V. 60-61. Damœtas invoque Jupiter dont il célèbre la
puissance en se vantant de sa protection *. I bis, v. 62-63,
Menalcas répond en se vantant à son tour de la protection
de Phœbus 2, pour lequel il affirme sa dévotion.
Le principe de la réponse est Tanalogie. Damœtas avait
rendu la tâche difficile en citant le plus puissant des dieux.
Menalcas pare le coup en s*adressant au protecteur spécial
de la poésie.
Au point de vue grammatical, à la répétition « Ab loue »,
M louis » correspond la répétition « Phoebus », « Phoebo »;
la répétition du pronom emphatique « ille », « illi », n'a
pas d'équivalent. 11 y a quelque ressemblance de structure
entre le v. 60 et le v. 62, aucune entre 61 et 63.
Au point de vue littéraire le couplet de Damœtas a plus
de majesté, celui de Menalcas plus de grâce.
II, v. 64-65. Damœtas décrit les agaceries de Galatée ';
II biSj V. 66-67, Menalcas la bonne volonté d'Amyntas *.
Le principe de la réponse est le contraste, marqué par
« At », V. 66, avec enchérissement sur Tidée ^. Amyntasest
opposé à Galatée; « sese offert » à « fugit ». Évidemment
1. A propos d« « illi mca carmina curao », cf. II, 33 : « Pan curât ouis »
2. « Et mo Phoebus amat » s'explique par une brachylogio, « moi
aussi j'ai un protecteur : c'est Phœbus qui m'aime ».
3. « Ad salices », v. 67, semble indiquer les prairies du Mincio.
4. V. 67, par « Délia » j'entends Diane, comme au v. "29 do l'Kgl. VII
Il ne semble pas que Menalcas puisse partager son affection entre
Amyntas et une certaine Délia. Dans l'Egl. X, v. 37, il est question
d'obtenir les bonnes grâces soit de Phyllis, soit d'Amyntas, mais non
pas simultanément. Il semble qu'il en soit de mômo, Égl. 11, U sq., pour
Amaryllis et Menalcas. Le sens du mot Délia embarrassait dâjà les
commentateurs anciens. Schol. Bern., ad III, 67, « Délia, nomon amicae..
Délia allcgorice Diana de Delo insula ».
5. Servius, ad III, 66 : « Iste plus dicit lege amoebaei carminis ».
120 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Menalcas est plus heureux en amour que Damœtas, bien
que celui-ci ne soit pas à plaindre; « mihi » du v. 66 cor-
respond à « me » du v. 64.
Le couplet de Damœtas, plein d'une grâce légère, est bien
supérieur à celui de Menalcas, qui est lourd et assez pro-
saïque.
llï, V. 68-69. Damœtas parle des cadeaux destinés à
Galatée; III bis, v. 70-71, Menalcas de ceux d'Amyntas.
Le principe de la réponse, c'est Tanalogie, avec enché-
rissement sur l'idée*. Damœtas déclare avec une certaine
fierté que ses cadeaux sont acquis, « parla », v. 68, qu'il
les a découverts lui-môme, « ipse », v. 69 2. Menalcas
réplique avec une apparence de modestie : « Quod potui »,
V. 70 : c'est tout ce qu'il a pu faire; mais ce qu'il a fait
est supérieur. Les cadeaux sont envoyés; il recommencera
le lendemain; « misi », v. 71, n'est pas indifférent : il n'est
pas réduit à les porter lui-même.
Grammaticalement, « puero », v. 70, correspond à
« meae Veneri », v. 68, à la même place du vers.
L'invention de Damœtas a quelque chose de plus délicat,
mais des deux côtés les cadeaux paraissent appropriés au
sexe des personnes'. Littérairement, les deux couplets se
valent à peu près.
IV, V. 72-73. Damœtas parle avec enthousiasme des
paroles pleines de tendresse de Galatée; elles sont dignes
de l'oreille des dieux *; IV bis, v. 74-75, Menalcas se plaint
que la bonne volonté d'Amyntas n'ait que peu d'effet
réel.
On a discuté sur le sens de cette réponse. Le principe
me paraît être celui d'une raillerie indirecte. Damœtas est
1. Servius, ad III, 71 : « Plusdicit; nam cum illo dixisset so esse mis-
surum, isic se iam misissc confirmât ».
2. Je no crois pas qu'il faille attacher beaucoup d'importance au mot
« aeriae », qui est une épithôte pittoresque. Cf. I, 58 : « Nec gemero acria
cessabit turtur ab ulmo ». Forbiger *, ad III, 69 : « Quo difficultas
potiundi muneris indicatur ».
3. Dans l'Egl. II, v. 45 sq., Alexis recevra des fleurs et des fruits;
« cana... mala », II, 51, est l'équivalent de « aurea mala », III, 71.
4. C'est l'explication de Servius et il semble qu'il faille s'y tenir;
« partem aliquam », v. 73, parce qu'il n'est pas nécessaire quo tout soit
répété aux dieux, un échantillon suffira.
LA TROISIEME EGLOGUE 121
enthousiaste des belles paroles de Galatée, mais ce ne
sont que des paroles. Menalcas lui fait sentir sa naïveté,
en déclarant qu*il ne saurait se contenter d'une afTection
platonique; en ayant Tair de peindre sa situation, il se
moque de celle de son rival*; au moins, lui, ne s'en con-
tente-l-il pas.
Aux exclamations du premier couplet correspond jusqu'à
un certain point l'interrogation du second. — Des deux
côtés, la forme grammaticale présente une aiïectation de
vivacité.
V, V. 76-77. Damœtas demande ironiquement à lollas
de lui envoyer Phyllis, pour célébrer joyeusement sa fêle;
il ne l'invite, lui, que pour un sacriGce striclement reli-
gieux 2. V bis, V. 78-79, Menalcas invente la réponse d 'lollas
qui enlève tout espoir à Damœtas ^.
Le principe de la réplique est le même que celui du cou-
plet précédent, c'est la raillerie, ici plus directe. Menalcas
se moque de la naïveté de son adversaire et lui fait sentir
l'inanité de ses prétentions.
« Phyllida », en tête du v. 78, correspond au même mot
en tête du v. 76. « lolla », à la fln du vers 79, correspond
au même mot à la fin du v. 76, qui n'en est pas le symé-
trique. Les deux vers 77 et 79 ont la coupe bucolique. La
particularité prosodique du v. 79 n'est pas provoquée par
une tentative d'imitation de la part du répondant (pas plus
que les particularités du v. 63).
L'invention de Damœtas est imprévue et amusante, la
réplique de Menalcas spirituelle et son second vers très
gracieux. Ici on lui donnerait volontiers l'avantage.
1. Cf. ibid., V. 10, où il y a une ironie analogue.
2. Servius, ad III, 76 : « ...amicam communem causa natalis diei, in cuius
tantum sacrificio licebat uoluptatibus operam dare ; nam in aliis sacri-
ûciïs erat castitatis obseruatio ».
3. Parmi les nombreuses explications proposées, celle-ci seule me
paraît donner un sens satisfaisant. Il y a là une imitation de Théocrite,
cf. p. 143; « formose... lolla » indique bien que Phyllis tient à lollas. A
propos d'une absence momentanée, elle s'est mise à pleurer et elle lui a
adressé un adieu tendre et prolongé. Les divergences dos commentateurs
montrent que le passage n'est pas absolument clair. L'obscurité vient
souvent chez Virgile de ce qu'il imite un modèle ; il faut que nous ayons
le même passage sous les yeux pour bien comprendre sa pensée.
122 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
VI, V. 80-81. Damœtas énumère un certain nombre de
choses désagréables et funestes aux animaux et à la végé-
tation; VI bis, V. 82-83, Menalcas un certain nombre de
choses aimables et utiles. Tandis que Damœtas mentionne
successivement dans cette pièce Galatée, Phyllis, Ama-
ryllis, Menalcas s'en tient toujours à Amyntas.
Le principe de la réponse, c'est le contraste. Menalcas
prend exactement le contre-pied de ce que vient de dire
son adversaire.
Ici, au point de vue grammatical, la symétrie est très
grande : u Triste », v. 80, « Dulce », v. 82, à la même
place; des deux côtés, quatre membres de .phrase con-
struits de la même façon, deux par vers, et composés (sauf
le 3" dans chaque couplet) du même nombre de mots.
VII, v. 84-85. Damœtas (au nom de Virgile) remercie
Pollion de sa sympathie pour son talent. Il demande aux
Muses de faire prospérer une génisse, qu'il offrira aux
dieux pour son salut ^ VII bis, v. 86-87, Menalcas félicite
Pollion de composer lui aussi des poèmes; il demande aux
Muses de faire prospérer un taureau, que Pollion leur
offrira sans doute lui-même.
Le principe de la réponse, c'est le désir d'enchérir :
« facit noua carmina », v. 86, enchérit sur « lectori...
uestro », v. 85. Le taureau cornupète du v. 87 enchérit sur
la génisse du v. 85. Le premier couplet est un remercî-
ment, le second un témoignage d'admiration.
Au point de vue de la correspondance grammaticale,
« Polio » est en tôle des v. 84 et 86. « Pascile » est à la
même place dans le v. 85 et dans le v. 86 non symétrique.
Le couplet de Menalcas a plus d'emphase et de magni-
ficence que celui de Damœtas.
VIIÏ, V. 88-89. Damœtas souhaite à ceux qui aiment Pol-
lion — et ici le souhait concerne Virgile lui-même — une
réussite facile et tous les bonheurs littéraires 2; VIII bis,
1. A. Forbi^yor ♦, ad h. l. : « ... quam diis 'pro Pollionis, lectoris vostri,
saluto sacrincom ».
2. « Voniat qiio to quoquo gaudet » me paraît avoir un sens unique-
mont littéraire. Virgile par flatterie considère Pollion comme un poète
« arrivé ». 11 désire pour lui le môme succès. « Mclla fluant, etc. »,
indique métaphoriquement la réussite complète et sans peine, comme le
LA TROISIÈME ÉGLOGUE . 123
V. 90-91, Menalcas, aux partisans de Bavius, un goût assez
détestable pour aimer Mœvius^, et l'échec par suite de
tentatives impossibles.
Menalcas prend exactement le contre-pied de ce qu'avait
dit Damœlas.
Les deux couplets sont construits symétriquement :
« Qui », en tête du v. 90, répète « Qui » du v. 88. Aux v. 88
et 90, une proposition relative suivie du subjonctif de l'in-
jonction; à chacun des v. 89 et 91, deux propositions au
subjonctif se partageant le vers.
Le couplet de Damœtas est plus gracieux, celui de
Menalcas plus énergique. La grâce poétique est souvent le
partage de Damœtas dans ce chant. C'est évidemment par
là que son talent se distingue de celui de Menalcas
IX, Y. 92-93. Damœlas fait une recommandation de pru-
dence à de jeunes garçons qui évidemment ne sont pas là;
IX bis, 98-99 *, Menalcas une recommandation d'économie
rurale à d'autres jeunes garçons.
Le principe du second couplet est l'analogie : des deux
côtés il y a un danger à éviter : se faire piquer par un ser-
pent, laisser tarir le lait des brebis; pour cela, des deux
parts, il s'agit de quitter la place dangereuse. Je ne sais
s'il n'y a pas un contraste voulu entre « Frigidus » du
V. 93 et « aestus » du vers 98.
Au point de vue grammatical « o pueri », v. 93, et
V. 91, l'insuccès qui s'attache aux tentatives impossibles et ridicules,
comme d'atteler ensemble dos renards et de traire des boucs.
1. Je prends « ueniat » et « amet » pour des subjonctifs d'injonction et
non pour des potentiels; la pensée est ainsi plus vigoureuse.
2. Dans l'ordre traditionnel, D., v. 96 sq., emprunte une idée à M.,
V. 94 sq. C'est le seul exemple du fait, que nous ayons dans la III» Égl.,
où c'est D., et non M., qui a l'initiative do l'invention. En outre les
« pueri » de la réplique do M., v. 98 sq., font pendant aux « pueri » du
couplet de D., v. 92 sq. Il faut donc que les deux couplets se suivent.
La faute est du reste facile à expliquer : un copiste a été trompé par la
ressemblance des deux débuts : « Cogite eues » (actuellement v. 98) et
« Parcite, oues » (actuellement v. 94). Il est passé tout de suite à
« Parcite, oues » en sautant quatre vers. Il s'est aperçu de sa faute et
a mis le couplet « Cogite oues » à la place que devait occuper celui
de « Parcite, oues », en indiquant par un signe la transposition à faire.
Fr. Hermès, Bucolica, ad h. L, propose une autre transposition, qui me
parait beaucoup moins naturelle que celle-ci.
124 JETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
« pueri », V. 98, se correspondent quoique n'étant pas
•dans les vers symétriques.
X, V. 96-97. Damœtas fait une recommandation de pru-
dence à un Tityre imaginaire; X 6is, v. 94-95, Menalcas
une recommandation du même genre à des brebis éga-
lement imaginaires.
Le principe de la réponse, c'est l'analogie, avec le désir
■d'enchérir; les chèvres ne sont pas tombées dans la rivière,
mais on peut craindre qu'elles n'y tombent. Pour les mou-
tons, l'accident est arrivé, et il faut que le danger ait été
grand, puisque le bélier lui-même, le conducteur du trou-
peau, a failli y périr.
Au point de vue littéraire, les deux couplets se valent.
XI, V. 100-101. Damœtas déplore la maigreur d'un tau-
reau en en indiquant la cause * ; XI bis, v. 102-103, Menalcas
la maigreur de ses agneaux en indiquant une autre cause '.
C'est bien entendu, des deux côtés, une pure invention.
Le principe de la réponse, c'est l'analogie, avec une ten-
tative pour diversifier. Le taureau est remplacé par les
moutons, l'amour par le mauvais œil.
Des deux côtés, une proposition indiquant le fait occupe
le premier vers, une proposition indiquant la cause le
second.
Les deux couplets sont faciles et agréables, sans qu'on
puisse dire à qui reste l'avantage.
Xil, V. 104-105. Damœtas propose une énigme^; XII bis,
1. De « pecori pecorisque magistro » rappr., II, 33, « ouis ouiumque
magistros ».
•2. Lo V. 102 mo parait altéré. Qu'on fasse d' « ossibus » un datif ou
un ablatif, l'expression est également bizarre, malgré l'imitation de
Oratius, 6'i/«., 290, citée par Forbiger*, ad h. l. ; « neque » ne se comprend
que s'il commence une parenthèse. Cf. Donat ad Ter. Eun., II, 2, 38.
Je proposerais de lire : « Hiscc eûtes, neque amor causa est, uix ossibus
haorcnt ». Ce qui empêche la peau de tenir aux os, c'est que l'intermé-
diaire naturel, la chair, manque. La faute peut s'expliquer ainsi : CV
^tant tombé devant CE, il est resté IIISCETES, dont, par une correc-
tion malheureuse, on a fait HISGERTE.
3. L'explication la plus naturelle est encore celle que propose Ser-
vius, c.-à-d. l'allusion au dissipateur Caelius. Rob. EUis, 7'Ae riddle
in Very. Ed. III. 104 sq., dans The journal of Philolor/y, t. XVII, 1888,
p. 113 sq., rapporte l'allusion à la partie de l'Eubée qu'on appelait
xoiXt) Eugoia, entre Rhamnonte et Carystô. Cf. Lucain, V, 120, Valère
Maxime, I, 8, 10. L'explication ne me paraît pas admissible.
LA TROISIEME EGLOGUE 12o
V. i06-7, Menalcas en propose une autre* (il ne s'agit pas,
d'après les règles du chant amébée, de deviner la première).
Le procédé de la réponse est l'analogie.
Les deux couplets commencent par les mêmes nïots :
« Die quibus in terris... »; « et eris mihi maguus A{)olio »
correspond avec un chiasme à « et Phyllida solus habeto ».
L'énigme de Menalcas est plus banale que celle de
Damœtas.
On voit par celte étude de détail quelles sont les lois de
la réponse dans le poème amébée, tel que le conçoit Vir-
gile; le répondant recourt tantôt à Tanalogie, tantôt au
contraste, quelquefois au persiflage. Il a donc une cer-
taine liberté de point de vue. Le désir d'enchérir est très
sensible chez lui. Il y a des essais de parallélisme gram-
matical, mais embryonnaires et qui, sauf dans quelques
cas très rares, ne sont pas poussés jusqu'au bout.
La pièce se termine par le jugement de Palœmon et ce
jugement est négatifs Quel cas devons-nous faire de sa
1. Le V. 107 « et Phyllida solus habeto » no signifie pas que jamais
Menalcas ait disputé Phyllis à Damœtas, mais que celui-ci sera débar-
rasse d'Iollas.
'2. Les V. 109-110 ont donné lieu à nombre d'explications et de cor-
rections. Parmi les plus récentes, je citerai celles do M. Rothstein dans
rHermes, t. XXIV, p. 27; de C. Pascal, Appunfi critici dans la Itivista
di Filologia e d'Istr. classica, vol. XIX, 1890 (sur la couverture), et de
II. T. Karsten, dans la Mnemosyne, t. XIX, 1891, p. 575, et t. XX.
j). 40. Aucune n'est satisfaisante; je m'étonne qu'on se refuse à
admettre l'ancienne conjecture d'Ebert, qui transpose « amores » et
« amaros », ce qui est à peine une correction et ce qui donne une phrase
parfaitement construite. Le premier terme désigne ceux qui en sont à
craindre les amertumes de l'amour et le second ceux qui en éprouvent
les douceurs. Cf., v. 80 sq., la situation do Damœtas vis-à-vis d'Ama-
ryllis et, V. 8-2 sq., celle de Menalcas vis-à-vis d'Amyntas. Lucrèce, V,
V. 1133 sq., disait déjà : « medio de fonte leporum Surgit amari aliquid »,
et distinguait nettement les amants heureux et les amants malheureux ;
V. 1140 sq., « in amorc... secundo... in aduerso... atque inopi ». Il semble
que Properco ait eu les vers de Virgile en vue lorsqu'il écrivait, II, 34,
81 sq. : « Non tamen haec ulli uenient ingrata legenti Siue in amore rudis
siuo peritus erit » en opposant les amoureux novices aux amoureux
expérimentés. Je ne crois pas que ce soient là les deux catégories que
distingue Virgile ; mais l'inexactitude de Properre ne fait pas difficulté,
puisque dans ce passage il se trompe sans cesse. Pour obtenir un sens
satisfaisant, je lirais : « Non nostrum inter uos tantas componere lites
^Et uitula tu dignus et hic), <s]>et quisquis amaros Aut metuct, dulcis
aut experietur amores », c.-à-d. : « je ne saurais vous départager (je
126 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
décision? Le chant amébée, tel que nous le présente Vir-
gile, n'est qu'une imitation littéraire des concours d'im-
provisation poétique entre pâtres véritables. Dans la réa-
lité, lorsque chacun improvisait, il était facile de se rendre
compte du mérite musical et poétique des concurrents.
Dans l'imitation littéraire, un élément d'appréciation,
l'élément musical, a disparu. En outre, c'est le poète qui
fait les deux parties; il a tout le temps nécessaire pour
préparer l'attaque et pour y subordonner la réplique; tous
les couplets étant de la même main, il n'est pas vraisem-
blable qu'on y saisisse de grandes différences de manière
et une inégalité persistante, à moins que l'auteur ne se soit
amusé de parti pris à fabriquer des vers faibles et à les
mettre continuellement dans la bouche du même inter-
locuteur. C'est là un rôle qu'il ne devait pas jouer et par
suite ce n'est que grâce aux hasards chanceux de l'inspi-
ration que tel couplet se trouve supérieur à tel autre. Il
n'est pas impossible cependant que l'auteur ne cherche à
donner au talent des deux interlocuteurs un caractère
différent. Ici, à plusieurs reprises, Damœtas trouve des
accents d'une poésie gracieuse et originale à laquelle
n'atteint pas Menalcas. Je lui donnerais donc l'avantage.
Mais un pareil jugement a quelque chose de factice, puis-
qu'il ne tombe pas sur deux poètes réellement distincts,
et c'est peut-être pour cela que Virgile a suspendu le juge-
ment de Palœmon.
A la fin de la pièce, comme dans la II'^ Egl., nous trou-
vons la mention d'une de ces petites opérations rustiques
qu'il observait à Andes, et par lesquelles il aimait à
donner de la réalité à sa conclusion.
Les emprunts faits par Virgile à Théocrite dans cette
pièce sont très considérables. Il procède à peu près
comme pour l'EgLIÏ; car, ici aussi, il se sert de deux ori-
ginaux, l'un principal, l'autre secondaire, de l'ïd. V et de
rid. IV. Il intercale, en outre, un certain nombre d'em-
prunts faits à d'autres Idylles.
vous trouve égaux) ; cela regarde ceux qui sont amoureux (heureux ou
craintifs et rebutés), et qui, par conséquent, sont plus à mOnie de juger
vos poésies galantes ». Il y a une ellipse : non nostrum (est) sod (illius)
quisquis (est qui) aut... etc. Le futur a un sens voisin du potentiel.
LA TROISIEME ÉGLOGUE 127
Dans laV" Id.,le chevrier Koraalas, esclave d'Eumaridas
de Sybaris, elle berger Lakon. esclave de Sibyrtas de Thu-
rium, se rencontrent sur les bords du Cratbis, s'accusent
réciproquement de vol et protestent de leur innocence
sans parvenir à se convaincre l'un Taulre. Lakon pro-
voque Komatas à un chant amébée; ils se disputent sur
l'enjeu, sur l'endroit oh ils s'installeront, trouvent moyen
de s'injurier encore. Puis, d'un commun accord, ils appel-
lent, pour servir de juge, le bûcheron Morson qui travaille
dans le voisinage. Ils entament alors un chant amébée
composé de distiques comme celui de Virgile. A un cer-
tain moment, Morson impose silence au berger et proclame
Komatas vainqueur. Celui-ci exprime sa joie. On voit par
celte courte analyse que Virgile a reproduit les grands
traits de l'Id. V; il y a pourtant entre les deux pièces des
difl'érences profondes.
Dans rid. IV, où la scène se passe près de Krolone, Baltes,
qui parait être un chevrier, mais qui est une manière
de bel esprit, rencontre Korydon, qui fait paître un trou-
peau de vaches appartenant à JEgon. Celui-ci s'est laissé
entraîner à Pise par Milon pour y disputer le prix de la
lutte. Battos plaisante Korydon sur le mauvais état de son
troupeau et celui-ci, qui est un lourdaud bon enfant,
répond obligeamment sans paraître comprendre l'ironie.
Le nom d'Amaryllis étant venu dans la conversation,
Battos la pleure et Korydon essaie de le consoler. Puis, en
regardant une génisse qui s'émancipe, Battos s'enfonce
dans le pied une épine, que Korydon lui retire, en lui recom-
mandant de ne venir à la montagne qu'avec de bons souliers.
Sur les instances de Battos, il lui donne quelques détails sur
les mœurs déplorables de son vieux maître, et le dialogue se
termine ainsi. C'est une simple conversation entre deux
personnages, sans le moindre chant; de même, dans la
V^ Égl., mais avec un sujet bien différent, Virgile nous
montre Tityre et Mélibée causant de leurs affaires.
Si Virgile a imité à la fois ces deux Idylles, ce ne peut
être que par suite d'une préoccupation dont j'ai déjà
parlé, celle de fondre dans un seul ensemble deux pièces
qui se rapprochent par le sujet. Pourtant, entre les deux
pièces il y a ici quelque différence ; les personnages de
128 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
la V^ Id. échangent de violentes injures; dans la IV*', ce
sont plutôt des plaisanteries et des quolibets que Battos
adresse à Korydon et celui-ci ne répond point.
La IVc Id. commence ainsi, v. 1 : « B. Eîiré jio:, w KopjSwv,
Ttvo; al pde; ; fj pa 4>i).tavoa ; — K. Oùx àXX' Aiywvo;- pôaxs'.v Se ji,ot
aviàç k'gwxsv. » La traduction de Virgile est une des plus
exactes qu'il ait faites *. Il s'est pourtant permis des
libertés caractéristiques. S'il a changé le nom de Korydon,
c'est que, quand il imite une Idylle, il ne prend pas les
noms des personnages principaux, sans doute pour varier.
Des noms des deux personnages secondaires il a changé
l'un et conservé l'autre, ce qui prouve qu'il n'a pas de
règle fixe sur ce point. Il y a, en outre, une moditicatioa
qui concerne les réalités matérielles; aux vaches il a sub-
stitué les brebis, dont il parle plus souvent ^. Enfin, c'est
pour avoir un vers plus élégant, qu'il a répété le mot ^Egon;
mais il a conservé avec soin la structure métrique : au pre-
mier vers la coupe bucolique, au second la césure penthémi-
mère avec ponctuation forte. Une traduction comme celle-
ci d'un passage, qui, en somme, n'a pas de mérite spécial,
ne peut avoir qu'un but : Virgile voulait s'assouplir la main
et s'exercer en faisant passer en latin une phrase de
Théocrite. Après cette imitation du début, Virgile n'a
pas abandonné immédiatement la IV^ Id.; il a été cher-
cher le commencement de son troisième vers au v. 13 :
« AeiXaTai ô'autai, tov ^ouxdXov wç xaxbv eupov », qu'il a rendu
plus pathétique par l'exclamation « o » et par l'addition
de « semper ». Puis, pour le v. 5, il est revenu au v. 3 de
Théocrite : « ^II izi ^e xpv66av ta 7ro6i<T7rcpa iziGOLç à{ié>.Yeiç; »
mais, dans Théocrite, ce n'est qu'une question maligne de
ce gamin de Battos, qui veut faire enrager Korydon. Dans
Virgile, le reproche est devenu sérieux et il a été exagéré
au delà de toutes les possibilités rustiques. Quant aux rai-
sons de l'absence d'-(Egon, Virgile en donne une assez
banale, une aventure amoureuse, dans le genre de celle
du chevrier de la 111° Id. Dans Théocrite, toute l'histoire
d'/Egon, qui s'en va avec Milon pratiquer l'athlétisme dans
1. Gebaucr, De poctarum graeconun...., p. 43, p. 18G.
% Cf. p. UO sq.
LA TROISIÈME ÉGLOGUE 12^
le Péloponèse, est originale et piquante; Virgile Ta négligée
comme trop particulière et trop grecque. On remarquera^
du reste, que Je début de la IV^ Id. n'est pas indifférent;
il a sa répercussion sur tout le reste de la pièce qui ne
saurait commencer autrement; la question de Battos
amène le récit de l'aventure dVEgon; chez Virgile, il n'est
plus question d'itlgon ensuite . Son début n'est donc
qu'une imitation de styliste; il Ta placée en télc de sa
III® Égl., sans s'inquiéter si elle était bien d'accord avec la
suite et simplement pour montrer qu'il pouvait rivaliser
avec Théocrite.
La scène des injures, dans la V^ Id., est très simple : les
pâtres s'accusent de s'être volé réciproquement une peau
de chèvre et une syrinx, tous deux jurent que ce n'est pas
vrai et Lakon provoque brusquement Komatas à un con-
cours de chant. VirgiJe, au contraire, a composé cette
scène avec beaucoup d'art; il a accumulé les reproches
que se renvoient les deux adversaires avec une ironie
méchante et de haut goût; il a souligné la différence
d'âge et de caractère. Tout cela lui appartient en propre;
mais les faits eux-mêmes sont en partie empruntés à Théo-
crite; Virgile cherche donc l'originalité de la forme, mai»
non de la matière.
Le V. 7, qui est une transition, est de son invention *.
Malgré cela, l'aventure scabreuse de Menalcas vient d'une
façon assez inattendue; c'est qu'ici nous quittons l'imita-
tion de la IV® Id. pour passer à celle de la V®. Virgile s'est
inspiré des v. 41-42, comme le prouve la présence du
troupeau pendant l'événement. Gebauer ^ croit qu'il a eu
également sous les yeux les v. H8-H9, à cause du mol
« îaajA'. : nouimus ». Ce qui est certain, c'est que les person-
nages de Théocrite s'étendent complaisamment là-dessus et
y reviennent jusqu'à trois fois. Virgile n'en parle qu'une fois.
Pour l'ellipse du verbe, il trouvait un passage analogue dans
Théocrite, Id. I, 105; il a rendu plus réservée l'altitude
des boucs ^ et localisé la chose d'une façon plus piquante.
1. Gebauer, Op. laïuL^ p. 189.
2. Op. laud., p. 190.
3. Gebauer, Op. laud., p. 190, rapproche de « transucrsa tnentibus
liircis », le v. 13 de la pièce XX, « xai opLjjLao-i XoÇà pASTTOiaa » ; mais
130 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Le mauvais tour joué à Micon, v. 10-H, lui appartient;
il a pourtant été chercher ce nom dans le chant amébée
de la V® Id., v. H 2, où il s'agit de tout autre chose. La
mention des vignes se trouve dans le voisinage, au v. 109,
mais dans des circonstances toutes difTérentes.
L'histoire de l'arc et des flèches de Daphnis est égale-
ment de l'invention de Virgile; mais la jalousie à propos
d'un cadeau se trouve dans la première partie de l'Id. V;
il s'agit d'une peau de chèvre donnée par Krokylos à
Komatas et que Lakon lui a volée par jalousie, v. 12 sq. : •» xù
V d) xay.è xat xox' ÈTaxe-j Baaxaîvcov, xal vOv jjls xà Xoicôia yu^Avov
Ê6Y)xaç. « Dans Virgile, Menalcas est plus méchant, mais ce
n'est pas un sîmple lilou. De « w xaxé », Gebauer * a rap-
proché avec raison « peruerse », v. 14. Une histoire de
jalousie à propos d'un cadeau e^t déjà mentionnée dans
VÉgl. II 2.
L'exclamation du v. 16 et l'épisode du vol du bouc de
Damon est de Virgile; mais il y avait deux accusations de
vol au début de l'Id. V, c'est donc là qu'il a pris l'idée en
changeant les détails. En outre, il a ennobli la chose; il
ne s'agit plus, en effet, d'un vol proprement dit, mais de
la prise de possession d'un objet légitimement gagné ^.
C'est là ce qui a fourni à Virgile une transition dont il
devait être fier; car, chez lui, on passe insensiblement et
par une voie naturelle de l'échange des injures à la pro-
vocation au chant. Dans Théocrile, qui peint des hommes
plus prime-sautiers et qui s'inquiète moins de la régularité
du développement, la provocation arrive sans préparation
aucune; ce n'est pas que les v. 25-27 ne soient imités de
Théocrite. A l'accusation du vol de la syrinx, Komatas
répond, v. 5 sq. : * Tàv uotav cyptyYa; xù yap Tcoxa 8â)).e Siêupxa
MCxxaaa cijpiYYa; x( ô'ouxlxi o-ùv Kopyôwvi 'Apxeî xoi xaXà[j.a;
aùXov iro7riru^ô£v e/ovti; » ; c'est là que Virgile a pris son idée
ot l'opposition entre la « fistula )) et la « stipula ». Mais,
dans [Théocrito], le regard de travers exprime le mépris, dans Virgile
la concupiscence; il n'y a donc pas de rapport.
1. Quatenns Vergilins in epithetis..., p. 3.
2. V. 39 : « Dixit Damoetas, inuidit stultus Amyntas ».
3. Gebauer, De poetarum qraecorum....^ p. 193, rapproche avec raison
« pessime », v. 17, de « xixKTxe », Id. V, 75.
LA TROISIÈME ÉGLOGUE 131
indépendamment des modifications imposées par le sens, il
s'est appliqué à faire une imitation ornée. Il a ajouté à la
mention de la syrinx Tépithète : « cera luncta », qui esl
élégante; il a localisé la scène « in triuiis », ce qui est mépri-
sant. Enfin, ne trouvant sans doute rienenlalin qui rendît
le mot « TTowTryaSev », il l'a développé en un vers entier,
où tous les mots sont soigneusement choisis — jusqu'à
l'effet de cacophonie sifflante: « Stridenli... stipula », —
pour ridiculiser Tadversaire.
La dispute sur Tenjeu montre assez bien la complication
du procédé de Virgile. Ici il a abandonné IMd. V en lui
prenant simplement l'idée. Cela est tout à fait caractéris-
tique. Puisque Tld. V contenait cette dispute et que Virgile
voulait la reproduire, il semble qu'il aurait dû en prendre
aussi le détail. Or il ne Ta pas fait. Lakon, dans l'Id. V, pro-
voque Komatas en lui demandant d'engager un chevreau,
<( epiçov », V. 21. Komatas y consent à la condition que
Lakon exposera un agneau bien nourri, a xbv ejSotov à[jLvôv »,
V. 24 (tdv indique un agneau particulier qu'il a en vue).
Lakon se récrie sur l'inégalité des enjeux et Komatas se
décide à risquer un bouc, « à rpa^oç outo; », v. 30. Rien de
pareildansVirgile.il ne semble même pas que «uis....?» du
V. 28 vienne de < olXax Xr,; » de l'Id. V, 21, puisque dans la
VlIP Id. nous lisons, v. 6 : « X^ç iioi iEidai ; » *. Or Virgile a
eu cette Idylle sous les yeux. Menalkas y provoque Daphnis
d'une façon courtoise et, après avoir parlé de déposer
l'enjeu, « xaxaOervat aEÔXov », V. H (cf. Virg. « depono »> v. 31,
<c ponam », v. 36), il ajoute, v. 13 : «M. Kat Ttva erjo-sjjxsjO' ôtiç
àjxïv apxio; EiTrj; A. Md^'/ov iyiû ÔTjffà)* rù Se 6èç iffojxatdpa àjivdv.
M. Où 07)<T(ii TTOxa àjivdv, èirel ^a^ETrô; ô Tcarï^p jie'j Xà {iitr^p, ta
ôè jAàXa Tcoô' ^(TTrepa iravx' àpiOaEyvTi. A. *AXXot xt jjiàv Or|(Te?ç;
Ti 5è To TtXÉov IÇsi ô vixûv; M. SupiYy' âv ÈTtorjda xaXàv e-/w
âvveàçtovov, Aeuxov xY)pbv ïyoKTO.'j, laov xaTO), îaov avtoÔEv TauTav
xaTOeiTiV, xà ôè tô> iraxpb; oO xaxa6Y]o-à). A. ''^H jiav xoi xyjyw «rûpiyY'
ï^fà èvvEXçcovov Aeuxov XYjpbv ë'/oicav, icov xcctm, icov avwôev. »
Si Virgile a eu recours à ce passage, c'est évidemment parce
qu'il voulait varier. 11 lui a pris l'idée d'opposer à un
animal un objet fabriqué ; l'embarras du Menalcas de Vir-
gile, qui n'est pas le maître de disposer de son troupeau,
1. Cf. Gebauer, Op. laud., p. 195.
i32 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
provient de la situalion du Menalkas de Théocrite; mais
dans Théocrite l'aveu n*a rien d'humiliant : Daphnis et
Menalkas sont deux jeunes garçons qui sont fort bons
camarades. Le Menalcas de Virgile est obligé de confesser
sa dépendance à Damœtas qu'il vient d'insulter. Virgile a,
du reste, selon son habitude, retravaillé ce passage pour
l'orner davantage. A la mère il a substitué une « iniusta
nouerca », ce qui rend la chose plus pénible. On se rappelle
tous les méfaits de la « nouerca » à Home, au premier siècle
de l'ère chrétienne. En revanche il a débarrassé le père de
répithète de « -/aXeirôç ». Dans Théocrite le père et la mère
comptent simplement le troupeau le soir; dans Virgile ils
le comptent deux fois par jour et l'un d'eux compte encore
à part les chevreaux; il y a là une de ces exagérations, par
lesquelles Virgile croit rendre les choses plus dramatiques
et qui nous laissent froids, parce qu'on sent trop le but de
Fauteur. La complaisance avec laquelle Menalcas dans Vir-
gile décrit ses coupes est imitée de celle avec laquelle dans
Théocrite il parle de sa syrinx; ici Virgile développe. La
façon dont Daphnis, v. 21, annonce qu'il a lui aussi une belle
syrinx en reprenant les expressions de Menalkas, v. 18, a
inspiré le début du couplet, où Damœtas rappelle, v. 44 sq.,
qu'il a lui aussi deux coupes d'Alcimédon comme celles
que Menalcas vient de se vanter de posséder au v. 36 sq.
Ceci ne nous explique pas encore d'où viennent les enjeux
de Virgile, et, en effet, il ne s'en est pas tenu aux Id. V et
VIIÏ; il en a encore consulté une autre, la première. Nous
avons vu que l'offre de la « uilula », v. 29, par Damœtas ne
s'expliquait pas très bien. Peut-ôlre la « uitula » est-elle
apparentée tout simplement au « {i6(r/o; i du v. 14 de la
ViII« Id.*. Quant à ses qualités, qui ne nous ont pas paru
tout à fait conformes aux réalités rustiques, elle les tient
d'ailleurs; dans la première Id. un chevrier anonyme, pour
obtenir de Thyrsis qu'il lui chante « les douleurs de
Daphnis », lui fait la proposition suivante, v. 25 sq. : « Aî^x
1. En imitant lo début do la 1V« Id. au commoncomont do l'Égl. III,
Virgile a substitué un troupeau do moutons au troupeau do vaches. Oa
no peut guère admettre qu'il a oublié le fait au v. -29. Damœtas no
pourrait du reste dans aucun cas engager une génisse appartenant à.
-iigon.
LA TROISIEME ÉGLOGUE 133,
ôé TOI Swcrôi C'.6u{i.aTÔxov à; rpi; à|ii>.5at, "A ou* e)rot<r' èptçw;.
uoTajiâXycrai é; Sûo 7téX).a; ». Or le fait d'avoir deux petits est
plus fréquent chez une chèvre que chez une vache. Virgile
ne s'en est pas soucié ; il a du reste modifié le détail, puisque^
dans Théocrite, si la chèvre remplit deux jattes ou la trait
trois fois et il a copié la répétition élégante « l-y.. fiuo »,
« bis... binos ». Peu lui importait que dans la première Id.
la situation fût toute différente de celle de la lU^ Égl.
Pour la substitution à la syrinx d'un autre objet fabriqué,
il est revenu à la V^ Id., où Komatas dit dans le chant
amébée, V. 104 sq., « "Eo-tc ô£ |xoi yauVo; y.-Jirapi<jo-ivo;, saxt 6k-
xpaTYJp, "KpYOv Ilpa^i-réXeu; • tS Ttaiôl 8à xa-j-ra çyActo-ao). » Ce qui
souligne limitation, c'est le rapprochement des mots • epyov
npa$ixéXe\jç » et « diuini opus Alcimedondis ». L'adjonction
de l'épilhèle s'explique par un niotif de rhétorique —
Menalcas se vante — et le changement du nom de Tarliste par-
le désir de varier. Mais Virgile ne s'en est pas encore tenu là.
Au « yayXdç » il a substitué des « pocula » et il l'a fait pour
avoir l'occasion d'imiter la description du « dxjço; », que
le chevrier anonyme de la première Idylle promet à Thyrsis
en outre de la chèvre aux deux petits. Ce qui rend le rap-
port évident c'est le vers 59 sq. par lequel le chevrier ter-
mine pour rendre son cadeau plus attrayant : « Oûôététto
ttotI x^i^^o; èlJ-ov Ôc^ev, àXX* en XEirai "A'/pavTov ». Ce VCrs, Vir-
gile l'a traduit presque littéralement, et, comme il avait, à
l'imitation de l'Id. VIII, mis une répétition de mots au
début du couplet de Damœtas, il s'est servi de ce vers pour
en mettre une autre à la fin; il a ainsi complété l'ironie
blessante qu'il a imprimée à la réplique de Damœtas.
Quant à la description du o-jc-jço;, il l'a forcément abrégée,
puisque c'est un épisode étranger qu'il introduisait dans le
contexte de Tld. V. Celte description n'est pas parfaite-
ment claire dans Théocrite et l'on se demande comment la
panse d'une coupe à deux anses pouvait recevoir trois
tableaux. Le plus simple c'est d'admettre qu'il y a d'un
côté la femme et ses deux amoureux, soit tiois per-
sonnages, de l'autre les deux scènes de l'enfant et du
vieillard, qui, n'étant chacune qu'à un personnage, font
pendant à la première. En haut, le long du bord, s'enroule
une guirlande de lierre saupoudré de fleurs d'immortelle,.
8
134 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
V. 29 sq. * ; ailleurs, — Théocrite ne nous dit pas où, mais il
semble que ce soit à la partie inférieure de la coupe, — court
une autre guirlande, qui est d'acanlhe, v. 55 : « IlavTa
8'â{iq)l ôÉiraç TreptirÉTc taxai uypb; axav6o; ». Voyons maintenant
Tusage que Virgile a fait de cette description. Au lieu d'une
seule coupe il en a imaginé deux paires, c'est-à-dire quatre,
et ce qui est curieux c'est qu'il a pensQ que la description
de Théocrite suffisait pour toutes. En réalité il n'y en a que
deux à dépeindre, puisqu'elles se ressemblent deux à deux.
Aux premières il a donné la guirlande de lierre, mais à l'hé-
lichryse, qui s'enlace autour et qui n'était peut-être pas une
plante des environs de Mantoue, il a substitué la vigne; la
guirlande d'acanthe lui a servi pour la seconde paire. Cette
guirlande entoure les anses; il en est donc sans doute de
même pour la guirlande de lierre; c'est là une nouveauté.
Quant aux tableaux, Virgile ne pouvait imiter la femme et
ses deux amoureux, le vieux pécheur, l'enfant gardien du
champ de vigne, qui sont des sujets grecs et qui eussent
demandé un certain développement. Il les a donc rem-
placés d'une part par les deux astronomes, de l'autre par
Orphée charmant les forêts; celte dernière représenta-
tion est banale, la première est prétentieuse et froide, bien
que Virgile se soit appliqué à mettre ses savants en
relation avec l'agriculture. Quant à la distribution des
deux guirlandes entre deux coupes différentes elle témoigne
d'une véritable pauvreté d'invention.
La contestation sur l'enjeu est un des passages qui nous
montrent le mieux un des procédés de l'imitation virgi-
lienne, la réunion dans un ensemble unique de différents
traits analogues qui se trouvent dans Théocrite, mais qui
y sont dispersés çà et là. Virgile les rassemble comme en
un faisceau, en modifiant du reste à sa fantaisie chacun
des traits isolés.
1. V. 29 sq. : « Toi Trepl jx'îv x^ikr^ jiaptjsrai {»4'ô6s xiaa6;, Kio-abç
IXr/pû(To) xsxovijiévo; (Ahrens, après Hecker, xexojirj(i£vo;)' a ôà xax'
aÙTciv KapTTw eXiÇ elXsÎTai déyaXXotJiéva xpox6evTi ». « "EXi; » mo
parait désigner 1' « éXi)(pu<roc » (immortelle), et « xapTCw xpox6evTi >• les
âeurs do TimmortoUe. J'entends donc ainsi : autour du bord s'enroule du
lierre ; des branches d'immortelle aux fleurs de safran entourent cette
guirlande; ce sont ces fleurs qui se détachent çà et là sur le vert du feuil-
lage du lierre, comme s'il était parsemé d'une poudre d'or.
I
LÀ TROISIEME ÉGLOGUE 135
Il a beaucoup développé la dispute sur l'enjeu, qui est
courte dans la \^ Id. En revanche il supprime la discus-
sion sur le lieu de la lutte en empruntant seulement, v. 51,
la menace de Lakon à laquelle il donne une autre j'orme :
• wô' êpuE, xai uCTiata pov»xoXia$Yî », V. 44.Gebauer*afaitremar-
quer qu'entre les deux passages « quin âge siquid habes »,
Egl. 111, V. 52, et : - Ela Uy\ ei ti ^éyeiç », Id. V, 78, il n'y
avait qu'une ressemblance de forme; le sens est dilTérent.
Dans rid. V, les deux adversaires conviennent d'appeler
le berger Morson qui travaille dans le voisinage. Dans
rid. VIIJ, les deux concurrents appellent également un che-
vrier qui garde son troupeau. Dans l'Égl. III, Palaîmon
arrive de lui-même; « qui uenit .. », v. 50, semble rappeler
«-aiô'evôot... », Id. V, 62, et « audiat », ibid.^ « âitaxovTai »,
Id. VIII, 28. Le bûcheron Morson est de beaucoup plus
petite condition que le propriétaire Palsemon. Il n'installe
pas les deux concurrents; il ne leur dit rien du tout et
quand, à la fin, il a assigné Tagneau à Komatas, il lui
recommande de lui envoyer un bon morceau de viande,
lorsqu'il le sacrifiera aux nymphes. Palœmon est plus
digne et l'on saisit bien ici chez Virgile le parti pris d'en-
noblir. On le saisit également lorsque Damœtas atteste
l'importance du débat et demande au juge une attention
soutenue, v. 54. Les recommandations d'impartialité, le
bavardage de Komatas, qui impatiente Lnkon, les appella-
tions familières : « w çtXe... Môp^taw », v. 68, cF. v. 70, don-
nent à cette partie du dialogue de Théocrile beaucoup de
naturel et d'abandon. Virgile s'applique à être plus sobre
et plus grave et laisse tout cela de côté.
En revanche il a imaginé l'allocution par laquelle
Palœmon ouvre la séance; il est possible que le point de
départ de la description de la nature se trouve chez
Bion, XVII (VI) Ahrens, v. 17 : «Etape oràvra xu£i,7ràvT' eiapo?
UZioL pXaareî », bien que le moment de l'année auquel
fait allusion Virgile ne soit pas tout à fait le même. Ce
\.De j)oetarum graiîcorum...,\t.^Qrt : « VcrbaTlieocriti...dictasunt inhunc
sensum : eja die, si omnino quid dicturus es » (Lakon est fatigué du
bavardage do Komatas et le rappelle au fait). « Contra hcmistichium
Vergilii hanc liabet sententiani : âge, incipc, si quam habes diccndi
matoriani » (Damœtas feint d'avoir des doutes sur la capacité do Menalcas).
136 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
<jui lui appartient, c'est Tidée de placer au milieu des
splendeurs de la nature riante les belles inventions du
<;hant araébée. Il y a quelque chose d'analogue dans
la. VW^ Id. de Thcocrile, où l'abondance confortable de
l'été correspond à l'humeur joyeuse des personnages et
l'excite *. La façon dont Palœmon assigne les rôles, v. 51,
•est empruntée presque textuellement à l'Id. IX, 1 sq. :
« Bo'JxoXiaÇso Aàsvi, tu S'wSi; a?X^^ îrpôcTo;, *U65ç «PX^®
Aàçvi, <Tuva'j/dc(T6(i) 8è MevâXxaç », sauf la moljesse du style.
« Alternis », v. o9, correspond à « Ôi' àjioiêattov » de l'Id. Vlil,
61, et quant au mot « dicetis » que Virgile emploie volon-
tiers 2, Gebauer ^ rapproche Théocrite, V, 78 et XVII, 3.
Avant d'aborder l'examen du chant amébée, voyons si
les lois appliquées par Théocrite sont exactement les
mêmes que chez Virgile et si celui-ci ne les a pas modi-
fiées. Dans rÉgl. III le chant amébée a un caractère idéal :
les deux concurrents paraissent oublier la querelle du
début et leur rivalité devient purement poétique. Il n'eu
est pas ainsi chez Théocrite et, après s'être disputés à propos
■de tout, sauf le choix du juge, les interlocuteurs conservent
tout le long du chant amébée la même acrimonie. C'est
comme homme autant que comme poète que Komatas
-cherche à écraser Lakon de sa supériorité et à chaque ins-
tant l'animosité des deux concurrents éclate. Le chant de
Théocrite est donc bien plus personnel que celui de Vir-
gile : V. 80-87, Komatas, qui est en réalité un chevrier, parle
de ses chèvres et Lakon, qui est un berger, de ses moutons;
V. 88-99, ils parlent de leurs amours, dont ils discutent le
mérite réciproque et il ne semble pas que tout cela soit en
l'air; les cadeaux ont un caractère de réalité; v. 100-103,
Komatas interpelle ses chèvres, Lakon Fes moutons, qui
«ont certainement là et qui ne se tiennent pas suffisamment
tranquilles pendant que leurs maîtres chantent; v. 104-107,
les objets qu'ils parlent de donner sont des choses d'usage
1. Gebauer, Quatenus VergilUix in epithefis... p. 12, rapproche avec
raison de « formosissimus annus », v. 57 « to xaXbv Ôipo; », hl.
vil, 16, cf. XXI, 26, « xaXbv eap », Bion, XVII {VI) Ahrens, v. 7 ; p. 9, d©
« in molli herba », v. 55, « èv [xaAaxà ...Tcotx », Id. VI, Aîy.
2. Cf. ch. XIII, ,^ 12.
3. De poetavum graeconim... p. 210.
LA TROISIÈME ÉGLOGt'E 137
rustique journalier; v. i08-lH, à un couplet qui parait de
fantaisie, Lakon répond en se vantant d'exaspérer le che-
vrier; v. i 12-1 15, les interlocuteurs se reprochent leurs mau-
vaises mœurs; v. 416-119, ils mentionnent des aventures
qu'ils donnent comme réelles; v. 120-123, ils se vantent de se
faire enrager réciproquement; v. 124-127, ce sont des cou-
plets de fantaisie, des souhaits de pays de cocagne, mais
avec des noms empruntés à l'Italie du Sud; v. 128-131, ils
vantent la bonne nourriture, Tun de ses chèvres, Tautre de
ses moutons. Il n'y a que les v. 132-135 qui paraissent en
Tair, les personnages nommés ici ne concordant pas avec
les précédents ^ Mais on conçoit que sur ce terrain les
bergers puissent broder et s'attribuer des succès imagi-
naires ou bien ils l'ont ici allusion à deux aventures de
galanterie passagère et sans importance ;v. 136-137, Koma-
ias injurie personnellement Lakon. Le poème aniébée de
Théocritc est bien plus vivant que celui de Virgile : on
n'y sent pas seulement deux artistes préoccupés de gagner
le prix, mais des hommes, qui s'abandonnent tout entiers
à l'impression du moment. Théocrite s'est donc tenu bien
plus près de ce que devait être le poème amébée dans la
réalité, quoiqu'il n'en donne déjà qu'une transcription idéa-
lisée et littéraire.
On ne peut pas dire que l'indépendance du premier
interlocuteur soit moindre chez Virgile que chez Théocrite
(Virgile va jusqu'à lui mettre dans la bouche des allusions
contemporaines) ; chez Théocrite cette liberté se manifeste
avec plus de laisser-aller; mais cela tient à la différence
de nature et de talent entre le poète latin et le poète grec
et non à des lois différentes du chant amébée. Après
l'invocation qui est de règle, v. 80 sq., Komatas célèbre la
prospérité de son troupeau et Tamour qu'il inspire, v. 84 sq.,
ses conquêtes, v. 88 sq.; il déprécie celles de Lakon, v.92sq.
(il soumet donc à sa critique une réplique du second
interlocuteur, ce que ne fait pas Virgile *j; il annonce un
1. Gobauer, De poetarum graecorum..., p. 179 sq., croit qu'au v. 132 Koma-
tas désigne Alkippa comme une maîtresse qu'il a a))andonnéo et que
l'Eumëdès du v. 134 est le môme personnage que celui appelé plus haut
Kratidas, ce qui me paraît artificiel.
2. Cf. p. 123 sq. Même en conservant l'ordre traditionnel des v. 9-1 sq-
8.
138 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
cadeau, V. 96 sq.; il s'interrompt pour rappeler à Tordre ses
chèvres, v. iOO sq. (Virgile a quelque chose de pareil, mais
qui ne s'applique pas à la réalité); il annonce un nouveau
cadeau, v. J04 sq. (Virgile ne revient pas sur un sujet déjà
traité, à cause de ses habitudes de composition régulière) ;
il demande, par une fantaisie inattendue, aux sauterelles
d'épargner ses vignes, v. 108 sq.; il fait une allusion aux
mœurs dépravées de Lakon, v. 112 sq.; il lui rappelle une
aventure mal séante, v. 116 sq. ; il fait remarquer à Morson
que son interlocuteur enrage, v. 120 sq. (c'est l'effet pro-
duit par les deux couplets précédents; il y a donc un lien
logique) ; il formule un vœu d'abondance merveilleuse,
V. 124 sq. ; il célèbre la bonne nourriture de ses chèvres,
v. 128 sq. (aux v. 84 sq. il parlait déjà de la prospérité de
son troupeau); il fait allusion à une petite aventure amou-
reuse, V. 132 sq.; il se vante et injurie son adversaire,
v. 136 sq. Sujets galants, sujets rustiques, attaques mor-
dantes, tout cela se succède au gré de sa fantaisie.
Quant au principe de la réponse, à la correspondance
de forme, à la valeur respective de la poésie des interlocu-
teurs (sujet où l'appréciation est particulièrement délicate
et incertaine), voici ce qu'on remarque :
V. 80-83. Analogie. A la protection des muses Lakon
répond par la protection d'Apollon, au sacrifice effectué
par un sacrifice à venir.
Correspondance de forme. A « jie «, v. 80, correspond
* èfi' », V. 82, à « (piXeîjvTt », ibid. « çiXési », ibid.
Pour la valeur littéraire les deux couplets paraissent
équivalents.
V. 84-87. Analogie, en ce qui concerne la prospérité du
troupeau. En amour Lakon enchérit. Contraste entre les
sexes.
Pas de correspondance de forme.
Le second vers de Komatas est plus délicat que celui de
Lakon.
V. 88-91 .Analogie ; mais Lakon enchérit comme précédem-
ment (ce qui lui attire une réplique personnelle de Komatas).
do l'Égl. III, Damoctas emprunterait à Monalcas une inspiration litté-
raire, il ne discuterait pas une assertion do celui-ci; les circonstances
sont donc différentes.
LA TROISIEME ÉGLOGUE 139
Pas de correspondance de forme.
Komatas est peut-être plus délicat, mais Lakon a quel-
ques détails très poétiques.
V. 92-95. Analogie; ce sont les mêmes comparaisons
rustiques.
A « où » du V. 92 correspond « oySI » de 94.
Les deux couplets se valent à peu près.
V. 96-99. Analogie en ce qu'il s'aj^it d'un cadeau, con-
traste dans la matière du cadeau; tous deux sont appro-
priés à leur but.
A « KriYco - du V. 96 correspond « 'AXX' éyco » du v. 98.
Komatas est plus poétique. Lakon a quelques épithètes
gracieuses et précises.
V. 100-103. Analogie. A une objurgation adressée à des
chèvres succède une autre adressée à des brebis.
A « 2iTT* oLTio Taçxoxîvo)... * du V. 100 correspond « ojx àira
TÔtç 5p'jd;... » du V. 102; à « wSe vlpieaÔe », ibid., « Toy-ret
pO(rxY)(TeicrOc » du V. 103.
Valeur littéraire à peu près équivalente. *
V. 104-107. Analogie (il s*agit d'un cadeau); contraste
dans la nature du cadeau.
A « "E(7Ti 5é {jLot » du V. 104 correspond « Xajj.iv èori » du
V. 106; à « ta TcaiSc * de 105, « -rài Tiatôt » de 107.
Valeur littéraire à peu près équivalente.
V. 108-1 1 1 .Analogie (il s'agit des sauterelles et des cigales) ;
mais en somme la pensée est différente sans contraste.
A « 'Axpîôeç '» de 108 correspond « Toi TéruYe; » de HO.
Valeur littéraire à peu près équivalente.
V. 112-115. Analogie. Allusions malhonnêtes sous le cou-
vert de métaphores rustiques.
La correspondance de forme est très grande. Coupe
bucolique avant « a? «• du v. H 2, « oi » du v. 114.
Valeur littéraire à peu près équivalente.
V. 116-119. Analogie (il s'agit de la même aventure).
A « ^H où {jLÉiivaa, ôV... » du v. 116 correspond « ToOto
{i.èv 0"j {j.é[JLva|jL* • oxa.. » du V. 1 18, à « xàç 6pyb;... TYjvaç » de H 7
de 118.
La description de Komatas est plus piquante.
V. 120-123. Analogie. Même constatation suivie d'un con-
seil très analogue.
140 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Correspondance de forme 1res grande appuyée sur la
€oupc bucolique des v. 120 et 122.
Valeur littéraire à peu près équivalente.
V. 124-127. Analogie. C'est le même souhait d'abondance
surnaturelle.
Les V. 124 et 126 offrent une très grande correspondance
de forme appuyée sur la coupe bucolique.
Le couplet de Lakon contient un détail pittoresque qui le
rend d'une fantaisie plus originale.
V. 128-131. Analogie. Peinture de l'abondance dans
laquelle vivent les troupeaux.
A « Tal {làv è(j.ac... aî-j-e; » du V. 128 correspond « Taio-:
^'èjiaïc ôiecrai » de 130.
Valeur littéraire à peu près équivalente.
V. 132-135. Contraste avec rintenlion d'enchérir. Alkippa
n'a pas répondu aux avances de Komatas; Euraédès a
répondu avec empressement à celles de Lakon.
A « Ojx ëpajjL' 'AUÎTiira; » du V. 132 correspond « 'AU' èvw
Ej{j.r,8ej; ê'pafjLai »* de 134; à « ôxa » de 133, « ox' » de 134; à
« £çcXr,(Te » de 132, « èçcXrjdev » de 135.
Le couplet de Komatas contient un détail pittoresque
qui n'a pas son équivalent dans celui de Lakon.
En somme le procédé le plus habituel de la réponse dans
ce chant amébée est surtout l'analogie, et la réplique
s'adapte avec beaucoup de souplesse et de facihtô à l'al-
taquc. Virgile a raffiné là- dessus; chez lui le désir d'enchérir
est bien plus fréquent et bien plus sensible que chez Théo-
€rite. Dans l'Id. V il y a, surtout au début du couplet du
répondant, une correspondance de forme qui est bien plus
fréquente que chez Virgile; il semble que la langue grecque
■se prêtait mieux à cette piquante similitude. Au point de
vue littéraire on ne comprend pas trop ce qui motive le
jugement de Morson. Sans doute Komatas a beaucoup de
fantaisie, mais Lakon le suit avec tant d'aisance que son
mérite ne semble guère inférieur.
Voyons maintenant oîi Virgile a pris la matière de son
chant amébée, ce qu'il a recueilli, ce qu'il a négligé de
rid. V, ce qu'il a ajouté d'autres pièces et comment il a
transformé ses emprunts.
Au v. 60 sq. il invoque Jupiter, ce qui lui donne un début
LA TROISIEME EGLOGUE 141
pins magnifique mais plus banal que celui de Tliéocrite.
Servius ad h. l. a déjà remarqué qu'il s'était inspiré
■d'Aratos, Fhaen.^ 1 sq. : « 'Ex Aib; àp'/wiieaôa, tôv oOôéitot'
icvSpeç sâfjLbV "Appr^tov (Aso-tai hï Aibç irio-ai |ièv à.'^'^ia.i... elc. »
C'est la comparaison avec le second vers d'Aralos qui rend
l'imitation très probable; « plena» =^ « iiediai »; « illc colit
terras » s'explique parle développement d'Aralos. Toutefois
<< Musae » (c'est ainsi qu'il faut lire et non « musae »)
paraît être un souvenir du v. 80 de l'id. V *.
Au V. 62 sq. il est revenu à l'Id. V en citant Phœbus ; le
premier couplet ayant été changé, le second devait naturel-
lement être profondément modifié. Les « Kapvea « étaient
<iu reste une fête trop particulièrement grecque pour que
Virgile la conservât; mais le début « Et me Phoebus
nmat », qui surprend au premier abord ^, est la traduction
•du commencement du v. 82 de l'Id. V. Si la correspondance
^'rammaticale est moins exacte dans Virgile, c'est qu'il a
rapproché deux idées qui viennent d'auteurs différents et
qui n'étaient pas faites pour se suivre.
Virgile a négligé les v. 84-87. Les couplets rustiques sont
rejetés par lui vers la fin du chant amébée; quant à l'allu-
sion amoureuse, elle n'est que la préparation de ce qui
•suit et en pareil cas il aime à résumer.
Au contraire il a imité de très près les V. 88-91 : « K. BâXXet
Ttal fxaXota-i tov alirdXov à KXsapto-Ta Tàç aî>aç TcapeXàvta xai à5u
Tt ii07tir'jXia(Tûet. — A. Kyj[Jlè yàp o KpaxîSa; tov Tioiiiéva Xsïoç
OTiavTcbv *Ex[JLatvet • Xiuapà ôà Tcap' ay-/éva ffîîex* à'Ôetpa ». L'imi-
iation du premier couplet est une « imitation ornée ». Aulu-
Gelle, IX, 9, l'a fort bien caractérisée en montrant qu'elle
n'était pas littérale, mais qu'elle s'efforçait d'être équiva-
lente. Virgile a laissé à son modèle ce qu'il ne pouvait lui
emprunter avec avantage; quant à ce qu'il a ajouté, « non
■abest quin iucundius lepidiusque sit ». Le mot « ttott-
içvXiafffiei » offre une nuance de gaminerie rustique très
1. Il estdonc inutile do supposer avec Gebaucr, Depoetarum graecorum.,.,
f). 211, que Virgile a pensé également à Tliéocr., XVII, 1 : « 'Ex Aïo;
àpx<A)îJ.s<TÔa xal èç Ai'a XrjySTS Moïffai ». La métliode no consiste
pas à rapprocher des vers de Virgile le plus possible de passages simi-
laires, mais à essayer de déterminer ceux qu'il a eus réellement en vue.
2. Cf. p. 119, note 2.
142 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
grecque; on ne voit pas quel mot latin pourrait le rendre ;
Galatée, dans Virgile, a plus de coquetterie et le vers une
extrême élégance. Quant à la réplique Virgile a été moins
heureux : « At mihi sese offert ultro » traduit « uuavTtSv »,
mais avec lourdeur. Le trait gracieux « Xnrapà ôs wap' aO^éva
(reUx' eôeipa » a été remplacé par quelque chose de moins
pittoresque. Il est difficile de dire si, au v. 67, Virgile s'est
inspiré de Tld. VI, v. 30; dans tous les cas il ne s'agit que
d'une inspiration très lointaine.
Négligeant les v. 92-95 (comparaison du mérite des per-
sonnes aimées), Virgile arrive aux cadeaux, v. 96-99 :
« K. Ktjyci) {Jiàv Swo-oii Ta Tcapôévo) aOxcxa spdto-aav 'Ex tôcç àpxsuôto
y.a6e).wv • ttjveÎ "Yocp èçéo-Sei. — A. *AXX' kyiù èç ^Xalvav (jLaXaxbv
TT'jxov, ouTioxa ireÇw Tàv oîv xàv TiéXXav, KpaxtSa 6fa)pi^a-0[iai
aÛTo;. » L'imitation est ici très intéressante : « meae
Veneri », v. 68, est emprunté à la langue de la galanterie
latine '; il est plus élégant et moins simple que « ri
wapôévo) » ; Virgile a remplacé le pigeon ramier par un nid
de pigeons (telle semble être au moins l'intention de
Damœtas), soit qu'il ait trouvé le cadeau plus joli, soit
qu'il ait simplement voulu varier. Quant à la réplique, il
l'a complètement métamorphosée. Donner de la laine pour
une « -/XaTva », c'est un présent utile à de vrais bergers, mais
qui lui a paru trop prosaïque pour ses bergers de conven-
tion ; suivant son usage, au lieu d'inventer, il a été cher-
cher ailleurs : Id. III, 10 sq. : « 'Hvt6e toi 6sxa {j.iXa çépo)*
TTjvàiÔe xaôeïXov *û ji.' èxéXs'J xa6eXelv tu • xal aup'.ov àXXa toi
olaw ». La traduction est fort exacle; mais « çépo) » est
remplacé par « misi »; « Aurea » est une épithète d'embel-
lissement, dont le sens n'est pas facile à déterminer; « sil-
uestri ex arbore » paraît provenir de « èx xàç àpxeuôw » de
rid. V avec un mot général au lieu de la désignation pré-
cise. Du reste la réplique disparue de l'Id. V a fourni au
premier couplet de Virgile un mot significatif u Ipse =
aÛTd; ». Corydon offrait déjà des fruits à Alexis ^.
1. Lucr., IV, 1185 : « Noc Vcncres nostras hoc fallit ». Cf. « mous
ignis », Égl. III, 06.
2. È^\. II, 51 sq,, 01 môme des fleurs, v. 15 sq. Ici mémo, v. 62 sq., le
bélier destiné par Lakon à Apollon a fait place au laurier et à l'hyacinthe.
On Yoit le parti pris d'affadissement.
LA TROISIÈME ÉGLOGUE 143
A partir de ce moment, v. 100, Virgile abandonne
rid. V jusqu'au v. 124 sq. Il a cependant emprunté un
trait du v. 105 pour sa dispute sur l'enjeu, au v. 112
le nom de Micon, et peut-être un trait du v. 119 pour
l'aventure scabreuse de Menalcas; il ne s'assujettissait donc
nullement à imiter uniquement dans son dialogue le
dialogue de Théocrile, et dans ses chants amébées les chants
amébées du poète grec. Tout cela était pour lui une matière
qu'il pétrissait à sa fantaisie.
Gebauer * a rapproché du v. 72 de Virgile le v. 73 de
rid. VIII ; mais en tout cas c'est une simple allusion, et
il n'y a pas d'imitation directe. La différence des circon-
stances rend peu concluant le rapprochement du v. 73 de
rÉgl. III avec VII, 93. Il y a dans les vers de Virgile une
tendresse et une fraîcheur d'imagination qui lui appar-
tiennent en propre. Quant à la réplique, v. 74 sq., Heyne,
ad h, ^, a fait remarquer que c'était là une complaisance
en usage dans le monde galant des Romains ^. Nous avons
déjà vu ici même des expressions galantes s'infiltrer dans
les poèmes rustiques de Virgile. Il y a donc là une influence
toute différente de celle de Théocrite.
Les V. 76-79 sont d'une invention assez amusante et
paraissent lui appartenir en propre; mais l'idée de sup-
poser une réponse de la part de celui à qui est adressé le
couplet vient de Théocrite, VI, 21 sq.
Les V. 80-81 sont empruntés à un autre poème amébée
de Théocrite, VIII, 57 sq. : « AévSpeac [lïm -/ôtfxœv çoSepbv
xaxov, 'j5a<ri 8Vjx{i6;, "Opvidtv ô' <j<nzloLyl, à^poiépot; 8è Xtva,
*Av6p\ ôè irapOevtîcâ; àTcaAôt; TcdOo;. » J'ai déjà signalé ce pro-
cédé, qui rappelle l'art du mosaïste. Ici il y a une remarque
nouvelle à faire. En prenant le cadre du développement,
Virgile en a changé tous les détails, sauf « arboribus » =
« ôévôpedi ». L'idée première de la réplique peut être venue
à Virgile tout simplement de la nécessité du contraste;
1. De poetaruni graecorum , p. 215 sq.
2. Tibulle, I, 1, 49 sq. : Nec, uelit insidiis altas si claudero ualles,
Dum placeas, umeri retia ferre nogent; IV, 3, 12 : Ipsa ego per montes
retia torta feram ; Ovid., Ars am., II, 189 : Saepe tulit iusso fallacia retia
colle. Le cas est pourtant un peu différent : il s'agit de porter les filets,
non de les surveiller comme ici pendant que les autres font les rabatteurs.
144 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
mais on trouve dans l'id. IX, v. 31 : « TIttiÇ p.ïy TÉrriYc
9ÎX0Ç, txupjjiaxi 6a [lupjjia^, "IprjXe; S'ipYj^tv, Èjilv ô'à '^oio-a xal
rpSà », de sorle que nous restons dans l'incertilude.
Gebauer ^ a bien vu que « solus » du v. 83 venait de
« jiôva; » de rid. IV, 38.
Les couplets d'allusion contemporaine, v. 84-91, ne sont
pas aussi complètement originaux qu'on pourrait le sup-
poser, et, sils l'étaient absolument, peut-être l'expression
serait-elle plus nette. « Pascite )s des v. 85 et 86, paraît
venir de « p^axw * de l'Id. V, 83; mais, dans Théocrile,
le vers est parfaitement clair : le pâtre élève un bélier; l'in-
tervention des Muses rend la chose moins simple; Virgile
ne pense sûrement pas à ce fait que les Muscs sont primi-
tivement des nymphes de la nature. Du v. 88 Gebauer ^
a rapproché avec raison, Id. I, 20 : « Kal tôc; pouxoXixà^
èttI to irXéov l'xeo jjLoiaaç «, ce qui donne incontestablement au
passage de Virgile un sens littéraire ; m.iis au v. 89 il revient
à l'imitation de l'Id. V en transposant deux bouts de vers
125-126 : « K xol 5é tôt <tIol ^ xapitov èveîxac. — A. Petro) */à.
SugapiTcç è[x\v jjLÉXc... » Or, dans ce passage, les deux pâtres
se livrent simplement à un de ces souhaits comme en for-
mulent souvent les pauvres gens obligés de peiner pour
gagner leur pain; ils voudraient que la nature leur fournit
d'elle-même les mets les plus excellents. Virgile n'a pas
pris la chose dans ce sens; la substitution de ic amomum »
à « xapTiov » le prouve. 11 a simplement fait un joli vers sans
lui attribuer probablement une signification bien précise;
les commentateurs qui veulent préciser ne s'aperçoivent
pas qu'ils font œuvre d'imagination personnelle; une fois
la genèse du passage découverte, on constate qu'il n'en
faut pas trop presser le sens, parce qu'il est formé d'élé-
ments qui n'étaient pas fails pour aller ensemble. Les
V. 90-91 sont simplement la contre-partie des précédents*.
1. De poptnrnm f/?'aecorum...., p. 218.
'i. Op. laud., \). 'i'Zd : « Qui Musam PoUionis colit, tam bonus poeta
cvadat quain hic ipso est ».
3. Ad. Th. Arra. Fritzscho •, Gh. /ioglor ' : xà Ô£ t' oidua.
•1. Gehauor, De poctnrum r/raeconim...^ p. 8 : « E Gracco, non ab ipso
Theoorito translata sunt duo proverbia, quao legimus ecl. III, 91, et&i
posteriori siniilo est, quod invenitur id. V, '26 sq. »
LA TROISIEME EGLOGUE 145
Après rimitation des v. 125-126, Virgile a complètement
^négligé les derniers couplets du poème amébée de Théo-
•crite.
Aux V. 92-93, qui sont originaux, il n'est pas nécessaire
•de supposer que « Frigidus... anguis » vienne de Théo-
•crite, XV, 58 : « tov i];y-/pbv o?iv ». C'est une de ces épithètes
appliquées aux animaux qui sont courantes et que d'ail-
'ieurs Virgile pouvait emprunter à ses observations per-
•sonnelles. Le mouvement de la phrase avec « frigidus »
-en tête comme épouvantail, l'avertissement de fuir : « o
pueri fugite hinc », pour ne déterminer qu'ensuite la nature
du danger, sont des artiflces de style qui n'appartiennent
•qu'à Virgile. On remarquera combien l'agitation de ce vers
<;ontraste avec l'allure calme du précédent.
Les V. 98-99 contiennent une recommandation rustique
•qui ne se trouve pas dans Théocrite et que Virgile peut
bien devoir à son expérience personnelle.
Dans les Id. IV et V, qui sont ses modèles principaux,
Virgile trouvait plusieurs avertissements du berger à son
troupeau, IV, 4^ sq., V, 1 sq., 3 sq., 100 sq., 102 sq. On
sait qu'en pareil cas il ramasse les différents passages
dans une imitation unique. Ici l'imitation a beaucoup
perdu de sa vivacité, parce qu'il ne s'agit plus de choses
réelles. Il est possible que « reice capellas » du v. 96
vienne de « pàXXe xgctwôs xà {/.offxîa » de IV, 44; mais à la
(in de l'id. V, v. 145 sq., Komatas, dans sa joie d'être vain-
queur, fait à ses chèvres la promesse suivante : « ajptov
{;{jL[ie Ilao-aç èyo) Xo'j<tw S'jêapiTiSoç evÔoÔi Xtpivaç ». Virgile la
transcrit avec quelques modifications intéressantes. Natu-
rellement il supprime le nom géographique, qui serait
déplacé dans son Églogue; mais, en outre, le chevrier réel
de Théocrite dit avec précision « auptov ». C'est un paysan
qui sait ce qu'il veut faire et quand il doit faire les choses;
le personnage de Virgile se contente d'une désignation
vague, « ubi tempus erit », v. 97. Le danger dont parlent
Damœtas et Menalcas, v. 96-7, 94-5, n'est pas mentionné
dans Théocrite. Gomme Virgile vivait au milieu de prairies
arrosées par des rivières, il est bien possible qu'il ait vu se
produire l'accident, et qu'il fasse appel à ses souvenirs
personnels.
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE. 9
i46 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Avec les v. 100-103, Virgile nous ramène décidément à
la IVc Id., à laquelle il a emprunté le début de sa pièce. Au
V. 20 Baltes constate la maigreur d'un taureau : « Aeufo;
ixiv yw xa-jpo; 6 irup?r/oç » et Korvdon répond en disant
qu'il le conduit pourtant dans de bons pâturages et en énu-
mérant les plantes qu'il y trouve. Virgile a résumé tout cola
dans un seul vers à antithèse, « pingui macer », solidement
construit *. La substitution de 1' « eruom » aux plantes de
Théocrite montre que Virgile tient à ne parler que de ce
qu'il connaît. Ici la maigreur du taureau est imputée à
l'amour, ce qui est assez banal (comme l'absence d'.^gou
au début de l'Églogue); dans Tliéocrite, les bêtes maigris-
sent par regret de leur maître, dont le départ est en grande
partie le sujet de la pièce. Le v. 103 doit quelque chose,
lui aussi, à Tld. IV, 15 : « TViva; |i£v br\ to». tàç izopxtoQ ajtà
>é).s'.7rTa5 T(u<jTta«». La superstition du mauvais œil est trop
enracinée en Italie pour que Virgile eût besoin de la cher-
cher ailleurs.
Les énigmes, la conclusion de Palcpnion, l'ordre final à
ses domestiques appartiennent à Virgile. Morson 2 prononce
un jugement catégorique et s'en va en demandant qu'on
ne l'oublie pas. Komatas exhale sa joie.
Nous venons d'énumérer les imitations grecques de
Virgile. Macrobe, Sat, VI, I, 38, rapproche du v. 49 un vers
de Nœvius : « Naevius in Equo Troiano : Numquam hodie
cffugies, quin raea manu moriare ». Je n'y verrais pas
une preuve que Virgile lût alors Nœvius. Il est possible
que ce Fût une formule qui eût passé dans la langue. Quant
au vers de Catulle, LXI, 231 sq., que W. Ribbeck rapproche
du V. 111 de l'Egl. lll, c'est une simple coïncidence de mots,
dont il ne paraît y avoir rien à tirer.
Ku ce qui concerne la méthode de composition, le pro-
cédé de Virgile est à peu près le même dans la lll® Églogue
que dans la 11°. Ici encore il se sert d'un original principal
1. Gobauer, Op. laud.^ p. 233, rapproche de « Hou heu », v. 100, « ^eO
9î0 )s I(i. IV, 26.
•2. Ahrons, d'après Tindication d'un scholiasto, donne à Morson les v.
lîi<>7, qu'on attrii)ue ordinairement à Komatas. Il serait étonnant qu'après
avoir adressé la parole à Lakon à la 2' personne : « rù Ô' », v. 137, il
parlât do lui à la 3«, v. 138 : • navo-ao-Ôai xéXojiat xbv iroifiéva. •
LA TROISIEME ÉGLOGUE 147
et d'un original secondaire, et il fait des emprunts partiels
à d'autres Idylles que la V*^ et la iVc. Toutefois la juxtapo-
sition des morceaux de rapport paraît ici plus adroite,
sans arriver à une perfection que ce mode d'exécution ne
comporte pas. On peut ajouter que Virgile, dans cette
Églogue, est moins dépendant de son original principal
que dans la H®.
La V^' Id. n'a pas été du reste découpée comme la XI^.
11 ne lui a pris ailleurs que des détails insignifiants et,
parmi les emprunts qu'on cite, il y en a de contestables.
Le mouvement du v. 32 sq. est reproduit Égl. X, 42, mais ce
n'est qu'un mouvement (Teî5'...,v. 32, to-jtsî.. woe.., v. 33, wSs,
V. 34 = hic... hic..., X,42, hic, hic..., X, 43). il n'est pas
certain que le v. 46 ait inspiré Vil, 13 ; en tout cas ce ne serait
qu'un mot : (PojxoeOvtc = résonant). Le v. 51 «• utc/o) {laXaxci-
Tspa •» a fourni VII, 45, « somno mollior », le v. 53 sq., V,
67 sq., le v. 137, VIII, 55, ce sont les deux emprunts les plus
importants. Virgile a donc pris du premier coup à la
V® Idylle à peu près tout ce qu'il a jugé à propos d'y
prendre.
La IV° n'a pas été utilisée par Virgile ailleurs. Les
V. 30 sq. ont pu être pour quelque chose dans les v. 32 sq.
de l'Égl. IX ; mais ce n'est qu'un mouvement. L'Égl. I est
comme l'Id. IV une simple conversation entre deux pâtres,
mais d'un caractère tout différent.
CHAPITRE V
La cinquième Ëglogue.
Comme la III® Égl., la V® est de forme dramatique; c'est
un dialogue entre deux pâtres; la différence est dans le
ton de la conversation. Gomme la IIl*^, la \^ est faite pour
encadrer un chant amébée; mais le chant amébée diffère.
Il s'agit ici non plus de couplets de deux vers soi-disant
improvisés, mais de deux morceaux de longue haleine
composés d'avance avec soin. Il n'y a pas de juge du camp,
pas d'enjeu engagé. Si les concurrents se récitent leurs vers,
c'est pour le plaisir.
Mopsus est un chevrier; nous l'apprenons incidemment
au v. 12, qui nous le montre en train de faire paître ses
chèvres. Quant à Menalcas, comme il reçoit au v. 88 un
« pedum )), il faut bien qu'il soit lui aussi un pasteur.
Mais nous n'avons aucun renseignement sur la nature de
son troupeau, qui ne semble même pas être là. Menalcas
est un homme d'un certain âge, « Tu maior )>, v. 4; Mopsus
est au contraire un jeune homme, v. 49, « puer», cf. v. 19.
Nous avons déjà rencontré chez les patres de la III® Égl.
cette différence d'âge, qui correspond à une différence de
caract<''re.
il est probable que nous somtTies en Sicile, puisque la
pUxo est consacrée t\ célébrer Daphnis. Gela n'est pourtant
pas dit formollemoni. Il faut, bien entendu, considérer à
part le paysage du dialogue et celui des chants en l'hoa-
LA CINQUIÈME ÉGLOGUE t49
neur de Daphnis. Ni Tun ni Taulre ne sont très nette-
ment caractérisés. Dans le dialogue nous trouvons des
montagnes, « montibus in nostris », v. 8, qui peuvent être
les montagnes de Sicile (cf. Égl. Il, v. 21, « Siculis... in
montibus »); mais il y avait aussi des montagnes aux
environs de Mantoue. L'antre, v. 5 et 19, n'a rien de carac-
téristique. Les rivages battus par les flols, v. 83, semblent
faire allusion à la Sicile, cf. Égl. H, 25 sq.; en revanche les
cours d'eau des vallées rocheuses, v. 84, paraissent évoquer
le paysage alpin. Le gazon, le ruisseau murmurant, v. 46 sq.,
n'ont pas de signification locale. Au v. 13 il est question
d'un hêtre, « fagi », comme dans la II® et la Iir Égl., et
nous avons déjà dit que cet arbre était un de ceux que
Virgile avait sous les yeux. L'orme, « ulmos », v. 3, l'oli-
vier, (( oliuae », v. 16, les rosiers, « rosetis », v. 17, ont leur
équivalent dans Théocrite ^ Les coudriers, « coryli », v. 3, la
vigne sauvage, « labrusca », v. 7, le saule, « salix », v. 16, la
« saliunca », v. 17, sont particulier^? à Virgile * et peuvent
être par conséquent considérés comme des plantes du pays
mantouan.
Le paysage des morceaux en l'honneur de Daphnis ne
se distingue pas bien nettement de celui du dialogue.
Parmi les plantes communes à Virgile et à Théocrite, on
relève la vigne, « uitis, uitibus », v. 32 '^, la violette, « uiola »,
V. 38, le narcisse, « narcisse », ibid. ♦. En revanche un
beaucoup plus grand nombre ne se trouvent que chez
Virgile : « coryli », v, 21 ; « hordea », v. 36 ; « lolium », v. 37 ;
M stériles... auenae », ibid.; « carduos », v. 39; « paliurus »,
ibid,; « thymum », v. 77 ^. Parmi les animaux autres que
les animaux domestiques, qui sont communs à Virgile et à
Théocrite, nous rencontrons les lions, les loups et les cerfs ®,
qui figurent également chez Théocrite; le sanglier, « aper »,
1. Cf. p. 167 sq.
2. Cf. p. m sq.
3. Elle est associée aux arbres, ce qui est un trait do la culture ita-
lienne.
4. Cf. p. 467 sq.
5. Cf. p. 477 sq.
6. Les loups et les cerfs se trouvent également dans l'Égl. II, v. 63
et -29.
ioO ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
V. 76 *, n'est pas dans ses pièces bucoliques, pas plus que
les poissons de rivière 2.
Les montagnes, « montes >>, v. 28 et 63, ne sont pas carac-
téristiques. Les forêts, « siluae », v. 28, « in siluis », v. 43,
« siluas », V. 58, sont plutôt, mais non pas exclusivement
virgiliennes '. Les grasses campagnes, « pinguibus aruis »,
V. 33, rappellent plutôt la Cisalpine.
Loin de trouver dans l'un ou dans l'autre cas un effort
visible pour accentuer la couleur locale sicilienne, nous
constatons plutôt une tendance à ne pas sortir du cadre
de la nature que Virgile avait sous les yeux.
Dans la III* Égl., Virgile avait représenté un échange
d'injures entre deux pâtres, qui ne s'aiment pas et qui se
disent des choses blessantes; mais à la grossièreté rus-
tique qu'aurait justifiée leur condition, il a substitué
l'ironie spirituelle des gens du monde qui, plus distingués
dans la forme, n'en sont pas moins méchants pour cela;
ici nous trouvons une contre-partie de cette scène. Nous
avons affaire à des gens qui ont l'un pour l'autre beau-
coup d'égards et qui ne se ménagent pas les compliments *.
Virgile nous présente un échantillon de cette urbanité
romaine, qui distinguera plus tard les personnages de
rÉnéide et qui n'exclut pas une certaine différence dans
les caractères. Il s'applique en outre à leur donner un sens
délicat du pittoresque et, comme il l'avait fait dans TÉgl. III,
il met les morceaux en l'honneur de Daphnis dans le cadre
d'une nature aimable et florissante.
Gomme dans lÉgl. III, la scène s'ouvre vivement par une
interrogation. Ici l'interrogation est de pure forme : c'est
en somme une invitation polie et Menalcas débute par un
compliment dont il se réserve une part. Le talent des deux
interlocuteurs n'est pas absolument le même : Mopsus est
surtout un bon joueur de syrinx, « tu calamos inflare leuis »,
1. Cf. ÉfjL II, V. 59.
2. Cf. p. 165.
3. Cf. p. 451 sq.
•1. Servius ni Ed. V, 1 : « luducuntur duo amici pastores canero ad
Jclectationem : unde et laudant se ot sibi inuicein ccdunt ». A. Forbiger *,
Argum. Ed. V : « ... ut Kcloga III duos pastores a conviciis mutuis ad
cantuni progresses vidinius, sic hic contra multo clcgautius et carminis
argumcnto aptius a mutuis laudibus ad canendum proccdunt. »
LA CINQUIÈME ÉGLOGUE 151
V. 2, Menalcas un poète, « ego dicere uersus >•., ibid. Dans
la pratique, cette distinction n'amène pas grand'chose,
puisqu'ils récitent chacun un poème. Virgile la maintient
cependant et la poursuit dans le corps de la pièce : au
V. 14, Mopsus insiste sur la musique de son poème; com-
plétant réloge qu'il lui avait donné au début, Menalcas, au
V. 45 sq., fait ressortir le mérite de ses vers et ajoute, pour
caractériser l'impression totale qu'il a ressentie, v. 48 : « Nec
calamis solum aequiperas sed uoce magistrum ». Quant à
son propre talent, il persiste, au v. 50 sq. : « haec... libi
nostra uicissim Dicemus », dans l'appréciation qu'il avait
formulée au début, v. 2 : « ego dicere uersus », et ce n'est
sans doute point par hasard que Mopsus, voulant lui rendre
sa politesse, exprime son admiration par des mots qui
s'appliquent aux bruits les plus harmonieux de la nature
et par des expressions purement musicales, v. 82 sq.
A l'invitation flatteuse de Menalcas, Mopsus répond par
une expression de déférence r « Tu maior; tibi me est
aequom parère, Menalca », v. 4. Il conserve cependant son
indépendance de jugement *, et, tout en faisant une des-
cription charmante de l'endroit où Menalcas l'a engagé à
s'asseoir, il propose, sous forme dubitative, quelque chose
qui lui paraît meilleur, « potius », v. 6. Si pittoresque que
soit l'ombre des feuillages remués par la brise, celle de la
grotte semble avoir plus de confortable et de fraîcheur. Il
n'impose pas, bien entendu, son opinion, mais il fait remar-
quer à Menalcas lui-même combien cette grotte a de quoi
ravir les yeux d'un poète, avec la vigne vierge dont les
grappes espacées en tapissent l'extérieur': « raris » est une
cpithète très élégante.
Menalcas se rend facilement aux préférences de son jeune
confrère et les vers suivants sont prononcés par les deux
interlocuteurs pendant qu'ils se dirigent vers la grotte.
Menalcas prévenant cherche à dire quelque chose d'agréa-
ble : dans tout le pays Mopsus n'a de rival qu'Amyntas,
1. Serv, ad v. 5 : « dicit quidem ucrecundo se illi obteraperarc debcre,
ostendit tamcn quid sibi placcat : nam ex ipsa laude antri et ex arboruin
iiitnperatione, quarum incertas umbras dicit, ostendit suam scntentiam
esse meliorem ». Le mot « iiitiipcratio » n'est pas absolument exact;
« incertas » est sur ont une épithctc pittorcs«iue.
io2 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
V. 8. Mopsus, qui est jeune et poète, trouve le compli^
ment médiocre — c'est là un trait de caractère assei^'.
amusant; — il s'en exprime avec une certaine vivacité r
Amyntas prétend bien rivaliser avec Phœbus, v. 9, ce qui-
est une vanilé assez déplacée * (pas plus déplacée, sous-
entend-il, que de se poser en rival de Mopsus, le premier
sans contredit des pâtres chanteurs ^). Menalcas sent bien
qu'il a fait une maladresse et parle d'autre chose. Inviter
Mopsus à chanter, c'est lui dire quel plaisir il aura à l'en-
tendre ; lui donner le premier la parole, « prior », v. 10, c'est
lui témoigner des égards. 11 lui suggère les sujets qu'il
aimerait à lui voir traiter, sujets qui pour nous ne sont*,
pas sans quelque obscurité. Si, dans « Phyllidis ignés ^ »,
le génitir est pris au sens subjectif, — et c'est l'interpré-
tation qui me parait la plus latine, — il s'agit d'une pièce
dans le genre de celle où Simailha, Id. Il, exprime sa pas-
sion pour Delphis; s'il était objectif, on pourrait penser à
une pièce analogue à rid. 111, où le chevrier déclare sa»
flamme à Amaryllis. Au v. 11 les mots u Alconis... laudes »-
sont évidemment en relation avec « iiirgia Godri »; ils ne
peuvent sii^nifler qu' « un éloge d'Alcon », mais le nom-
d'Alcon ne figure pas ailleurs dans Virgile et nous ne*
savons s'il s'agit d'un « puer delicatus » dans le genre-
d'Alexis ou d'un poète rustique. « lurgia Godri », seloi>.
qu'on prend le génitif dans le sens objectif ou subjectif,,
signifie w les injures dites à Codrus », comme dans l'Égl. VIU
V. 25 sq., ou « les injures dites par Godrus, c'est-à-dire peut-
être une pièce où Ton se dispute », comme dans l'Égl. lU.
Godrus étant sûrement un poète rustique, comme le-
montre l'Égl. VII, v. 21 sq.. il semble que cela détermine
aussi la condition d'Alcon, et, comme à un éloge s'oppose
1. Celui qui rivalise avec le dieu protecteur de son art en est généra-
lement puni; cf. Marsyas et Apollon, Thamyras et les Muscs, Miscno et
Triton... etc.
2. Scrvius ad v. 9 : « Offensus comparationo infcrioris hoc dixit, licet
non amare Menalcas dixerit : « solus tibi cortat Amyntas»; quodtamon
quia liic aspere accepit, ille paulo post curat,dicens : Lenta salix quan-
tum..., etc. ».
3. Rapproch. le v. 10 sq. : « Incipc... siquos aut Phyllidis ignés Aut-
Alconis liabes laudes... etc. », do 111, 5-2 : « Quin ago siquid habes »..
L'ex])ression est analogue, avec un sentiment différent.
LA CINQUIEME EGLOGUE ^ o^^
naturellement une satire, c*est le premier sens donné pour
les « iurgia Codri » qui est le plus naturel. D'après le Serv.
Danielin. ad VU, 22, ce Codrus serait un poète contempo-
rain de Virgile et le fait semble sûrement attesté par les
Scholia Veroncnsia ad h. I., qui citent des vers de Valgius
en son honneur *; Valgius aurait-il écrit : « Godrumque ille
canit quali tu voce solebas Alque solet numéros dicere,
Ginna,tuos.... »?Le passage serait une simple allusion aux
V. 21 sq. de l'Égl. VII; « ille » désignerait Virgile, qui avait
sûrement beaucoup d'admiration pour Cinna (cf. Égl. IX,
35 sq.); ce seraient les commentateurs qui auraient conclu
de là à l'existence de Codrus et leur autorité en pareille
matière est faible. Si le nom n'est pas inventé, l'allusion
de Virgile reste pour nous parfaitement obscure. En énu-
mérant ces sujets, Menalcas veut peut-être moins tracer la
voie à Mopsus que lui montrer combien il est familier avec
ses productions et louer la souplesse de son talent. La
répétition du mot « Incipe », v. 12, rend l'invitation plus
pressante et la tin du vers est destinée à conserver cette
couleur rustique que Virgile tient à laisser à ses Kglogues.
Mopsus — qui ne se laisse pas dominer facilement —
consent bien à chanter, mais autre chose : « Immo haec »,
v. 13. C'est une production toute récente. Les v. 13 sq.ont
paru obscurs aux commentateurs. Le sens paraît être le
suivant : Mopsus a gravé ses vers sur l'écorce d'un hêtre,
<( carmina descripsi »; à mesure qu'il avait composé et
écrit un couplet il en faisait la musique, '( modulans
alterna - », et cette musique il la notait au-dessus du texte,
« notaui ». Les découvertes récentes de musique grecque
notée sur la pierre nous montrent quelle physionomie
devait avoir le morceau dans l'imagination de Virgile. Le
fait que Mopsus a gravé sur l'écorce d'un hêtre un poème
1. Cf. O. Ribbeck, De vita 2..., p. XVIII, note 1.
2. Schol. Bern. ad V, 14 : « Modulans, modos conponens carminum ».
L'objection d'Ameis [Expl. Verg.^ p. 11) reprise par E. Glaser, dans son
édit., p. 14, à savoir qu'il faudrait « modulata » et non « modulans » n'a
pas de valeur. Mopsus copie ses vers, « descripsi », puis, au fur et à
mesure qu'il fait la musique de chaque couplet, «< modulans », il la note,
« notaui ». L'explication de Kolster, qui ne voit pas de ditl"érence de
sens entre « descripsi » et « notaui », p. 81 de son édition, no mo-
paraît pas admissible.
9.
154 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
de 25 vers renferme une intention de couleur locale rus-
tique *. Reste à savoir si elle est bien heureuse; que les
pâtres gravent sur l'écorce des arbres des déclarations
d'amour ^, cela est tout naturel; mais un morceau aussi
long et accompagné de musique, c'est autre chose; Vir-
gile a dépassé le but.
Malgré sa confiance en lui-même, Mopsus introduit son
poème par une expression modeste, « Experiar », v. 15 ; nicîîs,
pour faire sentir combien le compliment malencontreux
de Menalcas l'a froissé, il y revient : « lu deinde iubeto ut
certet Amyntas », ibid. Menalcas voit qu'il faut s'exécuter
et calme les susceptibilités du jeune poète ombrageux par
un compliment sans restriction cette fois, dit sur un ton
solennel au moyen de comparaisons rustiques fort élé-
gantes 3. Cette élégance résulte des quatre épil hèles w Lenta»
au début du premier vers, « palleuti », « Puniceis » en tête
du second vers, « humilis » ; pour éviter la monotonie, Virgile
n'a pas choisi uniquement des épithèles de même nature,
u Lenta » rend la souplesse du bois du saule, « humilis »
l'aspect d'une plante qui s'élève peu au-dessus du sol,
«( pallenti » et « puniceis » sont deux épithètes de couleur.
Le dernier vers de Menalcas est prosaïque.
Après cette satisfaction donnée, Menalcas a le droit de
dire à Mopsus : « Sed tu desine plura, puer * ». Les mots
« successimus antro », v. 19, montrent que les deux inter-
locuteurs sont maintenant arrivés à l'endroit où va avoir lieu
la récitation des deux poèmes en l'honneur de Daphnis.
Ces deux morceaux sont composés de cinq couplets, qui
se correspondent régulièrement et qui comprennent 4
(2 -h 2), 5, 7, 4 et 5 vers. La correspondance est artifi-
cielle puisque les deux poèmes ont été conçus isolément.
Celui de Menalcas a été composé le premier. Mopsus en a
1. Servius ad h. l. : « Vbi enim debuit magis rusticus scribore? »
•2. Égl. X, 53 sq.
3. Serv.ad v. 16 : «< Rusticis utitur comparationibus ». Serv.Danieliîi.&d
V. 18 : « Et beno satisfecit in quo reprehensus est quod Mopso Amyntam
comparasset ».
4. C'est là une réponse au v. 15 : Mopsus aurait tort de vouloir con-
tinuer la conversation sur ce point. Menalcas lui dit poliment que c'est
assez comme cela. O. Ribbeck attribue à bon droit avec PRYabcff à
Menalcas le v. 19, que la vulgate donne à Mopsus.
LA CINQUIEME EGLOGUE 155
entendu parler avec éloges il y a un certain temps, a iam
pridera », v. 55, mais il n'en connaît pas encore le texte.
Le sien est récent, « nuper », v. 13; il y a donc là une
invraisemblance dont Virgile nous avertit lui-même ^ Le
premier chante la mort, le second Tapothéose de Daphnis.
Virgile a voulu s'exercer à la poésie brillante exécutée
suivant toutes les règles de la rhétorique : bien qu'il ail
accumulé les images rustiques pour rester fidèle au cadre
de la pastorale, il est certain qu'il a voulu tenter la grande
poésie; nous allons voir comment il y a réussi.
I, V. 20-23. Deuil des nymphes et de la mère de Daphnis.
« Extinctum », en tète du couplet, en indique immédiate-
ment le sujet et la couleur lugubre. Les spondées du v. 20,
celui qui commence le v. 21, appuient sur le caractère
funèbre du morceau : l'apostrophe aux coudriers et aux
rivières, la répétition du mot « nymphae », « nymphis »,
ont quelque chose d'oratoire et de solennel. Le tableau de
cette mère, qui tient embrassé « le corps misérable de son
propre fils » (« sui » a toute sa valeur), est pathétique et
grandiose. La répétition de « atque » est oratoire 2. Le mot
« mater », à la fin du couplet, reçoit de la place qu'il
occupe une grande énergie. Le sentiment et le style sont
donc fort beaux; mais Virgile ne nous dit ni qui est
Daphnis, ni comment il est mort. C'est une mère en géné-
ral qui pleure son fils et elle s'en prend aux astres et aux
dieux, ce qui ne manque pas d'emphase.
II, Y. 24-28. Deuil des hommes, des animaux, de la
nature. Le second couplet commence comme le premier
par un vers lourd de spondées : le caractère de tristesse
persiste et s'accentue. La douleur des animaux est décrite
avec une grande élégance : « frigida », ils ont pourtant
besoin de la fraîcheur des eaux après avoir mangé;
« libauit », « atligit », ils n'ont goûté à rien, si peu que
ce soit. « Non ulli », « nulla » insistent sur l'idée. Le
1. Franz Hcrmos, dans son édition, p. 28, en a conclu que la corres-
pondance devait être le fait do remanieurs et, retranchant ce qui lui
paraît interpolé, il fabrique deux poèmes, l'un do 16, l'autre de 19 vers.
2. C'est aller contre l'intention de Virgile et dépouiller le vers do sa
couleur pathétique que de comprendre avec O. Ribbeck : « complcxa
{est)... atque... uocat ».
156 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
mot « Poenos » peut être une épithète d'excellence pour
désigner les lions, dont la présence dans la Sicile mytho-
logique n'est point choquante; mais Virgile veut peut-être
dire que le deuil de la mort de Daphnis a été ressenti jus-
qu'en Afrique. L'apostrophe à Daphnis est oratoire. Le
présent « locuntur » est ingénieux; la nature inanimée a
conservé le souvenir de cette douleur; elle la raconte-
encore. Virgile procède par une gradation savante : les-
hommes, les animaux domestiques, les fauves, les monts
et les forêts, passant ainsi du plus au moins sensible *.
m, V. 20-35. Eloge de Daphnis. Daphnis nous est repré-
sente ici comme l'introducteur du culte de Bacchus, comme-
une sorle de Bacchus inférieur. Le morceau est brillant et
oratoire. Le nom de Daphnis revient à chaque instant
dans ce poème (7 fois) et lui donne le caractère d'un
Ihrène, dans lequel le nom du défunt occupe la première
place. La description des cérémonies bachiques est fort élé-
gante '^, surtout le v. 31 avec ses deux épithètes « lentas »,
« mollibus »; « Armenias » est une épithète savante.
La comparaison rustique rappelle heureusement le carac-
tère bucolique du sujet. Mais celte transformation de
Daphnis en un génie bachique est bien singulière et bien
éloignée de la légende; le personnage est devenu banal.
Les V. 34 sq. sont une transition, qui prépare l'antithèse
entre l'épanouissement de la nature pendant la vie de
Daphnis et sa désolation après la mort du héros. Le
départ de Paies (déesse romaine), d'Apollon (dieu grec;
c'est l'Apollon vdjiioç) montrent que Daphnis était une
sorte de héros rustique aimé des dieux. La répétition de
« ipsa.... ipse » insiste fortement sur l'idée.
IV, v. 36-39. Désolation de la nature. Elle est peinte avec
une rare élégance, avec plus de recherche peut-être que
1. La leçon : « montcsquo feri siluaequc locuntur » estronfirméo par le
V. 62 : « Ipsi... uoces ad sidcra iactant Intonsi montes ». On pourrait
considérer «c locuntur » comme un présent historique, mais le passage
perdrait beaucoup de sa vivacité.
2. « Inducero », v. 30, ne me paraît pas pouvoir signifier •< introduire » ;
c'est un mot exact et pittoresque. Le cortège bachique s'avance en
dansant à la suite d'un premier danseur; celui-ci « inducit thiasum ».
« il guide, il fait avancer le thiase ». Sur « instituit » cf. Égl. II, v. 32 sq ,
« Pan primum calamos cera coniungere pluris Instituit ».
LA CINQUIEME ÉGLOGUE 157
n'en comportait la tristesse du sujet. « Grandia », en tête
du V. 36, est une belle épilhète * avec laquelle contrastent
u infelix... stériles », v. 37. « Mandauimus » est l'expres-
sion d'une confiance qui sera cruellement trompée. Aux v.
38 sq. on remarquera encore les épithèles pittoresques
« molli », « purpurea », « acutis » (opposé à molli), que
Virgile doit à ses observations personnelles ainsi que le
verbe qui fait image, « surgit ». Tout cela est dit dans la
perfection. Ce ne sont pas seulement les moissons, ce sont
les fleurs qui disparaissent; c'est là une idée délicate et
bien virgilienne : les fleurs tiennent une grande place dans
les Bucoliques.
V, V. 40-44. Dernières recommandations. L'appel aux
pâtres est pathétique et le mol « pastores » mis en vedette;
ce sont eux que cela regarde; les derniers hommages-
— réclamés par Daphnis lui-même — sont bien ceux qui
conviennent à un personnage rustique. Son tombeau sera
dans un endroit ombragé, près des sources où les pâtres
se réunissent pour se reposer et chanter pendant la cha-
leur du jour. Le v. 42 avec la répétition : « Et tumulum...
et tumulo ») est élégant. Quant à l'épitaphe, le premier
vers contient une de ces expressions solennelles et un peur
banales comme les aime Virgile : « hinc usque ad sidéra
notus 2 »; le dernier est gracieux : Daphnis, qui était
tout à l'heure une sorte de Bacchus, redevient le beau
berger de la tradition. Virgile ne s'embarrasse pas de ces-
contradictions; pourvu qu'il fasse de jolis vers, il est
assez peu soucieux des réalités; ici il nous transporte par
avance dans le monde des bergeries galantes, où pâtres et
troupeaux sont plus beaux que nature.
Après avoir entendu ce poème, Menalcas revient à son
1. Quoi en est exactement le sens? « ad serendum selecta », A.Forbiger*,.
ad h. l. Il est certain que Virgile parle de la sélection des graines,
Géorg., I, 199 : « Maxima quaeque manu legeret ». Cf. ibid., v. 195 :
« Grandior ut fétus siliquis fallacibus esset ». Mais on obtient un sens
beaucoup plus poétique si l'on entend, avec une sorte de prolepsc, « à la
tige élancée », par opposition aux mauvaises herbes beaucoup plus
basses. Cf. Égl. X, v. 25 : « grandia lilia ».
2. Cf. Enéide, I, 378 sq. : « Sum plus Aeneas... fama super aethera
notus ». On fait beaucoup usage des astres dans l'Égl. V, qui a un
caractère emphatique.
158 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
système de compliments *, qu'il enveloppe d'images agres-
tes. 11 choisit les impressions rustiques qui sont les plus
agréables : le sommeil sur le gazon, le plaisir d'apaiser sa
soif dans une eau courante; le v. 47 est particulièrement
pittoresque '. Au point de vue de Tappréciation précise,
cela ne nous dit pas grand'chose; mais les Romains sont
assez vagues dans leurs jugements littéraires et s'en tien-
nent aux généralités. Il déclare que Mopsus est l'égal de
son maître; ce maître, il ne le nomme pas; mais il dit au
v. 52 : (( amauit nos quoque Daphnis » ; Daphnis a donc
aimé Mopsus, c'est assez dire que celui-ci a été son élève ^ :
il sera un second Daphnis *. Piqué d'honneur, Menalcas
annonce qu'il va aussi réciter des vers; « quocumque
modo », V. 50, est l'expression d'une modestie de bon goût.
Il va faire de Daphnis un éloge enthousiaste ^.
Mopsus ne demeure pas en reste avec Menalcas;
l'expression « tali... munere » du v. 53 est ingénieuse :
c'est un véritable cadeau qu'il s'apprête à recevoir. Daphnis
mérite d'être loué et la réputation du poème de Menalcas
est faite.
I biSj V. 5G-59. Apothéose de Daphnis. Joie universelle.
Le premier couplet commence par une épithète rare :
« candidus », qui paraît signitier « tout brillant de
lumière^ »; l'étonnement de Daphnis qui voit au-des-
sous de lui les nuages et les astres est fort poétique. Com-
ment Virgile se représente-t-il le seuil de l'Olympe? Il ne
nous le dit pas. L'allégresse qui se répand partout est
rendue avec élan "f. Pan, les pâtres, les dryades (cf. nym-
1. A « diuine poeta » comp. « diuini... Alcimcdontis », Égl. III, 37.
2. « Saliente sitim » n'est pas une allittëration ordinaire. L'intention
d'exprimer les cascades do l'eau sur les cailloux est visible.
3. Kolster, p. 86 de son édition, croit, avec Schaper, que « magistrum »
s'applique à Daphnis. Il ajoute que Virgile aurait pu le dire plus clai-
rement.
1. Do « tu nunc eris alter ab illo » rappr. « te nunc habet istasecundum »,
Égl. II, 38.»
5. Le V. 51 sq. doit bien entendu se prendre dans un sens métapho-
rique. La répétition est élégante et insiste sur l'idée ; cf. v. 13.
6. « Candida Nais » a un sens différent, Égl. II, v. 16, « la blanche
Naïade ».
7. « Siluas et cetera rura » a un sons très précis. Dans la langue buco-
lique de Virgile « siluae » ce sont les forêts où l'on mène paître les bêtes ;
LA CINQUIEME EGLOGUE 159
phae, V. 20) sont tout désignés pour la ressentir. Ce cou-
plet est fortement contrasté avec le couplet correspondant
du 1®' poème *.
H bis^ V. 60-64. Description du calme et de rallégresse
des animaux, des hommes, de la nature inanimée. Les
instincts féroces se calment chez le loup, qui ne songe plus
à sa proie, chez l'homme, qui renonce à la chasse (grada-
tion descendante). Les montagnes poussent de joyeux
éclats de voix jusqu'aux astres *. Les roches, les plants
d'arbres annoncent en vers l'apothéose de Daphnis '. Celle
apothéose est donc bien certaine et ce n'est pas Menalcas
qui l'invente. Ce couplet est encore fortement contrasté
avec le couplet symétrique du premier poème *. A partir
de ce moment les deux morceaux divergent.
ni bis, V. 65 - 71 . Institution du culte de Daphni?.
Daphnis est transformé en dieu rustique. Immédialement
Menalcas l'invoque avec les termes consacrés : « bonus
felixque ». Des quatre autels qu'il vient d'élever deux
seront pour Daphnis, deux pour Phœbus. La présence de
Phœbus parait correspondre au départ d'Apollon du v. 3o;
il ne semble pas qu'il faille chercher d'autre explication,
bien que Phœbus soit particulièrement le dieu des vers ^.
Mais les cérémonies du culte de Daphnis sont décrites
d'une façon qui rend assez difficile de reconnaître les épo-
ques. Chaque année, Menalcas offrira à chaque autel deux
coupes de lait frais — « nouo spumantia lacté » est gra-
cieux — et un cratère d'huile. On a supposé qu'il s'agissait
d'un sacrifice de printemps et d'un sacrifice d'automne.
c'est là que les pâtres se tiennent d'habitude ; elles doivent donc ô tro
les premières à ressentir la joie de l'apothéose de Daphnis : ensuite le
reste de la campagne.
1. Servius ad v. 58 : « Omnia tenet uoluptas, quae superius occupa-
uerat maeror ».
2. « lactant », v. 6*2; cf. Éf/l. II, 5 : « studio iactabat inani ».
3. Les « carmina » du v. 63 ne sont autre que le bout de vers « deus,
deus ille, Menalca! » v. 64.
4. « Intonsi montes », v. 63, « arbusta »,.v. 6-1, sont à rapprocher do
<c montesque feri siluaequo » du v. 28. Le présent montre que l'apo-
théose est un fait actuel, tandis que la mort était racontée précédem-
ment au passé. « Ipsi.. ipsae.. ipsa.. », v. 62 sq., donnent un tour oratoire.
5. Égl. III, v. 62 sq.
i60 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
La comparaison avec le passage de Théocrite d'où celui-ci
est tiré montre que Tliypothèse n'est pas fondée *. Pais
Menalcas parle d'un banquet, <^ celui qui suivra le sacri-
fice » et qui sera égayé par le vin. Le v. 71 : « Vina nouora
fundam calathis Ariusia nectar » est fort élégant; « Ariu-
sia » est une épithète géographique d'excellence en relation
avec « nouom... nectar ^ »; Menalcas se mettra en frais et
offrira du vin de première qualité ^. Il s'agit ici sûrement
de deux époques, et elles sont nettement déterminées :
« messis » et « frigus », v. 70, désignent l'été et l'hiver.
IV bis, V. 72-75. Continuation de la description. Ce
couplet se rattache étroitement au précédent. Ld descrip-
tion de la fête domestique continue. L'épithète d'iEgon
« Lyctius •), v. 72, ne s'explique pas pour nous; on ne voit
pas ce que vient faire ici un crélois de Lyktos. Le v. 73
est d'un rythme très heureux et très pittoresque. Le culte
de Daphnis est associé à deux grandes cérémonies, celle
par laquelle on s'acquittait des vœux envers les Nymphes,
celle des Ambarualia. « Et cum... et cum », v. 1\ sq.,
est oratoire. L'époque des Ambarualia, c'est la fin du
printemps; le renseignement ne concorde donc pas avec
celui du V. 70; nous ne savons rien de l'accomplissement
des vœux envers les Nymphes; si l'on se rappelle que les
Nymphes sont les protectrices de la végétation et qu'il
s'agit, sans doute, de reconnaître les services rendus pen-
dant la belle saison, on peut conjecturer que la cérémonie
aura lieu en automne.
V biSj V. 76-80. Attestation de la perpétuité du culte.
C'est la suite du développement précédent. Pour attester
la perpétuité du culte, Menalcas a recours à une formule
emphatique, un peu banale, à laquelle il donne un tour
oratoire : « Dum..., dum..., Dumque..., dum », v. 76 sq.
Dans le v. 78 : « Semperhonos nomenque tuum laudesque
1. Cf. p. 176.
9. Cf. Id. VIT, 153 : « Toiov vlxtap... »
3 J.-II.,'Voss voit dans le mot « nouom » une allusion à co fait que
l'usage des vins étranpors se répandit chez les Romains à partir de
l'an fvl; mais il s'agit ici d'une libation et, dans les libations, on offrait du
vin récolté récemment; cf. Hor., Carm., I, 31. 2 sq. « de patera nouom
Fundens liquorem » ; c'est donc du vin de Tannée.
LA CINQUIEME EGLOGUE 161
nianebunt », il y a une pléthore de mots que ne désavoue-
rait pas Cicéron. Daplmis est mis, au point de vue de la
dévotion des paysans, sur le même pied que Bacchus et
Cérès, sans que Menalcas dise d'une façon absolument
formelle que son culte sera associé au leur.
Ainsi Daplmis est transformé en une divinité rustique,,
sans qu'il soit question de sa personnalité antérieure. Le
morceau est brillant, mais d'une poésie un peu factice :
les réalités n'y sont pas nettes. Le ton est un mélange de
gaîté, qui convient au sujet, et de gravité solennelle, qui
convient également, puisqu'il s'agit de choses religieuses.
Le dialogue reprend et naturellement par des compli-
ments, — puisque c'est là comme le thème fondamental
de la conversation, — et par des compliments enveloppés^
dans des images rustiques. Mopsus ne fait que suivre
la voie tracée par Menalcas. Il est assez curieux qu'il aille
chercher, pour rendre compte du plaisir causé par une
œuvre si travaillée et si artificielle, celui que font éprouver
les bruits les plus sauvages de la nature, le sifflement de
l'auster qui se lève, le fracas des flots sur le rivage, le
grondement des torrents. Les vers sont fort beaux, mais
inattendus, v. 82-84.
Menalcas fait alors cadeau * à Mopsus de la syrinx (il dit
par modestie le chalumeau, « fragili... cicuta », v. 85)
qui lui a servi pour ses œuvres précédentes. C'est recon-
naître son jeune confrère comme son égal.
Mopsus répond par l'offre d'an « pedum », qu'il a refusé-
à Antigènes 2, — ce qui prouve combien il y tient, — et qui
est un chef-d'œuvre de la nature, « paribus nodis », et de
l'art, « atque aère », v. 90. Le mot « Menalca », à la fin du
vers, a le sens de « oui, Menalcas ».
On peut considérer l'Id. 1 de Théocrite comme étant
l'original principal suivi par Virgile dans la V^ Églogue et
rid. VU, comme l'original secondaire, auxquels viennent
1. « Ante », V. 85, s'explique par une brachylogio : avant que tu aies-
décidé ce qu'il te convient de me donner.
2. De « et erat tum dignus amari », v. 89, rappr. « Et puer ipse fuit
cantari dignus », v. 51. Les instances d'Antigènes rappellent celles do
Thestylis; « cum saepe rogarct », v. 88 — « lara pridem a me illos-
abducere Thestylis orat »>, II, 13.
162 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
s'ajouter des emprunts sporadiques faits aux autres Idylles
et même aux auteurs bucoliques, autres que Théocrite.
Mais Virgile dépend ici de ses originaux moins étroite-
ment que dans Jes Églogues précédentes et celle-ci
constitue un progrès notable dans la voie de Torigi-
nalité.
La rencontre de Mopsus et de Menalcas paraît inspirée
par Je préambule narratif de la VIII^ Id., bien que le
préambule narratif n'existe pas chez Virgile. Id. VUI,
V. 1 sq. : « Aàçviôi tw ^apievxi (ruvr,vTSTO pouxoXIovxi Mà)^a
vIpLwv, ùii çavTi, xat'wpsa {jiaxpà Meva).xaç »; « auvi^vieTO =: COn-
uenimus. » Théocrite, toujours plus précis en ce qui concerne
les réalités, dit que les deux pâtres se sont rencontrés en
faisant paître leurs troupeaux; Virgile laisse la chose dans
le vague. Le passage a été influencé, en outre, par le début
de la \^° Id., où il est question des chèvres du chevrier
anonyme, mais non du troupeau de Thyrsis. De même
dans Virgile, nous voyons par le v. 12 que Mopsus est un
chevrier et qu'il a ses bêtes avec lui, tandis que celles de
Menalcas paraissent absentes. Mais, ici encore, Théocrite
est plus précis : Thyrsis est désigné comme un berger,
« Tto'.jiTjv », V. 7, 15; la condition dé Menalcas n'est pas
déterminée.
La distinction entre la nature du talent de Mopsus et de
Menalcas est imitée de la l^'^Id., où le chevrier est un joueur
de syrinx : « àSù 6s xal tu 2upt(rôeç ", v. 2 sq. (Mopsus est éga-
lement un chevrier), et le berger Thyrsis un chanteur : « -rô
Tsbv (xÉXoç •», V. 7. Seulement, dans Théocrite, cette distinc-
tion a une grande importance pour l'allure de toute Tldylle.
Thyrsis demande au chevrier de lui jouer un air de syrinx;
celui-ci refuse, parce qu'il craint de réveiller Pan qui,
fatigué par la chasse, dort au milieu du jour; en revanche,
il demande à son tour à Thyrsis de lui chanter un mor-
ceau; celui-ci y consent. Dans Virgile, la distinction n'a
pas d'effet pratique, puisque Mopsus et menalcas chan-
tent tour à tour des vers; toutefois il ne faut pas voir là
un trait original. En effet, dans la VIP Id., le chevrier
Lylddas est donné comme un excellent joueur de syrinx,
V. 27 sq. : « AuxtSa çîXe, çavxt tu iravTs; "E{jL(iev o"jpiXTàv (léy'
{»irEtpo-/ov... » et Simichidas se proclame lui-même poète,
LA CINQUIÈME ÉGLOGUE 163
V. 37 sq. : « xr,(iè XéyovTc TIavTeç àotdbv ap'.vxov. » Or tous deux
chantent des vers.
L'invitation à s'asseoir provient de la {«"c Id., v. 12, • xeToe
xaOîÇaç », V. 21, « sdScijieOa » ; il en est de même des propo-
sitions différentes sur Tendroit où aura lieu la récitation;
mais ces propositions diffèrent et par la description de
Tcndroit et par le ton sur lequel elles sont faites. Dans
rid. I, V. 12 sq., Thyrsis dit au chevrier : « ).^ç aluoXî xeïog
xaÔîÇaç, 'Ûç xb xaxavxe; xovxo '^ttaloyoy at xs {Aupîxai *, Sypc^fiev ».
Le chevrier refuse, comme nous Tavons vu, de jouer de
la syrinx et propose à Thyrsis un autre endroit, v. 21 sq. :
« AsOp* ÛTto ràv TîxeXéaV éo-ScoiisOa, xà> xe IIpir,iTa> Kal xàv Kpaviafiwv
xaxEvavxtov, aitâp ô 6(oxo; Tf|Voç o Trotjxevixbç xal xal ôpus;. » Que
Virgile se soit inspiré de ce passage, c'est ce qui ressort
évidemment du mot «« «xE^éav » = « ulmos ». Mais il a complc-
temeut modifié le site, dans le but de varier et pour déci ire
un paysage vu par lui-même; ce lieu de repos, avec le
siège aimé des bergers et les statues de Priape et des
Nymphes des sources, avait quelque chose de trop parti-
culier et de trop exclusivement grec. Il ne faudrait pas
croire pour cela qu'il se soil exclusivement livré à son
invention; c'est son habitude, lorsqu'il emprunte un cadre
à Théocrite, de le remplir avec des détails pris ailleurs.
Or, dans l'Id. Vil, lorsque Simichidas est commodément
installé avec ses amis pour fêter les Thalysies, nous lisons,
V. 135 : « IloXXal 6'à(i.lv uTuepÔe xaxà xpaxb; oovéovxo Aï^tiçio:
TtxeXeai xe ». Ce qui appartient à Virgile, ce n'est donc
pas l'idée, c'est le style, le pittoresque de la descrip-
tion des feuillages remués par le zéphyr, répithcle
(( incertas », la mention des coudriers. En vertu de la loi
d'après laquelle il réunit dans une imitation commune les
passages analogues de Théocrite, on peut supposer que
c'est le mot « TrxEXéai », VII, 136 = « irxeXéav », I, 21, qui Ta
attiré. En ce qui concerne la grotte, il semble avoir songé
à celle d'Amaryllis de l'Id. III, dont l'entrée est défendue
par des fougères et par du lierre, v. 14 : «Tbv xi<r<rbv Sia5ù<
1. Le V. 13 est considéré par Ahrcns comme interpolé parce qu'il
figure dans l'Id. V, v. 101. La raison n'est pcut-ôtro pas suffisante. Le
chevrier, au v. 21 sq., donne une description de l'endroit qu'il préfère;
il est naturel qu'elle corresponde à une description de Thyrsis.
d64 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
xat -ràv Tixép'.v, à tu Trvxdo-fiet ». Mais il ne doit qu'à lui-même
la jolie description de la vigne vierge.
Quant à la déférence de Mopsus pour son interlocuteur
plus âgé, à la politesse avec laquelle il exprime ses préfé-
rences, ce sont des traits yirgiliens. Le chevrierde la I''*^Id.
s'y prend plus simplement. Théocrite a représenté à plu-
sieurs reprises des pâtres amis : dans la VI" Id., ce sont
deux tout jeunes gens qui, après s'être donné un échan-
tillon de leur savoir, s'embrassent cordialement. Dans la
Vll% ce sont des hommes faits, qui se témoignent, avec
une familiarité charmante et beaucoup de bonhomie, leur
affection réciproque. Virgile n'a pas reproduit ces amitiés
à la grecque ; il les a remplacées par des rapports de cour-
loisie cérémonieuse et solennelle à la romaine.
Nous arrivons aux compliments, et ici il s'est inspiré de
la [^^ Id., où les deux interlocuteurs ont l'un pour l'autre
une admiration dont, dès le début, ils ne se ménagent pas
l'expression. C'est évidemment là qu'il a pris l'idée pre-
mière de cette Églogue si complimenteuse d'un bout à
l'autre. Mais il ne doit qu'à lui-même l'effet légèrement
comique, qui résulte des susceptibilités de Mopsus et de
l'embarras de Menalcas, obligé de retirer une expression
qu'il croyait suffisante et dont l'amour-propre de son jeune
interlocuteur s'est un peu froissé. Tout ce débat courtois
appartient donc à Virgile, sauf des imitations sporadiques.
L'énumération des sujets proposés par Menalcas, v. 10 sq.,
nous a paru offrir quelques obscurités; c'est que ce sont
des inventions de Virgile, que nous ne pouvons éclaircir
par la comparaison de Théocrite; nous ne savons pas au
juste ce qu'il a pensé. Dans la l''«Id., Thyrsis offre au che-
vrier de lui garder ses chèvres pendant qu'il jouera de la
syrinx, v. 14 : « xàç ô'aîyaç èywv èv tôige vofjLs-Jdai ». C'est ua
emploi que le grave Menalcas délègue à Tityre, dont la
présence, du reste, ne nous est pas autrement indiquée*.
Ce n'est pourtant pas là une invention virgilienne, puisque,
dans la Iir Id., le chevrier, en allant faire sa cour à Ama-
ryllis, confie son troupeau à Tityre, v. 2 sq.
1. Gebancr, Qnatenus Verf/ilhn in epilhctis...^ p. 5, signale la variatio»
(lu vcrbo qui cmp("'cho Tirai tation d'ètro littérale.
LA CINQUIÈME ÉGLOGUE J6o
La proposition de Mopsus, de réciter un petit poème
qu'il vient de composer, est empruntée à la VII^ Id.,
V. oO sq. : « xyjyw (lév, opTj çîXoç, ertoi àpéo-xei Tov6' on itpàv Iv
ope: To [isXûSp'.ov èÇeîrdvao-a ». L'inscription sur l'écorce d'un
arbre appartient à Virgile et n'est pas très heureuse.
La comparaison rustique par laquelle Menalcas pro-
clame la supériorité de Mopsus sur Amyntas a été rap-
prochée par Gebauer* des v. 92 sq. de Tld. V : « 'AXX' où
0"j[xSXy)t' èo-fi xuvdo-êaToç oùô' àve(i(ova Ilpb; pdôa... etc. », qui
se rapportent à un objet différent. Il est possible que Vir-
gile ait eu le passage sous les yeux (rosetis =z pdôa); mais
il en a changé les termes.
Nous arrivons aux deux poèmes sur Daphnis; où Virgile
a-t-il pris l'idée de ces deux morceaux contrastés qui sont le
fond même de l'Églogue, le dialogue rustique ne servant
qu'à les encadrer? Dans la IX*^ Id., Daphnis et Menalkas,
pour faire plaisir à un juge qui reste anonyme, chan-
tent chacun un petit poème de sept vers, dans lequel ils
vantent leur installation rustique; ils reçoivent ensuite des
cadeaux. Au point de vue de la correspondance de la
forme, c'est le modèle qui se rapproche le plus de l'imita-
tion de Virgile. Dans la VMd., Daphnis et Damœtas chan-
tent deux poèmes, le premier, pour avertir ironiquement
Polyphème des avances que lui fait Galatée, le second, qui
contient la réponse dédaigneuse de Polyphème; le pre-
mier renferme quatorze vers, le second vingt. Il n'y a donc
pas correspondance exacte. Enfin, dans la Vil" Id., Simi-
chidas et Lykidas, qui se rencontrent par hasard, com-
mencent par se témoigner leur amitié et leur estime réci-
proques; puis, pour se faire plaisir l'un à l'autre, ils se
donnent un échantillon de leur savoir-faire poétique,
Lykidas par un poème de 38 vers, Simichidas par un
poème de 32 vers. Ces poèmes ne sont donc pas symétri-
ques, mais la façon dont ils sont introduits se rapproche
de celle de Virgile et le premier contient à la fois une
allusion à Daphnis et une fête rustique à laquelle Virgile
a pris quelques traits.
1. De poetaram graecorum..., p. 9. L'identité de la tournure «< ÔT(tov..
TOJOv, quantum, tantum », paraît justifier le rapprochement avec ïlû. XII,
3 sq. Mais tous les termes sont différents et c'est en somme une tournure
fort latine que Virgile n'avait pas besoin d'aller chercher chez Théocrite.
166 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Quant au sujet même de ses deux morceaux, nul doute
qu'il ne se soit inspiré de la I^* Id., qui lui a servi pour le
cadre de la V^ Égl. Seulement, la V^ Id. chante les circons-
tances dans lesquelles Daphnis est mort; la V* Églogue, le
deuil causé par celte mort cruelle et Tapothéose; il n'est
donc pas douteux que Virgile n'ait voulu donner une suite
chronologique à la V° Id. *. Les événements qui font le sujet
de sa pièce sont ceux qui succèdent immédiatement aux
faits rapportés dans la V^ Id. Virgile n'a donc pas imité, à
proprement parler, le chant de Thyrsis sur les souffrances
de Daphnis; il en a donné comme un épilogue.
Avant de voir en quoi il est dépendant, en quoi il est
original, examinons quelles formes revêt la légende de
Daphnis, avant Théocrite et chez lui 2.
La forme la plus ancienne nous est représentée parPar-
thenios^, Diodore de Sicile ♦, Elien ^, le Servius Danielin, ^,
Junilius dans les SchoL Bern. '^.
Daphnis, né en Sicile (Parthenios), dans les monts
Héréens (Diodore), était le fils d'Hermès (Elien, Parthenios,
Diodore, Serv. Dante lin., Schol. Bernensia^) et d'une nymphe
(anonyme, Elien, Diodore; Hersé, Schol. Bern.y ad V, 20,
Psamalhé, SchoL Bern., ad II, 26). L'endroit où il naquit
était planté de lauriers, de là son nom (Diodore); il fut
exposé à sa naissance sous un laurier (Elien); il fut trouvé
par des pâtres au milieu de lauriers (Se?*v. Danielin.). 11
avait en Sicile un troupeau de vaches qu'il faisait paître et
qui étaient, dit-on, sœurs de celles du Soleil, dont parle
1. Kolster, p. 78 de son édition.
2. Cf. Davidis Jacobi van Lennep, De Daphnide Theocriti et aliorum
disputatio, Amstersdam, 1820, 4®, 22 p.; C. Fr. ïlermann, Disputatio de
Daphnide Theocriti, Gôttingcn, 1853, 4°, 24 p., et l'art, de Stoll, qui con-
tient une bibliographie abondante, dans VAusfûhrl. Lexicon der Gr. u.
liôm. Mytholof/ie do W. II. Roscher, t. I, 188-1-1886, p. 955-961.
3. 'EpwTixà TiaÔT^iiaia, XIX, [lo-Topei Tijiaio; 2ixE)txoï;].
1. IV, 81.
5. Var. Hist., X, 18.
6. Ad Bue, V, 20, et ad Bue, VIII, 68.
7. Ad Bue, V, 20.
8. Préambule du comm. des Bue, p. 742. Sch. Bern. ad II, 26, « filius
ÂpoUinis », ad III, 12, « alii eum Noptuni filium dicunt... >» Elien, l. c.
• Aiçviv Tov poux6Xov Xéyouo-iv o\ |xèv £ph>(jLevov *Ep(ioO, aXXoi ôs
v'tov. » Cf. Schot: Theocr., ad I, 77.
LA CINQUIÈME ÉGLOGL'E 167
Homère dans l'Odyssée (Elien). 11 se servait à merveille de
la syrlax et il était beau. Il se mêlait peu an commerce
des hommes et passait Thiver et Tété faisant paître ses
vaches sur les pentes de r£tna (Parthenios). Il fut élevé
par les Nymphes, posséda beaucoup de troupeaux de
vaches dont il s'occupait avec soin, ce qui lui valut son nom
de « po'jxoXo; ». Étant très bien doué pour Tharmonie, il
inventa la poésie et la musique bucoliques, qui sont encore
en honneur en Sicile. Les mythologues racontent que
Daphnis allait à la chasse avec Artémis et que son ser-
vice lui était agréable, qu'il la charmait extraordinaire-
mcnt par le son de sa syrinx et ses chants bucoliques
(Diodore)*. On dit que Pan lui enseigna la musique; il
devint un chasseur et un musicien très habile {Serv. Danie-
lin.). Il était fort beau {SchoUa Bernensia),
Ce sont là des détails préliminaires racontés diverse-^
ment; voici ce qui constitue particulièrement la légende.
Parthenios : « On dit que la nymphe Echenaïs, devenue
amoureuse de lui, lui recommanda de n'avoir commerce
avec aucune femme : s'il désobéissait, il devait perdre la
vue Pendant un certain temps, il lui obéit, malgré les
passions qu'il excitait; mais ensuite une des reines de
Sicile rayant enivré lui inspira le désir de s'unir à elle.
A partir de ce moment, il fut aveugle, comme Thamyras
de Thrace à cause de son imprudence. »
Diodore de Sicile : « On dit qu'une des Nymphes qui
l'aimait l'avertit que s'il avait commerce avec une autre
qu'elle, il perdrait la vue; ayant été enivré par la fille d'un
roi, et s'étant uni à elle, il perdit la vue, comme la nym-
phe l'en av^it prévenu. »
Elien : « Une Nymphe fut amoureuse de lui; il était
beau, jeune, et la barbe commençait à lui pousser. Elle
lui imposa comme loi de n'avoir commerce avec aucune
autre qu'elle; faute de quoi il perdrait la vue; tel fut l'en-
gagement qu'ils contractèrent ensemble; mais ensuite, la
1. Schol. Bem. ad II, 26, « Daphnim, nobilcm poetam », ad V, Prooem. :
« Tegem pastorum Daphnim », ad VII, Prooem. : « Daphnidis id est dei
pastoralis »,adyil, 1 : « Daphnis, Mcrcurii filius uel deus pastoralis uel
prince p s ».
168 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
fîlle d'un roi, devenue amoureuse de lui, l'enivra et lui fît
oublier son serment. A partir de ce moment furent chantés
pour la première fois des chants bucoliques; ils avaient
pour sujet Taccident qui avait fait perdre la vue à Daphnis. »
Seii)lus Danielinus. ad Bue, V, 20 : ^c 11 fut aimé par une
Nymphe, qui lui fit jurer qu'il n'aurait commerce avec per-
sonne autre qu'elle. En faisant paître ses vaches, il arriva
au palais d'un roi et il eut commerce avec la fille du roi,
éprise de sa beauté. La Nymphe, l'ayant su, lui fît perdre
la vue. »
Servius Danielinus, ad Bue, VIII, 68 : « Ce Daphnis était
le plus beau des pâtres; c'était un éphèbe; il était aimé de
toutes les femmes. Gomme la Nymphe Nomia l'aimait, et
qu'il la dédaignait pour Chimaera. la nymphe irritée le
priva de la vue et ensuite le changea en pierre : on dit
qu'il y a près de la ville de Cephalœdium un rocher qui
reproduit la forme humaine, w
Junilius : « Comme il aimait la Nymphe Cœdina *, il lui
jura qu'il ne la tromperait avec aucune femme; mais il
s'oublia avec une Nymphe et fut, pour ce parjure, privé
de la vue. Il obtint pourtant la science poétique et fut
vénéré des patres à cause de ses vers. »
Toutes nos sources concordent, non seulement pour le
fond, mais pour les détails caractéristiques de la légende
et paraissent remonter à un original commun; c'est une
variante de l'histoire bien connue, dans laquelle un mortel
excite l'amour d'un personnage surnaturel (déesse, nym-
phe, fée). Celle qui l'aime lui impose comme compensa-
tion de cet amour extraordinaire une condition (garder le
secret, être fidèle, etc.). Le mortel manque à sa promesse
et il est puni. On tire généralement du texte d'Elien, L c. :
« xal STY)(T'!xop($v ye rbv *I|j,epatov ty]; toiaurr); (leXoTroca; CiTcdtp-
taffôai », le renseignement que ce fut Stésichore d'Himère
qui, le premier, raconta la légende dej Daphnis sous la
forme que nous venons d'exposer 2. Le texte d'Élien ne
signifie pas autre chose sinon que ce fut Stésichore qui
1. « Lycam norainant Philargyrius et Servius Reginensis || Dilectus
a Nympha Lyca vel Aedina Philargyr. excerpt. II », Hagen, p. 786.
2. Cf. Roscher, l. c, p. 956, Hiller, dans l'ëdit. Fritzsche-Hiller ', sur
V. 19 do rid. I.
LA CINQUIEME EGLOGUE 169
inaugura le chant bucolique, c'est-à-dire qui Tintroduisit
dans la littérature, mais comme le sujet de ce chant buco-
lique vient d'être mis en rapport avec la perle de la vue
de Daphnis, c'est bien la légende telle que la rapporte
Elien qu'il dut raconter dans ses vers.
Sur la mort de Daphuis, nous avons des indications
divergentes. Le Serv. Danielin. dit, ad VIII, 68, qu'il fut
changé en pierre par la nymphe irritée; ad V, 20, qu'é-
tant devenu aveugle, il invoqua son père Hermès, que
celui-ci l'enleva au ciel et fit jaillir à l'endroit où il était
une fontaine, qui a conservé son nom et auprès de laquelle
les Siciliens offrent chaque année des sacrifices. D'après
un Schol. de Théocrite, ad VIII, 93, comme il errait à
l'aventure, privé de la vue, il tomba du haut d'un rocher.
Daphnis (igure dans plusieurs Idylles de Théocrite
comme un bouvier 1res habile à jouer de la syrinx et à
composer des chants bucoliques. A la suite d'une de ces
victoires, Id. Vlll, 92 sq., nous trouvons le renseignement
suivant : « Kf,x toÛto) irpaio; uapà iroifiéo-i Aâçv'iç ë^êvio Kal
N^jjx^av àxpyjpo; èwv hi Naiôa Yôcfiev ». L'amour de Daphnis à
la fleur de l'âge avec la Nymphe est le fond de la légende
que nous venons d'exposer. C'est celle-là que suit Théo-
crite.
On remarquera qu'il n'est pas nécessaire que dans tous
les passages où il a parlé de Daphnis, il ait suivi la même
version, et que, quand il ne nous donne que des ren-
seignements fragmentaires, nous n'avons pas le droit
de les compléter arbitrairement. Dans ITd. VIII, l. c, il
nous peint les débuts brillants de Daphnis; il connaît
aussi ses souffrances, qui sont le thème favori de la poésie
bucolique ancienne, V, 20 : « Ta Aiçviôoç oUye' », cf. 1, 19.
Or, dans ITd. VU, v. 72 sq., Lykidas décrit ainsi une partie
des plaisirs qu'il s'accordera pour célébrer l'heureux voyage
d'Agéanax à Mitylène : « ô ôè TtTupoç èYYJÔev ào-ei, "ilç uoxa
t5(; Sevêaç r)pa(T(Taxo Aàçviç à poûtaç, Xwç opoç àjjLç' èirovïiTo,
xat toç Spusç aOxbv èOpiqvsuv, ^IpLSpa olÏxs, çuovti "ïiap' ô/ôatcrtv
TUOTajjLoîo, E^xe xttîjv ôiç xiç xaxeTàxexo (jiaxpbv ucp' ATjjlov *H "A6w
T) 'Poôôirav r, Kaûxaaov ècr/axiwvxa. » Déjà les Schol. de
Théocrite se demandaient si « Çeviaç » * était un nom
1. Ahrens, edit, maior.^ 1855, t. II, p. 261 sq.
10
170 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
propre ou un nom commun : ce qui est certain, c'est que
l'amour dont il est question ici n'est pas celui qu'il eut
pour la nymphe, Id. Vllf, v. 92 sq. ; c'est au contraire
celui qui fit son malheur, puisqu'il se consume comme la
neige qui fond sur les montagnes, que les montagnes
prennent part à sa douleur, et qu'il est pleuré par les
chênes des bords du fleuve Himère. 11 n'y a rien là qui
soit en contradiction avec la légende, telle que nous la
connaissons : c'en est au contraire un épisode; Daphnis
se consume pour une femme étrangère, et, comme cet
amour infidèle doit amener sa perte, la nature le pleure.
Au contraire, dans l'Id. 1, Théocrite donne à la légende
une forme nouvelle, qu'il faut déterminer en étudiant son
texte sans parti pris. Daphnis se meurt de consomption,
V. 66, « 6xa Aàçvtç èTdtxsTO »; (cf. v. 82, « ti vu Totxsai; >),et il
meurt victime de la colère d'Aphrodite. Gomment se l'est-il
attirée? En se vantant qu'il triompherait de l'Amour, v. 97,
et c'est l'Amour qui l'a vaincu, v. 98. Mais cette victoire et
la mort de Daphnis seront une honte et un remords pour
l'Amour, v. 104, et Daphnis accable Aphrodite de son
mépris en lui reprochant sa faiblesse pour Anchise, pour
Adonis, c'est-à-dire ses amours lâches et infidèles, v. lOtî,
sq. *. C'est donc un amour de cette nature, que la désse a
voulu lui inspirer et contre lequel il résiste. Faut-il croire
que Daphnis est un de ces héros chastes, comme il y en a
dans la mythologie, et qu'Aphrodite veut plier à son joug?
Ce n'est pas tout à fait cela, v. 82 sq. : « à 6é xe xwpa Ilâcrai:
àvà xpàva; itàvT àXasa uocral çopeÏTat ZateOa' ^- » Ainsi il y a
une jeune fille qui cherche partout Daphnis, tandis que
celui-ci révile : ce n'est donc pas pour elle qu'Aphrodite
lui a inspiré une passion. Or, dans cette « xwpa », rien ne
nous empêche de voir justement la Nymphe qui a aimé
Daphnis tout jeune et à qui il a promis fidélité. C'est cette
fidélité qui a irrité Aphrodite, cette fidélité que Daphnis
se vantait de garder, malgré toutes les séductions de
1. Il est possible que le passage ait été interpolé; mais c'est bien là.
lo sens.
2. V. 8-2, Fritzsche », Fritzsche-Hiller » : à ôs rj xtopa ; Ahrens :
à fïxi x(opa. V. 85, Fritzsche ■ : ZaTOKr'. Ziegler ' : Zdéreicr*. Ahrens :
ZaXô) 9*,
LA CINQUIÈME ÉGLOGUE 171
l'amour. Comment s'est produite la vengeauce d'Aphro-
dite, nous l'apprenons par Jes paroles de Priape, v. 85 sq.
Priape, qui n'est pas au courant, s'étonne que Daphnis ne
réponde pas à l'afTection de la « xcopa ». Il le compare, lui
qui était un bouvier, c'est-à-dire un des pâtres de la con-
dition la plus relevée et la plus honorable, à un de ces mi-
sérables chevriers aussi lascifs que les boucs de leur trou-
peau, V. 90 sq. ; « Kal tù ô* eitet x' ècopyjç toiç irap6ivo; ofa yeXâvTt,
Taxeai ô^OaXfjicac, oti oj jjLetà xatac -/opsusiç ». Tel est l'état dans
lequel Aphrodite II2v6y){ioç a mis Daphnis. Elle lui a inspiré
des désirs maladirs, une sorte de folie amoureuse; mais
Daphnis aime mieux mourir que d'y succomber, v. 92 sq. :
• àXXà xbv aÛTti) "Avye irtxpov ïçnaxa, xal È; téXo; avue {lotpaç ».
Voilà donc la transformation que Théocrite a apportée
à la légende. Tandis que, dans la version plus ancienne,
Daphnis est infidèle par légèreté humaine, ici c'est une
victime d'Aphrodite, et par là son histoire se rapproche
d'une foule d'autres consacrées par la mythologie. Mais,
en revanche, Théocrite lui donne une attitude héroïque que
ne comportait pas le récit primitif. Daphnis est atteint par
la volonté d'une déesse jalouse d'ardeurs maladives et hon-
teuses, mais ces ardeurs il y résiste et il en meurt. Cette
version nouvelle paraît êlre l'œuvre voulue de Théocrite.
Entre la conception de Théocrite et celle de Virgile, y
a-t-il des intermédiaires?
Sosithéos, contemporain de Théocrite, avait, dans un
drame satyrique intitulé Aiçviç ?; AtTV)ép(Tr)c (Athénée, ^0,
p. 415, B), exposé une légende toute différente, que nous
raconte le Servius Danielin., ad Bue, VIII, 68 : d'autres
disent que Daphnis aima la nymphe Pimpléa. Elle fut
ravie par des brigands; Daphnis la chercha dans tout
l'univers et la trouva en Phrygie, chez le roi Lityersès :
celui-ci imposait aux étrangers, qui venaient chez lui,
d'aller avec lui moissonner ses nombreuses récoltes ; quand
ils s'avouaient vaincus, il les tuait. Hercule, par pitié pour
Daphnis, vint au palais et, mis au courant des conditions
de la lutte, prit la faucille, avec laquelle il coupa la tête
au roi. Il délivra donc Daphnis du danger et lui rendit
Pimpléa, que d'autres appellent Thalia; il leur fit cadeau
comme dot du palais du roi. » D'après les Schol. de Théo-
172 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
crite, Argum. de l'Id. VIII, Sosilhéos avait raconté que
c'était à la suite d'un concours poétique avec Menalkas,
en présence de Pan «t des Nymphes, que Daphnis, pro-
clamé vainqueur, avait épousé Thalia, et Alexandre lÉtolien
disait que Daphnis avait appris la musique à Marsyas.
L'histoire de Daphnis avait donc été mise en rapport
avec la Phry«»ie; nous ne savons s'il avait été rattaché par
quelque lien au thiase de Dionysos. 11 est bien probable
que sa transformation en héros bachique est l'œuvre de
Virgile, comme sa transformation en dieu rustique, bien
que la légende grecque le mette en rapport avec les dieux
de la campagne, Hermès, Apollon, Pan, Priape, les Nym-
phes. Quoi qu'il en soit, Virgile a supprimé tous les traits
intéressants de l'aventure de Daphnis, et s'est borné à
composer deux morceaux de rhétorique poétique, où l'éclat
de la facture ne dissimule pas la pauvreté du fond.
Dans le poème de Mopsus, v. 20-24, l'attitude de la mère
tenant embrassé le corps de son enfant, est imitée de l'atti-
tude traditionnelle d'Aphrodite pleurant Adonis. Id. III,
V. 46 sq., Adonis a inspiré à Aphrodite une passion si
furieuse : « "Ûo-x' o-JÔè ç)6tjj.£v6v vtv à-rep {xai;oîo TiÔr^tî *. » Bion,
dans r'EiriTotîpioç 'AôioviSoç, représentait ainsi Aphrodite après
la mort d'Adonis, v. 42 sq. : a ria-/e«ç àiATrsToco-aaa xivupsTo-
{jLEÎvov "AStovt... TravjCTxaTOv wç ère xiyeto), "il; az TcepiTCiuÇo) xal
-/eîXsa /etXeo-i jj-î^o) ». Le mot « izepnzx'jlui = complexa » parait
indiquer que Virgile a eu ce passage sous les yeux. Il est
certain que ses vers sont pathétiques; mais le fond en est
banal et ne convient pas particulièrement à Daphnis; c'est
à peine si la légende parle de sa mère.
[Moschos] dans l'Id. III, v. 26 sq., a peint d'une façon
très pittoresque le deuil des dieux rustiques et la désola-
tion de la nature après la mort de Bion. Parmi les dieux,
il cile 'AtuôXXcov, v. 26, KpavtSeç, V. 29. Apollon et les Nym-
phes se retrouvent bien dans les vers de Virgile; mais ce
n'est pas assez pour qu'on puisse affirmer l'emprunt.
Déjà Théocrite avait décrit le deuil des animaux, Id. I,
V. 71 sq.; il est possible que « ingemuisse », v. 27, traduise
1. Cf. la scholie do M dans Ahrcns, t. II, p. 151 : « O'jto) yàp èv
ypa'ffj Ttvt r,v éÇa)Ypa:pr,[jLévr, ».
I
LA CINQUIÈME ÉGLOGUE 173
« wp'jiravTo », V. 71. La présence des lions vieat sûrement
du V. 72 : « Tf,vov -/«»»t Ôpu{ioîo litù^ à'x)a'j«Tc Ôavôvra ». L'adjectif
« Poenos » n'est peut-être qu'une* épilhète d'excellence
géographique; il pourrait indiquer aussi que le deuil de
Daphnis a été ressenti jusqu'en Sicile; ce serait une façon
d'enchérir sur Théocrite, à moins que ce ne soit une cri-
tique indirecte, Virgile ayant trouvé singulière la mention
des lions dans la Sicile, même mythologique. L'abstinence
des animaux est prise ailleurs. Dans l'Id. IV, les vaches
d'iflgon témoignent leur chagrin de la séparation momen-
tanée d'avec leur maître eu refusant de manger, v. 14 :
« 'H piàv SâiXatat ye, xal oùxl-rt XôivTi véjjLeoôai * «.C'est là l'idée
que Virgile a développée avec beaucoup d'élégance. Le v. 28
parait inspiré par Dion, I, 31 sq. : « xàv KÛTrptv aîaî "ûpea
Ttavta >iyovTi, xal a.\ Sp'Jg; atai "AStovtv • Kai itorapLot xXaco'Jdt Ta
TCÉvOea Ta; *Açpo6;Taç, Kal nayat tov "A6(oviv èv (opso*'. ôaxpûovTi*
IlàvTac àvà xvaawç, àva itiv vaTio; oiXTpà àr,6wv Aii^ei.. etc. «
Virgile a beaucoup résumé ; mais nous trouvons là les
montagnes, les forêts, les fleuves (qui ont servi au v. 21);
les montagnes parlent. Il est vrai que dans Virgile elles
répètent seulement ce qu'elles ont entendu*; dans Biou
elles font leur partie dans la plainte générale. Virgile
atténue le merveilleux. Ainsi il paraît avoir pris de côté
et d'autre les éléments de son 11^ couplet; mais il lui a
donné une forme qui lui appartient en propre.
La description du corlcge de Baccbus est assez banale.
Nous ignorons où Virgile a emprunté les éléments qu'il a
mis en œuvre avec élégance. La comparaison rustique en
l'honneur de Daphnis est prise à l'Id. VIII, v. 79 sq. : « Ta
Ôput Tal pa/avoi xdo-jxoç. Ta {laAtSi (làXa, Ta pol" 6' à (/.da/oç,
Tô) po'jxoXw ai pdeç olùzolI 3. » Il n'y a cependant pas un seul
1. Ce passage suffit et il n'est pas nécessaire do recourir à [MoschosJ,
III, 23 : « "Ûpea S'IcttIv oit^tùva, xal al pde; ai tcote ya-jpioç IlXaÇd-
(Jievai yodtovTi xal oùx èôéXovTi véjisoOai », où l'imitation do Théocrite
est visible et où le l*"" hémistiche est en contradiction avec le v. 28 do
Virgile.
2. Dans le poème de Menalcas, v. 62 sq., les montagnes parlent pour
exprimer leur joie.
3. Gcbauer, Quatenus Vergilius in epitfietis..., p. 3 et 6, rapproche en
outre, Id. XVIII, 29, « Ilisipa piéya >.àov àvéSpajjLS xoajAo; àpoypa. •
Reste à savoir si le « segctes ut pinguibus aruis », qui convient si bien
iO.
174 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
mot de commun. C'est l'emprunt du cadre avec la modifi-
cation complète du détail : il est certain qu'il faut voir là
un exercice de style. Ici les deux passaj^es se valent.
L'abandon des champs par Paies et Apollon v. 34 sq., la
dégénérescence des plantes, v. 36-39, paraissent appartenir
à Virgile S comme les préparatifs funéraires des v. 40-41.
On a rapproché du v. 42 les v. 43 sq. de la pièce XXIII du
recueil de Théocrite : « Xcôfia 6é [loi ^çwœov ti... Fpâ'l/ov -/.al
TdSs Ypaix{i.a... » Sans doute Tidée d'élever un tombeau, d'y
graver une inscription sont des idées banales; cependant
les rapports entre cette pièce et les Bucoliques sont assez
fréquents pour qu'on incline à croire que Virgile y a pris
des détails.
Quant à l'épitaphe de Daphnis. elle est imitée de l'adieu
de Daphnis dans la I*"*^ Id., v. 120 sq. : « Aàçvtç èy^v ôfie xîivo;
o Tocc ^6oLÇ o)6e vopLsvtov, Aàçvcç à 'zoi^ Taupco; xal icdpTiaç o)6£
uoTCffôtov », avec des variations caractéristiques. Dans Théo-
crite Daphnis se caractérise tout simplement comme un
pâtre consciencieux (les deux devoirs principaux du pâtre
sont de faire paître son troupeau et de l'abreuver). Virgile
a négligé ces détails trop terre à terre pour rappeler avec
emphase la réputation universelle de Daphnis (la fin du
V. 43 développe « Tf,vo; »); « in siluis », dans le sens pas-
toral, est une expression très fréquente chez Virgile ^.
Quant au v. 44, l'antithèse entre « formosi » et « formo-
sior » lui appartient en propre '.
Menalcas salue le poème de Mopsus par des compli-
ments exprimés sous forme de comparaisons rustiques.
L'idée de ces compliments et leur forme proviennent de la
!••« Id. Toutefois le détail choisi par Virgile paraît repré-
senter une impression personnelle *; tout au plus peut-on
à la Lombardie, n*cst pas uno observation personnelle de Virgile.
Gebauer, p. 6, montre du reste que le mot « pinguis », applique à la
terre fertile, était une expression courante.
1. Gebauer, ibu!., p. 1 et 3, rapproche du v. 37 sq. les v. 132 sq. de
rid. I. Si Virgile a pris qq. chose, ce n'est que le genre du mot narcissus,
atteste par Diomède, I, 453 K.
2. Cf. p. 454 sq.
3. Gebauer, De poetnrum graecorum..., -p. 41 : « hic post positivum pul-
cherrime comparativum intulit » ; Quatenus Vergilius in epithetis...., p. 11 :
la beauté des troupeaux est mentionnée par Théocrite et avant Théocrite.
4. Virgile aimait à dormir à l'ombre sur le gazon, cf. figl. I, v. 53 sq.
LA CINQLIEME ÉGLOGUE 175
supposer une réminiscence du v. 78 de la VIII« Id. « *AS'j
6à Tc5 OÉpeoç irap* OStop plov alOpioxoixerv >». Mais, si Théocrite
rend avec beaucoup de bonheur une impression rustique
très agréable, il ne faut pas s'étonner que ces mêmes impres-
sions rustiques, transformées en jugements littéraires,
deviennent très vagues et peu significatives. Le v. 49 « tu
nunc eris aller ab illo » rappelle avec un sens différent le
V, 3 de la V° Id. : « {lerà Ilâva to ÔeuTepov àOXov àTioca/j ». La
modestie avec laquelle Mcnalcas introduit son poème, l'en-
thousiasme de bon goût qu'il témoigne pour son héros, le
remercîment anticipé de Mopsus... elc, v. 50-5o, appartien-
nent en propre à Virgile.
Le poème de Menalcas est moins chargé d'imitations
que celui de Mopsus. Le système d'invention, au moins au
début, consiste à prendre le contre-pied du morceau précé-
dent et ridée générale parait être une combinaison origi-
nale de Virgile. Les v. 56-59 n'ont pas leur équivalent
dans Théocrite. Du v. 90 Gebauer * a rapproché les v. 84 sq.
de rid. XXIV de Théocrite : « "Efftat ôyj tout' àji-ap, 6wr,vtxa
vsêpov êv Euvà Kapj^apoScDV «rtveaôat !5(i)v Xuxoç oCix èôeXr,(T6t ».
Mais la situation est différente, puisqu'il s'agit dans Théo-
crite des rapports du loup avec d'autres animaux sau-
vages, dans Virgile de la cessation de la guerre qu'il fait
aux troupeaux. Les tableaux de l'innocence de l'âge d'or
sont familiers à l'imagination de Virgile et plaisent à son
cœur; il semble qu'il y ait là une réminiscence de quelque
description de cet âge fabuleux.
Si le fond du poème appartient à Virgile, il y a cependant
dans le reste des imitations sporadiques. Des v. 65 sq.
Gebauer * a rapproché Théocrite, Id. XXVI, 5 sq. : « 'Evxaôapw
>ei(iàivi xà{JLOv SuoxacSexa pwjAO'Jç, Twc xpeiç Ta SejjLiXa, tw; èwsa
Tw Aiovu(T<i) »; il est certain que l'idée est très semblable.
Les V. 67-68 sont sûrement imités del'Id. V, 53 sq. : « ^xa<y(û
6è xpaTTipa {ilyav Xsuxoîo ydcXaxToç Taïç N'jjjLçatç, o-Tacrô) Ôà xat
âôéoc aXXov èXatw ». La présence du lait et de l'huile des
deux côtés rend l'imitation manifeste. La variation des
1. Quatenus Vergilius in epitheiis...,i[t. 2, après AV. Ribbeck, Addenda...^
p. 129. Ces vers sont suspects d'interpolation, cf. Alirens, edit. maior,
ad h. 1.
2. De poetarum graeeorum...^ p. 39.
J76 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
épithètes est très caractérislique^ Comme il ne s'agit sûre-
ment dans Théocrite que d'un seul sacrifice, il n'est pas pro-
bable qu'il faille dans Virgile en supposer deux à deux épo-
ques différentes. Peut-être est ce de là que vient l'idée de la
cérémonie annuelle en l'honneur des Nymphes, v. 74 sq.,
sur laquelle nous n'avons aucun renseignement.
Pour composer sa fêle rustique, v. 69 sq., Virgile a
emprunté quelques détails aux réjouissances sans aucun
rapport avec Daphnis, que décrit Lykidas dans l'Id. VII,
V. 63 sq. Ces réjouissances n'ont rien de religieux et Vir-
gile en a négligé bien des traits charmants, la couronne
de tleurs, la jonchée d'herbes haute d'une coudée, l'atli-
tude du gourmet qui surveille la cuisson des fèves, du
buveur éméritc qui vide tranquillement sa coupe jusqu'à
ce que sa lèvre rencontre la lie. Au « IlxcXeaTtxbv otvov », v. 65,
qui nous est complètement inconnu, il a substitué le célèbre
vin de Chios. Il a transformé les deux joueurs de flûte en
deux chanteurs (il n'y en avait qu'un chez Théocrite) et il
leur a donné des noms d'imagination, représentés du reste
ailleurs dans les BucoHques. Il a supprimé les belles
légendes sur Daphnis et sur Komalas et les a remplacées
par la danse des Satyres dans un vers fort joli de facture
et de style; mais le sujet est assez banal. En somme il
prend avec son modèle beaucoup de libertés.
Il faut remarquer en outre que, dans ce morceau, il s'ins-
pire jusqu'à un certain point de la religion romaine. Le
v. 75 est une allusion aux Ambarualia; au v. 35 il avait
nommé Paies.
Les compliments par lesquels Mopsus accueille ce poème
sont du genre que nous avons déjà défini. Théocrite, dans
un cas analogue, avait déjà fait des emprunts aux bruits
harmonieux de la nature; il avait comparé le son de la
syrinx au murmure du vent dans le feuillage d'un pin,
Id. I, V. 1 sq., et le charme de la poésie chantée au bruit
d'une cascade, Id. l, v. 7 : « "AÔtov w tuoijxyiv to tsov {jléXoç, rj
1. Gebauer, Quatenus Verr/iUiis in opit/ictis..., p. 1, après Heyne, rap-
proche encore do ce passage les v. 58 sq. de l'Id. V, à cause de la diffé-
rence de construction : « pocula... spumantia lacté... crateras...oliui »,cf..
- ya'jXw;... YaXaxxo;... axaçîôa;... xr^pC £-/ot(Ta;. » Aucun de ces mots,
ne correspond à « pocula >*.
LA CINQUIÈME ÉGLOGUE 177
o xaTa*/sç Tr^ àith xàç itétpac xaTa>.et6eTai u'I'ôôev uSwp ». Mais
on voit que Virgile a voulu surpasser son modèle. Les
pâtres de Théocrite parlent de ce qu'ils entendent sur le
moment, ceux de Virgile vont chercher dans leurs souve-
nirs; les images des pâtres de Théocrite sont plus douces
et plus simples, celles de Virgile ont un caractère sauvage
qui est très poétique, mais qui ne paraît pas en rapport
avec la circonstance.
L'échange des cadeaux après un chant amébée se trouve
déjà dans Théocrite, Id. VI, v. 43; il s*agit d'une syrinx et
d'une flûte. Ce passage a donc eu de l'influence sur la fin
de l'Égl. V. Dans Tld. IX le pâtre, qui a provoqué les chants
de Daphnis et de Menalkas, donne à ce dernier une coquille,
au premier une massue pastorale, v. 23 sq. : « AafviSt {xsv
y.opûvav, xàv {jloî itaipo; ëtpEçev àypoç AOtoçu-fi, "^àv o'J5' av
r<T(i)ç (jL(0(j.àa-aTO téxtwv ». L'éloge de la massue montre que
c'est ce passage que Virgile a eu sous les yeux; mais il a
enchéri. Tandis que la massue de Théocrite est naturelle-
ment aussi belle que si elle était fabriquée, celle de Virgile
doit à la fois à la nature et à Tart. Virgile enjolive son
modèle d'une façon un peu naïve. Dans Tld. Ville chevrier
Lykidas est si satisfait du chant de son ami Simichidas
qu'il lui fait cadeau de son XaywêdXov pour être « èx Moicrâv
Çetvriïov », V. 129. Il le lui avait promis (cf., v. 43, xop-jvav,
qui est la même chose que le XaywSdXov). Virgile a cru
rendre la chose plus piquante par les demandes d'Anti-
gènes.
La composition de la V^ Égl. s'expliquant tout naturel-
lement par le désir d'écrire une pièce intéressante avec des
procédés d'imitation un peu plus libres que précédemment,
il ne semble pas qu'il faille y chercher d'allégorie autre
que celle qui ressort du v. 85 sq. Encore est-elle incom-
plète. On ne peut admettre, en efTet, que Virgile ait voulu
saluer les débuts d'un jeune poète bucolique contempo-
rain, chez qui il aurait reconnu un talent égal au sien, et
se soit plu à mettre ses propres vers en comparaison avec
ceux de ce jeune rival. A ce point de vue Menalcas et
Mopsus ne sont que des pâtres imités de Théocrite et dans
les rapports qu'ils ont l'un avec l'autre il n'y a pas lieu de
chercher d'allusion contemporaine. L'identification de
4 78 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Menalcas avec Virgile n'est donc que partielle et momen-
tanée. Pourtant, si Ton réfléchit que la pièce a été écrite
pour soumettre au public les deux morceaux brillants sur
Daphnis, que sur ces morceaux Virgile concentre une série
de compliments hyperboliques, on n'est pas éloigné de
croire qu'il les considérait comme de petits chefs-d'œuvre et
qu'il a voulu à la fois exprimer sa satisfaction et indiquer
d'avance au lecteur la direction que devait prendre son
jugement. De môme, dans la IX° Égl., il fait exprimer aux
pâtres qui récitent les vers de Menalcas une admiration
enthousiaste pour ces vers, et Menalcas, c'est lui-même.
Les commentateurs anciens ont cherché pour le person-
nage de Daphnis une interprétation allégorique. Ils y ont vu
les uns Flaccus, le frère de Virgile — mais il serait ridicule
que Virgile fit l'apothéose de son jeune frère — , d'autres
Saloninus, le fils de PoUion — , mais les dates s'opposent à
cette explication — , d'autres enfin Jules César ^ Cette der-
nière explication a été adoptée par un certain nombre
d'éditeurs et de critiques modernes 2. Elle n'est pas abso-
lument inadmissible par elle-même. César était populaire
dans la Transpadane; Pollion était césarien, Virgile éga-
lement. Le principe n'en est pas atteint par les allusions
ridicules et forcées des Scholia Bernensia; il est certain
qu'un certain nombre de traits, « puer », v. 54, l'intro-
duction du culte de Bacchus, y. 29 sq., etc.. ne convien-
nent pas à César, mais on peut se retrancher dans le
système de l'alléo^orie incomplète. Toutefois, pour que
cette explication fût possible, il faudrait qu'elle eût un
point de départ dans le texte même de Virgile; or ce point
de départ manque absolument ^. Suétone * raconte qu'on
1. Scholia Dernensia, Préamb. de l'Égl. V, p. 783, 784, ad v. 20,
ad V. 22, etc. Cf. Serv. ad V, 20, 29, 56.
2. Cf. A. Feilchenfeld, Op. laud.y p. 18, qui la combat et qui cite
parmi ses partisans Agrcsti, Glaser, Kappes, Bitschofsky, Nettleship,
Sellar. Scliapor, De Eclogis...., p. 25 sq., Symb. Joachim., p. 23 sq., no
lui est pas favorable, Kolstcr, p. 78 do son édition, E. Krause, Op.
laud.y p. 41 sq. (sans adopter toutes les raisons do Scliapcr), Sonntag,
Op. laud., p. 122, non plus.
3. J. n. Voss, Argum. de la V« Égl., déclare au contraire que tout
concorde pour faire reconnaître le dictateur Jules César.
4. Jul. Cnes., § 81.
I
I
LA CINQUIEME ÉGLOGUE 179
•rapporta à César, quelques jours avant sa mort, le prodige
suivant : « Les troupeaux de chevaux qu'il avait lâchés en
liberté et consacrés aux dieux au moment du passage du
Rubicon auraient cessé de manger et pleuré abondam-
ment ». Mais, dfins Virgile, au v. 26, « quadrupes » ne s'ap-
plique pas aux chevaux, mais aux troupeaux. C'est du
reste une imitation de Théocrite. Suétone raconte égale-
ment * que, « la nuit qui précéda sa mort, César rêva
qu'il volait au-dessus des nuages et qu'il mettait sa main
dans celle de Jupiter ». Mais c'était une idée courante à
cette époque que les âmes des morts illustres étaient
transportées dans les astres; c'est cette idée que Virgile
met en œuvre, v. 56 sq. ; elle n'a pas de relation néces-
saire avec César. A propos de l'association du culte de
Daphnis à celui de Phœbus, on rappelle ' qu après l'apo-
théose de César, le jour anniversaire de sa naissance coïn-
cidant avec la date des jeux ApoUinaires, jeux pendant
lesquels les livres sibyllins défendaient de sacrifier à un
autre dieu qu'Apollon, on en avança la célébration. Mais il
est bien probable qu'au v. 66 Daphnis est rapproché de
Phœbus comme d'un dieu rustique (plutôt encore que
comme du dieu des vers). Dans ces circonstances l'allusion
à César se présente comme étant simplement l'œuvre des
commentateurs : c'est dire que c'est une hypothèse qui n'a
pas grande valeur. Il faut s'en tenir à l'opinion si sagement
formulée par Heyne ^ : '< Quod si altiorem, quam verborura
ratio ferl, sententiam quaerendam putes, ad Cacsarcm ut
putes poetam respexisse, feram cquidem; modo non sin-
gula allegorice interpretari ausis;... quod tamen cogat nos,
nihil inest; in ferre autem de suo aliquid alieni, quod non
in ipso carminé habetur, non est boni interpretis, cui satis
esse débet, elicere ea, quae in carminé sunt, non ea, quae
sunt extra carmen, inferre ».
1. Jid. Caes., §81.
2. A. Forbigcr *, ad V, 65.
3. Hoyno-Wagner *, t. I, p. 148, Argum. de l'Égl. V.
CHAPITRE VI
La septième Églogue.
Tout ce qu'on sait de la VII^ Églogue c'est qu'elle a été
composée après Ja \^ et très vraisemblablement avant la
IX® *. On ne peut la dater exactement. L'allusion du v. 55
au « formosus Alexis » engage à la rapprocher de la
seconde. En revanche l'épithète u Arcades », v. 4 et 26,
engage à la rapprocher des Égl. VIII etX, où Virgile décrit
avec complaisance l'Arcadie bucolique.
L'Arcadie bucolique paraît être une invention de Virgile.
Elle n'existe pas chez ïhéocrite. Théocrite considère bien
le dieu Pan comme le joueur de syrinx par excellence, le
maître des pâtres chanteurs de la Sicile, et c'est à lui que
Daphnis mourant remet sa syrinx ^. Il sait qu'il a deux
séjours favoris, l'Arcadie et la Sicile '^, mais que sa véri-
table patrie est l'Arcadie, où il reçoit un culte dont il décrit
les cérémonies très particulières *. Mais il n'imagine pas en
Arcadie une population de pâtres chanteurs et joueurs de
syrinx comme ceux qui sont les personnages de ses Idylles :
ceux-ci, il ne pouvait les quahfier d'Arcadiens, puisque ce
sont des gens de Sicile, de l'Italie méridionale, de Kos.
Virgile se fait de Pan une idée très analogue à celle de
Théocrite ^. C'est le prolecteur des troupeaux et des patres,
1. Cf. p. 72.
'i Id. L V. 128 sq.
3. Jbid., V. 123 sq.
1. Id. VII, V. 106 sq.
5. Cf. p. 497.
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 181
rinventeur de la syrinx et le premier maître qui ait
enseigné à s'en servir, ÊgL II, v. 32 sq. Orl'Arcadie réelle
était un pays de pâturages et de troupeaux *. Dès lors, il
devait paraître singulier que Pan eût institué et propagé
le chant bucolique en Sicile, où il n'était qu'un étranger, et
qu'il ne Teût pas fait fleurir en Arcadie, où il était chez
lui. C'est là sans doute ce qui a frappé Virgile, chez qui
nous trouvons une Arcadie poétique très semblable à la
Sicile poétique de Théocrite. Comme nous n'avons point
là-dessus de renseignements — car l'éducation musicale
des Arcadiens dont parle Athénée ^ est une institution
politique sans rapport avec le chant bucolique, — il faut
admettre que nous sommes en présence d'une création
de Virgile ^. Ce qui est certain, c'est que, après avoir
parlé de l'invention de la syrinx par Pan dans la Il<^ Églo-
gue, il parle dans la IV®, v. 58 sq., d'un concours, qui pour-
rait avoir Heu entre lui et Pan en présence d'un jury d'Ar-
cadiens : « Pan etiam Arcadia mecum si iudice cerlet. Pan
etiam Arcadia dicat se iudice uictum ». Dans la Vil'», pour
exprimer l'excellence du talent musical des interlocuteurs,
il les appelle « Arcades ». Dans la V1II«, v. 22 sq., il fait
une description du Ménale, où l'on entend sans cesse les
bergers chanter leurs amours et Pan jouer de la syrinx
qu'il a inventée. Enfln, dans la X«, c'est en Arcadie même
qu'est transporté le lieu de la scène; Pan, le dieu de l'Ar-
cadie, vient apporter à Gallus ses condoléances; quand
celui-ci exprime ses regrets de n'avoir pas été un simple
pâtre chanteur, qu'il prie les pâtres de célébrer ses amours,
il les considère comme des Arcadiens; c'est en Arcadie qu'il
songe à chercher l'oubli de ses malheurs.
C'est donc seulement dans les Égl. VIII et X que cette
conception de Virgile prend définitivement corps; si l'on
admet qu'elle s'est formée peu à peu dans son esprit, on
trouvera singulier qu'il ait, dans la VIP Égl., qualifié brus-
1. Id. XXII, V. 157, *Apxa5îa x' &\j[i.ot,lo<;,
2. XIV, 22, p. 626 b sq.
3. E. Glaser, P. Vergilius Maro's Bucolica, Einleit., p. 6 : « Und
doch ist keine Sage bckannt, dio uns in das Land Arkadien als den
Ursitz der Erfindung oder auch nur der Blûthe einer bacolischen Mu-
sekunst versetzte ».
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIROILE. 11
182 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
quement ses pâtres d'Arcadiens, sans que rien — car l'in-
dication de la ll*^ Égl. n'est pas suffisante — ait averti le
lecteur de ce qu'il entendait par là. Au contraire, après la
IV^ Égl., l'expression devient plus facilement compréhen-
sible. Il semble donc que la VU^ Égl. a dû être écrite après
la IV®; mais ce n'est là qu'un indice et comme, par la pré-
sence du chant amébée, elle se rapproche beaucoup de la
IIP, nous allons l'examiner maintenant.
La VIl^ Égl. se compose d'un préambule narratif, qui met
en scène les personnages, et d'un chant amébée exécuté par
deux d'entre eux. Le préambule ne nous est pas donné
comme l'œuvre du poète; c'est un récit fait par l'un des
assistants, Mélibée, qui a été présent à la scène, qui en a
tout retenu, même le chant amébée, et qui raconte la chose.
Il y a là une innovation et un artifice qui ne se rencontre
pas ailleurs chez Virgile. A qui et dans quelles circonstances
Mélibée fait-il ce récit? C'est ce qu'on ne nous dit pas.
Le paysage de l'introduction a une franchise et une net-
teté beaucoup plus grandes que celui des pièces précédentes
Nous ne sommes plus dans cette. Sicile de convention, qui
est le théâtre formellement indiqué de la II*' Égl., vague-
ment supposé de la III® et de la V®. Nous sommes sur les
bords du Mincio, v. 12 sq., c'est-à-dire dans le canton même
qu'habitait Virgile, et, par conséquent, le paysage qu'il
décrit est celui qu'il avait sous les yeux. L'importance des
Églogues placées par l'auteur dans la Transpadane est très
grande pour déterminer l'origine du paysage des Bucoliques.
Tout ce qui de celles-ci a passé dans les autres ne vient
pas de Théocrite, mais des impressions personnelles de Vir-
gile, et c'est grâce à elles que nous pouvons distinguer, d'une
part, l'influence de l'observation directe, de l'autre, celle des
lectures. Ici Virgile décrit avec une grande exactitude le
Mincio et ses rives bordées de roseaux. Les prairies, v. 11,
l'yeuse, v. i, le chêne où sont logées les abeilles, v. 13, les
myrtes, dont la culture sous le climat où ils sont placés
demande certaines précautions, v. 6, sont des objets qui ne
sont pas venus de Théocrite par voie d'imitation littéraire,
mais qui étaient familiers à Virgile depuis son enfance.
En comparant ce paysage à celui du chant amébée, nous
pouvons fixer la part qui, dans celui-là, revient à la conven-
LA SEPTIEME EGLOGUE 183
tion et celle qui émane de la réalité. Sont communes à
Théocrite et à Virgile les plantes suivantes * : « pinu », v. 24 ;
« hedera », v. 25; « arbutus », v. 46; « iuniperi », v. 53;
«populus », V. 61 et 66; «laurea », v. 62; « uitis», v. 61 ;cf.
« laeto..inpalmite»,v. 48, etwpampineas... umbras»,v. 58.
Sont particulières à Virgile : « baccare », v. 27 ; « thymo.. . Hy-
blae », V. 37 ; — le thym ne figure pas dans les poèmes buco-
liques de Théocrite, mais le déterminatif, que lui donne ici
Virgile, montre qu'il veut parler d'une plante de Sicile; il
cherche donc la couleur locale ; — « Sardoniis... herbis »,
V. 41 ; — il n'en est pas question dans Théocrite; c'est
chez' Virgile une plante d'origine étrangère; — « rusco »,
V. 42; — Théocrite mentionne un certain nombre de
plantes à piquants qu'il n'est pas facile d'identifier; —
« alga », V. 42; — l'algue marine ne figure pas chez Théo-
crite; Virgile, en la citant, suppose un pays baigné par la
mer; il cherche donc la couleur locale sicilienne; — « cas-
taneae », v. 53; — Théocrite ne parle pas des châtaigniers,
mais son silence est accidentel; encore aujourd'hui il y a
des châtaigniers sur l'Etna; — « myrtus », v. 62(cf. v. 6) ; —
c'est une plante qu'on cultivait dans les jardins aux envi-
rons de Mantoue; — « corylos », v. 63 et 64; « fraxinus »,
V 6o et 68, « abies », v. 66.
Parmi les animaux, le sanglier, « apri », v. 29, habitait du
temps de Virgile les montagnes et les marécages de l'Italie.
Les cygnes, « cycnis », v. 38, figurent aussi dans Théo-
crite; mais nous savons qu'il y en avait également aux
environs de Mantoue, sur les eaux du Mincio, ÉgL IX, 29,
Géorgiques, II, 199.
Les montagnes du v. 56 rapprochées du « formosus
Alexis », V. 55, paraissent faire allusion aux montagnes delà
11° Égl. et par conséquent être siciliennes; mais il y en
avait aussi aux environs de Mantoue. Au v. 56, « uideas et
flumina sicca » convient mieux à une région tout à fait
méridionale comme la Sicile et à ses torrents facilement
desséchés qu'à un pays comme la Transpadane, où les eaux,
sont régulières et perpétuelles; mais on peut dire que si
on l'applique à la Transpadane, l'influence attribuée à la
1. Cf. p. 167 SI.
i84 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
présence d'Alexis esl bien plus significative. La sécheresse
absolue des v. 57 sq. indique un pays très méridional; au
contraire, les huttes enfumées des v. 49 sq., où on fait bon
feu pour se garantir du froid, rappellent le climat déjà
rigoureux des contreforts des Alpes.
En somme le paysage du chant amébée est un paysage
lombard teinté de sicilianisme.
La saison à laquelle se passe la scène de l'Égl. VII — ce
qui ne préjuge rien de Tépoque où elle a été composée, —
n'est pas nettement indiquée. Kolster* suppose que les soins
pris pour garantir les myrtes du froid au v. 6 font allusion
à la fin de l'automne; c'est à ce moment qu'on les entoure
de paille pour leur permettre de braver les rigueurs de
l'hiver. On peut également conjecturer qu'on les débarrasse
(le leurs paillassons aux premiers beaux jours et qu'on les
recouvre vers le soir pour les préserver du froid de la nuit;
il s'agirait alors du printemps. M. Sonntag^ se décide pour
l'automne, J. H. Voss, Schaper, Kappes, Glaser pour le prin-
temps. On s'est également servi, pour déterminer la saison,
(lu V. 15; mais il n'est pas absolument clair et tout dépend
de la façon dont on l'entend. La seule chose qui ressorte
du texte de Virgile, c'est que nous sommes à un moment où
les nuits sont fraîches, maisoù, pendant le jour, il fait assez
chaud pour qu'on puisse s'asseoir tranquillement à l'ombre
dans les prairies : ce peut être le printemps ou l'automne.
L'heure de la scène n'est pas non plus nettement fixée ;
on pourrait chercher à la deviner par le v. H . Mais Vir-
gile nous apprend dans les Géorgiques qu'on faisait boire
les troupeaux deux fois, avant et après la grosse chaleur
du jour, III, 327 sq. et 335 sq. ; il est vrai qu'il s'agit là du
petit bétail. Si, au v. 6, on croit que Mélibée empaqueté ses
myrtes, non pas définitivement pour l'hiver, mais seule-
ment pour la nuit au printemps, il faudra se décider pour
le soir.
Sur les personnages de TÉglogue, voici les renseigne-
ments que nous donne le texte :
Daphnis, le juge du concours, pourrait être un berger
1. P. 143 de son édition.
2. Op. laud., p. 136.
LA SEPTIEME ÉGLOGUE 185
quelconque *. Mais dans Théocrite le Daphnis qui, dans
sa jeunesse, se distingue si brillamment par son talent
poétique, est bien le bouvier mythologique dont il chante
ailleurs la mort. Rien n'empêche qu'il n'en soit de même
dans l'Jigl. Vil. L'antériorité de l'Égl. V, où Virgile a célébré
sa mort et son apothéose, ne prouve rien; les Bucoliques
ne sont pas un roman suivi, dans lequel on ne saurait
remettre en scène un personnage qu'on a tué précédem-
ment. La question serait tranchée, si l'on pouvait sûrement
rapporter à Daphnis les « iuuenci » du v. H. Malheureu-
sement il se peut qu'ils appartiennent à Mélibée, comme
il se peut aussi qu'ils n'appartiennent ni à l'un ni à
l'autre.
Mélibée est désigné aux v. 7 et 9 comme un chevrier;
mais au v. 15 * il a des agneaux. Il se trouve exac-
tement dans la même situation que le Corydon de la
11° Égl. Comme Corydon avait des vignes, Mélibée a des
myrtes à soigner, v. 6. Il est donc à la tête d'une exploi-
tation rurale; mais c'est un très petit propriétaire. Car
il n'a personne pour l'aider, personne pour garder son
bouc, qui s'en va à l'aventure pendant qu'il s'occupe de
ses myrtes, personne pour s'occuper de ses agneaux pen-
dant qu'il assiste au concours de poésie entre Corydon et
Thyrsis. C'est à la fois un homme pratique et un dilet-
tante. Il connaît familièrement Daphnis. Il ne semble pas
qu'il soit lié particulièrement avec aucun des deux concur-
rents; mais l'issue du débat lui fait concevoir pour Corydon
une estime qui ne doit pas s'effacer, v. 70.
De Corydon nous apprenons que c'est un chevrier, v. 3 ;
qu'il est à la fleur de l'âge et chanteur habile, v. 4 sq.
Nous assistons à l'épreuve qui consacre son talent et le fait
passer définitivement au premier rang, v. 70. Il ne faut
pas en général chercher dans le chant amébée, tel que le
conçoit Virgile, des renseignements personnels sur ceux
qui le prononcent. Toutefois c'est en son propre nom que
parle Corydon dans l'invocation, v. 21 sq. 11 est donc l'ami
du poète rustique Codrus, et il le considère comme un
1. C'est l'opinion do Kolster, p. 113 do son édition.
2. Sei'o. Danielin. ad h. 1. : « ergo uarium pccus habuit ».
186 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
maître en son art. Par Tallusion au « formosus Alexis »
du V. 55 Virgile a sans doute voulu attester que le
Corydon de la Vllo Égl. est celui de la H®; mais peut-être
cherche-t-il surtout, suivant son habitude, à rappeler une
œuvre antérieure.
De même que Corydon, Thyrsis est à la fleur de l'âge
et chanteur excellent, v. 4 sq. C'est un berger, v. 3. 11 est
l'ennemi de Codrus, v. 2o sq. Voilà tout ce que Virgile
juge à propos de nous dire de lui.
Quant à Alcippé et à Phyllis, on s'est demandé si
c'étaient des noms de servantes rustiques quelconques ou
les servantes, peut-être les amies de Corydon et de
Thyrsis ^ La seconde explication parait plus conforme au
texte; si Mélibée voulait dire : « Je n'avais pas d'Alcippé
ou de Phyllis... » en imaginant des noms en l'air, il
semble qu*il emploierait « uel » et non pas « nec » ^,
Quant à répartir Alcippé et Phyllis entre les deux concur-
rents, comme Corydon figure le 1«^, v. 2 et 16, il semble
naturel de lui attribuer Alcippé et Phyllis à Thyrsis. Au
V. 59 du chant amébée, Thyrsis dit « Phyllidis... nostrae ».
Sans doute c'est une erreur de chercher dans les chants
amébées de Virgile des renseignements sur les sentiments
vrais et sur la biographie de ses personnages. Mais comme,
dans le couplet correspondant, il est question du « for-
mosus Alexis », l'ami typique de Corydon, il est possible
que Thyrsis réponde par un nom véritable. Cela n'est pas
certain.
Sur les circonstances qui ont amené le combat poétique
entre Corydon et Thyrsis, Virgile ne nous dit rien; ce
sont des réalités qu'il néglige volontiers. Au début de
1. Serv. ad v. M : « has duas intellegamus arnicas esse cantantum;
nam hoc dicit : nec Alcippen habebam, ut ille, nec Phyllida, ut alter :
Aut ut plei'ique putant nomen uil'teae ».E. Glaser, dans son édition, p. 14-:
« Es ist, gegen Voss, anzunehmen, dass dieso beide Namen die der
Magde oder Freundinnen dcr wettstreitenden Hirten sind >».
2. « Neque») du v. 14 ne correspond pas à « nec » du môme vers, mais
à « Et » du V. 16 : d'une part je n'avais pas de servante, d'autre part il
y avait un concours intéressant. Ce sont là les deux motifs de son
incertitude. 11 en résulte qu'il faut, à la fin du v. 15, non pas un point
et virgule (Heyne- Wagner ♦, Ribbeck, Forbiger *, Kappcs, Ladewig-
Schaper '), mais une simple virgule (AV. Kloucek).
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 187
rÉglogue, Daphnis est assis, prêt à remplir ses fonctions
de juge. « Forte », v. 1, indique que la chose trouve ainsi.
Ce qui est un hasard, ce n'est pas que Daphnis se soit
assis là, c'est queMélibée y soit venu *. « Arguta » est une
épithète pittoresque traduisant ie murmure de la brise
dans le feuillage de l'yeuse. Les deux concurrents ont
réuni leurs troupeaux; Virgile ne nous dit pas qui les
garde. En revanche, il décrit la jeunesse florissante des
deux concurrents dans un vers que rend élégant, indépen-
damment de l'expression, le mot « ambo » au commence-
ment et à la lin. Nous n'avons donc pas affaire, comme
dans la III® et dans la V'^ Égl., à des interlocuteurs d'âge
différent, différence qui influe sur leurs rapports. Ce sont
de vrais virtuoses, « Arcades » 2, et le mot est développé
par le vers suivant. W. H. Kolster ^ explique excellem-
ment que, le paysage étant un paysage des environs de
Mantoue, sans l'épithète d' « Arcades », on entendrait for-
cément des pâtres du pays. Or Virgile veut nous avertir
que nous avons affaire à des personnages imités de Tliéo-
crite, à des pâtres chanteurs imaginaires. S'il donne une
certaine réalité à ses Bucoliques en peignant souvent les
plantes, les animaux, les sites d'après nature, si mémo
ses personnages ont quelques traits des propriétaires ses
voisins, leur talent poétique et musical est de convention.
C'est ce qu'il laisse entendre ici. Il entre davantage dans
le détail de ce talent au v. 5 : « Et cantare pares et res-
pondere parati ». « Respondere », c'est jouer le rôle délicat
du répondant dans le chant amébée. Il semble que, par
suite de cette opposition, « cantare » doive signifier jouer
1. Le sens est : « Forte, cum Daphnis consedisset... etc., ego hue ucni ».
2. Serv. ad VII, 4 : « Non re uera Arcades — nani apud Mantuam res
agitur — sed sic perlti ut eos Arcades putares ; nam et paulo post dicturus
est : soli cantare periti Arcades ». Scholia Bernensia ad YII, 4 : « Cur
Arcades dicit, cum Mantuani sint? Proptcr eloquentiam, quia agrestis
carminis fistula sit instrumentum, cuius primus Pan inuentor fuit ».
"W. H. Kolster, p. 144 de son édition, croit avec Schaper, Kappes,
Olaser, qu'il ne s'agit pas d'une expression géographique. "Wagner
adopte la singulière conjecture de Voss, Ileyne-Wagner *, ad h. l. :
•« Arcades serui post deletam Corinthum in Italiam uonisse uidcntur
Yossio; nihil autem impedit, quin ab illis hos pastores ortos putcmus ».
3. P. 163 do son édition : «... dadurch sind sic Arcades (von don gewôhn-
lichen italischen Ilirten unterschioden) ».
^88 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
le rôle du premier interlocuteur (pour lequel Virgile n'a
pas de terme propre). Servius ' entend autrement; il est
certain que là-dessus Virgile n'est pas aussi précis que
Théocrite.
Sur ces entrefaites apparaît Mélibée, victime d'une aven-
ture assez désagréable; pendant qu'il travaillait, son bouc
a disparu. Les mots « Vir gregis ipse caper », v. 7, ne
sont pas seulement une expression ingénieuse ; ils expri-
ment toute une pensée : le bouc a entraîné avec lui le
troupeau, ou tout au moins une partie du troupeau, cf.
V. 9. La rencontre avec Daphnis est exprimée avec beau-
coup de vivacité : « Atque ego Dapbnim Aspicio », v. 7 sq.
Daphnis le rassure immédiatement : le bouc et les che-
vreaux sont en sûreté (lui ou les autres pâtres les ont bien
reconnus; Virgile ne nous dit pas qui les garde); il invite
immédiatement Mélibée à s'asseoir à Tombre; il lui donne
trois raisons dont les deux dernières sont des raisons
pittoresques, v. 12 sq. : l'aspect riant du Mincio. le plaisir
d'entendre murmurer les abeilles (nous connaissons ce
procédé de Virgile, qui consiste à faire précéder Je chant
amébée d'une description agréable de la nature, cf. les
premiers v. de l'Égl. V et Égl. III, v. 55 sq.). En même
temps le V. 12 est l'explication du précédent, v. 11, qui
renferme un motif capable de toucher un paysan : « Hue
ipsi potum uenient per prata iuuenci »; naturellement les
bœufs viendront boire à la rivière. Mais à qui appartien-
nent ces « iuuenci »? Si ce sont ceux de Daphnis', c'est
une explication de son attitude en apparence désœuvrée;
mais cette explication est assez inattendue. Si ce sont
ceux de Mélibée ^, c'est une bonne raison pour qu'il reste
là : mais au moins Virgile aurait-il dû ajouter « tui »;
malgré sa répugnance à préciser les réalités, l'indétermi-
1. Ad VII, 5 : « hoc est qui posscnt et continuum carmen dicerc, nam
hoc est cantare, ut « Extinctum nymphac... » uel «< Candidus insuetura... »
et amoebaeum referre, ut « Et me Phoobus aniat... » Cette explication
est adoptée par W. H. Kolster, p. 111 do son édition.
2. Ci. p. 185. Kolster, p. 145 : « Voss bomorkt richtig, dass dio hier
erwfthnto Rinderherdo die des Daphnis soin miisse ».
3. Servius ad v. U : « et intcllegimus istum praetcr capcllarum grcgcm
iuuencos habuisse peculiares ».
LA SEPTIEME EGLOGUE i89
nation serait un peu forte. Reste la ressource d'entendre
la chose dans son sens le plus simple; c'est là l'endroit où
viennent boire les bœufs qui sont dans les prairies, spec-
tacle toujours agréable et intéressant pour des gens de la
campagne ; « iuuenci » est dit en général, sans qu'il soit
question du troupeau de l'un plutôt que de l'autre.
Suit une petite délibération assez amusante. Mélibée, qui
est un paysan sérieux, est en même temps amateur de
poésie bucolique. Il hésite entre Tutile et Tagréable; sa
préoccupation intéressée est exprimée par le v. i5 :
« Depulsos alactedomi quae clauderet agnos ». Cela veut-
il dire qu'il s'agit d'empêcher les agneaux d'épuiser leur
mère et de les rentrer quand ils auront assez teté, afin
qu'il reste du lait pour la consommation journalière et la
fabrication du fromage (M. Sonnlag, Op. laud . p. 130 :
« quae agnos domi ab ubere matris depelleret ac clau-
deret »)? Ou bien de rentrer à temps les agneaux sevrés
et encore délicats pour les empêcher de souffrir des intem-
péries (W. H. Kolster, p. 146 de son édition : « um die neu-
geborenen Lâmmer... bei Hause, gegen ungQnstige Wit-
terung geschûtzt zu halten »)? C'est le dernier sens qui
me parait le plus naturel, bien qu'ils soient tous deux pos-
sibles. Quant au plaisir qui attend Mélibée, la structure
ingénieuse du v. 10 montre combien il est considérable :
« Corydon cum Thyrside », ce sont deux artistes; « ma-
gnum » S à la fin du vers, acquiert une grande valeur.
Le mot indique d'avance la décision que va prendre Mélibée,
décision qu'il exprime d'une façon assez prosaïque, v. 17
— presque en se condamnant lui-même, si l'on en juge
par l'antithèse entre « niea séria » et « ludo » *. — Un
paysan des Géorgiques, habitué à ne prendre du bon
temps que lorsque toutes les besognes agricoles sont ter-
minées, se fût décidé pour le parti contraire. Mélibée est
encore un paysan de Bucolique.
Ainsi le double caractère de ce préambule, c'est d'être
pittoresque et de contenir une petite étude de caractère
1. « Et la lutte — Corydon contre Thyrsis! — était importante. »
2. Le mot « illorum » est emphatique; c'est un mot par lequel Mélibée
s'excuse à ses propres yeux.
11.
190 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
assez fine. Ce sont là deux traits que j'ai déjà signalés
dans la première partie des Égl. III et V.
Mélibée indique la nature du concours — chant amébée
— en trois vers, 18-20, dont Fun, le v. 19, est fort obscur *.
Il nenous dit pas qui a assigné les tours de parole. C'est
l'habitude de Virgile de ne pas chercher la précision dans
ces détails.
Voyons si les règles de ce chant amébée sont exacte-
ment celles que Virgile a observées dans celui de la troi-
sième Églogue.
Ici, comme précédemment, il est facile de se convaincre
qu'il ne faut voir dans ce chant qu'une œuvre de fantaisie
poétique et non pas — sauf dans quelques cas — des con-
fidences personnelles des exécutants. C'est ce qu'a très bien
aperçu Heyne 2. En effet, « iam uenit aestas », du v. 47,
et « plurimus ignis », « Boreae frigora », des v. 49 et 51, ne
sauraient correspondre en même temps à des réalités. Les
grandes chaleurs du v. 57 (différentes de la saison décrite
V. 47 sq.) ne concordent pas avec l'automne, dépeint au
V. 53 sq. Si l'amour de Corydon pour Alexis, v. 55, peut
être jusqu'à un certain point considéré comme un senti-
ment personnel, on ne saurait lui attribuer en même
temps un amour pour Galatée, v. 37 sq., et un autre pour
Phyllis,v. 63. Quant à Thyrsis, il ne saurait être amoureux
à la fois de Galatée, v. 41 sq., de Phyllis, v. 59, et de
Lycidas, v. 67 sq. Le concours a lieu sous une yeuse, v. 1,
et, au V. 24, Corydon manifeste l'intention de suspendre sa
syrinx : « hic... sacra pinu ». Si l'on considère ce mot
1. Aucune des explications ou corrections proposées n'est satisfai-
sante : « raominisse » (cf. v. 69 « Haec momini ») parait se rapporter
aux souvenirs qu'a conservés Mélibée , mais grammaticalement, il est
difticile de sous-entendro « me ». Avec « alternes » correspondant à
« altornis » il semble qu'il faille sous-enteudre « ucrsus ». Je serais
disposé à considérer « Musao... uolebant » comme une parenthèse. On
pourrait tenter : alternes — (Musae me nosse uolebant) — Hos Corydon,
illos roferebat in ordine Thyrsis. MENOSSE a pu ôtre changé en MEMI-
NISSE par un copiste qui ne reconnaissait pas le pronom. Le sens
serait tout à fait satisfaisant en lisant : alternes — (Musae Daphnisque
uolebant)— Hos Corydon, etc.. Mais l'altération DAPHNISQVE MEMI-
NISSE est dure à admettre.
2. Hcync-W'agner ♦, ad v. 53-56.
\
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 191
M pinu » comme une réalité présente, il faut prendre
u hic » dans un sens un peu large.
Ici, comme dans TEgl. lll, le débutant jouit d'une entière
liberté, bien que le cbant amébée ne s'y permette pas des
écarts aussi capricieux, allusions contemporaines, proposi-
tion d'énigmes. Mais, comme il ne prononce que six cou-
plets (composés de quatre vers et qui permettent des
développements moins écourtés), il a naturellement moins
d'essor et son caprice ne saurait être aussi libre. 11 passe
du reste brusquement d'un sujet à l'autre sans s'attarder
sur un thème *. Le cercle d'idées dans lequel il se meut
est le même que précédemment et les sujets sont distri-
bués ainsi dans les six couplets : I. Invocation; II. Sujet
rustique; III. Sujet galant; IV. Sujet rustique; V. Sujet
rustique et galant; Yl. Sujet rustique et galant.
Pour ce qui concerne le système mis en pratique par le
répondant, la correspondance plus ou moins complète des
couplets affrontés, le talent littéraire 'déployé par chaque
concurrent, examinons les choses en détail.
I, V. 21-24. Invocation. Corydon demande aux Nymphes
Libethrides ^ de lui donner autant de talent qu'à son ami
Codrus : « meo Codro ^ », v. 22, qui est lui-même presque
l'égal de Phœbus; sans quoi il renoncera immédiatement
à son art. Le v. 24 avec ses deux épithctes « arguta sacra* »
est très élégant.
1 bis, V. 25-28. Thyrsis ne répond point par une invoca-
tion, mais par une demande aux pâtres arcadiens de le
couronner ^ de lierre, pour faire crever Codrus de dépit :
1. W. IL Kolster, p. 143 de son édition.
2. Servius ad v. 21 : « ... Libethros fons est ubi coluntur Musae »»... Il
cite l'opinion do Varron, qui identifie les Nymphes et les Muscs. Schol.
Bern. ad h. 1. : « A monte Boeotiae Libethro qui est Musis saccr, uel
Libothrus fluuius in Thracia ubi Orphcus laniatus est, ubi se Musae
lauabant. Alii fontem in Boeotia dicunt. lunilius dicit. » Cf. A.Forbiger *,
ad II. l.
3. Il semble que Codrus ne puisse ôtre ici qu'un pâtre chanteur ami
•de Corydon, ennemi do Thyrsis. Si Virgile voulait faire une allusion
littéraire à un personnage vivant, il lui exprimerait son admiration
ou son mépris, mais non l'un et l'autre en même temps.
4. Servius ad v. 21 : «... sic supra : sacra qucrcu ». L'adj. « arguta »
figure déjà dans cette Égl., v. 1.
5. « Nasccnteni >» est la leçon de M' ; « cresccntem », celle de P. Au
192 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
« inuidia rumpantar ut ilia Codro », v. 26, — expression
très familière, — ou de ceindre son front de « baccar »
pour lui éviter le mauvais œil *.
Analo^çie, mais avec différenciation. Les deux interlocu-
teurs partent d'une idée semblable : la prétention au talent
poétique. Mais Corydon aspire à égaler son cher Godrus
qu'il aime, c'est un sentiment noble et généreux (il ne
consentira jamais à être un poète médiocre). Thyrsis ne
demande pas le talent; il croit l'avoir et il s'en félicite
pour faire crever de jalousie Godrus qu'il n'aime pas.
Thyrsis a donc plus de confiance en lui-même, il enchérit ^,
En outre, il modifie le Ion. L'émulation amicale est rem-
placée par une rivalité malveillante. Corydon est respec-
tueux, Thyrsis agressif. Gorydon est prêt à renoncer à la
poésie. Thyrsis veut surtout protéger sa personne ^.
Correspondance de forme. Des deux côtés une épithète
savante placée après le substantif (et acquérant ainsi plus de
force) : « Libethrides » « Arcades », mais dans deux vers
non symétriques; une double alternative : « aut mihi...
concedite... aut, si.., pendebit », « ...ornate... aut, si...,
cingite », avec deux impératifs qui se correspondent, un
futur en regard du second impératif; « aut » ne figure
qu'une fois dans la réponse. Les deux alternatives ne sont
pas distribuées de même dans les deux quatrains. Donc
tentative de correspondance non poussée jusqu'à la symé-
trie absolue.
Au point de vue littéraire, c'est affaire de goût per-
sonnel de préférer soit les vers gracieux et inoffensifs de
Corydon, soit l'attaque mordante et vigoureuse de Thyrsis.
II, V. 29-32. Offrande rustique. Un jeune chasseur offre
point do vue du sens les deux leçons sont possibles. Fr. Hermès, p. 25 do
son édition, entend par « nascentcm... poetam » Corydon. Tout le cou-
plet serait ironique : mais les v. 27-28 paraissent dits sérieusement.
Thyrsis a intérêt à se protéger contre le mauvais œil, mais non à en
défendre Corydon.
1. "\V. II. Kolstor, p. 147 de son édition, entend avec raison « ultra
placitum ipsius », ce qui explique « mala lingua ».
2. Servius ad v. 25 : « Sano hoc loco carmen cxprimitur amoebaeum ;
nam cum Corydon pctisset ut csset Codri similis, hic s.» adeo Codrum
Buporaro dicit ut in se eius inuidiam possit mouere ».
3. E. Olasor dans son édition, ad v. 21 et 25.
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 193
à Diane une hure de sanglier et les bois d'un vieux cerf;
il lui promet, si ses succès se renouvellent *, une statue de
marbre. Le couplet est très élégant. Les épilhètes, « Sae-
tosi » en tète du vers, qui fait constraste avec « paruos » à la
fin (Micon'a abattu un vieux solitaire), « ramosa » et
a uiuacis » sont pittoresques. « Leui », v. 31, est signiH-
catif (le marbre sera travaillé avec soin; on lui donnera
tout le poli, dont il est susceptible, ce qui est important
surtout pour une statue de femme), « iota » de même (il
ne s'agit pas d'une tête de marbre posée sur un corps
d'autre matière). Au v. 32, le détail des lanières rouges
qu'on peignait sur le marbre est rendu avec beaucoup de
bonheur.
II 6is, V. 33-36. Thyrsis répond par une offrande à
Priape, faite par un pauvre jardinier. Le couplet est bien
construit, mais n'a pas les mêmes mérites de style.
Analogie, avec différenciation des détails et désir d'en-
chérir. Thyrsis commence sur un ton modeste : « Expec-
tare sat est », v. 34; mais, c'est pour mieux préparer le
contraste. Micon a promis une statue de marbre ; celte
statue de marbre, Priape Ta déjà; c'est tout ce qu'on pou-
vait faire pour le moment : « pro tempore », v. 35, ce qui
est évidemment ironique. Si l'élève des troupeaux réussit,
il en aura une d'or ou dorée. La générosité du jardinier
est donc inépuisable et Thyrsis enchérit sur l'idée. Seule-
ment, en général, les statues de Priape étaient de simple
bois. On se demande si l'exagération est bien heureuse ^.
Correspondance de forme. Des deux côtés l'offrande en
tête du couplet, « Délia » et « Priape » à la même place des
1. E. Glascr, dans son édit., ad vv. 29-3*2 : « Wcnn sic ihm guten
Erfolg immcr zu cigon mâche ». « Si proprium hoc fuerit » est opposé
à « paruos ». Micon est tout jeune; il n'a pas encore la force; donc ce
n'est que la protection constante do Diane, qui lui permettra de conti-
nuer le cours do ses succès.
2. \V. H. Kolster, p. 118 do son édition ; « Dem Jâger tritt der Gartner
gegeniiber, anfanglich &rmlich und zuletzt mit der Vcrheissung einer
goldenen Statue schliessend. Das hcisst wenigstcns iibcrbieten , sagt
Voss, wenn auch nicht iibertreffen. » Wagner, dans Heyne-AVagncr *, ad
vv. 33-36, «... magna loqui et xopnrâÇetv Thyrsim, acj Micone magna
Dianae poUicito, maiora et in ridiculum aucta Priapo promitterc Virgi-
lius facit de industria, ut uidit acute Vossius ». Je ne sais si ce n'est
pas là prêter des intentions à Virgile.
494 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
deux vers symétriques, une offrande à condition : « si...
fuerit », « si... suppleuerit », avec le futur antérieur, mais
la condition n'est pas placée aux vers symétriques.
Le couplet de Thyrsis, moins élégant dans le style et
exagéré dans l'idée, est inférieur à celui de Corydon.
III, V. 37-40. Appel pressant à Galatée. Le portrait que
fait Corydon de Galatée est d'une élégance rare avec la
forme grecque, « Nerine », v. 37, les trois comparatifs : « dul-
cior... candidior... formosior », v. 37 sq., et les images
rustiques qui les accompagnent ^ « Cum primum », v. 39,
indique son impatience. La demande est présentée sous
une forme délicate : « Si qua... Corydonis habet te cura »,
V. 40, et en môme temps avec tendresse et confianco :
« tui », « te », ibid. Le mot « uenito », à la fin du couplet
et contenant toute la proposition principale, acquiert une
grande force.
IIÏ bis, V. 41-44. Thyrsis répond en exprimant la même
idée, mais sous une autre forme.
Analogie dans le fond, contraste dans la forme. Le con-
traste est indiqué dès Je début : « Immo ego », v. 41.
Tandis que Corydon peint les perfections physiques de
Galatée, Thyrsis indique quelle serait sa difformité morale,
à lui, s'il n'en était pas éperdument amoureux; ainsi aux
images gracieuses et molles de Corydon, il oppose des
images énergiques ^. Il a trouvé le moyen d'enchérir sur
rimpatience de Corydon : « Si mihi non haec lux toto iam
longior annost », v. 43, est très vigoureux, surtout le mot
« iam »; le soir n'est pas encore venu et ce jour lui paraît
déjà plus long qu'un an. L'apostrophe à ses bœufs, avec
le reproche : « si quis pudor », v. 44, est d'une grande
vivacité.
Correspondance de forme. Les trois comparatifs avec
leurs compléments sont répétés à la môme place des vers
1. « Thyrao... Ilyblae », v. 37, a une coujeur nettement sicilienne.
•« Cycnis », v. 28, a plutôt une couleur italienne. Sur le lierre blanc,
cf. Pline, iV. //., XVI, ai (62) : « Spocies liorum generum très. Est enim
■candida aut nigra hedera tertiaque quao uocatur holix. »
2. « Sardoniis » est une dpithète géographique d'excellence. Il n'y a
pas d'herbe ayant plus do force caustique que cette renoncule qui crois-
.sait on Sardaigne. « Alga » a une couleur sicilienne ; allusion à un pays
battu par la mer.
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 195
symétriques. Au qualificatif savant : u th^iroo... Hyblae »,
V. 37, correspond le qualificatif également de nature géo-
graphique : « Sardoniis... herbis », v. 41. Le couplet est
coupé des deux côtés en 2 + 2. Des deux côtés une propo-
sition hypothétique : « Si qua lui... », v. 40, « Si mihi
non... », mais non aux vers symétriques. Les « pasti...
lauri », V. 39, correspondent exactement aux « pasti...
iuuenci », v. 44, à la même place, mais non dans le vers
symétrique.
Le début du couplet de Corydon a beaucoup de fan-
taisie et de poésie; la fin de celui de Thyrsis est très vive
et très spirituelle. Aux peintures nobles et gracieases de
Corydon Thyrsis en substitue de plus énergiques et qui
sont moins flatteuses pour Timagination. Déjà, dans les
deux couplets précédents, nous avons vu qu'il ne suivait pas
Corydon dans ses beaux sentiments et ses élégantes expres-
sions. 11 est plus réaliste. Corydon est un enthousiaste,
Thyrsis un critique. C'est affaire de goût personnel de pré-
férer Tun ou Tautre.
IV, V. 45-48. Couplet rustique. Corydon demande aux
sources, à Therbe tendre, à l'ombre des arbousiers de
combattre pour son troupeau l'influence de la chaleur qui
approche ^ La saison à laquelle il fait allusion est la fin
du printemps, puisque c'est le moment où poussent les
bourgeons de la vigne. Le style est distingué et les épi-
thètes élégantes et bien placées : en tête du couplet « iMus-
cosi », v. 45 (entourées de mousse) ^, au vers suivant,
V. 46, l'ombre légère du vert arbousier au feuillage rare,
« rara ^ uiridis » ; les dangers de l'été sont vivement peints
par l'adjectif « torrida », v. 48, après son substantif et
rejeté au v. suivant (il acquiert ainsi une grande force) :
« laeto » *, V. 48, est en accord avec l'idée qu'il complète.
1. Servius ad v. 47 : « lam aduonit, iam adpropinquat : non enim
dicit aestatem esse, cum adhuc turgere gemmarum palmites dicat. Et
bene tarde fronderc uites commémorât in Venetia, quao est prouincia
frigidior. »
2. Cf. Lucrèce, V, 919 sq.
3. Cf. Égl. V, 7.
4. « Laeto » M' y abc II ; « lento » PM*. « Laeto » est plus autorisé et
me paraît offrir un sens meilleur. En tout cas « lento « ne peut signifier
que « flexible » (cf. Égl. 111, v. 38), et Servius fait un contresens.
196 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
IV bis, V. 49-52. Thyrsis répond en disant comment ils
se défend du froid; lui aussi fait une peinture pittoresque :
« pingues », v. 49, placé après « laedae » *, a toute son
importance; de même « semper », v. 50, à cause de sa
place, et « nigri » tout à la fin du vers. L'intention est bien
marquée, puisque Virgile aurait pu écrire « et adsidua
nigri fuligioe postes ». Au v. 51 « tantum... quantum »
est prosaïque, mais le v. 52 est simple et plein ^.
Le principe de la réponse est le contraste. Thyrsis prend
le contre-pied de ce qu'avait dit Corydon et il enchérit.
Corydon ne parle que du troupeau, Thyrsis de lui-même
(avec le pluriel emphatique « curamus »). Corydon n'est
pas sûr que son troupeau échappe à la chaleur : c'est un
simple vœu qu'il exprime. Thyrsis est sûr de son fait.
La correspondance de forme est peu sensible, bien que
« Muscosi fontes... etc. », au début du premier couplet,
s'oppose à « Hic focus... etc. », au début du second. De la
répétition oratoire « iam... iam », v. 47 sq., on peut rap-
procher « Aut... aut... », V. 52.
Au point de vue littéraire, les images de Corydon sont
plus riantes, celles de Thyrsis plus vigoureuses. Des deux
côtés il y a beaucoup de pittoresque. La préférence est ici
affaire de goût.
V, V. 53-56. Corydon peint l'aspect riant de la campagne
à l'automne; mais le départ du bel Alexis suffirait pour
que cette nature féconde se desséchât tout à coup. Le cou-
plet débute par un vers d'apparence très pittoresque mais
dont le sens est loin d'être satisfaisant ^; il se termine par
un vers assez plat.
1. Heyne ad h. l. : « ligna, e picca, seu pinu ».
2. M de 1" main a : RIPA (S a corr. add. G. Ribb.) P : RIPA. Cette faute
renvoie à ripam plutôt qu'à ripas. Virgile, dans les Bucoliques, aime à
m^ler le singulier collectif au pluriel.
3. Wagner ad h. Z., dans Heyne-Wagncr *, explique ainsi : « stant: fruc-
tibus, baccis et cchinis horrent »; mais l'ellipse est forte. « Castaneae »
pouvant s'entendre des châtaignes, auxquelles l'épithète do « hirsutao »
convient mieux qu'aux châtaigniers, la dit'Gculté disparaîtrait si on pou-
vait entendre par « iuniperi » les baies du genévrier; « stant » s'oppo-
serait bien ainsi à « iacont ». Mais je ne connais pas d'exemple de
cette acception. On pourrait tenter de considérer « iuniperi » et « casta-
neae » comme des génitifs avec lesquels on sous-entendrait un mot de sens
analogue à « poma » et signifiant les fruits ; on supprimerait le point
LA SEPTIEME EGLOGUE 197
V bis, V. 57-60. Thyrsis décrit la sécheresse de l'été, que
Tarrivée de Phyllis suffirait pour faire cesser. Le couplet
est fort élégant. Le début du v. 57 est vigoureux et la
seconde moitié d'un style soigné. L'idée du v. 58 est élé-
gamment exprimée*. Le dernier vers n'est pas moins heu-
reux : « laeto » prend toute sa valeur si l'on songe com-
bien la pluie est bienfaisante dans les pays chauds après
la sécheresse.
Le sujet des deux couplets est analogue, mais développé
par le procédé du contraste. Corydon part de l'aspect
riant de la nature pour arriver à la désolation; Thyrsis
suit la marche opposée. A Alexis il substitue Phyllis.
La correspondance de forme n'est pas poussée très loin ;
cependant en tête de chaque couplet se trouve un verbe
important : « Stant... Aret ». Les v. 53-54 forment tableau;
de même 57 58.
Au i)oinl de vue littéraire, la partie de Thyrsis est ici
supérieure. Les images riantes occupent plus de place chez
Corydon; chez Thyrsis elles font exactement équilibre aux
images désolées; le dernier vers de Corydon est prosaïque.
VI, v. 61-64. Corydon exprime sous une forme rustique
sa soumission aveugle aux préférences de Phyllis ^. L'énu-
mération du début avec l'asyndéton ainsi que le polysyn-
déton du dernier vers sont élégants. L'idée est du dernier
galant, avec une petite pointe d'irrévérence religieuse qui
la relève.
WbiSy V. 65-68. Corydon proclame la supériorité du
coudrier sur tous les arbres consacrés aux dieux, parce
qu'il est aimé de Phyllis. Thyrsis cite les arbres les plus
pittoresques et déclare qu'il n'en admirerait aucun autant
que Lycidas, si celui-ci venait le voir plus souvent. L'idée
est alambiquéc et nous parait bizarre : mais il ne faut pas
oublier que les personnages de Virgile sont à la fois très
ot virgule à la lin du vers pour le remplacer par une virgule. Le
plus simple est peut-ôtro do construire « iuniperi ot castanoae stant
hirsutae », les genévriers et les châtaigniers sont encore hérisses do
leurs fruits.
1. Il ne semble pas qu'il s'agisse ici de la vigne qui grimpe aux arbres,
et, par conséquent, le trait est sicilien plutôt qu'italien.
2. « Pinus in hortis », v. 65, « populus in fluuiis », v. G6, ont une couleur
italienne prononcée.
f\
198 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
passionnés et très sensibles aux beautés de la nature. Ici
Thyrsis ne dit pas autre chose sinon que toutes ces beautés
ne sont rien auprès de la satisfaction de son cœur ^
Le procédé de la réponse est l'analogie avec une diffé-
renciation sensible. Thyrsis enchérit; c'est le coudrier de
Phyllis que Corydon préfère aux autres arbres; c'est la
personne de Lycidas que Thyrsis préfère à tout le reste.
.La correspondance de forme est plus exacte dans ces
couplets que dans les précédents. Est-ce parce que ce sont
les derniers et pour mieux faire ressortir en terminant les
difficultés du genre? Aux quatre arbres des v. 61-62 cor-
respondent quatre autres aux v. 65-66, à la coupe buco-
lique du V. 61 correspond la coupe bucolique du v. 65.
Dans le l*^*" couplet c'est le second vers qui est en partie
répété à la fin, dans le 2° c'est le premier.
Au point de vue littéraire le ton est très analogue et les
deux développements se valent.
Si nous résumons ces observations, nous voyons qu'ici,
comme dans l'ÉgL 111, le répondant ne se contente pas d'op-
poser au couplet du premier interlocuteur une réplique
analogue. 11 s'efforce de rendre la chose plus piquante par
le contraste et il essaie de se donner l'avantage en enché-
rissant; le procédé de l'analogie a paru à Virgile trop
simple et trop monotone : il a raffiné là-dessus et c'est
une partie de son originalité. La symétrie de la forme est
plus sensible ici que dans l'Égl. 111, sans qu'elle soit astreinte
à des lois fixes ni poussée jusqu'à la régularité méca-
nique.
Il semble bien que Virgile se soit appliqué à donner un
caractère différent au talent poétique de ses deux person-
nages 2. Quant au jugement final j'ai déjà dit qu'il était for-
cément artificiel. Heyne ^ se refuse à trouver à Corydon
1. AV. H. Kolster, p. 150 de son édition : « Hier... an den letzten
Stelle ûbcrbiotet offenbar Thyrsis don Freund; Geschmack an die
fSchônhcit des einzclncn fàllt gegen Herzensliebc und seolische Intéresse
oicht in die Wage. »
2. Fr. Hermès, dans son édit., p. 21 : « Icli bemerke... dasz in joncm
Wochselgesange die beiden Streitcr durch ail Strophen hindurch vor-
trefflich contrastiert sind : Corydon zart und sinnig, Thyrsis derb und
oicht ohne naturwuchsifren Humor ».
3. Ad V. 69.
LA SEPTIEME EGLOGUE 199
aucune supériorité : « Operose docent viri docli per lolam
Eclogam, quantopere in singulis vcrsibus superior Thyrsi
sit Corydon, lis tamen fere arguraeniis, ut, si ])oeta
Thyrsin victorem pronuntiasset, iidem huius iudicii
caussas et probaliones ab iisdem locis ducturi fuisse vi-
deantur ». Il donnerait plutôt la préférence à Thyrsis à
cause de la difliculté de son rôle. Ê. Glaser, au contraire,
dans son édition, accable Thyrsis. Au v. 32 sq. il trouve
ridicule qu'un pauvre jardinier ait un Priape de marbre et
en promette un d'or; au v. 49 il n'est pas satisfait de la
peinture de l'hiver; au v. 59 il se moque (après Voss) de la
pluie qui accompagne l'arrivée de Phyllis. Au v. 65 sq. il
déclare que Thyrsis met le comble à son mauvais goût en
comparant Lycidas à un arbre. Ces critiques ne reposent
pas toujours sur une intelligence assez fine du texte *.
G. Schapcr est plus juste en faisant remarquer, dans les
Symbolae Joachimitae, p. 29 sq., qu'on a porté sur le talent
de Thyrsis un jugement trop défavorable, p. 30 : « Neque
frustra contendisse Thyrsin Vnrgilius diceret v. 69, nisi
quae ille in certamen adduxisset, satis eleganter posila
esse credidisset, nec pastoribus Corydon summa laude
dignus esse uisus esset, v. 70, nisi aduersarium haud con-
temnendum deuicisset. » J'ai essayé de faire ressortir
impartialement les mérites de l'un et de l'autre.
La conclusion de l'Églogue VU est très courte : « Hacc
memini », dit Mélibée au v. 69, ce qui pourrait vouloir dire
que c*est tout ce qu'il a retenu du chaut amébée ^. Mais cette
restriction n'est pas nécessaire (cf. II, 4, u haec »). Il annonce
la défaite de Thyrsis et exprime son estime pour Corydon
d'une façon ingénieuse : w Ex illo Corydon Corydon est
tempore nobis ». On attend quelque chose comme : Corydon
est le premier des poètes; il dit simplement : « Corydon
est pour moi... Corydon »; cela dit tout; « nobis » à la
fin du vers insiste sur l'estime personnelle de Mélibée.
Nous avons maintenant à examiner ce que Virgile doit
à Théocrite pour la composition de cette pièce ^.
1. E. Glaser est revenu sur ces critiques dans P. Vergilius Maro als
Naturdichter und Theist, p. 13G.
2. Dans l'Égl. VI Virgile no donne qu'un résumé du chant do Silène.
3. Scrvius, ad VII, 1, porte sur la question un jugement inexact en
200 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Il s'est beaucoup inspiré de la VIII° Idylle, bien que l'en-
semble des deux pièces soit assez différent. Dans la VIIl° Id.
Menalkas et Daphnis se rencontrent en faisant paître leurs
troupeaux; dans la VII^ Égl. la rencontre est déjà faite.
Dans la VIII*^ Id. Menalkas et Daphnis se provoquent d'une
façon courtoise et discutent sur Tenjeu. Ni cette provoca-
tion ni la discussion sur l'enjeu (utilisée pour la 111° Égl.)
ne sont reproduites dans la \\l^ Égl. Dans la VIII® id.
Menalkas et Daphnis choisissent pour juge un chevrier;
dans la VII® Égl. le juge est tout choisi : c'est Daphnis.
Virgile a emprunté à la VIII® Id. l'idée du poème amébée
par quatrains; mais, dans la VIII® Id., les quatrains sont
composés de deux distiques (hexamètre et pentamètre),
dans la Vil® Égl. de quatre hexamètres. Les deux petits
poèmes de la fin sont négligés. Dans la VIII® Id. le juge
donne la palme au second interlocuteur, dans la VII® Égl.
au premier. Le discours du chevrier qui demande des
leçons à Daphnis, la joie enfantine du vainqueur, la tris-
tesse du vaincu, l'allusion au mariage de Daphnis n'exis-
tent pas chez Virgile,jç[ui conclut rapidement en deux vers.
L'idée de faire de la pièce un récit mis dans la bouche
d'un des assistants appartient à Virgile.
J'ai signalé plus haut l'originalité du préambule ; nous
n'avons plus affaire, comme dans la II®etla III® Égl., à une
trame composée de morceaux empruntés çà et là à Théo-
crite, reliés par des transitions inventées par Virgile et
rendus originaux jusqu'à un certain point par les détails
d'exécution. La trame est de Virgile et, dans celte trame, il
a fondu des imitations de détail, de sorte que le rapport
est en somme très différent.
Au V. i il est possible que l'épithète « argula » ait été
inspirée par le début de la 1^® Id. : « *A5u xi xb ^j/iôuptajia xal
à TTtT'jç (xlizâ'ke T'^va *A ttotI zaïç TzayoLÏm {isXîo-ôsTai... » En tOUt
cas la description a été résumée en un mot et il est bien
difficile de savoir si le murmure de la brise dans les bran-
ches a été fourni à Virgile par une imitation littéraire ou
par une impression personnelle; je serais disposé à croire
disant : « Ecloga haec pacne tota Thoocriti est : nam et ipsam transtulit
et multa ad eam de aliis congessit ».
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 201
qucTexemple de Théocrile a engagé Virgile 'i exprimer ce
qu'il avait observé lui-même.
LaVIoId. commence ainsi, v. 1 sq. : « AafjLotTac ^'^ Aâpi;
ô poyx4).o; eiç eva yiûÇiO'v Tàv àyéXav ttox' "Apaxe o-uvi^aTov stci
xpàvav ôs xtv* «(i^co *EÇo(JLevo'. 6épgo; {léa-w àpiaTi TOiâS' àstôov ».
Virgile a pris là l'idée de la réunioa des deux troupeaux
pendant que les pâtres chantent * ; point de source, le pay-
sage appartenant à Virgile; au lieu de la mention exacte
de l'heure de la réunion, Virgile a laissé la chose dans le
vague, ce qui est caractéristique de sa manière. Lucrèce
avait dit, I, 259 : «uberibus.. distentis ». L'identité de l'ex-
pression fait donc croire que Virgile, pour «distentas lacté
capellas» (expression plus hardie que celle de Lucrèce), n'a
pas eu recours aux passages analogues de Théocrite, Id.
Vin, 42 et 69 2. La caractéristique des deux pâtres est
empruntée à la VllI^^ Id., v. 3sq. : « "Ajaçw tcôy' r,ff^V' Truppo-
Tpr/o), a[jL7(i> àydStûy "Atiçto <Tupîo-6ev 6e6aY;[i.év(i>, ôépLqpo) iecSev »;
les modifications apportées par Virgile sont instructives :
à la quadruple répétition de « àtiqxo », il a substitué la simple
répétition « Ambo... ambo », mais en plaçant l'un au début
du vers, l'autre à la fin^. Il a négligé la couleur des
cheveux ; il n'entre pas dans des détails aussi particuliers ;
en revanche, à l'expression simple « àvâêw », il a substitué
l'expression ornée « florentes aetatibus ». Le v. 4 a pu
influencer l'Égl. V, 2. C'est peut-être pour cela qu'aux
mots techniques il en a substitué ici dont le sens est plus
vague*. Ainsi, pour s'être inspiré d'un passage de Théo-
crite, il ne renonçait pas à l'utiliser plus tard, mais sous une
forme nouvelle.
L'aventure de Mélibée et ses hésitations sont de l'inven-
tion de Virgile; il y a cependant inséré quelques détails
d'emprunt. Pour le v. 7 il est certain qu'il a eu sous les
yeux le v. 49 le l'Id. VIII : c ~û xpaye, xàv Xeuxav alyàiv avep... »
Mais ce n'est dans Théocrite qu'une expression ingénieuse ;
1. « In unum », v. 3, au neutre, « de façon à ne plus former qu'un »,
a remplacé « elç êva ^tôpov •, v. 1.
2. Gcbauor, De poetarum graecorum..., p. 229, ne parait pas de cet avis.
3. Gebauer, Op. laud.^ p. 44, rapproche Id. XVII, 23.
4. Il est possible que par « respondere » il ait traduit « uice>à{i.-
6av6 », Id. VIII, 31, ou « iwoxpivoiTO », Id. IX, 6.
202 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
dans Virgile elle est fortement rattachée au sens général
du passage*. Eu outre, Virgile emprunte ici au chant
amébée un détail dont il se sert pour son introduction; il
ne s'attache donc pas à reproduire les chants amébées de
Thcocrite dans des chants amébées, mais où bon lui
semble.
De u Atque ego Daphnim Aspicio », v. 7, Gebauer 2 a rap-
proché « xaî Tiv' oStiav... evpofjLEç », Id. Vil, 11 sq. ; il y a une
ressemblance de forme et sans doute une réminiscence; de
« Hue ipsi potum uenient per prata iuuenci », v. Il , « IloXXaxt
Tac oïeç uo-ri twuXîov aurai àirf.vÔov •, Id. XI, 12; ce n'est qu'un
mot; de « eque sacra résonant examina quercu », « ^ÛSs
xaXbv pofiêeOvTt ttotI o-{iâve<T(Ti (jilXiaaai ». Mais noUS savons
que Virgile avait des abeilles sur sa propriété; il était donc
familier avec leur bourdonnement; il semble que ce soit
un de ces endroits où l'imitation littéraire et l'observation
personnelle se rejoignent.
En somme, malgré ces emprunts de détail, le paysage
du préambule et la peinture du caractère de Mélibée appar-
tiennent à Virgile, — c'est là un principe que j'ai déjà
signalé à propos des Egl. III et V. Quant aux mots qui
désignent le chant amébée, nous sommes ici forcément
sur le terrain de l'imitation; la chose elle-même étant
prise à Théocrite, les mots doivent en venir également.
Des V. 18-20, Gebauer* a rapproché à bon droit, Id. VIII, 61 :
« Ta'jTa (lèv wv ôi' àjioiêatwv ol Tiaîôeç asKrav » ; ibid., 31 : « Eîta
ô'à|iotpatav uTceXàpiêave Aaçvcç àoi6àv » ; IX, 14 : « Ou-côiç Aiçvtç
àsKTEv èfjLcv, oÙTôi; oï MsvaXxaç » ; on remarquera que Virgile
ne transporte pas en latin le mot grec technique « Si' àaot-
6aiwv »; il en donne un équivalent : « alternis uersibus ».
Le chant amébée de Théocrite dffére de celui de Vir-
gile en ce qu'il est nettement adapté à la personne des
chanteurs. Menalkas est un berger et, au v. 35, il parle
de ses agnelles, au v. 44 il se donne pour ce qu'il est,
•« TiocpLrjv », au V. 56 il parle encore de ses moutons
et de la mer de Sicile. Quant à D.iphnis il se donne
1. Cf. p. IS8.
2. De poctarum graecorum..., p. 23*2 sq.
3. Op. laud.y p. '231 sq.
LA SEPTIEME EGLOGUE 203
comme un bouvier, v. 39 et 48. E. Ililler, ad V, v. 45 *,
fait pourtant remarquer que Daphnis et Mcnalkas sont
bien jeunes pour parler de Jeurs amours; mais ce sont
des Siciliens et des bergers. 11 est possible d'ailleurs
qu'ils introduisent là dedans une certaine fantaisie. Il
faut pourtant signaler dans le rôle de Menalkas une
anomalie : au v. 49 sq. il adresse la parole à un bouc, à
des chevreaux et c'est un berger. Peut-être a-t-il en même
temps des brebis et des chèvres, comme le v. 45 paraît
l'indiquer.
11 n'y a rien à dire sur la liberté d'allure du premier
interlocuteur; il ne dispose ici que de quatre strophes; il
ne peut donc pas beaucoup varier : il passe d'un sujet
rustique à un sujet rustique et amoureux, puis à deux
motifs plus spécialement amoureux avec des détails rus-
tiques.
Le système du répondant est le suivant :
I, v. 33-36. Menalkas supplie les vallons et les fleuves,
au nom du plaisir qu'il a pu leur causer par ses chants, de
faire bien venir ses agnelles, et, en outre, d'accorder la
même faveur à Daphnis s'il vient dans leurs parages avec
ses génisses.
I bis, V. 37-40. Daphnis supplie les sources et les herbes^
au nom de son talent poétique, d'engraisser son troupeau
de vaches; il les supplie d'accorder la même faveur à
Menalkas s'il vient dans leurs parages.
Le système de la réplique est donc l'analogie pure et
simple. Daphnis reprend exactement la pensée de Menalkas,
en en changeant tous les termes. L'analogie du fond est
encore soulignée par la correspondance de la forme, cor-
respondance qui, sans être mathématiquement exacte, est
poussée très loin. « "Ayxea xai 7tOTa{Jioi= Kpâvai xal poxàvat » ;.
« ôsîov yévos = vXuxspbv çjtov »; coupe bucolique aux v. 33
et 37 ; « ai x'. MeviXxa; = aiuep ôjjloîov » ; « Boaxoit' èx "ii^x^^
Ta; àtxvàôa; = To-j-ro tb pouxdXtov TitaîveTs ». Coupe bucolique
aux V. 35 et 39; « r,v SI ttox' evÔ/j = xr^v Tt MsvàXxaç ».
II, V. 45, 46,47^,44. Menalkas décritla fécondité des trou-
1. Eait. Fritzschc-Hillcr ».
2. Cotte transposition, proposée par Bindomann en 1793, est nécessaire^
204 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
peaux et des abeilles et la vigueur de la végétation, là où
se trouve le beau Milon. Il ajoute que son départ suffirait
pour dessécher le berger et les plantes.
Il bis, V. 41, 42, 43, 48. Daphnis réplique par une descrip-
tion très semblable de la fécondité de la nature, là où fré-
quente la belle enfant qu'il ne nomme pas^. Il ajoute que son
départ suffirait pour dessécher le bouvier et ses vaches.
C'est encore le système de l'analogie pure et simple et
de la reproduction de l'idée avec des termes soigneuse-
ment changés. Ici encore la symétrie de la forme souligne
l'identité du fond. « 'Evô'... evô'... ëvôa = Ilavià... Travtà
■Kavxâ... » ; « 7cXr)povffiv = tcXtiÔquciv ^ »; « ô xaXdç = à xaXà • ;
coupe bucolique aux v. 47 et 43; « aî 6'àv ca^pkpm^ » à la fin
des V. 47 et 43 ; « Xw itoi(iïiv = Xw xà; pt5; pdo-îcwv » ; « -/*^
potàvai = ^al pdsc ».
III, V. 49-52. Le couplet correspondant ayant disparu (c'est
l'hypothèse qui paraît la plus vraisemblable) — la seconde
partie de ce poème parait altérée — , nous ne pouvons
faire la comparaison.
IV, V. 53-56. Menalkas préfère à la richesse et aux avan-
tages physiques le bonheur d'être près de l'objet aimé.
IV bis, V. 57-60. Daphnis constate que l'amour est un
mal naturel et que Zeus en a donné l'exemple.
Les deux couplets se trouvent se correspondre dans
l'hypothèse mentionnée plus haut. Les deux idées ont une
certaine analogie; il n'y a pas de correspondance de
forme ^.
Les principes suivis pour la réplique dans ce chant
amébée ne sont pas tout à fait ceux qu'a adoptés Virgile.
Nous avons vu qu'il avait raffiné sur la simple analogie;
il n'a pas poussé aussi loin que Théocrite la symétrie de la
phrase et du vers, sauf pourtant dans les deux derniers
couplets où l'effort est visible. Au point de vue littéraire
1. Au V. 43, au lieu do Traie des mss., Meineke a lu Nafc, adopté par
Ahrcns, par Ad. Th. Arm. Fritzsche ' et par Ch. Ziegler •, rejeté par
AVordsworth » et par Fritzsche-Hiller *.
2. La leçon n'est pas sûre. Ahrens : 7ri6(iî>(riv (une partie des mss. :
Tcrjôûffi).
3. Ch. Ziegler*, ad h. /., ne croit pas que ces couplets se correspon-
dent; il suppose perdus entre eux un couplet de Daphnis et un autre
couplet de Menalkas.
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 20o
les vers de Menalkas et ceux de Daphnis ont les mêmes
qualités. Des deux côtés c'est la même poésie facile, riante,
abondante. Si le chevrier donne l'avantage à Daphnis, ce
qu'il veut récompenser c'est la souplesse vraiment mer-
veilleuse avec laquelle, dans la partie de l'id. dont le texte
parait assuré, celui-ci reproduit l'idée, le style, la versi-
fication de son adversaire.
Dans le chant amébée de Virgile il y a des parties qui
ne dépendent pas de Théocrite % en particulier les cou-
plets ï, I bis et If, H bis K Nous n'y trouvons que des
imitations sporadiques et des réminiscences. Au v. 21
« Nymphae... Libelhrides » paraît provenir de l'Id. VII, 148 :
« NutAçai KaoraXiSe; • ; mais Tépithète dc Virgile est plus
rare que celle de Théocrite. Gebauer a remarqué qu'au v.
24 l'épithète « arguta » ne se trouvait appliquée à la
syrinx ni dans Théocrite, ni dans les autres Bucoliques
grecs '. Je ne crois pas qu'au v. 26 il faille rapprocher
« rumpantur ut ilia Codro » de l'Id. V, 42 sq. « xal tôx' èxàxeu
Ba<Txaîv(i)v », ni de l'Id. VI, 39, qui fait allusion à une super-
stition grecque. L'expression de Virgile devait être courante
dans la langue familière. En revanche les v. 31 sq. et 36
paraissent inspirés de l'Id. X, 33 : « Xpu^eoi àjiçdTepo:
x*àv6xe:{jLeôa Ta *A(ppo6tTa » ; mais le style élégant du v. 31 sq.
appartient en propre à Virgile.
C'est dans la XI« Id., dont il avait déjà fait grand usage,
que Virgile a été chercher le modèle du couplet III, v. 37-40 ;
XI, 19 sq. : « ''^ÛXeuxoc raXàxeia, t» tov çcXéovt' àTcoôaXXrj Aeuxoxépa
Tcaxxaç ttotiSeÏv, âTcaXuTÉpa àpv6ç, MÔGyjù fOLvpoxipoL, o-çrjXwTépa *
1. Gebauer, De poetarum graecorum..., p. 235 : « ... carmen amoebacum..,
plura odaria continet, quorum argumenta Vergilius ipse invenit. Verum
in his quoque haud pauca roperiuntur, quae rectissime dicas assiduae
lectioni carminum Theocriteorum deberi. »
2. Le II" couplet, v. 29-3-2, a des analogues dans Y Anthologie palatine,
cap. VI, Epigrammata dedicatoria, où il y a des pièces consacrées à
Toffrande, soit des instruments de chasse, 12, 13, 14, 15, 34, 35, 75, 106,
107, soit du produit de la chasse, 110, 111, 112, 114, 115, 116, etc.
3. (Juatenus Vergilius in epithetis...., p. 16. En revanche il cite, iôt'rf.,
* 'kiyyjpcd o-uptYYec », Hés. Scut., 278, « Xi-^eiai (xupiyYe; », Callim.
in Dian., 242, « Xt^eia o-vpiY^ », Apoll. Rhod., I, 577.
4. Âhrens; cf. Tapparat critique de son édition, où^se trouve la leçon
des mss., et, pour Texplication qu'il donne du mot, Vedit. minor*^ p. V;
Ch. Ziegler • : 99piY«v<i>Tépoc.
12
206 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
ofiçatxw; ^pLôt; » ; c'est évidemment le charme da tableau qui
l'a séduit; mais nous avons là une de ces imitations, où il
ne prend que le cadre pour y faire figurer des détails nou-
veaux. On voit très bien pourquoi il a introduit l'épithète
« Nerine ». Dans l'Id. XI on savait bien que Galatée était
la Néréide; il n'y avait nul besoin de le dire. Dans l'apo-
strophe imprévue du chant amébée on pouvait ne plus
savoir de qui il s'agissait : d'autant que Galatée est aimée
ici d'un simple berger*; il a voulu assurer son état civil.
Il lui a conservé la blancheur de son teint, mais il a
supprimé le mot « TiaxTôc; », qui ne convenait qu'à la galan-
terie gauche et naïve du Gyclope; les cygnes lui ont paru
quelque chose de plus noble. L'introduction comme terme
de comparaison du thym de l'Hybla semble avoir pour
but de bien placer Galatée dans son pays d'origine. Si
maintenant nous comparons les vers des deux poètes,
ceux de Virgile sont gracieux et agréables, ceux de
Théocrite plus originaux; il nous donne de Galatée une
image plus piquante et plus réelle. En plaçant « uenito »
à la fin du couplet, Virgile a donné au mot un relief que
n'avaient pas dans Tld. XI « 'AXV à?(xeu.. », v. 42, « 'fiÇév-
ôoi; », v. 63.
Virgile paraît avoir composé de lui-même le couplet
m 6is, V. 41-44, en prenant le contre-pied du précédent.
Le procédé est curieux comme tentative d'originalité ^,
Au I ye couplet, le v. 45 : « Muscosi fontes et somno moUior
herba » a été influencé par le début du couplet de Daphnis,
V. 37 de la Vlll° Id. : « Kpxvai xal po-càvai.. » ; mais ce ne
sont que deux mots, sur lesquels le couplet de Virgile pau^t
dans une tout autre direction que celui de Théocrite; il
a ajouté l'épithète pittoresque « Muscosi ». selon son
habitude de se rendre réelles par l'observation les choses
1. Ce n'est point là une invention do Virf?ile; dans la tradition mytho-
logique, Galatoo, aimée vainement du Cyclope, lui préfère le berger
Acis, qui est tué par son rival, Seri\ Danietin., ad VII, 37, Servius,
ad IX, 39. [MoschosJ III, 59 sq., fait regretter par Galatée Bion, dont
les chants la charmaient.
2. Gebauer, De poetarum graecorum,..., p. 8 et 211, rapproche du v. 43
le V. 2 de la pièce XII : « 0^. 8s tcoÔîOvts; èv r,|xaTi yripao-xo-jaiv. »
Il y a quelqno analogie dans l'idée, mais point d'imitation directe.
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 207
de la nature *. Les deux mots « Kpâvai xal poxàvai » parais-
sent avoir frappé Virgile, mais il y a ajouté une réminis-
cence de rid. V, V. 61 : « vTtvw jiaXaxtotepa 2 ». Pour que ces
deux bouts de phrase soient venus se rejoindre dans un vers
unique, il faut bien admettre que Virgile savait Théocrite
à peu près par cœur, et que des motifs poétiques, qui
flottaient dans sa mémoire, venaient comme d'eux-mêmes
se réunir sous sa plume. Gebauer ^ a bien montré en
rapprochant l'épithète « torrida », v. 48, du v. 12 de
rid. IX, « TCO... ôspe-jç çp'jyovTo; », qu'elle avait acquis chez
lui beaucoup plus de relief.
Les vers correspondants 49-52 n'ont pas été uniquement
imaginés par Virgile en pratiquant le procédé du contraste.
Nous lisons dans Tld. XI, v. 51 : « "Evti Spuoc ^uXa {aoi xal Wo
cTioSô àxifiaTov TiOp... ». Polyphème donne ce renseignement
à Galatée pour lui faire une proposition assez ridicule, c'est
de se laisser brûler la barbe et les cheveux avec des char-
bons, dans le cas où elle le trouverait décidément trop
poilu. Naturellement le sens est très différent chez Virgile;
mais il ne craint pas d'emprunter au besoin une tournure
et des mots dans un passage dont il n'imite nullement
la signification*. Gela ne l'empêche pas du reste d'aller
chercher la fin de son couplet ailleurs, Id. IX, 19 : « 'Ev Tcupl
5à 8pyivw x^pia î^éei, âv Trupl Ô'avJai $ayol ^sijiaivovto; • ^x<*^ ^^
TOI 0*1)6' o(Jov wpav XetjiaTo; t) vwSb; xapuwv àfjLÛXoio TcapdvTo; 5. »
Les modifications qu'il a apportées sont du reste très
caractéristiques. Au lieu de la grotte sicilienne de Menal-
kas il a peint une hutte des pâtres des environs de
Mantoue. 11 a supprimé tout ce qui se rapporte à la man-
geaille; il ne parle guère de ce que mangent ses bergers,
1. Gebauer, Quatenus Vergilius in epithetis..., p. 1.
2. Cf. Id. XV, 125; dans les deux passages l'épithète est appliquée à
des objets tout autres que Therbe : il y a donc adaptation de la part de
Virgile.
3. Quatenus Vergilius in epitJietis.,., p. 7.
4. Gebauer, ibid., p. 3, cite comme variation d'épithète : « àxàjiaTOv
Tzxip », « plurimus ignis »; ici la variation s'explique par la différence
du sens des deux passages. Polyphème veut dire à. Galatée qu'elle
trouvera toujours chez lui du feu pour l'opération qu'il lui propose;
Thyrsis insiste sur ce fait qu'il a toujours un bon feu.
5. Cf. ibid., V. 12 sq.
208 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
sauf pour les fruits, le lait, parfois le fromage. Ces détails
de cuisine ne lui paraissaient pas assez nobles. Au lieu de
l'homme sans dénis qui ne se soucie pas des noix quand
il a un gâteau de farine, il nous présente le loup qui
mange les brebis comptées et les torrents qui ne s'in-
quiètent pas de leurs rives. 11 y a là un bel effet poétique
devant lequel on ne regrette pas le réalisme un peu grêle
de Théocrite.
L'idée des v. 53-56 et 57-60 est prise à l'Id. VIII, v. 45,46,
47, 44 et 4i, 42, 43, 48; mais ici encore les modifications
sont significatives. Dans Théocrite c'est exactement la
même pensée exprimée deux fois en termes différents;
Virgile a voulu varier; il passe d'abord de l'aspect riant
de Ja nature à la désolation par suite du départ de l'objet
aimé; c'est ce qu'avait dit Théocrite; puis il passe de
l'aspect désolé à l'aspect riant que prend la nature lorsque
vient l'objet aimé. Il varie par le contraste *. Mais il y a plus,
le cadre a été rempli par Virgile de traits absolument nou-
veaux et fort heureux. Il semble qu'ils lui appartiennent;
car le V. 41 de l'Id. VIII et le v. 17 de Bion XVII (Vï) (Ahrens),
que Gebauer 2 rapproche du v. 55, n'ont rien à faire avec
lui; il n'y est pas question du printemps, mais de l'au-
tomne. Le rapprochement du v. 54 avecid. VII, 144 sq. est
un rapprochement fort lointain.
Les couplets VI et VI bis appartiennent à Virgile.
Quant au dernier vers de l'Églogue, il est imité du v. 92
de rid. VIII : « Ktjx toutw Trpàxo; irapà Tzoi\Li<ji Aâçvt; eyevxo ».
Mais Virgile a ajouté un ornement ingénieux de style en
répétant le mot « Corydon i) ^.
En somme l'imitation, dans la VII*^ Égl., est assez libre,
et, à ce point de vue, la pièce se rapproche plutôt de
l'Égl. VquedesÉgL II et III.
L'Id. VIII ayant joué ici le rôle d'original principal, je
note en terminant les passages dont Virgile s'est servi pour
d'autres pièces que l'Egl. VII, comme suite de notre étude du
1. Gebauer, Quatenus Vergilins in epithetis.., p. 3, cite comme exemple
(le variation d'épithètes : Égl. VII, 59 : « Phyllidis... nostrao » et
Id. VIII, 43 : « à xa).à irai; ».
2. De poetarum r/raecoriim...^ p. 246.
3. Cf. p. 199.
LA SEPTIÈME ÉGLOGUE 209
procédé du découpage. Id. VIH, 1, « «tvvtjvtsto »=:Egl.V,l,
« conuenimus » ; VIll, 15 sq. = IIÏ, 32 sq. ; VIII, 18 sq. ^ II,
36sq.;VIÎI,21sq.=lII,44sq.;VÏII,28,«yivô*è7:axo'jffac»peut
être rapproché de III, 50 : « audiat haec tantum » ; VIII, 52,
offre une idée analogue à II, 60 sq. ; VIH, 57 sq. = III, 80
sq. (il est possible que VIII, 76, ait influencé III, 82 sq.);
VIII, 78, a peut-être influencé V, 46 sq. Ainsi Virgile
s'était déjà servi fragmeniairement de la VIII® Id. dans
les Égl. II, III et V. Il s'est décidé à la prendre pour ori-
ginal principal de la VIP Égl. et il n'y a plus eu recours
ensuite.
Nulle part Virgile n'a pris Tld. IX comme modèle prin-
cipal, niais il lui a fait un emprunt assez important dans
la VIP Égl. La VHP et la IX" ont du reste les mêmes per-
sonnages et contiennent un chant amébée. Suivant ses
principes, il était naturel qu'il les réunît dans une imita-
tion commune; il lui a pris encore quelques détails qu'il a
disséminés çà et là. Id. IX, 1 sq. = Égl. IIÏ, 58; IX, 3, a
peut-être inspiré 1, 45 (j^évreç -= summittile) ; IX, 4 (ic).avfi)VTo),
II, 21 (errant); IX, il (dtTro (txotciôcc), I, 76 (de rupe); IX,
23, sq. = V, 88, sq. ; IX, 28, a quelque rapport avec X, 72
(mais c'est à l'Id.X, 25, qu'est emprunté le v. 72 de
l'Égl. X); IX, 36, il est question de Kirké; il en est égale-
ment question, Égl. VIII, 70 (pas de rapport direct).
49
CHAPITRE VII
La quatrième Églogue.
La IV« Églogue de Virgile est celle sur laquelle on a le
plus écrit et qui a suscité le plus d'interprétations diverses.
Aussi faut-il en Tabordant se pénétrer de cette pensée très
sensée de Heyne * : « ... probe arrogantem esse necesse
foret eum, qui hoc sibi sumeret, aut sibi satis confîderet,
ut omnia a se expedita in hoc carminé esse pronuntiet :
ipsa enira res, vaticinii indoles et lex, enuntiationis raodus
per mythica ornamenta, omnem conatura sufflarainant. »
La difficulté d'interprétation a fait supposer que le texte
était altéré. On s'est donc mis en devoir, par des transpo-
sitions et des suppressions, de lui donner une forme nou-
velle qui fût plus compréhensible. W. Gebhardi ^ et Fr.
Hermès ^ se sont proposé cette tâche. Le travail auquel ils
1. Hey no- Wagner*, t. I, p. 128 sq.
2. Zeitschrift fur das Gymnasialwesen, XXVIII Jahrg., 1874, Vergils
vierte Ecloqe, p. 561-5G8. Voici la forme quo W. Gebhardi donne à la
4« Égl., p. 567 sq. : Eingang 1-3. Erster einleitender Theil : Ankûndigung
des Ilcrannahcns der ncucn goldonen Zeit unter Augustus Regierung
4-14, und 17 (où il lit « rogcs » au liou de <» reget »). Zweiter oder
Haupttheil : allmahliche Entwicklung der neuen Welt, zusammenfal-
lend mit der Entwicklung des jungen Marcellus 18-33, 37-47, und 15-16.
Dritter oder Schlusstheil : sehnsûchtiger Wunsch des Dichters, dass der
neuo Heiland bald erscheinen, dass es ihm selbst vergônnt sein môge
die ncue Zeit zu schaucn und sic zu preisen 48-59. L'Eglogue est com-
plète ainsi. *
3. Dans son édition.
LA QUATRIEME EGLOGUE 211
se sont livrés est purement arbitraire, et il n*y a rien à en
tirer.
Ce qu'il faut, c'est déblayer le terrain des hypothèses
aventureuses, qu'on a échafaudées à Tenvi autour de
cette Églogue, et la soumettre sans parti pris à une expli-
cation qui fasse ressortir tout ce que contient le texte
de Virgile, sans vouloir y chercher ce que l'auteur n'y a
pas mis. Autant il faut se garder de lui prêter des inten-
tions imaginaires, autant il faut s'appliquer à découvrir
ses intentions véritables. Virgile est un écrivain très soi-
gneux, qui ne dit que ce qu'il veut dire, qu'il est impor-
tant de lire de très près, si on veut pénétrer jusqu'au fond
de sa pensée; c'est cette pensée qu'il faut saisir, tandis
que les commentateurs de la IV*' Égl. paraissent s'être sur-
tout proposé de lui inculquer chacun la leur.
Ils se sont montrés très préoccupés d'identifier ïenfant
merveilleux \ ils ont considéré la W^ Égl. comme une énigme
que Virgile avait voulu proposer à ses contemporains et à
la postérité, en [laissant au plus habile le soin de la devi-
ner. Or la question de l'enfant tient sûrement une place
importante dans cette pièce; mais ce n'est ni la seule, ni
même la principale. La naissance de l'enfant dans la
pensée de Virgile n'est qu'un moyen, grâce auquel se réa-
liseront ses prédictions. Mais que signifient ces prédic-
tions, dans quel but les a-t-il faites, quelle forme leur a-t-il
donnée, voilà ce qu'il convient de chercher d'abord. Il ne
s'agit pas bien entendu de supposer à Virgile des intentions
secrètes, auxquelles on accommode ensuite son texte tant
bien que mal, mais de conclure de ce qu'il a fait à ce qu'il
a voulu faire. Nous avons sous les yeux l'exécution du
plan; il suffît d'en retrouver et d'en marquer les lignes.
Et d'abord quelle forme a-t-il donnée à sa pièce? Est-ce,
comme l'a voulu Wagner *, une épître de félicitations
adressée à Pollion pour le complimenter d'avoir obtenu
le consulat ? Évidemment non. Si Virgile avait voulu
écrire une épitre, il l'eût fait précéder d'un préambule,
1. P. Yerqili...carmina breviter enarravit Ph. Wagner..., Lipsiae, 1861,
p. 14; cf. M. Sonntag, Op. laud., p. 86, qui n'admet pas *quc ce soit
uo « Glûckwunschschreiben zam Konsulat ».
212 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
dans lequel il se fût adressé à Pollion pour la lui dédier.
Or il n'y a pas d'envoi. Il interpelle Pollion dans le cou-
rant de la pièce; ce n*est pas une lettre à son nom. Est-ce,
comme le dit M. Sonntag *, une sorte de « solo », qu'un
pâtre anonyme exécute dans la prairie, chantant Tâge
d'or qui va renaître, comme Gorydon chantait aux mon-
tagnes et aux forêts son désespoir d'amour? Évidemment
non. Si Virgile avait conçu la chose ainsi, il aurait, dans
une introduction, mis en scène le pâtre chanteur, comme
il le fait pour Gorydon, pour les bergers de la VIII" Égl.,
pour lui-même dans la X*. Ce qui est certain, c'est que
c'est un chant, « canamus », v. 1 , « canimus », v. 3 ; c'est donc
un morceau épico-lyrique *, que Virgile écrit dans son cabinet
sous la dictée des Muses de Sicile ; il le destine à Pollion
qui y est nommé et aussi au grand public.
Cette nouveauté de la forme correspond à la nou-
veauté des choses. Jusque-là Virgile s'était surtout occupé
d'introduire dans la littérature latine les bergers-poètes
de Théocrite; il s'était intéressé à leurs concours musi-
caux, à leur talent, à leurs amours. Il semblait qu'il
se fût renfermé tout entier dans ce monde idéal et il y
vivait en lettré qui, tout en imitant un modèle, le trans-
forme, qui lutte avec lui et qui se plaît aux trouvailles de
style en même temps qu'à l'expression d'un certain nombre
d'observations personnelles et de sentiments nettement
déterminés. Or le voilà tout à coup qui manifeste des
ambitions bien autrement grandes et élevées. G'est le sort
de son pays qui le passionne; en lui prédisant le bonheur,
il indique qu'il le lui souhaite ardemment. Il se mêle aux
événements contemporains; il fait œuvre politique et
sociale. Déjà il s'était aventuré sur ce terrain, mais timi-
1. Op. laiid., p. 85.
2. Martial, Epigr., VIII, 18, v. 5 sq., atteste que Virgile aurait pu être
UQ poète lyrique, s'il lavait voulu : « Sic Maro noc Calabri temptauit car-
mina Flacci, Pindaricos nosset cuni supcraro modos... » Le témoignago
de Martial n'a pas grande valeur, car aux vers suivants il déclare éga-
lement que Virgile aurait pu être un poète tragique, s'il no s'était
effacé devant Varius, faisant allusion sans doute à l'histoire du Ihyeste.
Mais les poèmes de la V1II« Égl. sont des poèmes lyriques, l'éloge do
l'Italie, Gi'org.y II, 136 sq., est un morceau lyrique...,* etc.
LA QUATRIEME ÉGLOGUE 213
dément, lorsqu'en Tan 44 S saluant Fapparition du Sidus
Iulium, il voyait dans son influence bienfaisante la conti-
nuation de ce qu'avait fait J. César pour la Transpadane
(ÉgL IX, V. 46-50). Mais il ne s'agissait là que d'une cir-
constance particulière; le cadre s'élargit singulièrement
dans la IV*Égl. A une époque calamiteuse va succéder une
félicité complète et définitive ; tous les maux passés vont
disparaître ; ils ne seront plus qu'un souvenir ; l'humanité
jouira désormais du bonheur le plus haut auquel elle
puisse atteindre ; la IV* Égl. est un rêve et une promesse
de rénovation sociale.
Elle est datée par le consulat de Pollion, u consule »,
y. 3, « te consule », v. H. Nul doute que ce consulat n'ait
réalisé les espérances les plus chères d'un homme qui se
croyait appelé à monter au premier rang et qui resta
cependant au second, qu'on ne l'ait fêté dans son entou-
rage et que Virgile ne se soit cru obligé de prendre une
part directe à la satisfaction et à la gloire de son pro-
tecteur. Mais ce serait une erreur que de considérer l'exal-
tation du consulat de Pollion comme la pensée maîtresse
de la IV Eglogue. Il y a un mot dans le v. 17, « pacatum »,
qui révèle l'intention véritable de Virgile et le motif qui
excita, d'une manière si inattendue, son enthousiasme. La
paix de Brindes venait d'être conclue; on serait tenté à
distance de n'y voir qu'un fait de médiocre importance,
qui régla pour un temps les rapports d'Octave et d'An-
toine et recula de neuf années le choc inévitable. Les con-
temporains en jugèrent autrement; ils crurent à une
pacification définitive. L'Italie était à bout de souffrances;
après les guerres de Modène, de Philippes, de Pérouse,
les vétérans étaient las de servir l'ambition de leurs
chefs. Les Italiens, dépossédés ou menacés de dépos-
session, en avaient assez des guerres civiles. Ce sont
les soldats qui imposèrent la paix de Brindes, qui fut
accueillie avec une allégresse universelle. On voit dans
Dion Cassius, 48, 31, quelle indignation soulève chez les
Romains l'idée d'Antoine et d'Octave de reprendre les hos-
tilités contre Sextus Pompée. La paix de Pouzzoles fut
1. Cf. p. 17 sq.
2i4 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
saluée par un sentiment de soulagement *. Il y eut donc
à ce moment un courant irrésistible d'opinion publique;
c'est ce courant qui ébranla Tàme de Virgile; ce sont les
sentiments de ses concitoyens qui trouvèrent leur expres-
sion dans ses vers. Si, au lieu de considérer la IV" iigl.
comme la tentative, honorable sans doute, mais indivi-
duelle d'un poète isolé, on la replace dans le mouvement
d'opinion où elle a pris naissance, on voit combien elle
gagne de grandeur. Sous une forme artificielle et savante,
Virgile a été dans cette circonstance un poète popu-
laire.
On se demande pourquoi il a donné à ses idées la forme
vague et banale d'un retour à l'âge d'or; il aurait fait une
œuvre bien autrement vigoureuse, s'il s'était attaqué sans
détour à la réalité, s'il avait peint d'après nature le fléau
des guerres civiles, s'il avait flétri l'ambition des chefs et
la démoralisation du peuple, s'il avait, dans un poème à
la Lucain, indiqué fortement les remèdes qui pouvaient
guérir. Bien des raisons l'en ont empêché : la mollesse de
son imagination, qui aimait à se repaître des belles images
de l'âge d'or 2, le sentiment que son style n'était pas
encore assez fort pour aborder de tels sujets, une timidité
naturelle, qui l'empêchait de déchirer le voile de l'allé-
gorie. Quoi qu'il en soit, ces vœux pour le bonheur de
son pays qu'il exprime ici pour la première fois, il ne les
a jamais oubliés; pendant toute sa carrière poétique, il a
cherché l'occasion de les formuler et de les répandre.
C'est pour contribuer au rétablissement d'un ordre social
moins troublé qu'il a composé les Géorgiques; il supplie
les dieux, I, 498 sq., de laisser s'accomplir l'œuvre de
pacification. Les souhaits pour la prospérité de Rome et
de l'Empire Romain vivifient l'Enéide. On retrouve même
dans l'Enéide, pour la célébrer, des termes qui figurent
déjà dans la IV* Égl. IV^ Égl., v. 6 : « Saturnia régna »,
V. 9 : • gens aurea > ; Enéide, VI, 792 sq. : « Augustus Caesar,
1. V. Gardthausen, Augustus und seine Zeit., I, 1, p. 2-23.
2. Dans l'Égl. V quelques traits du poème sur rapothéoso de Daphnis
rappellent 1 âge d'or, v. 60 sq. Dans les Géorgiques, il peint Tâge d'or,
1, 125 sq. Quelques détails de son éloge de l'Italie sont empruntés à
l'âge d'or, II, 119 sq.
LA QUATRIEME EGLOGUE 215
diui genus, aurea condet Saecula qui rursus Latio regnata
per arua Saturno quondam ». Ainsi la IV^ Égl. est la pre-
mière manifeslation de sentiments qui resteront toujours
chers au cœur de Virgile, l/idéal qu'il se propose au
début de sa carrière, c'est celui qui le hante encore vers
la fin. Les critiques modernes se sont montrés très préoc-
cupés de ce que pouvait avoir d'aléatoire la prédiction de
Virgile; ils ont prétendu qu'il s'exposait à un démenti
fâcheux de la part des faits; il est possible que ce soit
pour prendre ses précautions que Virgile ait représenté
rage d'or, non pas s'implantant tout d'un coup, mais s'af-
iirmant progressivement et peu à peu. Ce qui est certain,
c'est que les vers de l'Enéide cités plus haut nous montrent
qu'il a, vers la fin de sa vie, considéré son idéal comme réa-
lisé; s'il relisait alors la IV° Egl., il se disait sûrement
qu'il n'avait pas été mauvais prophète.
Après le côté social de la 1V<^ Égl., il faut en faire res-
sortir le côté littéraire. En abordant la composition des
Bucoliques, Virgile adopta un cadre auquel il est resté
loyalement attaché; mais, par ce qu'il y a mis, on voit qu'il
était loin de considérer le genre pastoral comme le genre
définitif qui convenait à son talent. En réalité il cherchait
sa voie; il était surtout désireux de s'élever davantage,
et il est possible qu'il faille voir là un effet de l'influence
de Pollion. Déjà, dans TÉgl. III, v. 84, il disait ; « Polio
amat nostram quamuis est rustica musam »; dans la IV<^,
le V. 2 : M Non omnis arbusta iuuant humiiesque myricae »
signifie évidemment que c'est pour faire plaisir à PoHion
qu'il va ennoblir sa manière. Ce n'était pas là une simple
complaisance; en somme Virgile suivait son inclination
naturelle. Dans la V®Égl., les deux morceaux en l'honneur
de Daphnis dépassent le niveau des chants ordinaires et
des amours des bergers : c'est de la poésie ornée et élo-
quente, moins intéressante peut-être que ne le croyait Vir-
gile, mais qui est curieuse au moins par l'intention. La
IV* Eglogue doit être considérée comme une nouvelle tenta-
tive dans la même direction; ce que Virgile a voulu faire,
il l'a défini lui-même avec une parfaite netteté : « Sice-
lides Musae, paulo maiora canamus!... Si canimus siluas,
siluae sint consule dignae », v. 1 et 3. Il a voulu haus
216 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
ser le ton *, tout eu restant fidèle au genre bucolique *.
Ce sont les Muses de Sicile, c'est-à-dire Finspiration de
Théocrite qu'il appelle à son aide et, dans toute la pièce,
Teffort est visible pour demeurer rustique. Il place la nais-
sance de son héros parmi les fleurs qui naissent d'elles-
mêmes pour le fêter, v. 18 sq. Il montre les animaux
domestiques plus dociles et fait disparaître les animaux
malfaisants, v. 21 sq. Au v. 28 sq., il peint la transforma-
tion de la campagne commençant à donner d'elle-même
des productions utiles. Au v. 39 sq., la transformation est
accomplie et il n'oublie pas de dire ce que. seront les
troupeaux sous ce nouveau régime. Enfin, v. 58 sq., lors-
qu'il chantera les hauts faits de son héros, c'est avec Pan,
le dieu de l'Arcadie, qu'il se mesurera; ce sera donc un
concours de poésie rustique. Pourtant il vise manifeste-
ment à la grandeur : ce n'est pas seulement le sujet qui
est supérieur, c'est le style. A côté des vers élégants, ornés
de jolies épithètes, comme on en trouve dans toutes les
Églogues, il y en a de solennels et de magnifiques qui sont
remplis d'une idée noble et qui forment un tout par eux-
mêmes : v. 4, 5, 6, 7, 17, 36, 47, 50, 51, 52, 61. Cette gra-
vité, qui a quelque chose de religieux, est très sensible dans
toute la pièce. Des répétitions oratoires donnent à l'exposi-
tion quelque chose de soutenu etd'éloquent,v. 4sq. :«iam...
lam redit... redeunt... lam... »; v. 11 sq. : u Teque adeo...
teconsule...Teduce... »; v.2I sq. ;«Ipsae...Ipsa)); v. 24sq. :
« Occidet...Occidet...));v. 32sq : « Quae...quae...quae... »;
V. 34 sq. : « Alter... et altéra... etiam altéra... »; v. 40 :
«Non... non »;v.43sq. : «iam...iam...»;v. 50sq.: « Aspice...
Aspice... )>;v. 55 sq.: «Non... nec... Nec... »; v. 58 sq. : «Pan
etiam Arcadia. . . indice. . . Pan etiam Arcadia. . . indice » ; v. 60
sq. : « Incipe, parue puer... Incipe, parue puer...»; v. 63 :
« Nec... nec...».On remarquera aussi,v. 3, « situas, siluae...»,
et 60 sq. : « matrem : Matri... ». Le procédé est donc bien
1. Servius ad IV, 1 : « bene « paulo » nam licet haec ecloga discedat
a bucolico carminé tamen inscrit ei aliqua apta operi ».
2. Les Scholia Bernenaia sont dans le vrai en disant : « haec ecloga
non proprie bucolica dicitur », mais il faut un correctif: A. Przygode,
Op. laud.^ p. 17 : « Aurea... in aetate depingenda Vergilius bucolicae
poeseos rationes, quoad facere potest, retinet ».
LA QUATRIEME ÉGLOGUE 217
visible; mais ce qui est surtout caractéristique de cette
Églogue, c'est la fréquence des apostrophes et des exclama-
tions : V. 1 sq., Virgile invoque les Muses de Sicile ; v. 8 sq.,
il invoque Lucine; v. 11 sq., il apostrophe Pollion; v. iS sq.,
V. 26 sq., V. 37 sq., v. 48 sq., v. 50 sq., v. 60 et 62, il apos-
trophe l'enfant. Ajoutez l'exclamation « o », v, 48 et 53.
Ainsi Virgile donne à son style une gravité et un mouve-
ment tout spéciaux. Ce n'est peut-être pas uniquement pour
imiter l'émotion : il la ressent.
Voyons maintenant sur quelles bases il a assis les
théories qui forment le fond de sa pièce et ce que lui a
fourni la réalité ^
Nous trouvons à cet égard quatre éléments : le dernier
âge prédit par la Sibylle ^ est arrivé : « Vltima Cumaei uenit
iam carminis aetas », v. 4. Une nouvelle grande année du
monde va commencer : « Magnus ab integro saeclorum
nascitur ordo », v. 5. L'âge d'or va revenir : « Iam redit et
Virgo, redeunt Saturnia régna », v. 6. Enfin un enfant mer-
veilleux va naître, v. 8 sq. De ces quatre éléments, Virgile
en aurait trouvé trois, si nous en croyons Servius, ad IV,
V. 4, dans une prédiction de la Sibylle de Cuines : « Sibyl-
lini, quac Cumana fuit et saecula per metalla diuisit, dixit
etiam quis quo saeculo imperaret, et Solem ultimum,
id est decimum uoluit : nouimus autem eundem esse Apol-
linem, unde dicit : « luus iam régnât Apollo ». Dixit etiam,
fînitis omnibus saeculis rursus eadem innouari : quam
rem etiam philosophi colligunt, dicentes, completo magno
anno oninia sidcra in ortus su os redire et ferri rursus
eodem motu. Quod si est idem siderum motus, necesse
est ut omnia quac fuerunt habeant iterationem : uniuersa
enim ex astrorum motu pendere manifestura est. Iloc
secutus Vergilius dicit reuerti aurea siaiecula et iterari
omnia quae fuerunt. » Mais il semble qu'on a justement
1. La question a été examinée en détail par O. Ilellinghaus (Z)/m. inaug.
ad siimmos in philoso/jhia honores ab amplissimo philos, ordine Lipsiensi..
..impetrandos), Padorbornae, Ford. Schœningh, 1875, in-I-2, 30 p., p. 8 sq.
2. Il s'aj^it sûrement de la Sibylle et non d'Hésiode, comme l'ont cru
certains commentateurs. Psoudo-Probus, ad IV, 4 : « ... uel Cumaei car-
minis, Ilesiodi a paire Dio, qui Curaaeus fuit ». Scholia lieniensia, ad IV,
4 : « Alii uerius llosiodum, qui apud Cymen, urbem Asiae, uenit quique
per ordinom, ut Sibylla, deorum régna scripsit... »
KTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE. lo
218 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
*■ réuni dans ce passage, probablement par additions suc-
cessives, tout ce qui était nécessaire pour expliquer les
vers de Virgile, au lieu de chercher à démêler les éléments
qu'il a combinés. Comme l'a remarqué après Sigdwick
M. Sonntag*, il est peu probable que, si la prophétie de la
Sibylle avait distingué dix âges, elle les eût distingués par le
nom des métaux. C'est un emprunt fait à la conception vul-
gaire des quatre âges et que les commentateurs ont ajouté
à la prédiction de la Sibylle, dont ils ne nous donnent pas
du reste le texte exact. D'autres, comme le Pseudo-Probus ^,
sont allés plus loin et ont imputé à la Sibylle la théorie
des quatre âges, ce qui est manifestement faux. Il est donc
très vraisemblable que la prédiction de la Sibylle sur les
dix siècles n'avait rien à voir avec l'idée mythologique des
quatre âges.
Il y avait également une prophétie étrusque analogue à
celle-ci, mais qui se rapportait uniquement aux Étrusques :
elle donnait dix âges de durée à la nationalité étrusque,
qui, après le dixième, devait disparaître ^. C'est à celle
prophétie qu'on rapporte l'anecdote de l'aruspice Vulca-
nius * qui, à propos de la comète de l'an 44, aurait déclaré
1. Op. laud.., p. 66, note 1 : « Die Einteilung in 10 saccula setzt die
Bezeichnung derselben nach den prasidierenden Gôttern voraus. Dagegcn
fûhrt die Bezeichnung derZeitalter nach den Mctallcn auf cino Annahme
von 4 Zcitaltorn, welche nach Probus gerade den Sibyllinischen Orakel-
sprûchen eig^entiimlich war.... Vergil scheint nichteiner einzelnen Quelle
gefolgt zu sein, sondern mehrere gangbare Âuffassungen vereinigt zu
haben. »
2. Ad IV, 4: Cumaei carminis uel a Sibylla, quod (quae P) Cumana et post
quattuor saecula 7raXiYYev60"tav futuram cecinit uel... » Sehol. Bernensia,
ad Ecl. IV, 4 : « Alii Sibyllam, quae Cymaea fuit, intellegunt, quae
quattuor saecula libris suis digessit, aurcum argentcum aereum et
f erreum ».
3. Censorinus, c. XVII, p. 32, 9 (éd. Hultsch.), cité par O. Hellinghaus,
Op. laud., p. 15 : « Quaro in Tuscis historicis... et quot numéro saecula
ei genti data sint, et transactorum singula, quanta fuerint, quibusque
ostentis eorum exitus designati sint, contiuetur; itaquo scriptum est...
octauum tum demum agi, uonum et decimum superesse, quibus transactis
finem fore nominis Etrusci ».
4. Sera. Danielin., ad Ecl. IX, 46 : « Sed Vulcanius (sic L; Vulcatius,
Atasvicius) aruspex in contione dixit cometen esse, qui signiâcarct exitum
noni saeculi et ingressum decimi ; sed quod inuitis diis sécréta rerum
pronuntiaret, statim se esse moriturum : et nondum finita oratione, in
ipsa contione concidit. Hoc etiam Augustus in libre secundo de memoria
uitae suae complexus est* »
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 219
qu'elle annonçait la fin du neuvième âge et le commence-^
ment du dixième, anecdote relatée par Auguste dans ses
Mémoires. Cette prophétie est mentionnée par Plutarque
sous une forme un peu différente^; il ne s'agit que de
huit âges, qui doivent être remplis par des races d'hommes
différentes dans leur vie et leurs mœurs. L'avènement d'une
race nouvelle est signalée par un prodige et les savants
reconnaissent immédiatement l'arrivée de cette race
différente de la précédente par les mœurs et plus ou
moins chérie des dieux. Ces détails sur la différence de
vie et de mœurs de ces races, sur le plus ou moins de
faveur que leur témoignent les dieux, portent à croire que
la prophétie étrusque n'est pas restée étrangère à Virgile,
bien qu'on ne puisse la confondre avec la prophétie sibyl-
line et que ce soit à celle-ci que Virgile se rattache direc-
tement. Le « (Trt(i.eiov » c'est ici la naissance de l'enfant
merveilleux.
En ce qui concerne la prophétie étrusque, les dalcs ne
paraissent pas concorder avec le texte de Virgile. Si, en
effet, l'époque de Mithridate était, comme le rapporte Plu-
tarque, la fln de Tune de ses grandes divisions et le com-
mencement d'une nouvelle, il est difficile d'en placer une
autre en Tan 40. Si, comme le montre Tanecdote de Vulca-
nius, c'est en 44 que finit le ix° siècle et que commença
le X®, celui-ci n'était pas près de se terminer. Nous ne
savons rien sur la prédiction sibylline, qui est celle
qu'adopte officiellement Virgile. H est cependant bien pro-
bable que c'est par une combinaison toute individuelle
qu'il a rattaché le commencement du nouveau siècle à un
moment du consulat de PoUion, en l'an 40. On en prenait
bien entendu à son aise pour adapter à des dates histori-
ques ces prophéties générales. On remarquera du reste
I. Sylla, c. 7 (p. 456 a) : ■ Elvat {lèv Y^p avÔpcoTicûV oxTb) xol o-v^L"
«Qtvxa vévTi ôiaçlpovxa TOÏç ptoi; xal toi; r,6£(Jiv àXÀT^Xwv, IxaaTtp
tï à7(i)pc<76ai ;(povb)v àpi6[jLbv ûtco toO 6eov (m|jiirepaiv6[jLevov èviau
lov (jLeyàXoy TrepidSo). Kal ôrav auxy) <j^:J tsXoç, èxépa; êvio'Ta(i.évr,;
xivel(T6aî xi OTf)(i.eïov èxyfj; tj oOpavou Ôaufiào-iov, w; ÔrjXov eîvai xol;
ic£?povxix(5o-i xot xoiaOxa xal (i.e(x.aÔr,xdo-iv eu6v;, oxt xal xp^Tioi;
âXÀoiç xal ^loii àvÔpcoTcoi )(p(o(JLevot ye^dya^i xal Ôeo?c tJxxov t)
(i.àXXov xcov irpoxépcov (jiéXovxeç. »
220 ÉTUDE SUR LES BUCOLlOUES DE VIRGILE
que Virgile parle bien du dernier âge, mais sans donner
de chiffre, ce qui est sans doute une omission voulue. La
façon même dont il s'exprime souffre quelques difficultés.
Le dernier âge de la sibylle est bien arrivé, « uenit », v. 4,
Cela ne signifie pas qu'il soit à sa fin, ni même qu'il en
approche. Déjà pourtant le nouvel ordre de choses est en
train de naître, « nascitur », v. 5. Sans doute l'âge d'or ne
sera dans son plein que 30 ou 35 ans plus tard. Mais la
nouvelle grande année, pendant le commencement de
laquelle il se préparera, sera inaugurée par la naissance de
l'enfant sous le consulat de PoUion. Il faut donc que le
dernier âge de la Sibylle soit terminé ; Virgile ne le dit pas
positivement, parce qu'il est gêné pour greffer sa conception
personnelle sur la croyance populaire, avec laquelle elle ne
concordait pas exactement.
La prédiction étrusque était toute spéciale et s'appliquait
à la fin de la race étrusque; il ne semble pas qu'elle dût
dire ce qui arriverait ensuite. D'après Servius la prédic-
tion sibylline contenait l'annonce d'un renouveau; mais la
façon même dont le renseignement est introduit est fort
suspecte : « Dixit etiam... etc. ». Cela a tout l'air d'une
addition faite justement parce que cette prédiction n'expli-
quait qu'une partie du texte de Virgile. Quoi qu'il en soit,
le passage de Servius mentionne une idée des astronomes
et des philosophes qui n'avait rien à faire avec la Sibylle,
à savoir qu'après une longue période de siècles, qu'on
appelait l'année du monde, tous les astres auraient repris
leur position primitive et que, naturellement, l'évolution
astronomique de l'univers recommencerait. De là la consé-
quence que les choses reprendraient sur la terre le cours
qu'elles avaient eu auparavant. C'est sans doute une appli-
cation particulière de cette théorie à l'espèce humaine que
Varron exposait dans le De génie populi Romani * : « Ge-
nethliaci ... scripserunt esse in renascendis hominibus
quam appellant iraXiYYevsdtav Graeci : banc scripserunt con-
fici annis numéro quadringenlis quadraginta, ut idem
corpus eteadem anima, quae fuerint coniuncta in homine,.
1. Saint Augustin, De eiuitate dei, XXII, 28 (cité par O. Ilellinghaus.
Op. laud., p. l'i).
LA QUATRIEME EGLOGUE 22 i
eadem rursus redeant in coaiunclioneni ». Les qualrc
cent quarante années de Varron paraissent signifier quatre
siècles de 110 ans *. Il semble bien que c'est à cette
théorie astronomique et philosophique de ràvaxux).(i)(rc; et
de ràitoxaTàdradi; que Virgile a emprunté Tidée de la réno-
vation universelle. Il a combiné avec la prédiction sibyl-
line des dix âges du monde et avec la croyance populaire
que ce dixième âge était arrivé les opinions des astronomes
et des philosophes sur la grande année, après laquelle tout
devait recommencer. C'est là ce qui lui appartient en
propre dans la conception de la IV*' Egl.
Une autre combinaison fut de mettre en rapport avec la
prédiction sibylline et avec la théorie aslronomico-philoso-
phique qui, sans doute, n'en parlaient pas, l'ancienne tra-
dition mythologique des quatre âges. Du moment que
tout devait recommencer, il suffisait de consulter l'histoire
poétique de Thumanité pour connaître ce que serait la
période nouvelle; elle devait nécessairement débuter par
l'âge d'or. Les croyances populaires admettaient-elles ce
retour de l'ûge d'or pour l'avenir? Nous l'ignorons. Ce qui
est certain c'est qu'Hésiode, au moment d'aborder la des-
cription du cinquième âge, s'écrie ^ : « Mt^xIt' ïntix* wçeiXov
lyèù itsfjLTTTOiffi {jLeisWai *AvÔpà(7iv, akV r\ npMî ôaveïv t| eTieita
Yevécrôat. » 11 y a là une espérance vague que l'humanité
s'améliorera. Quant à Virgile, paraissant oublier et le sys-
tème des dix âges de la Sibylle et la grande année des
astronomes, il déclare tout simplement qu'en l'an 40 l'âge
de fer dure encore, et qu'on va revenir à l'âge d'or : « quo
ferreaprimum Desinet ac toto surget gens aurea mundo».
Aratos ^ avait dit qu'à l'âge d'airain l)iké, scandalisée des
violences des hommes, s'était enfuie au ciel, où on la voit
encore la nuit et où elle est connue sous le nom de
irapeévoc. C'est à l'âge de fer qu'Hésiode* signale le départ
1. O. Hellinghaus, Op. laud., p. 12, qui adopte l'opinion do Mommscn
Bôm. Chronologie, p. 184 (édit. 11). 11 croit quo la Sibylle no prédisait
pas la Hn do Tâge de fer à uno date déterminée, afin que chacun fût
libre d'interpréter Toracle à sa fantaisie.
2. "Epy- X. *H{JL., V. 171 sq.
3. Phacnomena, v. 133 sq.
4. "Epy. X. *H[i., V. 200 sq.
222 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
de la terre d'Alôwç et de Népisaiç. Virgile, qui parait ici com-
biner Hésiode et Aralos, annonce le retour de la Vierge :
« lam redit et Virgo», v. 6, et le retour du règne de Saturne :
« redeunt Saturnia régna », v. 6; l'expression « Saturnia
régna » est latine, mais elle correspond à celle d'Hé-
siode * « o\ {xèv ÈTcl Kpdvou Yjffav ». Au contraire, un peu
plus loin, V. 10, la mention d'Apollon paraît se rattacher
au Carmen Cumaeum *. On voit par là à combien d'éléments
divers Virgile a recours pour établir le point de départ
de la IV Egl. H ne ménage entre eux une certaine unité
qu'en se bornant à faire allusion à chacun d'eux, sans
entrer dans le détail de leur originalité propre.
Aucune des sources mentionnées jusqu'ici ne parle de
l'enfant merveilleux, qui lient pourtant une grande place
dans la IV^ li;gl. Étant données les limites très restreintes
de l'originalité de Virgile, on ne peut admettre que le fait soit
de son invention. La seule possibilité qui se présente, c'est
que Virgile a été influencé par les prophéties messianiques
qui s'étaient répandues d'Orient en Occident '^, mais aux-
quelles les Romains se gardaient bien de donner le même
sens que les Juifs. Nous en avons ici la preuve; en efïet
l'enfant merveilleux, dans Virgile, assiste à la rénovation
dont sa naissance donne le signal, mais sans y prendre
1. "Ep Y-x- 'H(x., V. 111. Serv. Danielm. ad Ecl. IV, 6 : « Saturnia
régna, aurea saocula, quia Saturnus aureo saeculo régnasse dicitur ».
2. R. Hoffmann, Programm der Klosterschule Jioszleben, 1877, in-4'',
De quarta Vergili ecloga interpretanda, 16 p., p. 9, croit que la prophétie
do la Sibj'lle n'est pas très ancienne, à cause de l'identification d'ApoUou
avec le soleil. Malgré Servius, ad Ecl. IV, lÔ : « ultimum saeculum ostendit,
quod Sibj'Ua Solis esse memorauit. Et tangit Augustum cui simulacrum
factum est cura ApoUinis cunctis insignibus », il est certain qu'il n'est
ici nullement question d'Octave, avec lequel la IV Égloguo n'est pas on
rapport. Le Sen:. Danielin., ad Ecl. IV, 10, cite l'opinion suivante de
Nigidius, de diis^ lib. IV : « Quidam dcos et eorum gênera temporibus et
aetatibus (disposcunt), inter quos et Orpheus primum regnum Saturni,
deinde louis, tum Neptuni, inde Plutonis {Daniel-, tune neptunum inde
apollinis L); nonnulli etiam, ut magi, aiunt Apollinis fore regnum : in quo
uidendum est, ne ardorem, siue illa ecpyrosis appellanda est, dicant.
L'èxTTupaxTc; des Stoïciens, c.-à-d. la combustion du monde, n'a rien à
voir avec le système de Virgile.
3. Iloyno, dans Heyne-Wagner *, t. I, p. 1124 sq. : « Attamen vel sic
vulgata esse potuit fama inde ab Oriente propagata, de Rege vonturo,
de heroe nascituro, do novi saeculi, novi rerum ordinis imminente fatali
exordio ».
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 223
une part active, A l'origine, il se contente de naître au
milieu des fleurs; pendant son adolescence, la nature
commence sa transformation ; elle l'achève, lorsqu'il devient
homme fait; mais tout cela s'accomplit en dehors de lui
par une force dont il n'est pas le principe. Il n'a rien en
somme d'un Sauveur ^
Avant d'aborder la question de l'identification de cet
enfant, il faut examiner l'idée que s'en fait Virgile et ce
qu'il nous en dit. Je ne crois pas qu'il soit possible d'y
voir un enfant indéterminé 2. Le fait qu'il parle de sa
mère et des premières relations qui existeront entre elle
et lui, V. 60 sq., n'est pas décisif. Tout enfant a une mère
et une mère qui lui sourit ou à qui il sourit. Mais son
père n'est pas le premier venu. 11 a accompli certains
exploits que Virgile ne précise pas, mais sur lesquels il est
évidemment renseigné, « facta parentis ^ >>, v. 26. Il a joué
un rôle de pacificateur, v. 17 ♦. C'est donc un homme en
vue et qui est suffisamment désigné pour que les con-
temporains puissent le reconnaître. A propos de ce qui
nous occupe, il y a surtout un vers qui est significatif,
c'est le v. 49 : « Gara deum suboles... • Ces mots ne veu-
lent pas dire, bien entendu, que c'est un enfant chéri des
dieux; Virgile l'apostrophe dans un élan d'enthousiasme,
et il exprime en tête du vers l'affection qu'il ressent pour
lui : « Cher enfant divin... » Non seulement donc il con-
naissait sa famille, mais il était lié avec elle. Virgile ne
parlerait pas ainsi d'un enfant quelconque, qui ne lui ins-
pirerait pas des sentiments de très vive amitié.
1. E. Krausc, Quibus temporibus qiioque ordine...^ p. 46 : « Falsissimi... ei
suQt qui felicitatis auctorcm puerum esse salutemque, volut Christum,
afferro dictitant. Nullum meritum, sed fortuDa oius, quippo qui primus
res mutatas videat, in carminé praedicatur. » Cf. A. Feilchenfeld, De
Vergilii bucolicon temporibus, p. 35.
2. Cf. A. Przygode, Op. laud., p. 17.
3. Parentis ylôc, Servius, Nonius PARENTVM RyS.
4. Je joins « patriis uirtutibus » à « pacatum ». D'autres le joignent à
« reget » ; dans ce second cas, les mérites du père de Tonfant sont d'un
autre ordre, mais ils sont également connus. Déjà les commentateurs
anciens hésitaient entre les deux constructions; Serv., ad IV. 17 : « uel
Saloninus Pollionis uirtute pacatum orbem tenebit ». Schol. Bernensia
ad eundeni locum : « Si de Salonio, paterna uirtute reget Salonas ; si
do Caesaro uirtute lulii reget terrarum orbem ».
224 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Si c'est un enfant humain, comment Virgile peut-il l'ap-
peler : «...deum suboles, magnum louis incrementum* »,
V. 49? Pour répondre exactement à cette question, il fau-
drait savoir quelles étaient les idées des contemporains
de Virgile sur les rapports du naturel et du surnaturel en
pareille matière. La mythologie est remplie d'histoires de
demi-dieux; ils naissent du commerce des dieux avec des
mortelles et les auteurs qui racontent ces faits n'ont pas
l'air de s'en étonner. Pollux est un Tyndaride; Hercule
est le plus glorieux des enfants d'Amphitryon; l'interven-
tion des dieux dans leur naissance ne parait avoir rien
d'absurde. Certes, à l'époque de Virgile, on n'avait plus
ni la naïveté, ni la crédulité qui acceptent sans sourire de
pareilles histoires. Et pourtant, il fallait bien que l'état
d'esprit du peuple n'eût pas beaucoup changé, car nous
savons que la mère d'Octave, Atia, prétendait avoir eu
son fils d'Apollon, qui s'était approché d'elle sous la forme
d'un serpent pendant une nuit qu'elle passait dans son
temple ^. Et Octave lui-même répandait ce bruit avec
une certaine complaisance ^ ; il ne jugeait donc la chose
ni impossible, ni déshonorante. 11 est pourtant certain
qu'à la fin de la République romaine, les gens éclairés
trouvaient les aventures de Jupiter indécentes et les méta-
morphoses dont elles étaient accompagnées ridicules.
Mais, combien y en avait-il parmi ces esprits forts, qui, tout
en repoussant le fait matériel et grossier, eussent nié que,
par une intervention mystérieuse, les dieux ne pussent
marquer un mortel d'un sceau particulier et lui imprimer
un Caractère divin? C'est ainsi que le merveilleux se trans-
forme : aux époques primitives, on ne fait pas la distinc-
tion du naturel ^et du surnaturel; la séparation s'opère
1. Heyne, ad h. l., explique : « alumnus et nutricius, 6pl{J.(i.a Aibc?
SiorpsçT^ç », Mais « incrcmentuni » n'est pas un simple synonyme de
« suboles ». A. Forbiger*, ad. h. /.«après Wagner, dans sa petite édition,
« nova proies, qua numerus filiorum lovis egregia acccssionc augetur ».
Cette explication est plus admissible sans pourtant atteindre le véri-
table sens : co n'est pas seulement un enfant qui augmentera lo
nombre des iils de Jupiter, mais qui augmentera sa gloire, sa puis-
sance... etc. Jupiter sera grandi par la naissance d'un toi enfant.
2. Cassius Dio, XLV, I ; {Suétone, Auguste, c. 94.
3. C. Suet. Tranq. reliq., A. Reifferscheid, p. 56.
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 225
ensuite par le travail lent de l'esprit humain; vient une
époque, où le commerce d'un dieu avec une mortelle
paraît impossible sous sa forme réaliste; on supprime
cette forme, mais cette forme seulement; on ne s'aperçoit
pas qu'on a détruit le merveilleux; on laisse simplement
les moyens de réalisation dans le vague; on les enveloppe
de mystère et, comme on évite de les préciser, on ne
trouve plus rien de choquant à ce merveilleux. Virgile se
garde bien de dire comment l'enfant pourra être le fils de
Jupiter, mais il ne l'affirme pas moins. Lucrèce, qui est
un savant positiviste, dit justement sur le sujet qui nous
occupe, II, lio3 sq. : « Haud, ut opinor, enim morlalia
saecla superne Aurea de caelo demisit funis in arua >». Que
les hommes fussent descendus du ciel au moyen d'une
corde, c'est ce qu'on n'admettait plus de son temps et ce
que Virgile, lui-môme, ne croyait sans doute pas : cela ne
l'empêche pas d'écrire, Égl, IV, v. 8 : « lam noua proge-
nies caelo dimittitur alto ». Supprimez la corde; il semble
à beaucoup de gens que l'absurdité de la chose disparaît;
c'est l'expUcation qui leur paraît enfantine et non le fait;
ils ne voient pas que le fait est lié à ce moyen ou à tout
autre analogue. On ne sait plus comment il s'accomplit :
on n'en croit pas moins qu'il puisse s'accomplir. Donc
l'origine divine d'un enfant humain, pourvu qu'on ne
précisât pas le comment de cette origine, n'avait rien qui
pût choquer les contemporains de Virgile, et la preuve,
c'est la facilité avec laquelle on accepta plus tardl'Enfant-
Dieu des chrétiens.
On a beaucoup discuté dans ces derniers temps pour
savoir si, au moment où Virgile écrivait la IV^ Egl., l'en-
fant dont il y est question était né ou à naître. Ainsi
posée, la question est insoluble' : nous n'avons aucun
document qui nous permette de la résoudre. Il faut donc
en modifier les termes : Virgile, dans la IV^ Egl., nous
représenle-t-il l'enfant comme encore à naître ou déjà né?
A cela le texte doit nous donner une réponse : sans quoi
Virgile serait un bien mauvais écrivain. On s'est surtout
attaché, pour établir ce point, au v. 5 sq. : « Tu modo nas-
centipuero... Casla, faue, Lucina... » Prenant le mot « nas-
centi » comme attribut, on lui a donné trois sens : « Pro-
13.
226 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
tègc cet enfaat naissant » peut signiGer on u cet enfanfc
qui naît au moment où Ton parle », ou « cet enfant qui
vient de naître», ou» cet enfant qui va naître ». La première
hypothèse est assez ridicule : on ne peut guère admettre
que la composition de lalV'^Egl. coïncide justement avec la
naissance de Tenfant. La seconde a trouvé beaucoup de
partisans * : on a fait valoir cette raison que, si Virgile
n*avait pas attendu l'événement accompli, il se fût exposé
à voir sa prédiction presque immédiatement démentie par
les faits, dans le cas où l'enfant attendu eût été une fille.
Enfin on a montré que Lucina était considérée comme la
prolectrice des jeunes enfants, et non seulement comme la
déesse des accouchements. Mais il seraitassez singulier qu'on
invoquât sa protection pour un nouveau-né, sans rappeler
au moins qu'elle la lui avait accordée au moment critique
de la naissance, ce qui était sa fonction propre. Quant à la
première raison, elle n'a de valeur que si nous admettons
que la conception de Virgile est conforme à la réalité, ce
que nous ignorons. La troisième hypothèse a été égale-
ment exposée ^ et elle ne soulève pas de grosses difficultés.
Mais toute cette discussion est oiseuse. « Nascenli » n'est
pas un attribut, mais fait partie du prédicat ^. Le v. 8
signifie « favorise la naissance de l'enfant »; or Timpé-
ratif ne peut avoir ici que le sens du présent ou du futur,
et par conséquent « nascenti » ne peut être entendu :
« modo nato * ». Du reste, dans toute la pièce, Virgile
1. F. A. G. Spohn, Prolegomena ad cannina Bucolica Vîrgilii, Heync-
W'agner ♦, t. I, p. 15; E. Krausc, p. 5-2; A. Przygodc, p. 4; C. Pascal,
La questione deîV Egloga /V, p. M; Quaestiones Vergilianae..., Pars III.
C. Pascal est revenu sur son idée et Ta défendue de nouveau dans la
jRiviHa di Filologia...^ anno XXI, 1892, Adversaria Vergiliana et TuUiana^
p. 129 sq.
2. P. A. II. Wimmers, De Vergilii ecloga gitarta (Diss. inaug... in...
Acadcmia regiaMonasterionsi...), Monastciîi, 1874, p. 3-1; K. Kappcs, dans
son édition; R. Hoffmann, Op. laud.^ p. 3; C. Schaper, 5ym6o/a« /oac/ii-
mitae (contre Benoist qui considère l'enfant comme né), p. 17 ; A. Fcil-
chenfeld. De Vergilii bucolicon temporibua.... p. 31, A. 3.
3. C'est ce que soutient avec raison M. îSonntag, Op. laud.^ p. 75,
après A. Forbiger *.
4. En pareil cas le participe présent ne renferme pas d'idée tempo-
relle ; l'expression du temps est contenue dans le verbe à un mode per-
sonnel; on dit également en latin : « faucs nascenti puero », l'enfant
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 227
parle de l'aveair; c'est avec la naissance de l'enfant que
doit coïncider le commencement du renouveau : or, au
V. 11, il se sert du futur « inibit ». C'est à partir de sa
naissance que les fleurs l'environneront : la chose est
encore au futur, v. 23 : « Ipsa tibi blandos fundent cuna-
bula flores ». Lorsqu'il a décrit son existence jusqu'à l'âge
mûr, ill'invite à entrer dans la carrière, v. 48 : « Adgredere
0 magnos (aderit iam tempus) honores >:. Le moment va
venir; mais il n'est pas encore venu. Au v. 50 sq., où il
l'apostrophe par une ligure de rhétorique, il nous montre
l'univers dans l'attente de l'événement, mais non pas
après que l'événement s'est produit : « Aspice uenturo lae-
tantur ut omnia saeclo », v. 52. Or il dit positivement que
c'est sous le consulat de PoUion que commencera ce nou-
veau siècle, V. 11 sq., et naturellement à la naissance de
l'enfant; pour qu'il emploie le mot « uenturo », il faut
donc que l'enfant ne soit pas encore né. Sa naissance est
proche, le terme est arrivé, v. 61 ; « Malri longa dccem
tulerunt fastidia menses »; mais les v. 60 et 62 ne me
paraissent pas signiQer autre chose, sinon que l'enfant va
faire son entrée dans le monde. Donc, de toute la pièce
examinée de parti pris, il résulte que Virgile considère
Tenfant comme à naître. Maintenant, est-ce la réalité?
Est-ce une fiction, et Virgile a-t-il écrit ces vers lorsque
l'enfant venait de faire son apparition et lorsqu'on était
sûr que ce ne serait pas une fille? C'est ce que nous ne
pouvons pas savoir *.
Sur l'identité de l'enfant, qu'est-ce que nous apprend
l'Égl. IV considérée en elle-même et en laissant de côté
les opinions des commentateurs? Virgile ne dit nulle part
de qui il est le fils; s'il avait voulu le désigner sûrement
comme le fils de Pollion, il n'avait, au v. 17, qu'à subsli-
naît actuellement; « fauisti nascenti puero », l'enfant est né; « fauobis
nascenti pucro », l'enfant est à naître.
1. E. Krause, Op. laiid., p. 52 sq. « Puerum nondum natum esse quam-
quam Vergilius in carminé simulât, tamen, priusquam ecloga scribe-
retur, iam luceni eum aspoxisso patot. Poetae enim ne, filia nata, ecloga
optima irrita fieret, erat cavendum. Sed licentia omnium vaticinantium
usurpata, id, quod iam evencrat, esse eventurum ille divinavit. » Cette
opinion est combattue par A. Przygode, Op. laud., p. 5.
228 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
tuer « tuis » à « palriis » * ; le doute n'aurait plus été
possible. Si donc Tincertitude subsiste sur ce point, c'est
qu'il l'a voulu, et, s'il Fa voulu, c'est sans doute à cause
du genre qu'il avait adopté; la IV® Égl. a la forme d'une
prophétie. Or toute prophétie comporte un certain vague
et admet plusieurs interprétations. Virgile, en pratiquant
le genre apocalyptique, devait en respecter les lois. Est-ce
à dire, parce qu'il s'est gardé d'une aflirmation catégorique,
qu'il n'a pas voulu laisser pénétrer ses intentions? Evi-
demment non. S'il s'agissait d'un enfant indéterminé, on
pourrait admettre que, tout en célébrant Pollion, il ne
mette point l'enfant en rapport avec lui. Mais s'il s'agit,
comme je l'ai montré 2, d'un enfant déterminé, dont il
connaît la famille, il serait assez singulier qu'il félicitât
tout simplement Pollion de la naissance de cet enfant sous
son consulat. D'autant qu'à côté de la glorification de
l'enfant il y a les louanges accordées au père, v. H et 26.
Or ces louanges conviennent à Pollion ; il y a même an
mot, « pacatum », v. 17, qui n'est guère explicable que
par une allusion directe à la paix de Brindes. Si donc
Virgile n'a pas dit les choses clairement, c'était pour
donner à sa prédiction des apparences mystérieuses; mais
en même temps il s'est arrangé pour qu'on ne pût se
méprendre sur ses intentions.
Voyons maintenant les identifications proposées par
les commentateurs. Les Scholia Bernensia, Préamb. de
l'Egl. IV, p. 775, nous donnent le choix entre un certain
nombre : « Hanc eclogam scriptam esse aiunt in Asinium
Pollionem; quidam, in filium eius Saloninum, alii in
ipsum Caesarem. Saloninus dictus a Salonis, ciuitate Dal-
matiae; nam Pollio pro consule Dalmatiae constitutus
progenuit eum. In hac ecloga solus poeta loquitur de res-
tauratione noui saeculi, hoc est : Saturni regnum aureum
sub Octauiano adulanter restauratur, quod secundum
Christianos ad nouum lestamentum per Christum et
Mariam renouatum de prauato ^ conuenit... — Alii in
1. M. Sonntag, Op. laud., p. 80 sq.
2. P. 223.
3. H. Hagcn : « de prauato (se. testamento) scripsi ] de pranatc / 1
deprauatc M | ao potius de parte ? »
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 229
laudem Caesaris siue Marcelli, filii Oclauiae. — In hac
ecloga simpliciter poeta canit genesim renasccntis mundi
sub Gaesaribus... » Il ny a pas à discuter Topinion chré-
tienne * : le poème de Virgile est payen dans tous ses
détails.
A propos du fils de Pollion, Servius, ad IV, i, après
avoir parlé de la prise de Salonc, ajoute : « Eodem anno
suscepit filium, quem a capta ciuitaleSaloninumuocauit,
cui nunc Vergilius genethliacon dicit ». Le Ser%\ Danielin,,
ad IV, il, dit : « Quidam Saloninum Pollionis filium
accipiunt, alii Asinium Gallum, fratrem Salonini, qui prius
natus est PoUione consule designato ». Voilà donc deux
personnages entre lesquels les commentateurs anciens
hésitaient. Serv., ad IV, 1, déclare que Saloninus à peine
né se mit à rire, ce qui est pour les parents un présage de
malheur, et qu'en eflet il mourut « inter ipsa primordia».
Les Scholia Beimensia ajoutent d'autres prodiges : qu'il
parla dès sa naissance, qu'il avait vingt doigts aux mains,
et qu'il mourut le neuvième jour. La naissance d'Asinius
Gallus n'est placée à l'époque où Pollion était consul
désigné que par suite d'une erreur du scholiaste qui croit
le consulat postérieur à la prise de Salone. Quant au fait
que Pollion aurait eu deux enfants, l'un en 40, pendant son
consulat, l'autre en 39, après la prise de Ssdone, il n'est
pas absolument impossible. Toutefois l'existence de Salo-
ninus a été révoquée en doute par divers critiques ^.
Quoi qu*il en soit, les droits de Saloninus sur l'Egl. IV ne
reposent que sur le témoignage de Servius et sur un
témoignage anonyme dans le Serv, Danielin. et dans les
1. O. Hellinghaus, Op. lawL, p. 5 sq., mentionne les principaux repré-
sentants de l'interprétation chrétienne et les principaux critiques qui
l'ont réfutée. P. A. H. W'immers, Op. laud., p. 10 sq., réfute après Voss
l'interprétation chrétienne. Cf. R. Hoffmann, Op. laud.. p. 6.
2. P. A. H. Wimmers, Op. laud., p. 33 : « Salonini autem nomen aut
iilio Pollionis omnino nulli fuit, scd nepoti primum quem anno post Chr.
n. 22 deccssisse Tac, Ann. 111,75, narrât..., aut Gallo illi postero anno,
cum Pollio Salonas expugnasset, inditum est (Lipsius, Vossius, etc.); cf.
O. Hellinghaus, Op. laud., p. 25, note 4. R. Hoffmann, Op. laud., croit que
rhistoire de Saloninus provient d'une mauvaise interprétation desv. 60-64,,
p.3 : « hune Saloninum grammaticis deberi puto ». A. Przygode, Op. laud
p. 14 sq., soutient la m£'mo opinion.
230 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Scholta Bernensia. Pour ceux d'Asinius Gallus, nous avons
de meilleurs répondants. Le Serv. Danielin., ad IV, H, dit ;
« Âsconius a Gallo audissc se refert hanc eclogam in
honoreoi eius factam ». Âsconius était un chercheur con-
sciencieux et nous n'avons pas à mettre en doute son
assertion. Elle prouve, d'une part, qu'au premier siècle de
l'ère chrétienne, on ne savait pas exactement quel était
l'enfant merveilleux, d'autre part qu'Asinius Gallus s'iden-
tifiait sans hésiter avec lui; il y avait donc là une tradi-
tion qui s'était établie dans la famille de Pollion ^
S' Jérôme, ad Olymp., 198, 2, mentionne la chose comme
ne faisant pas de doute ' : « Gains Asinius Gallus, orator,
Asini PoUionis filius, cuius etiam Yergilius meminit... »,
et Macrobe ^ dit également : « ...cum loqueretur de filio
Pollionis, id quod ad principem suum spectaret, adiecit... »
il est à peu près certain qu'il ne pense pas à Saloninus,
mais à Asinius Gallus qui a laissé un nom dans l'histoire.
Ces témoignages concordant avec les inductions qui se
tirent naturellement du texte de Virgile, il n'y a pas lieu
de les révoquer en doute. On a fait à cette identification
l'objection suivante : Pollion était-il, en l'an 40 av. J.-G.,
un personnage assez important pour que Virgile ait pu
décemment rattacher à un personnage de sa famille un
événement aussi considérable que la rénovation du monde
et lui promettre le gouvernement de l'univers ♦. A cela on
répond avec raison que Pollion était fort ambitieux^ qu'il
venait de revêtir la première magistrature régulière de la
république, qu'on ne pouvait pas prévoir la fortune
d'Octave et qu'il ne faut pas juger d'après les événements
accomplis, qui étaient encore lettre close pour les contem-
porains. Si Virgile a plus tard changé de héros — ce qui
ne paraît pas l'avoir embarrassé, — si ses rêves d'âge d'or
ont été réalisés d'une façon pratique par Octave et non par
1. Cf. M. Sonntag, Op. laud., p. 243 sq.
2. C. Suetoni Tranquilli... reliquiae^ cd. A. Reifferscheid, p. 23.
3. Satum., III, VII, 1.
4. A. Przygode : « At nimius est poeta in puero cclebrando. (Cf. i5
pcr,/. /., 1864, p. 770-771.) Quid? nonne aurcam aetatem redire finxit? ua
ex ficticûe omnia illa, quae nimia vidcntur, pacne sponte proficis-
cuntur. »
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 231
un descendant de Poilion, ce sont là des modifications que
le cours des choses se charge d'apporter à la pensée des
hommes; Virgile vivait alors en communion d'idées avec
l'entourage de Poilion; il a pu partager les espérances et
les illusions qu'on y nourrissait *.
On a cherché d'autres enfants réels pour les faire béné-
ficier de la prédiction de Virgile. Déjà les Scholia Bernensia
pensent au fils d'Octavie qui, à la suite de la paix de
Brindes, étant enceinte de son premier mari Marcellus,
épousa Antoine. Mais Virgile n'était pas alors en relations
directes avec Antoine et Ton ne voit pas pourquoi il aurait
attribué une telle importance à celui qui n'était que le fils
de Marcellus, homme assez obscur*.
On a songé également au mariage d'Octave en l'an 40
avec Scribonia^. Scribonia, qui eut une fille au début de
l'année suivante, devait être enceinte dans les mois qui
suivirent la paix de Brindes. Le fait que l'enfant l^ut une
fille, que le mariage ne fut pas heureux, puisqu'Oclave
divorça, n'apporte peut-être pas de raison absolument
décisive contre cette hypothèse; mais Virgile n'était pas
alors protégé par Octave et il serait tout à fait singulier
1. Sur l'identification de l'enfant merveilleux avec Asinius Gallus, qui
est la vulgato, si on peut parler do vulgate à propos d'une Églogue si
controversée, cf. P. A. H. AVimmcrs, Op. laud., p. 32-37 (Il croit que
si cette Églogue est du commencement do sept., Asinius Gallus a pu
naître en octobre à Ravenne); O. Ilellinghaus, Op. laud., p. 27 sq.;
E. Glaser, p. 63 de son édition; R. Bitschofsky, Op. laud., p. 20;
E. Krause, Op. laud., p. 47, p. 52, p. 54; A. Przygode, Op. laiid., p. 13;
A. Feilchenfeld, De Vergilii bucoUcon temporibus..., p. 32. C. Pascal, La
guestione delV egloga IV di Vergilio, Torino, 1880, 20 p., in-8, défend
tout particulièrement l'identification de l'enfant avec Asinius Gallus et
l'appuie de 9 raisons.
2. P. A. H. Wimmers, Op. laud., p. 23 sq., cite les principaux repré-
sentants de cette opinion et la réfute ; cf. O. Hellinghaus, Op. laud., p. 25 ;
R. Hoffmann, Op. laud., p. 3; AV. H. Kolster, p. 59 de son édition.
3. Cette opinion a été soutenue par F. D. Changuion, Virgil and Pollio
An essay on Virgil's Eclogues II-V, Basle, 1876; par W. S. Scarborough,
Observations on the fourth Eelogue of Vergil, dans les Transactions of
the american Association, 1888, vol. XIX, 1889, p. xxxvi-xxxviii, et
réfutée par P. A. H. Wimmers, Op. laud., p. 26 sq.; p. 32 : « Quao
cum ita sint, ineptum plane videtur suspicari Ociaviani prolem a Vergilio
hac ecloga PoUioni dedicata dictam esse ». Cf. O. Hellinghaus, Op. laud.,
p. 25; R. Hoffmann, Op. laud., p. 4; A. Feilchenfeld, De Vergilii bucolicon
temporibus, p. 32 sq. (qui réfute les arguments de Nettleship).
232 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
qu*il eût associé Pollion, partisan décidé d'Antoine, à la
glorification d'un fils d'Octave *.
C. Schaper a supprimé au v. 12 le mot « Polio » et
l'a remplacé par « orbis », ce qui lui permet de changer
absolument la date de la IV^ Égl. Il suppose qu'il y est
question du mariage de Claudius Marcellus, le fils d'Octavie,
avec Julie, fille d'Auguste, et de l'enfant qui était attendu
•avec impatience par Auguste pour lui succéder. Ce mariage
eut lieu en 25 av. J.-C, et, Auguste ayant été consul summo
imperio de l'an 27 à l'an 24, ce serait lui, suivant une
opinion déjà mentionnée par les commentateurs anciens,
qui serait le véritable bénéficiaire de l'Égl. IV. Cette inter-
prétation n'a pas trouvé d'écho - et ne pouvait eu trouver.
Supprimer le mot « Polio » c'est corriger Virgile, ce n'est
pas l'expliquer. On ne voit pas pourquoi, si le mot n'était
pas de Virgile lui-même, un interpolateur l'eût introduit.
Th. Plûss ' a mis d'une façon encore plus singulière la
IV Égl. en rapport avec Octave. Il suppose que, Jules César
ayant été divinisé après sa mort, son fils adoptif subit
comme une seconde naissance, la naissance à la vie
1. G. Schaper, après avoir exposé ses idées dans un art. des N. Jahrb*
f. Pliil. u. Paed., 186-1, p. 633 sq. (idées réfutées par O. Ribbeck dans ses
Prolegomena), les a défendues à nouveau, De Eclogis Verf/ili..., 1872,
p. 37 sq., Symbolae Joachimitae, 1880, p. 15 sq. Cf. Ladewig-Scbaper %
ad Ecl. IV. Il est inutile de mentionner toutes les protestations qu'il a
soulevées.
2. Cf. pourtant AV. Gebhardi, Zeitschr. f. d. Gymnasialwesen, XXVJII
Jahrg., 1871 : « Die l'atio, die auch hier centum codicibus potier gilt,
zwingt uns die Beziehung auf Augustus, die ûbrigens durchaus nicht
von Schaper zuerst gefunden ist, gelten zu lassen ». L'origine de l'idée
de Schaper se trouve dans les Sckolia Bernensia qui rapportent l'Égl. IV
à Auguste. L'opinion qu'il s'agit du fils de Marcellus et de Julie a été
soutenue avant lui; cf. R. Bitschofsky, Op. laud,, p. 20.
3. N. Jahrb. f. Phil. u.Paed., t. CI, p. M6-152 ; Die Gottmenschlichkeit
und die Wiedergeburt des Octavianus Augustus \ p. MO : « Die idée, dasz
Caesar sterben musste, damit Octavianus aus gôttlichen samen ent-
sprossen wàre, und dasz Octavianus wiedcrum gott sein musste, uni das
wohl der menschheit zu verbûrgen..., enthâlt den gedanken, dasz Caesar
erst nach seinem irdischcn tode den G. Julius Caesar Octavianus als
seinen leiblichen sohn gezeugt habe, und dieser aïs sohn des divus
Julius zum zweiten mal geboren worden und als gôttlicher suhncr upd
herscher nach Caesars tode auf erden erschieneu sei ». L'explication
de Pluss est réfutée par P. A. H. Wimmers, Op. laud., p. 36, O. Hcl-
linghaus, Op. laud.^ p. 26 sq.
LA QUATRIEME ÉGLOGUE 233
divine, puisqu'il se trouvait désormais être le fils d'un
dieu. Virgile peut donc, en l'an 40, le considérer comme un
«nfant et reprendre pour ainsi dire au berceau son exis-
tence. Celte interprétation a été retirée depuis par l'auteur
lui-même; elle n'a donc qu'un intérêt de curiosité *.
Du moment que j'ai démontré * que l'enfant mentionné
par Virgile était bien un enfant réel et déterminé, je n'ai
qu'à énumérer les opinions des critiques modernes, qui y
ont vu au contraire un enfant indéterminé. Elles sont
réfutées par là même et il n'y a pas à s'y arrêter.
Heyne ^, considérant les difficultés que rencontrent les
explications précises, a pensé que Virgile n'avait pas eu
dans l'esprit un enfant particulier : « Potest... ille nihil
aliud voluisse. quam, calamitosis bellorum civilium tem-
poribus successura nunc esse tempora laetiora;... Gum
porro melior rerum conditio esse nequeat, nisi homines
meliores deterioribus successerint : eam rajionemingressus
esse putari potest, ut novam progeniem prodituram esse
dicat : haec progenies ut primordia sua habeat necesse
est; deflexit itaque oralionem ad puerum illum, qui
primus in huius saeculi auspiciis est nasciturus ».
R. Hoffmann* ne voit dans l'enfant que l'époque nouvelle,
à laquelle Virgile comme poète a donné une forme humaine ;
« quisnam igitur est ille puer? Nihil aliud, si quid video,
quam Ipsum novum iliud tempus, cui tamen Vcrgilius, ut
poeta, humanam induit speciem. » 11 croit que Virgile
a fait de l'enfant un fils de Jupiler-^ther et de Terra et
qu'il a été influencé par la doctrine stoïcienne; p. 13 :
« Qua ratione autem Vergilius puerum illum Jovis sive
Aetheris, qui largo imbri descendit, et Terrae deae filium
appellaverit, ex iis, quae dixi, facile intellegi potest. Novi
enim temporis félicitas in eo potissimum posita est, quod
terra sua sponte omnia, quae ad victum necessaria sunt,
sunima cum largitate profundit. Fertilitas autem agri eo
1. A''. Jahrb. f. Phil. u. Paed., t. CXV, 1877, p. 69 : « moine eigene
fruhere doutung auf den wiedergcborenen Octavianus nehmo ich als
verfehlt zurûck ».
2. P. 2-23.
3. Edit. Hoy ne-Wagner *, t. I, p. 128. Il a été réfuté après Wunder
lich par P. A. H. Wimmers, Op. laud., p. 22.
4. Op. laud., p. 11 sq.
234 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
efficitur, quod Juppiler fecundanto imbri descendit in
g rem lu m Terrae. »
Th. Pluss * fait remarquer que, dans les diverses phases
de son existence, l'en Tant est en rapport avec Bacchus; il
le rapproche du Daphnis bachique de la V* Égl. et montre
que, comme Daphnis-Bacchus a été identifié plus tard avec
César, l'enfant de la IV® Égl. a pu être identifié avec
Octave, p. 77 sq. : « Also verhiesz Vergilius im j. 40 als er
das vierte lied dichtete, auf grund verbreiteter religiôser
idecn und weissagungen allerdings ein kind des gottes
Bacchus als konig der erde und eine vôUige veranderung
und verklarung der erde und der menschen; als aber
thatsachlich Octavianus alleinherscher geworden war und
den vôlkern frieden und wolstand brachle, und das
religiôse bedùrfniss der zeit anfieng in ermangelung eines
anders in Octavianus den allgemein erwarteten gottge-
sandten zu sehen und den von ihm gesicherten frieden
wenigslens als den anfang der goldenen zeit zu betrachten,
da konnte Vergilius sehr wohl in ihm auch das verheis-
zene Bacchuskind wiedererkennen, wie er in Caesar einen
Bacchus erkannt halle »; p. 78 : « Es fragt sich noch : wer
war die mutter? Ich denke, wenn der vater Liber ist, ist
die mutter Libéra. »
\V. H. Kolster* est d'avis que Virgile n'a pu avoir en vue
qu'un enfant immortel et que cet enfant n'est autre que la
paix de Brindes elle-même. P. 59 sq. : « Welcher Unster-
bliche ist unterPollios Konsulat geboren? Das ist nur einer,
der Friede zu Brundusium, der freilich des Dichters Hoff-
nungen auch nicht wahr gemacht bat.... Der Dichter...
hat es jedem deutlich.genug gesagt, der es verstehen will :
vers 5 magnus ab integro saeclorum nascitur orrfo. Auf die
Zeit der perturbatio omnium rerum folgt, meint er, end-
lich einmal eine Zeit der Ordnung. Dièse Ordnung selbst ist
der erwartete Knabe : eine neue Menschengeneration, nova
progenies, wird ins Dasein treten, die nicht mehr in sich
1. .V. Jahrb. f. Phil. «. Pfl«?., t. CXV, 1877,Z>e5 Vergiluis vierte Ecloge,
p. 69-80. L'idée do voir dans l'enfant morvoillcux quelque chose comme
un fils do Bacchus et un descendant de Jupiter a été réfutée par
E. Glaser, P. Verf/ilius \faro als Natardichter und Theist, p. 121.
2. Dans son édition.
LA QUATRIÈMK ÉGLOGUE 235
zerrissen, in blinder Partei\Yulh sicli leidenschafllich
hasst.... »
0. Gruppe* ne croit pas qu*il s'agisse d'un fils ou d'un
neveu d'Octave; encore moins d'un fils de Pollion. Un pro-
phète ofliciel ou non ayant annoncé pour l'an 40 le retour de
l'âge d'or, Virgile trouva là l'occasion de célébrer son bien-
faiteur Pollion à propos de la transformation du monde,
qui allait se produire sous son consulat. Il s'agit d'un tils
de Jupiter et d'une déesse ou d'une héroïne qui doit régner
sur la terre, tandis que Kronos régnera dans le ciel, et qui
amènera l'ûge d'or en trois stades, dont le développement
pendant son enfance, son adolescence et son âge mûr serait
très clair, si l'on plaçait les v. 28-30, et peut-être 21-22 après
le v. 39.
Fr. Hermès^ considère la IV^ Egl. de Virgile comme une
des plus anciennes et la regarde comme inspirée non point
par la paix de Brindes, mais par la conclusion du second
triumvirat décidée près de Bologne en octobre 43, confirmée
par le peuple le 27 novembre de la même année. 11 s'appuie
sur l'opinion de M. Sountag, Progr. des Gymn. zu Frankfurt
a. 0. 4886^ pour se refuser à idenlifîer l'enfant avec une
personne déterminée. Que plus lard un fils de Pollion, dans
sa vanité, ait rapporté le poème à lui, cela ne prouve rien.
M. Sonnlag^ pense que la principale préoccupation de
Virgile a été d'éviter de passer pour un mauvais prophète;
il a donc choisi la forme de la prédiction conditionnelle. Il
subordonne sa prédiction tout entière à la naissance d'un
enfant merveilleux, qu'il se garde bien de déterminer. Il
appelle de tous ses vœux la naissance de cet enfant, grâce à
1. Griechische Culte und Mythen, I, Leipzig, B.-G. Teubner, 1887, p. 683.
— P. Deutickc, dans son compte rendu dos Jahresberichte des Philologi-
schen Vei^eins zu Berlin^ 15»'" Jahrg., 1889, p. 360-1, croit que le morceau
forme une simple étude si on en retranche les v. 1-3, 11-14 et 60-63.
Mais c'est justement cette addition qui fait supposer un rapport direct
avec un événement intéressant de près le poète.
3. Dans son édition, p. 28 sq.
3. Vergil als Bukolischer Dichter, p. 68 sq. : «« Er knupft seine Pro-
phezeiung, wie die Verfolgung der Einleitung zoigt, an cine Bedingung,
deren Eintreten er keineswegs aïs nahe bevorstehend und unzwei-
felhaft ausspricht, sondcrn in die Form eines Wunsches, resp. oiner
Aufforderung kleidet ». Cf. p. 85 sq.
1236 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
laquelle le consulat de Pollion sera le point de départ d'une
ère de félicilépour Fltalie. Du moment que l'enfant ne nais-
sait pas, la véracité de Virgile était sauve. 11 ressort de la
façon dont j'ai expliqué plus haut* les intentions de Virgile
que celte préoccupation un peu puérile est tout à fait étran-
gère h son œuvre.
Ruggero délia Torre^ rapporte lalV^Égl. à l'Enéide et à
ses effets moraux en même temps qu'aux heureux résultats
•entrevus du gouvernement pacifique et juste d'Auguste.
L'enfant, c'est la poésie de Virgile, particulièrement l'Enéide,
•dont le poète portait déjà le plan dans sa tête, lorsqu'il com-
posa cette Églogue, la mère c'est la Muse. Par l'Enéide
le poète voulait glorifier l'Italie et ramener le peuple à
son anciennepiété et à sa moralité. C'est ainsi qu'il pou-
vait annoncer aux Romains que, grâce à la naissance de
i'enfant, l'âge de fer allait cesser et une nouvelle et brillante
période s'ouvrir.
Je note en terminant que déjà K. L. Rolh^ et Schômann *
ont mis la IV*' Égl. en relation avec des jeux séculaires
hypothétiques. C. Pascal * a repris la question. 11 compte
lîo ans pour le saeculum et pense que le 5® anniversaire
séculaire célébré en 737 aurait dû être fêté en Tan 715 et
que c'est pour cette circonstance que Virgile fit paraître
son poème. Nous ne savons rien là-dessus.
Après avoir passé en revue toutes les interprétations
arbitraires, il est temps de revenir à la IV^ Égl., pour
l'examiner dans le détail et pour voir si l'exécution a
complètement répondu aux intentions de Virgile.
S'il a donné à sa pièce le ton agité de la prophétie, il
lui a conservé la belle ordonnance oratoire dont il avait
1. p. 212 sq.
2. La quarta egloga di Virgilio eommentata seconda Varie grammatica^
TJdiae, 201 p. Je ne connais cet ouvrage que par le compte rendu de
P. Deuticke, Jahresberichte des Philol. Vereins zu Berlin, 1895, p. 266,
qui ne le connaît lui-môme que par le compte rendu do la Berl. Phil. WS,
1895, Sp. 586 sq. Il m'a semblé inutile de pousser la connaissance
plus loin.
3. Rheinisches Muséum, t. 8 (1853), p. 366 sq.
•ï. Unioersitats-Progr. i'. Greifswald, 1856.
5. Quaestioncs Vergilianae ad IV eclogam spectantes, lîivista di Filo-
iogia..., a. XVIII, 1889, p. 151-171.
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 237
ramour ^ Elle se divise très nettement en plusieurs mor-
ceaux : I, V. 1-3. Préambule. Invocation aux Muses de
Sicile. II, V. 4-10. Exposé du sujet et invocation à Lucinfr
en faveur de l'enfant merveilleux. III, v. H-i7. Apostrophe
à Pollion. Grandes destinées de l'enfant. IV. Corps de la
pièce. Exposé de la rénovation universelle en 3 périodes
correspondant aux 3 âges du héros : A. L'enfance, v. 18-
25; B. L'adolescence, v. 26-36; C. L'âge mûr, v. 37-45.
V, v. 46-47. Affirmation que ce renouvellement est dans
Tordre du destin. VI, v. 48-63. Invitation à l'enlant avenir
au monde, invitation dans laquelle Virgile intercale ses
souhaits de longue vie pour pouvoir le célébrer.
I, V. 1-3. J'ai déjà indiqué ^ avec quelle précision Virgile
caractérise les prétentions littéraires et le ton de la pièce..
II, V. 4-10. J'ai dit avec quelle noblesse il annonçait
l'ère nouvelle, mais en même temps combien il restait
dans le vague pour la détermination des temps.
Dans rinvocation à Lucine, « Tu modo.. », v. 8, signifie
que la naissance de l'enfant est la condition nécessaire ^ ;.
« toto », v. 9, est un mot important qui donne singuliè-
rement d'ampleur au vers. C'est le monde entier qui est
intéressé à la prédiction de Virgile *.
III, V. 11-17. Après l'entrée en matière vient l'apo-
strophe à Pollion, et l'hommage rendu par Virgile à son
protecteur. Pour le v. 11, il faut s'en tenir à l'explication
ordinaire : « hoc aeuom décorum inibit » *, le v. 12 étant
un redoublement d'expression; « magni » du v. 12 rap-
pelle avec intention « magnus » du v. 5. Les v. 13-14 ne
veulent pas dire qu'à partir du consulat de Pollion, il ne
1. Serv. ad IV, 18 : « rethorice digesta laudatio : non enim inpro-
vide in principio universa consumpsit, sed paulatim fccit laudem cum
aetate procedere ».
2. P. 215.
3. « Nascenti », v. 8, « nascitur », v. 5, est une simple négligence-
comme on en trouve en latin chez les écrivains les plus soigneux.
4. Au V. 9 la leçon isolée : « Desinit » de 61 et « surgit » de 6, ne
saurait être acceptée. Les futurs « desinet », « surget », en accord avec
tout le reste de la pièce, montrent que Tenfant est supposé no pas avoir
vu le jour. L'enfant étant le premier représentant de la génération nou-
velle, c'est au moment de sa naissance que la race d'or fera son apparition..
5. A. Przygode, Op. laud., p. 13 : « ... nec in verbo ineundi absolute-
posito, quomodo participium saepissime ponitur, offendendum ».
238 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
restera plus de traces de rancienne perversité, mais que
cette perversité sera comme émoussée, qu'elle aura perdu
son caractère offensif et qu'elle ne produira plus ses résul-
tats désastreux : « inrita », v. 14, en tête du vers, est le
mot important.
« lUe », v. 15, en tête du développement, va rejoindre
« puero » du v. 8, par-dessus l'apostrophe à PoUion, et
s'oppose fortement à « tequc », ^< te », « te », des v. \ 1 sq. On
a beaucoup discuté sur le sens des vers suivants; Virgile
veut-il dire que l'enfant vivra comme on vivait au moment
de Tàge d'or, où les dieux et les héros se montraient sur
la terre parmi les hommes *, ou bien qu'une fois sa car-
rière mortelle terminée, il jouira des honneurs de l'apo-
théose? C'est la dernière explication que j'adopte. S'il
s'agissait de l'âge d'or, les mots « et ipse uidebitur illis »,
V, 16, ne constitueraient point pour l'enfant une situation
privilégiée; il en sera de même de tous ses contempo-
rains, qui vivront comme lui dans la promiscuité divine
et héroïque. Quant au mot « reget », v. 17, il paraît dési-
gner le gouvernement du monde, tel que Virgile le promet
à Octave divinisé au début des Géorgiques, I, 24 sq. ^.
Dans la suite du développement de Virgile on ne voit
pas que, pendant sa vie mortelle, son héros soit à la tête
de quoi que ce soit.
Ainsi il oppose fortement dès le début de la pièce les
premiers symptômes du renouveau, v. H- 14, et la consé-
1. C'est ainsi que comprend O. Hellinghaus, Op. land., p. 18 sq., qui
s'appuie sur Hésiode, 112, et Catulle, 6-1, 385 sq. Cf. R. Hoffmann,
Op. laud.^ p. M; E. Glasor, dans son édition, ad v. 15 : « Vidcbit : cr wird
das goldne Zeitaltcr schauen, wo Gôtter und Heroen mit ihm in Boriih-
rung kommen werden ». E. Krause, Op. laad.^ p. 46 sq. : « verba « vitam
deum accipiet » vcrsui 11 respondent ut hoc aureao actatis principia
significari apparcat...; v. 15 : « accipiet » non « sibi parabit ».
A. Przygode, Op. laud., p. 16 : « ...eum, quia homines aurca aetate vitam
cum diis coniunctam agant, deorum heroumque socium fore ».
2. P. A. H. Wimmers, Op. laud., p. 35 : « lam quod dicitur puer ille
orbem recturus esse, nihil aliud Vergilius significavit nisi consulem eum
futurum aut aliud magnificum muaus nacturum esse ». Cf. O. Hellin-
ghaus, Op. laud., p. 18 sq., qui entend par là simplement le consulat.
A. Przygode, Op. laud., p. 16, croit que le mot est employé parce qu'il
s'agit du fils do celui qui remplissait la magistrature suprême. Il semble
conforme au dessein de tout le poème et en particulier à Temphase du
passage de prendre les choses dans le sens le. plus magnifique.
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 239
quence dernière, Tapothéose de l'enfant merveilleux,
V. 15-17. Il semble que ces v. 15-17 ne soient pas à leur
place; logiquement ils devraient venir tout à la fin de la
pièce ; c'est par un de ces artifices de pensée et de style
familiers au lyrisme, que Virgile nous présente le dénoue-
ment à côté du début en se réservant de faire connaître
dans la suite les phases intermédiaires.
Il oppose également le fils au père. On s'est étonné que
le rôle du fils soit si supérieur à celui du père et l'on s'est
demandé si cela était bien flatteur pour Pollion. On oublie
qu'un père ne saurait guère être jaloux de se voir sur-
passé par son fils. Mais, en outre, Virgile sous peine de
ridicule ne pouvait célébrer chez Pollion que des choses
réelles : son consulat, son rôle de pacificateur. Avec l'en-
fant merveilleux il n'avait pas à garder les mêmes réserves ;
du moment qu'il entrait dans l'allégorie, il pouvait la
pousser jusqu'au bout. Il savait bien — on le savait autour
de lui — que ses rêves d'âge d'or n'étaient que de belles
. imaginations : c'était la poésie à côté de la prose.
IV. Nous arrivons maintenant à la biographie du héros,
dont les dilTérents âges correspondent aux périodes dans
lesquelles se prépare et s'épanouit l'âge d'or. Car l'àgc
d'or ne s'établit que successivement. Nous allons voir com-
ment Virgile a traduit ses nobles aspirations au bonheur
de rhumanité, si l'invention et l'originalité ont répondu
chez lui à la hauteur des idées, si le penseur et l'écrivain
ont été égaux à la tâche, et ce qu'il était capable de
fournir à ce moment dans le domaine de la grande poésie.
A. L'enfance, v. 18 *-25. Virgile nous présente son héros
comme un enfant de contes de fées naissant au milieu
d'une nature fleurie et parfumée, dépouifiée de tous les
1. Au V. 18 je lis : « Ac » avec R. La pièce commence par un récit,
V. 4 sq. Ce récit est interrompu par rinvocation à Lucine, v. 8 sq.,
l'apostrophe à Pollion, v. 11 sq., l'apothéose, v. 15 sq. « Ac » indique que
le récit reprend. E. Krausc, Op. laud., p. 48, défend « At » : « postquam
in V. 15-17 quam praeclara pueri vita futura esset poeta cecinit, vocuia
« at » usurpata optimo sic pergit : « At hanc imaginem, quam adumbravi,
non extemplo res aequant, scd, sicut puer ipse, aetas quoquo aurea
pueritiam quandam et adolescentiam, antequam illam perfectionem con-
secuta sit, peragit ». A. Przygode, Op. land., p. 16 : « ...per « at » parti,
culam... per quam... ab nniversa descriptione ad singulas res descenditur ».
240 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
dangers de la nature réelle : il y vit sans besoins et sans
souci. Le tableau est assez différent de celui de la lin de
la pièce où l'enfant est au contraire entouré des siens et
qui nous présente une petite scène de famille très réelle.
En quoi consiste le merveilleux de ce premier tableau?
Ce n'est pas dans la nature des plantes ni des animaux :
ces plantes et ces animaux se retrouvent ailleurs chez
Virgile dans des paysages réels; il n'y a rien là d'idéal et
Virgile n'a rien inventé. Il semble qu'il aurait pu nous
peindre de ces fleurs qui sont supérieures aux fleurs ter-
restres et qui ont un caractère paradisiaque, il n'en a rien
fait; le merveilleux consiste en ce que ces plantes naîtront
sans culture — mais il y en a parmi elles qui poussent
d'elles-mêmes comme le lierre — , en ce que celles qui sont
localisées dans des climats heureux, comme l'amome, pous-
seront partout, « uolgo », v. 25, en ce que les animaux
domestiques montreront une docilité exemplaire, en ce
que le berceau lui-même produira des fleurs, en ce que
les plantes et les animaux nuisibles auront disparu ^
Parmi ces traits il y en a qui ont servi ailleurs à Virgile
pour peindre la nature vraie. Ainsi, dans l'éloge de l'Italie,
Gèorq.y II, loi sq. : « At rabidae tigres absunt et saeua
leonum Semina, nec miseros fallunt aconita legentis » est
à rapprocher de notre Égl., v. 22 : « nec magnos metuent
armenta leones », v. 24 : « et fallax herba ueneni ».
Dans TÉgl. VII, vil, les troupeaux viennent d'eux-mêmes,
« ipsi », à l'abreuvoir, comme ici les chèvres rentrent
d'elles-mêmes, « ipsae », v. 21, à la maison. Le gracieux
mélange du v. 20 : « Mixtaque ridenti colocasia fundet
acanlho » n'a rien de supérieur au talent de bouquetière
que déploient, Égl. Il, 47 sq., les Nymphes et Corydon lui-
même dans un passage empreint, il est vrai, d'idéal. Tout
cela est fort joliment dit avec un choix d'épithètes pitto-
resques et élégantes : « errantis », v. 19; « ridenti », v. 20;
« lacté... distenta », v. 21 ; « magnos », v. 22; « blandos »,
V. 23; '< fallax », v. 24; « Assyrium », v. 25; mais en
1. L'idco du V. 22 : « Nec magnos raetiiont armenta leonos » a déjà
servi à Virgile pour peindre les bienfaits que l'apothéose de Daphnis.
répand sur la nature, Égl. V, 60 . « Nec lupus insidias pecori... »
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 241»
somme la fantaisie de Virgile ne s'élève pas bien haut;,
rinvention est nulle; il se borne à faire, par des combinai-
sons ingénieuses, du merveilleux avec du réel ^
B. L'adolescence, v. 26-36 2. Nous n'avions pas à
demander à Virgile ce que ferait son héros pendant son'
jeune âge; adolescent, il faut qu'il s'occupe : il apprendra
l'histoire, l'histoire héroïque, les hauts faits de son père;
il se rendra compte de ce qu'est le mérite. Nous voici-
retombés dans le réel; ce sont là des études auxquelles-
devait se livrer un jeune Romain désireux de servir son-
pays.
Cependant la nature accentuera son retour à l'âge d'or,.
V. 28 sq. : « Molli paulatim flauescet campus arisla Incul-
tisque rubens pendebit sentibus uua Et durae quercus^
sudabunt roscida mella ». Ces vers sont élégants et pitto-
resques. Le sens c'est que la terre qui, au début, ne pro-
duisait sans culture que des fleurs et des plantes d'agré-
ment commencera, sans l'intervention de l'homme, à se
couvrir de productions utiles. Les v. 29 et 30 assurent le-
sens du v. 28 : les chênes distilleront le miel; la grappe
de raisin sera suspendue aux buissons incultes; les épis-
ondoyants doreront la plaine. « Campus » ce sont ici les
steppes incultes, les terrains vagues par opposition aux
champs cultivés. On a cru que le miracle consistait dans-
le mot « molli » signifiant des épis dépouillés de leurs-
barbes piquantes. Je pense que cet adjectif, en tête du vers,
n'a qu'une signification pittoresque; ce qui sera merveil-
leux, ce sera de voir les vastes plaines (qui ne sont pas cul-
tivées ou qui tout au moins ne le sont pas dans toute leur
étendue ^) devenir blondes sous les épis. Toutefois, comme
1. W. Kloucek, dans son édit., propose de placer le v. 23 après le
V. 20. Mais, au v. 25, Virgile parle encore des plantes : il n'a donc pas.
adopté la composition simpliste, qui consiste à mettre les plantes d'un-
côté, les animaux de l'autre.
2. W. H. Kolster, dans son édition, p. 69, «... haben wir nicht zu.
ijbersehen, wio taktvoll Vergil boidon, der Kindheit und dem Junglings-
alter, ihren Charakter zu wahren gowusst hat, dort Anmuth, Milde,
Gefahrlosigkeit ; hier Thatcndrang, Frcude am Wagnis und Uebung der
Kraft. »
3. W. H. Kolster, dans son édit., croit qu'avec « campus », il faut
s.-ent. « incultus », à tirer de « incultis » du v. 29. Ceci no se justifie pas.
grammaticalement. « Campus » paraît ici opposé à « ager, arua ».
14
242 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
l'humanité n'aura pas encore recouvré toute son inno-
cence, on labourera encore le sol, v. 33. Ainsi il y aura
d'une part le blé qui poussera tout seul et d'autre part le
blé cultivé, parallèlement aussi sans doute les raisins de
vigne et les raisins de ronces, le miel des abeilles et celui
distillé par les chênes. Virgile ne nous dit pas lesquelles
de ces denrées seront préférées des gourmets; il y aura
là une époque de transition assez singulière.
En outre ce sera le moment des expéditions guerrières;
on franchira la mer, les villes seront ceintes de remparts,
on recommencera la conquête de la toison d'or avec de
nouveaux Argonautes et un autre Tiphys, la guerre de
Troie avec un nouvel Achille. Nul doute que Virgile n'ait
voulu mettre sous nos yeux la génération héroïque, celle
qui, dans J^es (Euvres et les Jours d'Hésiode, tels qu'ils nous
sont parvenus, occupe le quatrième rang et succède à Tàge
d'airain, v. 161 sq. La guerre de Thèbes figure dans
Hésiode : il n'en est pas question chez Virgile qui, même
dans ses autres ouvrages, ne paraît jamais avoir été biea
familier avec elle. Ce qui est assez étonnant, ce sont les
traits qu'il ajoute à l'âge héroïque. Cet âge est en somme
celui qui nous est représenté dans les poèmes homériques;
or, dans ces poèmes, le blé, même partiellement, ne pousse
pas tout seul et l'on ne fait point la vendange sur les buis-
sons. Ici Virgile fait du merveilleux en mélangeant des
choses diverses et sa description manque de précision.
On ne voit pas non plus ce que fera pendant toute cette
période l'adolescent de Virgile. 11 n'est pas vraisemblable
qu'il passe tout ce temps enfoncé dans ses lectures et Vir-
gile ne nous dit point qu'il prenne une part quelconque
aux exploits qui s'accompliront autour de lui. Il y a là
une faiblesse de caractéristique, qui restera toujours un
des défauts du poète.
C. L'âge mûr, v. 37-45. Le changement de la nature est
accompli; nous sommes en plein âge d'or; le monde
atteint le comble de la félicité. En quoi consistera cette
félicité? Le trafic par mer cessera. La navigation est donc
considérée par Virgile (de même Horace) comme contraire
aux lois de la nature. Tous les pays produiront tout ce
dont l'homme a besoin. On ne bêchera plus la terre, on ne
LA OIJATRIÈME ÉGLOGUE 243
taillera plus la vigne; les bœufs de labour n'auront plus
rien à faire. La laine prendra d'elle-même les couleurs
qu'on lui donne artificiellement par la teinture *. Virgile
insiste sur ce détail, qui lui fournit des vers agréables et
presque un amusement dans le goût d'Ovide 2, mais qui
avait peut-être une signification symbolique ^.
C'est là tout ce que trouve Virgile pour constituer le
bonbeur de l'humanité : sans doute ce n'est qu'une
allégorie, dont il recouvre son désir très sincère de voir
cesser les guerres civiles et les violences et renaître un
ordre de choses régulier. Mais c'est cette allégorie que
nous avons ici à juger; or elle est vieille et elle est pauvre.
Virgile ne fait que s'inspirer plus ou moins directement
d'Hésiode. Quant à son héros, quel rôle pourra-t-il jouer
dans cette nature affadie et insignifiante? Le poète se garde
bien de nous le dire, mais nous avons le droit de le lui
demander. Il ne pourra que jouir paisiblement du bonheur
universel sans faire œuvre ni morale, ni intellectuelle, ni
1. Au V. 45, la « sandyx » est une couleur minérale, dont Pline
explique la composition dans un passage où il a fait sur le vers en
question un contresens répété par nombre de commentateurs, N. H.,
XXXV, 6 (23) : « Ilaec (sandaraca) si torrcatur aequa parte rubrica
adnjixta, sandycera facit, quamquam animaducrto Vergilium existi-
masse herbam id esse illo uersu : « Sponte sua sandyx... » Virgile
dit que les moutons en paissant dans les 'prés prendront la couleur du
murex, du lutum, de la sandyx, c.-à-d. que les herbes qu'ils paîtront
leur donneront ces couleurs. Or le murex est une coquille, et il n'y
aura pas de plante de ce nom à l'âge d'or, le lutum est la gaude, plante
tinctoriale, mais ce n'est pas justement en mangeant de la gaude que
les moutons prendront la couleur qu'on en tirait; ils ne mangeront pas
de sandyx (pas plus qu'ils ne mangeront de murex), et pourtant leur
toison se teindra en cinabre. Donc Virgile veut dire tout simplement que
les plantes qu'ils brouteront à cette époque — ce sera là une propriété
nouvelle et merveilleuse — leur donneront les couleurs qu'on obtient
de son temps artificiellement au moyen du murex, du lutum, de la
sandyx.
2. E. Glaser a émis cette théorie qu'il y avait dans la IV° Égl. un élé-
ment d'exagération comique et humoristique, par ex. P. Vergilius Maro
aie Naturdichter und Theist, p. 118. C'est une erreur; Virgile est par-
faitement sérieux. Il se peut qu'il se trompe parfois et qu'il nous fasse
sourire, comme ici ; mais son intention est d'être magnifique et gran-
diose. Cf. A. Przygode, Op. laud.^ p. 20.
3. Serv. Daïiielin., ad IV, 23 : « traditur enim in libris Etruscorum, si
hoc animal mire et insolito colore fuerit infcctum, omnium rerum feli-
citatem imperatori portendi ».
544 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
même physique. La pauvreté du fond se montre ici toute
nue.
V, V. 46-47. L'intervention des Parques et du destin
montre bien que Virgile est sûr de sa prédiction et qu'il
tt'a nullement songé à se réfugier derrière le caractère
hypothétique que lui attribue M. Sonntag. Une préoccu-
•pation si mesquine n'est, du reste, pas compatible avec
.le ton enthousiaste de tout le morceau. Au v. 46, W. C.
F. Walters* a bien fait voir que « Talia saecla » est un
accusatif dépendant de « currite ». A. Forbiger*, ad h. L,
après Steinmetz et Dietsch, a remarqué justement qu'il ne
s'agissait pas uniquement ici de quelque chose d'ana-
logue à la construction bien connue « currere aequor, sta-
<lium... etc. » ; les fuseaux des Parques ne se contentent pas
•de parcourir les siècles; ils les font (saecla el'ficerecurrendo).
VI, V. 48-63. Dans la conclusion, les v. 48 sq. : « Adgre-
•dere o magnos... etc. » ne sauraient s'adresser à l'homme
fait qui va entrer dans la carrière des honneurs. L'âge
mûr vient d'être décrit et il n'y a pas de raison pour que
Virgile revienne au début de cet âge mùr. Il retourne
^onc ici à son point de départ. En effet, pour que ces
•destinées merveilleuses s'accomplissent, il faut que l'en-
fant naisse. Virgile l'exhorte donc à venir au monde.
Les « magni... honores » dont il est question ici ne sont
pas en opposition avec les « munuscula » du v. 18. Ce
sont toutes les distinctions dont il sera l'objet, toute
sa carrière glorieuse que Virgile envisage d'ensemble ^.
•Quant aux v. 50 sq., on a expliqué « conuexo nulanlem
pondère » par les tressaillements qu'éprouverait l'univers à
l'approche de l'événement décisif; mais « nutantem », dans
•ce sens, ne parait pas pouvoir s'appliquer à « terrasque
tractusque maris ». Heyne ^ propose une autre explication
appuyée par Wunderlich et Wagner : « nutantem » serait
1. The Classical lieview, vol. VIII, 1894, p. 250-251, Xotes on Vergil.
L'auteur cite Symmaque, Laud. in Grat., ch. ix, Seeck, p. 332 : « Et ucre,
si fas est praesagio futura conicere, iamduduin aiireum sacculum currunt
fusa Parcarum. »
2. E. Krause, Op. laiid.^ p. 48 : « fac ut vitara tuam honorum i. c. fcli-
><;itatis, quam aurea aetas praebebit, plcnam, ineas ».
3. II cy ne-Wagner *, ad h. l.
LA QUATRIEME EGLOGUE 245
un verbe d'état signifiant « incliné sous..., pliant sous...,
et ne se rapportant qu'à « mundurn », et le sens serait
« aspice mundum terrasque... ut laetaulur * omnia... »
Cette explication me parait préférable.
Ce qui est surtout intéressant dans cette conclusion, ce
sont les déclarations de principe et les soubaits person-
nels que Virgile y a intercalés, y. 53-59. Il désire vivre
assez longtemps, avoir assez de soufQe pour chanter les
exploits de son héros, « tua dicere facta », v. 54. On ne voit
pas trop ce qu'il aura à chanter et quels pourront bien
être ces exploits. Il l'a amené jusqu'à l'Age mûr sans lui
donner une activité quelconque, et, une fois l'univers plongé
dans les délices de l'âge d'or, on ne voit pas à quoi cette
activité pourrait s'employer. Mais le passage est très inté-
ressant en ce qui concerne Virgile lui-même : il suscite
deux observations. D'abord ce que Virgile entrevoit pour
plus tard, c'est une sorte de poème épique. La tentative
de grande poésie que représente la IV Egl. ne doit donc
pas rester isolée; ce n'est qu'un acheminement vers une
oeuvre autrement vaste et magnifique. Nous tenons de sa
bouche l'aveu qu'il n'a pas l'intention de rester éternelle-
ment confiné dans la poésie bucolique, qui n'est pour lui
qu'un début. Tout le long de sa vie il a manifesté des inten-
tions de poème héroïque. Dans la VIII*' Égl., v. 7 sq., il
espère pouvoir un jour célébrer Pollion : « mihi cura liceat
tua dicere facta » (c'est exactement la même expression
qu'ici). Dans les Géorgiques, III, 46 sq., il promet de chanter
les combats d'Octave. 11 aimait donc à caresser des projets
d'épopée, qu'il n'a point réalisés sous la forme entrevue.
Ces trois indications s'appliquent à trois héros qu'il a fina-
lement délaissés; mais elles sont dans le même sens et
elles indiquent des intentions bien arrêtées. Ensuite, ce
qui est curieux, c'est l'assurance avec laquelle Virgile parle
ici de lui-même ; il se fait fort, v. 55 sq., de n'être pas infé-
rieur aux anciens chantres mythologiques, Orphée, Linus,
et de l'emporter sur le dieu Pan lui-même. Sans doute,
1. « Laetantur » est la leçon do R. Il semble qu'il faille radinottro ; cf.
Égl. V, V. 6 sq. GebsLuer^ De poetantm graecorum...^ p. 29 sq., rapproche
l'indicatif dans Théocrito après 65ccrai, îSe, oprj ; mais c'est une cods-
truction qui est fréquente chez les comiques latins.
14.
246 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIBGILE
ce qui le soutiendra, ce sera la matière et sou affection
enthousiaste pour son héros; mais enfin, il affirme nette-
ment son mérite. 11 a été parfois très modeste en parlant
de lui-même, par ex., Géorg.y 11, 483 sq. Ailleurs, ici par ex.
et Géorg,, 111, 8 sq., il montre qu'il a conscience de ce qu'il
vaut. Ce sont là des contradictions qu'il n'y a pas lieu de
chercher à concih'er; il n'y faut voir que les fluctuations de
la pensée d'un poète toujours inquiet, ayant des périodes
de découragement, où il doutait de lui, et des moments
de fierté, où il se rendait compte de sa valeur. Ici l'assu-
rance du ton est bien d'accord avec l'emphase voulue de
tout le morceau.
Après ces confidences personnelles, où Virgile se met en
scène, nous revenons au sujet, c.-à-d. à la naissance de
l'enfant, et la pièce se termine par un petit tableau d'affec-
tion famihale. On a beaucoup discuté pour savoir si le
V. 60 : « risu cognoscere matrem » signifiait : montre
que tu reconnais ta mère en lui souriant ^, ou : reconnais
ta mère à son sourire*. La première explication est mieux
d'accord avec le v. 61 ^ : la mère est épuisée par de longs
mois de souffrance : sa récompense naturelle c'est le sou-
rire de l'enfant qui la reconnaît*. Avec la seconde, l'atti-
tude de l'enfant est plus passive. Le sens de ce passage
est étroitement apparenté avec la leçon qu'on adopte
pour le V. 62 : « cui non risere parentes », mss., ou
1. Scrvius, AVagncr, Ladewig, Benoist, Kolster et Przygodc, Op. laiid.,
p. 18 : « reconnais ta raôre par ton sourire ».Kern, Forbiger* : « recon-
nais ta mère en riant » ; il y a une nuance. « Cognoscere » n'est pas
synonyme de « agnoscero » ; c'est « commencer à connaître quelqu'un
[qu'on ne connaît pas encore) ».
2. Hoyne, Voss, "NVunderlich, Diintzer, E. Krause, Op. laud., p. 49.
R. Maxa, qui admet l'explication allégorique do Kolster (la mère est
Rome, l'entant le nouus ordo saeculorum), adopte cette explication en
insistant sur l'importance du second « incipe », Zeitschr. f. d. ôsterrei-
chischen Gymnasien, ai»»" Jahrg., 1883, p. 2^49-251.
3. Bien que Virgile n'ait pas exprimé la particule « nam », le v. 61
est explicatif. Do même, ibid., v. 10 : « Casta fauo Lucina : tuus iani
rognât Apollo ». Les deux passages sont identiques, et des deux côtés
le second membre doit commencer logiquement par : car.
4. E. Glaser, dans son édition, ad. h. l. : « Poetisch schôner Iftchelt das
Kind, seine Muttcr erkennend, ihr entgcgen, und zwar dios Erkennen
durch soin Lficholn kund gebend... "NVas ist aber den Eltern lieber als
das Lftcheln der Sauglinge ?... »
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 247
fl qui non risere parenti * », Quintilien. Avec la première, c'est
la mère qui rit : donc il en est de même au v. 60. Avec la
seconde, c'est Tenfant qui rit : il en est de même au v. 60.
Au V. 60, le rire de Tenfant paraît plus d'accord avec le
contexte: c'est donc une raison d'adopter la leçon de Quin-
tilien. Quant à Tcxplication mixte, qui consiste à l'aire rire
l'enfant, au v. 60, et à expliquer que sa mère lui répond
par un sourire, v. 62, c'est une subtilité des commenta-
teurs.
L'explication vulgaire (Heyne, Benoist) du v. 63, par l'al-
lusion à Vulcain, parait satisfaisante : Jupiter refusa de
l'admettre à la table des dieux et Minerve n'en voulut
point pour époux ^,
Telle est cette IV® Églogue, œuvre patriotique, qui, au
point de vue des sentiments exprimés, fait honneur à Virgile,
et qui est le premier en date des morceaux à tendance
politique et sociale, qu'il aimera toujours à composer et
dont il insérera quelques-uns dans les Géorgiques et dans
TEnéide. Au point de vue de rexécution, ni l'élégance,
ni la magnificence du style n'ont fait défaut à Virgile; il
avait dès ce moment à sa disposition une forme suffisante
pour la haute poésie; ce qui lui a manqué, c'est l'inven-
tion. 11 combine avec art des éléments préexistants; il ne
trouve rien dans son propre fond. L'imagination est pauvre
et la conception faible.
La qucstiçn des imitations de Virgile ne se pose pas
pour cette Eglogue dans les mêmes conditions que pour
les précédentes. Traitant un sujet national, il ne trouvait
rien d'analogue chez Théocrite. Aussi n'a-t-on pu faire
que quelques rapprochements de style et de tournure dont
plusieurs sont même assez douteux*.
1. R. C. Seaton, dans The Classical lieview, vol. VII, 1893, p. 199-200,
est revenu à la leçon do Scaligcr : « qui non risere parentes », qui est
inadmissible.
2. Voss, ad h. /., croit qu'il y a là une allusion à un ancien usage
romain. Cf. E. Krausc, Op. laud., p. 50. R. C. Seaton, /. /. : « No otUer
commentators, as far as I know, hâve attemptcd an explanation, and
yet one scems rcquired. Perhaps it may be after ail merely a high-
flown way of expressing an old nurse's saw that a duU infant comes to
a bad end ».
3. Gcbauer, De poetarum graecorum...^ p. 42, à propos de IV, 34, et
de la copule avant un mot répété après la coupe xaTOt rpiTOV Tpcx^îo^)
t248 ÉTUDE SUK LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Ce n'est pas lui qui a inventé les Muses de Sicile, « Srce-
iides Musae », v. i. Les Nymphes de la Sicile n'avaient pas
•été élevées par la mythologie à la dignité de Muses, comme
•celles de l'Olympe de la Piérie et de l'Hélicon de Béotie.
Mais lorsque Théocrite eut fait de la poésie pastorale de
Sicile un genre littéraire, ses successeurs purent parler des
Muses de Sicile. Elles sont conviées au deuil que cause la
'mort de Bion dans FFd. III de [Moschos] au vers du refrain :
«« "Ap^STS SixeXixal xw 7r£v6eoç àp^^ere Moîdai ». C'est là que Vir-
gile paraît les avoir prises : le rôle qu'il leur donne —
•chanter le bonheur prochain de l'humanité — est moins
approprié à leur nature que celui qu'elles ont dans la
pièce en question — pleurer sur le tombeau d'un poète
iucolique. C'est peut-être à la même pièce qu'il a emprunté
l'idée que, si Pan se mesurait avec lui dans le domaine de
la poésie, Pan serait vaincu : [Moschos], III, v. 56 sq. :
* Ilavi cpépo) To [iéXi(T{jLa ; Tci^' àv xal xeTvoçepetaai Tb CTOfia Ôsipiat-
voi, (AT) ôeuTEpa (TEio çlpY)Tat >. Il n'y a toutefois pas d'imitation
4e style. Les vers de [Moschos] sont précieux et l'idée timi-
dement exprimée, ceux de Virgile plus catégoriques.
Il y a dans la IV^ Égl. des imitations sporadiques d'au-
tres écrivains, imitations qui sont surtout intéressantes,
parce qu'elles nous apprennent quelles étaient, à l'époque
des Bucoliques, les études que faisait Virgile. Il serait tout
à fait contraire à la vérité de le considérer à ce moment
-comme confiné dans la lecture de Théocrite. Au v. 26,
l'expression « laudes heroum » paraît être la traduction de
l'expression homérique, I/.I, 524 sq., «xXIa àvôpàiv 'Hptowv ».
11 avait donc inauguré déjà ce commerce avec les poèmes
rapproche l'usage de Théocrite; p. 47, à propos de IV, 51, et de la triple
répétition de « que », il rapproche l'usage de Théocrite et des autres
jpoôtes grecs; p. 49, il croit qu'aux v. 60-62, Virg. a voulu rivaliser avec
Théocrite, XXIV, 7 sq. (arbitraire); p. 49 de la répétition de IV, 24 sq.,
il rapproche Théocrite, XII, 1 sq. ; p. 62 de la répétition des v. IV,
58 sq., il rapproche des répétitions analogues dans Théocrite, XI, 22 sq.
«t XXII, 25 sq. ; Quatenus Vergilius in epitlietis..., p. 0. il rapproche, IV,
^, de Th., I, 46, corrigé par Ahrens; p. 10 : « magnus Achilles », IV,
26, d'*A-/i>eùç M-éyaÇ» Théocr.. XVI, 74, mais en faisant remarquer que
^xéyaçest, bien avant Théocrite, chez les poètes grecs une épithète ordi-
naire des dieux et des héros (de môme magnus chez les Latins) ; p. 11 :
* formosus ApoUo », IV, 57, de [Théocr.], XX, 33, e conj. Brigsii.
I
LA QUATRIÈME ÉGLOGUE 249
homériques, dont plus tard il tirera tant de fruit pour
son Hinéide. Il avait déjà fait connaissance avec les Phé-
nomènes d'AralosS dont il se servira surtout au moment
des Géorgiques. Bien qu'il ne songeât pas encore à écrire
un poème rustique, bien qu'il ne se douUU pas qu'il
marcherait sur les traces d'Hésiode, surtout dans son
premier livre des Géorgiques, il était déjà familier avec
Us Œuvres et les Jours; or, dans la VI* Égl., qui, pour la
date de la composition, est bien voisine de la IV^, il parle
justement d'Hésiode en termes très honorifiques. Il lui
a pris quelques traits de sa peinture de l'âge d'or. Les
V. 34-36 paraissent inspirés de 161-165 (v. 164 sq. : Toù;
èk %<x\ êv VTJeo-o-iv Oitàp fJLsya XaUpta ÔaXàdOTfjç 'Eç Tpoir,v à^ayoïv
*E>ivrjç evex' rjuxofioio), bien qu'il ne soit pas question dans
Virgile de la guerre de Thèbes. Mais, si le rapport est loin-
tain, il n'en est pas de même entre les v. 38-39 de Virgile :
<t Cedet et ipse mari uector, nec nautica pinus Mutabit
merces : omnis feret omnia tellus » et les v. 236-237 d'Hé-
siode : « 0aXÀoy(Ttv Ô' àyaÔûidi oiapiirepé; * oùÔ' èiri vr,t5v Nto-o-ovtai,
xapTTov 6's (fépei i^tihuapoç ctpoupa », quoique le sens soit en
somme assez difïérent. Hésiode parle simplement des
hommes justes, qui, en récompense de leur vertu, trou-
vent sur leur propre territoire leur subsistance, sans avoir
besoin de courir les aventures; il semble opposer les popu-
lations agricoles et laborieuses, qui cultivaient la terre,
aux brigands qui écumaient la mer et exerçaient la pira-
terie, contraste réel à un certain moment de l'histoire
primitive de la Grèce. Virgile imagine simplement un état
de civilisation de l'humanité, où le commerce par mer sera
complètement supprimé. De quelque chose de réel, il fait
un état imaginaire.
En outre nous trouvons dans cette Églogue quelques
passages qui nous éclairent sur les rapports de Virgile
avec les poètes latins, ses prédécesseurs. 11 n'en faisait pas
(i et il était loin de les négliger.
Le V. IV, 34 sq. : « Aller erit tura Tiphys et altéra quae
uehat Argo Delectos heroas... » paraît s'appuyer sur un
vers de la Médée d'Ënnius, 209 : n Argo quia Argiui in ea
I. Cf. p. 221.
250 ETUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
delecti uiri Vecti... » et le fait est très important. Virgile,
dans rÉnéide) a fait à Eanius des emprunts caractéristi-
ques. Il avait, dès l'époque des Bucoliques, commencé à
le lire et à lui faire des emprunts.
Dans l'histoire littéraire de Rome, Virgile succède à
l'école de Catulle et les principes poétiques qui le guident
dans les Géorgiques et dans l'Enéide sont très différents
de ceux de cette école; mais, à l'époque des Bucoliques,
il l'admirait, au contraire, et il songeait à s'y rattacher;
cf. ligl. IX, 35 sq. Ce n'était pas une simple estime plato-
nique qu'il lui témoignait; car, dans sa IV® Égl., il a imité
deux fois le poème LXIV de Catulle; il l'avait donc lu et
lu comme un modèle. Catulle avait dit, v. 39 sq. : « Non
humilis curuis purgatur uinea rastris^ Non glaebam prono
conuellit uomere taurus, Non faix atténuât frondatorum
arboris umbras », Virgile dit, IV, 40 sq. : « Non rastros
patietur humus, non uinea falcem; Rohustus quoque iam
tauris iuga soluet aratov))'^ l'imitation n'est pas littérale ;
mais il y a, à la fois, emprunt de mots et emprunt d'idée.
Seulement, Virgile applique à l'âge d'or comme état'défi-
nitif ce qui, dans Catulle, n'est qu'un état momentané, et
l'effet de l'unanimité des habitants de la Thessalie à appor-
ter leurs hommages à Pelée. Il fait du merveilleux avec
du réel. Ce qui prouve son éclectisme, c'est qu'à cette imi-
tation de Catulle il a mêlé un souvenir d'un autre poète
contemporain de Catulle, mais d'une école opposée, de
Lucrèce, V, 933 sq. : « Nec robustus erat curui moderator
aratri Quisquara ». Or la sixième Eglogue nous montrera
qu'à ce moment il lisait Lucrèce avec une grande atten-
tion. Les V. 46-47 de l'Egl. IV sont une réminiscence évi-
dente du refrain du chant des Parques dans le poème LXIV,
V. 326 sq. : « Sed nos quae fata secuntur Currite ducentes
subtegmina currite fusi ». Ici Virgile s'est permis une con-
struction hardie qui n'est pas dans le modèle; il en a
modifié le style en le rendant plus concis et plus poétique.
CHAPITRE VIII
La sixième Ëglogue.
La VI^ Égl. offre une nouveauté de forme intéressante :
elle débute par un préambule, dans lequel l'auteur, s'adres-
sant à Varus, l'entretient de choses qui les conciernent
l'un et l'autre personnellement. Elle s'annouce ainsi
comme une véritable épître, et ces vers doivent être exa-
minés de près, car ils contiennent des renseignements
précis sur l'état d'esprit du poète, sur la façon dont il j
envisageait le genre bucolique, sur ses rapports avec J
Varus.
Le sens en a été très discuté, et l'incertitude des com-
mentateurs provient de ce que le texte se prête à deux
interprétations différentes. Celle que j'adopte est en
grande partie celle que W. H. Kolster a développée après
Heyne et Wagner d'une façon excellente.
La première * occupation de Virgile a été la poésie
1. C'est ainsi que j'entends « Prima ». Cf. A. Forbiger ♦, ad h. l. Vir-
gile distingua trois époques dans sa production littéraire : une première,
dans laquelle il a cultivé la poésie bucolique, v. 1-2; une seconde, dans
laquelle il s'est exercé à l'épopée, v. 3-5; une troisième, la période
actuelle, dans laquelle il revient au genre bucolique, v. 6 sq. « Prima »
est opposé à « Cum canerera » ; si, au y. 3, il avait introduit un mot
ayant le sens de « postea », sa pensée serait parfaitement claire, et
aucune discussion ne serait possible. Ce mot manquant, on a pu en-
tendre autrement la succession des trois périodes, et, après Servius,
suivi par Spohn et Voss, comprendre de la façon suivante : « Ma muse
est la première qui ait introduit la poésie bucolique dans la littérature
latine; en effet, lorsque je m'exerçais à l'épopée, Apollon m'en a
252 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
bucolique. Ceci concorde avec ce que dous savons d'ail-
leurs. Le sentiment qu'il exprime sur le genre bucolique
est celui auquel il nous a habitués : ce sont des poésies
légères, « ludere », v. \, composées à l'imitation de Théo-
^rite, « Syracosio... uersu », v. 1. C'est ainsi que dans la
IV® Égl., dont celle-ci, qui est d'une époque très voisine,
doit être rapprochée, il invoque les Muses de Sicile « Sice-
lides Musae », v. 1. Ce genre, il ne Ta pas trouvé au-des-
sous de lui, « dignata est », v. 1, et sa muse rustique,
« Nostra... Thalea », n'a pas rougi d'habiter les forêts *. 11
y a là évidemment une réponse à des critiques qui avaient
été formulées; comme ces critiques sont déjà mention-
nées dans les pièces précédentes et qu'elles sont mises en
relation directe avec PoUion, III, 84 : • Polio amat nos-
tram, quamuis est rustica, musam >, et, IV, 2 : « Non omnis
arbusta iuuant humilesque myricae », nous pouvons en
conclure qu'elles émanaient de Pollion et de son cercle,
que Virgile en reconnaissait jusqu'à un certain point la
justesse, mais que, malgré tout, il s'en tenait au genre
bucolique comme étant le plus conforme actuellement à
son talent. Dans la IV<^ Égl., il fait une concession : il
élève le ton tout en continuant à chanter les forêts. Ici, il
affirme, comme nous allons le voir, sa volonté de persister
dans le genre pastoral, et pourtant, sans en rien dire, il
aborde des sujets tout à fait nouveaux : à ce point de
vue, la VI^ Egl., comme la IV*', est une tentative pour se
frayer une voie, mais dans une direction qui n'est nulle-
ment celle de la IV®.
Virgile convient pourtant qu'il s'est exercé dans l'épopée :
c Cura canerem reges et proelia », v. 3. De quelle nature
détourné; actuellement donc, je compose une bucolique '». Avec cetto
interprétation, la période des essais épiques est la première; mais cetto
interprétation no concorde pas avec le véritable sens de : « Cum
canerem reges et proelia ». C'est celle qu'adopte M. Sonntag, Op. laud.^
p. 107, en renvoyant aux Scholia Veronensia.
I. Serv. ad VI, 2, rapproche le v. 29 de la II« Égl. : « Atque humilis
habitare casas » ; le rapprochement qui s'impose, c'est celui du v. 60
de l'Égl. II : « habitarunt di quoque siluas ». Il semble qu'il y ait là uno
allusion directe. Non seulement, dans ses Églogues postérieures, Virgilo
fait des allusions aux précédentes, mais il reprend des expressions déjà,
employées et qui font partie de son vocabulaire bucolique.
LA SIXIEME ÉGLOGUE 253
était cette épopée et en quelle circonstance a-t-il pu l'en-
treprendre? Les commentateurs anciens étaient fort
embarrassés de le dire. Serv., ad VI, 3 : « ... significat aut
Aeneidem aut gesla regum Albanorum, quae coepta omisit
nominum asperitate deterritus ». Serv.DanieUn.,ibi(l. : « Alii
Scyllam eum scriberc coepisse dicunt, in quo libro Nisi et
Minois, régis Cretensium, bellum describebat; alii de
bellis ciuilibus dicunt; alii de tragoedia Thyestis. » Schol.
Bem., VI, Prooem., p. 792 : « In hacecloga ostenditur quod
primo Virgilius Aeneidos adgressus est scribere, sed
Augusti rogatu ^ humillima idest Bucolica conscripsil... » ;
ad V. 3 : « Eleganter declaratur hoc uersu Virgilius ante
hoc Carmen coeptos Aeneidos libros habuisse in honorem
regum Romanorum, et proposito omisso Augusti iraperio
minora potius carmina scripsit. îunilius Flagriiis dicit...
Cum canerem reges, idest cum canere uellem reges Roma-
norum siue Albanorum, uel uellem Aeneidos scribere... »
ad Y. 5 : «... ad illud refert, quod coepisset Albanorum
reges et bella describere Virgilius, sed territus insuauitate
carminis desisset. Junilius dicit. » Suétone-Donat, 19 :
« Mox cum res Roraanas inchoasset, offensus materia ad
Bucolica transiit. » Nous avons le choix entre des explica-
tions très différentes. Ni le poème de Scylla (sans doute à
cause du Ciris)^ ni la tragédie de Thyeste ne paraissent
avoir d'autre valeur que celle de conjectures en Tair. Nous
avons une preuve certaine que Virgile, à l'époque qui
nous occupe, ne songeait pas encore à l'Enéide, et c'est
lui-même qui nous la donne : en effet, il ne la prévoyait
pas encore lorsqu'il écrivait ses Géorgiques, III, 10, sq. A
ce moment, il conçoit pour plus tard une épopée qui
aura pour sujet les batailles de César-Auguste rattaché
à ses ancêtres troyens; mais, parmi ces ancêtres, Énéc
n'est même pas nommé. Les commentateurs vont donc
contre la réalité des faits, lorsqu'ils supposent qu'au
moment des Bucoliques, ou antérieurement aux Buco-
liques, Virgile préparait son Enéide; l'erreur provient de
ce qu'au lieu de considérer la carrière poétique de Vir-
1. Il n'y a pas lieu, bien entendu, de s'arrêter à cette assertion, qui
repose sur l'ignorance des dates.
ÉrUDE SUR LES BUCOL. DK VIRGILE. 15
254 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
gile dans son développement conditionné par les événe-
ments, par les progrès de la pensée du poète, ils ont
voulu en faire un tout caractérisé par une unité faclice.
Ce qui paraît les avoir dévoyés, c'est le mot « reges ». Il
leur a semblé que ce mot ne pouvait désigner que les
anciens rois de Rome ou les rois d'Albe plus anciens
encore. De ces rois il est bien question dans l'Enéide,
mais en passant, et le poème ne leur est pas consacré :
aussi l'hypothèse de l'Énéidc ne les a-t-elle pas satisfaits,
et ils ont supposé des travaux préliminaires encore incer-
tains, portant sur les rois de Rome ou d'Albe. S'ils s'étaient
rappelé qu'à la fin de la République le mot « reges »,
chez les poètes, avait pris un sens spécial, et qu'il signi-
fiait les grands personnages *, ils ne se seraient pas
égarés. Du reste, nous voyons par le Serv. Danielin. que
certains entendaient par « reges et proelia » tout simple-
ment les guerres civiles. II est remarquable que l'expres-
sion dont se sert Suétone-Donat, « res romanas ï>, est
tout à fait vague. Elle désigne l'hislpire romaine, par
conséquent un poème national, mais sans dire sur quelle
période de l'histoire portait ce poème. Les répugnances
de Virgile seraient venues du sujet lui-même, ce qui con-
corde avec l'hypothèse des guerres civiles pour lesquelles
nous connaissons l'horreur du poète, et non pas, comme
le veut Servius, de la dureté des noms, ce qui ne peut se
rapporter qu'aux rois d'Albe ^, les rois de Rome ne portant
pas de noms qui pussent effaroucher un poète dactylique
latin.
Dans cette question, comme dans bien d'autres, c'est
1. W. H. Kolster, p. 101 de son édition : « es miissen also die Kfimpfo
der Gegenwart sein, nicht etwa irgend welches Ileldengedicht, eino
Schwcstcr der Aeneis; die reges kônnen keino anderen als die Partei-
fûhrer dor Gegenwart, Antonius, Octavius, Lepidus sein ».
2. E. Kraase, Op. laud., p. 38 sq., pense qu'après les l"* bucoliques,
Virgile a pu s'exercer à l'épopée, mais qu'il ne s'agit pas de l'Enéide r
i( Quamquam omnia hic tam lubrica sunt, ut, siquis etiam Suetonii narra-
tionem ex eclogae nostrae versibus fluxisse omniaquo a Vergilio, qui
usque eo numquam de carminibus epicis cogitavorit, ficta esse putat»
nolim pugnare ». A. Przygodc, Op. laudi, p. 36, se range à cette opinion ;
p. 39 : « illa, quac poota de epico carminé dicit, ad quod a bucolica
poosi transierit et a quo ad illam a Phoebo revocatus sit... nobis non
vera, sed ficticia videntur ».
LA SIXIEME EGLOGUE 255
au texte même de Virgile soigneusement examiné qu'il
faut demander la lumière. Or Virgile, en annonçant à
Varus qu'il ne poursuit pas son épopée, croit devoir le
consoler, v. 6 sq. : « namque super tibi erunt qui diccre
laudes, Vare, tuas cupiant et tristia condere bella » ; ce
sujet, qui trouvera plus d'amateurs qu'il n'en faut, c'est
évidemment celui auquel Virgile renonce, et il est carac-
térisé par deux mots : il comporte l'éloge de Varus et le
récit de guerres funestes; « laudes... tuas... et tristia...
bella », V. (5 sq.; ceci exclut l'histoire des rois d'Albe et
celle des rois de Rome, dans laquelle il eût été difficile
d'insérer l'éloge de Varus; il s'agit d'un sujet contem-
porain, les guerres civiles; le mot « tristia » a toute sa
force et exprime le sentiment bien connu de Virgile à
leur égard *. Au moment où Varus prit possession de son
gouvernement de la Cisalpine, il venait de se signaler
dans les combats, peut-être dans la guerre de Pérouse,
qui était la plus récente. Virgile ne nous dit pas positi-
vement qu'il lui ^it demandé de célébrer ses exploits,
comme plus tard Gallus le pria de chanter ses amours,
Égl. X, 3; mais comment l'idée lui serait-elle venue de
mettre en vers le récit des dernières guerres, si elle ne
lui avait été suggérée? Dès lors la situation s'explique
sans peine. Varus était un officier d'Octave*; il venait de
prendre part à la guerre de Pérouse; il avait été récom-
pensé des services rendus par le gouvernement de la
Cisalpine. Quand il y fut installé, il demanda à Virgile de
composer, sur les derniers événements, un poème en son
1. C, Pascal, dans la liivista di Filologia e d'Istruzione classica, a. 1889,
p. 170, pense que « tristia bella » désigne le sujet quelconque d'un
poème épique.
2. Sur les différentes opinions, qui se sont produites à propos de la
personnalité de Varus, v. p. 35. Laves, Vergils Eklogoi in ihren Bczie-
hungen zu Daphnis (Progr. du gymnase do Lyk, 1893), in-4'», 8 p., a
donné de la VI* Égl. une interprétation absolument fantaisiste. 11 iden-
tifie, on ne sait pourquoi, Daphnis avec Varus, et, voyant dans tous les
passages oi!i il est question do Daphnis des allusions à des faits réels,
il reconstitue entre Virgile et Varus des rapports très détaillés, mais
purement imaginaires. P. 8 : « So sehen wir, wie Vcrgil in fast allen
Eklogen bemiiht ist, je nach der Stellung zu Daphnis, d. h. zu Varus,
dcr wohl kein anderer ist als Alfenus Varus, von don verschicdcnen
Phasen ihres Verkehrs Rechenschaft zu geben ».
256 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
honneur. Le connaissait-il personnellement ou simple-
ment de réputation? Nous l'ignorons : en tout cas, la
camaraderie à 1 école de Siron, dont parlent les com-
mentateurs, reste problématique. Si Ton admet, ce qui
est très vraisemblable, Tantériorité de la IV« Egl, Varus
peut avoir été encouragé par les dispositions d'esprit dans
lesquelles il voyait Virgile; celui-ci, à la Un de cette
Eglogue, manifeste le désir de composer, dans les der-
nier temps de sa vie, un poème épique en Thonneur de
son héros : Varus a pu penser à détourner sur lui-même
ces velléités d'épopée, que manifestait le poète; il est assez
remarquable que « tua dicere facta », Égl. IV, 34, corres-
ponde assez exactement pour la forme à « dicere laudes...
tuas », Ègl. VI, 6 sq.
Virgile se déroba. Il donne pour cela plusieurs raisons.
Celle qui consiste à assurer Varus qu'on se disputera
l'honneur de dire ses louanges est une simple politesse,
qui ne nous apprend rien. L'autre paraît plus sérieuse;
le dieu du Cynthe lui-même lui aurait tiré l'oreille, pour
lui donner l'avertissement suivant * : « Un pâtre, Tityre,
doit faire paître ses grasses brebis 2, dire des vers d'un
ton peu élevé ^ ». Virgile parle ici de lui avec la plus grande
modestie; il se fait appeler Tityre; c'est la première fois
qu'il se personnifie sous ce nom, et c'est le nom d'un
berger mercenaire. Il indique sous forme allégorique
qu'il ne se sent pas encore la force d'aborder les grands
sujets; le genre bucolique est le seul qu'Apollon lui per-
mette de cultiver, c'est-à-dire le seul qui soit conforme
à la nature de son talent. Il serait très intéressant
1. « Vollit et adraonuit », v. 4, = « admonuit uellendo. »
2. Il est possible que « pinguis Pasccre... ouis » soit une sorte de pro-
lopse : « faire paître ses brebis de façon qu'elles engraissent »; mais ce
n'est qu'une possibilité : Trcova (ifiXa se trouve dans Théocrite et ailleurs
avant lui, par exemple dans Homère; cf. GébaLner^ Quatenus Yergilius
in epithetis..., p. 9.
3. E. Glaser, dans son édit., ad h. L, après Ameis, Expl. Verg.,
n'explique pas le mot « deductum » d'après Horace, Ép., II, I, 225 :
«« tenui deducta poemata filo », mais d'après Macrobe, Sat. VI, III, 12 sq.,
qui cite des ex. où « uocem deducerc » signifie « die ÎStimme kleiner
machen, also sich herabstimmen, in Gcgensatz zu « elata vox ».
L'idée nécessaire ici c'est « ein im Ton herabgestiramtes Lied ». Cf.
AV. IL Kolster, dans son édition, p. 107.
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 257
pour nous — malheureusement nous en sommes réduits
là-dessus. aux conjectures — de savoir si Virgile parle
sérieusement *, ou si ce n'est là qu'une simple défaite
pour se débarrasser de Varus. Il est bien certain que
les guerres civiles n'étaient pas un sujet fait pour l'atti-
rer, et il est fort possible que, par le mot « tristia »,
il exprime sa désapprobation — ne pouvant pas, dans
la circonstance, dire la chose plus clairement. Au moment
où il venait de célébrer la paix de Brindes, d'exprimer
l'espérance que l'humanité allait jouir d'une période de
tranquillité et de bonheur, il ne pouvait, sans aller contre
ses pensées les plus chères, glorifier des guerres frater-
nelles qu'il détestait. D'autre part, nous ignorons si
l'essai de grande poésie qu'il venait de tenter dans la
IV® Églogue Tavait pleinement satisfait. Il y témoigne
une certaine confiance en lui-même. Mais cette conliaucc
est-elle absolument sincère? Malgré ses qualités, le poème
pèche par la pauvreté du fond ; Virgile pouvait s'en
rendre compte. En tout cas, cette poésie idéaliste était
bien éloignée du réalisme précis, qu'aurait demandé
l'histoire d'événements contemporains. Virgile sentait
sans doute qu'il n'était pas fait actuellement pour cette
tâche : le motif littéraire a pu rinfiuenccr aussi bien que
le motif moral. Quoi qu'il en soit, dans les mots « Non
iniussa cano », v. 9 2, il se retranche pour se dérober der-
rière l'autorité d'Apollon, c'est-à-dire derrière son insuffi-
sance.
Il est un autre point sur lequel nous aimerions à être
renseignés : Virgile a-t-il réellement, comme il parait le
1. AV. H. Kolster, dans son édition, p. 102, croit que le refus de Vir-
gile était sincère, qu'il ne se trouvait pas encore en mesure d'affronter
do pareils sujets.
2. W. H. Kolster, dans son édition, p. 109, comprend « Non iniussa
cano » par « a te, Varo, iussa cano », « indcm ich micli deinem ersten
Wunsche cntziehe, fiihre ich einen andcren Gedanken von dir aus ».
Varus lui aurait donc laissé le choix. Cette explication est purement
arbitraire. M. Sonntag, Op. laud., p. 111, qui place la composition de la
VI» Égl. après ce qu'il appelle le « Recueil à Pollion », à un moment où
Varus était le légat d'Octavien, dit à propos do « non iniussa cano » :
« Daher glaube ich, dass von Oktavians Scite die Aiifforderung ausge-
gangen ist, sei es von ihm persônlich (ludere quae vellcm calamo pcr-
misit agresti, Ekl. I, 10), sei es durch den Mund des Maeccnas ».
258 ETUDE SUR LES BDCOUQUES DE VIRGILE
dire, essayé de suivre docilemeDt Timpulsion de Varus et
n'a-t-il renoncé à continuer qu'après s'être rendu compte
que le succès était impossible ? Les commentateurs
anciens ont élevé là-dessus quelque doute. Serv., ad VI, 3,
entend « cura canerem » par « cum canere uellem » ; SchoL
Bern, ad VI, 3, « Cum canerem et reliqua, hoc est, cum
cancre uellem, ut ibi (Aen. H, 111) « et lerruit Auster
cunles » pro « ire uolentes ». J'admettrais volontiers qu'il
n'a pas commencé l'ouvrage; il s'est borné à y penser; il
a reconnu qu'il ne lui convenait pas et ses tentatives
d'exécution, si tant est qu'il y en ait eu, ont dû être fort
peu de chose. Il n'en parle que pour ne pas désobliger
Varus et par politesse *.
Et de fait, s'il annonce l'intention de le célébrer à sa
guise, ce n'est pas un prétexte pour lui marchander l'éloge :
« te noslrae, Vare, myricae, Te nemus omne canot », v. 10
sq, La répétition du pronom devant les deux sujets de la
proposition montre que c'est bien sa personne qu'il veut
mettre en reliel'; il ajoute : « nec Phoebo gratior ullast,
Quam sibi quae Vari praescripsit pagina nomen * », et ceci
reste obscur pour n^us. En quoi le nom de Varus pouvait-
il plaire particulièrement à Phœbus ? Nous l'ignorons.
Virgile ne dit pas que Varus eût jamais fait de vers et, s'il
en eût fait, il l'aurait dit, comme il célèbre le talent poé-
tique de Pollion ^. Il ne reste qu'une possibilité, c'est que
Varus s'intéressait à la poésie, qu'il était le protecteur des
poètes : il résulte tout au moins de ce préambule qu'il
s'était donné cette attitude vis-à-vis de Virgile, puisqu'il
avait manifesté le désir do figurer dans ses vers, A ua
point de vue purement matériel les v. 1 1 sq. sont fort
I. lî. Flach, A''. Jahrb.f. Ph. u. Paed., cwii" vol.. 1878, p. 63r>, ne croit
pas qu'il faille voir autre chose dans les vers de Virgile que des expres-
sions en l'air, comme, Anakreonteîa, p. 23 : ôéXw Xéyeiv 'ATpstôa;, bikta
Ô£ Kdtô'jLOv a6eiv • à pàpSitoç 6è xop^aî? "EptoTOt ptoûvov r^ysX- Hor.,
Carm.. IV, 15, v. 1 sq. : Phoebus uolcntcm proelia me loqui Victas et
urbes increpuit lyra. Ov., Anu, I, I, 1 : Arma graui numéro uiolcntaquo
bella parabam Edcro. 11 doute même que Varus ait rien demandé à
Virgile.
•2. Servius ad v. U : « nec cnim pagina uUa ApoUini est gratior, quam
quae Vari nomen gcstat in titulo ».
'A. Égî. III, 81 sq.
LA SIXIEME ÉGLOGUE 259
intéressants. Gomme l'a fort bien remarqué J. Vahlen *, ils
nous indiquent qu'en tête de TÉglogue elle-même se trou-
vait le nom de Yarus, sans doute sous la forme k ad
Varum ». Il en était presque sûrement de même des
Ëgl. VIII et X dédiées à des personnages déterminés, en
tête desquelles les contemporains de Virgile devaient lire :
ad Pollionem, ad Gallum.
Quant aux motifs qui ont porté Virgile à témoigner tant
de condescendance à Varus, il ne nous en fait point part.
Il n'est pas question que Varus lui ait rendu aucun ser-
vice, qu'il ait aucun droit à sa reconnaissance. Sûrement,
si Virgile avait dû à Varus la conservation ou la restitution
de son patrimoine, il n'eût pas manqué de le dire '. S'il
n'en parle pas, c'est qu'au moment où il écrit il n'est
encore question pour lui d'aucun danger à courir. La
VP Églogue est une pièce de bienvenue adressée par le
poète au nouveau gouverneur de la Cisalpine, qui venait
de succéder à PoUion; Varus pouvait être déjà connu de
Virgile; il lui avait fait des avances, il avait flatté sa vanité
poétique; Virgile lui répondit d'une façon empressée et
polie. Voilà tout ce que nous apprend le texte et ce qu'on
il voulu y mettre de plus n'est que l'invention arbitraire
de commentateurs plus ou moins ingénieux.
Virgile annonce dans son préambule que la VI»* Égl. sera
une simple bucolique, v. 8, « Agrestcm tenui meditabor
harundine musam ». « Agrestem » correspond à « siluas »
du V. 2 et il serait inutile de chercher entre les deux mots
une nuance de sens différente ^, Nous lisons en effet dans
la I''*' Égl., V. 2 : « Siluestrem tenui musam meditaris
aucna » et, v. 10 : « Ludere quae ucUem calamo permisit
agresti »; or les deux passades désignent identiquement
la même chose. Cependant TEgl. VI est une des trois que
les commentateurs désignent comme n'étant pas propre-
ment des bucoliques. Sckol. Bern. ad Ecl. VI, Prooem. :
1. Après Hcync ot von Lcutsch, PhiloL^ t. 2*2, p. 220, dans V Index
lectionum .. 1888^ p. 8.
2. A. Przygodc, Op. laiid., p. 39, croit que Virgile remercie Varus do
lui avoir restitué son bien. S'il ne parle pas de ce motif dans son
j)réambule, c'est qu'il était sufrtsamraent connu.
3. Cest ce qu'a voulu faire W. II. Kolster, dans son édition, p. ICO.
260 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
« Haec ecloga non proprie bucolicon dicitur ». Et en fait
nous verrons que Virgile s'est proposé tout autre chose
que de faire une simple pastorale. 11 n'est pas moins vrai
qu'il prétend conserver le cadre bucolique. C'est une
remarque que nous a déjà suggérée la 1V° Églogue. Alors
même que Virgile se donne certaines libertés, il tient à
affirmer qu'il reste fidèle au genre choisi : il s'est applique
à conserver à celle Églogue comme à la IV^ un caractère
rustique et nous verrons par maint détail qu'il a tenu sa
parole *.
Dans les premiers vers nous avons eu la preuve que tout
le monde n'approuvait pas Virgile de se livrer au genre
bucolique; les v. 9 sq. : « Siquis lamen haec quoquc, si-
quis Captus amore leget » montrent que pourtant il avait
des partisans et de chauds amis de son talent. « Tamen »
correspond à une pensée sous-entendue : « bien que cette
pièce ne soit pas d'un genre aussi élevé que l'épopée ».
« Haec quoque » ne s'oppose pas à l'épopée. Virgile aurait
dit « haec etiam », mais aux autres pièces déjà publiées.
Ces pièces, c'est-à-dire la 11°, la III^ la V% sans doute aussi
la VII*^ et la IV^^, ont été accueillies avec faveur : la VI® le
sera « aussi ». Cette faveur, Virgile la caractérise par ud
mot touchant : « Captus amore », v. 10. De même dans la
nie Égl., « aniat», v. 84 K Elle était faite de sympathie :
les lecteurs de Virgile avaient de l'affection pour sod
œuvre et sans doute aussi pour sa personne. Tel est le
sentiment qu'il inspire à l'époque des Bucoliques : les
Géorgiques et l'Enéide lui attireront l'admiration; il est
important de noter à cette époque celte attitude toute
particulière et toute intime du public lettré à son égard 3.
La transition « Pergite Piérides », v. 13, sépare nette-
ment le préambule du poème proprement dit. Dans le
préambule, Virgile parle en son propre nom ; il entretient
Varus de choses personnelles; puis l'œuvre poétique com-
mence et c'est ce qu'il exprime en donnant la parole aux
1. A. Przyj^ode, Op. laud., p. '11 sq., a bien fait ressortir le caractèro
bucolique de toute la pièce.
2. Cf. Égl. III, 62. « Kt me Plioobus amat... »
.'3. Les V. 9 sq. contiennent une brachylogio assez forte : « Si on lit
cette pièce, (on y verra qu')elle glorifie A'arus ».
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 261
Piérides. Il n'est plus question, comme dans la IV® Egl., où
déjà elles étaient médiocrement à leur place, des Muses de
Sicile, et, en effet, le chant de Silène n'est pas dans leurs
moyens. Il se peut que ce soit de la part de Virgile une façon
détournée de nous avertir qu'il modifie son genre. Cette
partie de TÉglogue VI offre des rapports avec l'Églogue II.
Des deux côtés nous avons une entrée en matière narra-
tive, puis un chant composé par un personnage. Dans la
forme le chant de Silène diffère de celui de Gorydon. Tandis
que Virgile reproduit textuellement le chant de Gorydon,
« haec », Égl. II, 4 (bien que ce ne soit qu'un échantillon
de ses plaintes habituelles, cf. 3 sq.), il ne donne celui de
Silène que sous forme indirecte, sauf dans un passage, où
il se laisse entraîner à reproduire le texte môme. Ce choix
du style indirect est un artifice voulu pour donner la
matière du chant de Silène, sans entrer dans tous ses
développements. Il va sans dire que le sujet du poème de
Silène est pour le fond tout à fait différent de celui de
Gorydon; mais la grande nouveauté du poème c'est la
nature des personnages; jusqu'ici nous avons eu affaire
à de simples pâtres; ici nous sommes en présence de per-
sonnages mythologiques : Silène et la naïade yEglé ^ On a
beaucoup discuté pour savoir si Chromis et Mnasyllos ^
étaient de jeunes Satyres ou des patres. Déjà les commen-
tateurs anciens hésitaient. Serv., ad v. 13, « ... isti pueri
satyri sunt ». Serv. Danielin., ad 14 : « nonnuUi « pueri »
non absurde putant dictum, quia Sileni priusquam senes-
cant, satyri sunt ». SchoL Bern,^ ad 13 : « Chromis et Mna-
syllus. Silenorum et Satyrorum nomina... Chromis et Mna-
syllus in antro. Pastorum nomina, qui Fauni et Satyri
dicuntur propter solitariam et agrestem uitam » ^. Je crois
qu'il faut y voir de jeunes pâtres. Le fait que ces deux
1. V. 21 : « Aegle, naiadum pulcherriraa »; cf. Égl. II, 46 : « candida
nais. »
2. La forme grecque (très rare dans Virgile) est donnée par PV, la
forme latine par Ryabc.
3.''E. Glaser, dans son édition, ad v. 13 : « Die Namen zweicr
Satyrn ». H. W. Kolster, dans son édition, p. 114 : « Nennt sie der
Dichter auch nur pueri, so zeigt die Verbindung mit der Nymphe, dass
es Satyrn sind ». A. Przygode, Op. laud.^ p. 40, montre bien que-
Chromis et Mnasyllos ne sont pas des Satyres, mais des bergers.
15.
262 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
noms ne sont pas appliqués ailleurs par Virgile à des ber-
gers ne prouve rien; car d'autres noms de bergers ne
figurent qu'une fois chez Virgile : Stimichon, V, 55, Anti-
gènes, V, 89. Palaemon ne nous est connu que par la
III® Égl., Thyrsis que par la V1I«. De même Chromis et
Mnasyllos peuvent être deux jeunes pâtres, que Virgile n'a
pas introduits ailleurs, parce qu'il n'en a pas eu l'occasion.
Chromis est, dans Thcocrile, Id. I, 24, un nom de berger
et c'est là un indice qui n'est pas à négliger. I.e mélange
de personnages divins et humains n'a rien d'extraordi-
naire. Entre les pâtres et les divinités rustiques, il régnait
une certaine familiarité. Théocrite, dans sa P° Id., fait
figurer des dieux auprès de Daphnis mourant et Virgile l'a
imité dans sa X® Égl. Dans cette même Idylle un chevrier
n'ose pas jouer de la syrinx à midi, de peur de réveiller Pan
qui fait la sieste. Lucrèce, IV, o80 sq., nous avertit que les
paysans saisissent dans l'écho le bruit des voix des Satyres
et des Nymphes, qu'ils entendent la flûte de Pan; ces dieux
sont leurs compagnons de solitude "^. Les campagnes
grecques et italiennes étaient parsemées de sacella, de
nymphsea ^, de grottes consacrées à Pan, d'arbres chargés
d'offrandes aux divinités rustiques et si, à la fin de la répu-
blique romaine, les grands dieux rencontraient beaucoup
de sceptiques, il n'en était pas de même des divinités des
champs, dont la réafité et la présence ne faisaient pas de
doute pour les paysans. Il y a du reste des raisons positives
pour voir dans Chromis et Mnasyllos deux jeunes pâtres.
Virgile les appelle « pueri »; or il se sert ailleurs de ce mot
pour désigner de jeunes paysans : Égl. III, 93, 98, 11 1 et pas-
sim, jamais pour caractériser des Satyres. D'autre pari,
à propos du chant de Silène, il est question, VI, 27, de
« faunes » ; or ces « fauni», qui sont pour Virgile identiques
aux Satyres, sont distincts de Chromis et de Mnasyllos. En
outre, lorsque ceux-ci s'attaquent à Silène, Virgile ajoute,
V. 2 : Addit se sociam timidisque supervenit Aegle... ^ »
1. IV, 590 sq. : « Cetera de gencre hoc monstra ac portenta loquontur,
Ne loca déserta ab diuis quoque forte putentur Sola teiiere. »
2. Virgile, Ef/l. 111,9 sq., nous donne un exemple de cette familiarité
entre les nymphes et les bergers : « Sed faciles Nyniphac riscre... »
3. Serv., ad v. 20 : « ... aut timentibus... aut ro ucra « timidis » quia
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 263
l/adjectifcdi midis » ne s'explique pas si ce sont déjeunes
Satyres; ou ne voit pas pourquoi .ilglé serait plus hardie
qu'eux. Il faut donc admettre que ce qui les inquiète, c'est
qu'ils ont conscience d'être de simples mortels et qu'il y
a pour. eux quelque audace à vouloir prendre un dieu de
force. Au contraire M^é est une nymphe, qui n'a pas à se
gêner avec Silène. Enlln, au v. 80 sq., Virgile nous dit que
le dieu chante : « Cogère donec ouisstabulis numerumque
referre Iiissit et inuito processit Vesper Olympo * ». Ces vers
ne se comprennent guère, s'il n'y a pas de bergers dans la
pièce. S'ils y figurent, il est tout naturel que Silène s'inter-
rompe, pour les laisser vaquer à leurs occupalions rusti-
ques, c'est-à-dire rentrer leurs brebis à Tétable et en ren-
dre un compte exact. 11 s'agit ici de jeunes garçons dans
une situation analogue à celle de Menalcas dans l'Ëgl. 111,
v. 33 sq.; on n'a en eux qu'une confiance limitée et on
compte leurs bêtes, quand ils rentrent.
C'est l'aventure racontée dans les v. 13-26, qui donne à
la pièce le caractère pastoral, que Virgile a voulu lui con-
server. Chromis et Mnasyllos pourraient, tout en gardant
leurs troupeaux, chanter leurs amours ou se délier à un con-
cours amébée. Le hasard leur réserve un divertissement
plus relevé, celui d'entendre Silème lui-même. L'aventure
est racontée par Virgile avec l'élégance dont il a le secret.
La place du mot « pueri », au v. 14, en opposition avec
« Silenum », semble accentuer le caractère merveilleux de
l'épisode. Le vers 15 nous présente Silène ivre et bouffi,
comme nous le voyons perpétuellement dans le cortège de
liacchus. Ce n'est pas le Silène primitif, le dieu mystérieux
des forces de la nature, qui, comme tel, connaît les lois des
choses et est un prophète et un sage; c'est le gai compa-
gnon aux chairs molles, qui symbolise l'intempérance ;
entre cette peinture et le rôle donné plus loin au dieu qui
connaît l'origine du monde, il y a une contradiction, dont
le syncrétisme de Virgile mêlant deux figures d'époques
différentes ne s'est pas soucié. « Hesterno », v. lo, semble
pueris per aotatcm naturaliter timor est insitus ». Cf. Schol. liern.
ad h. L
1. « Roferre » est la leçon de Ml PI Rb Servius et Nonius; je ne vois
pas do raison pour ne pas Tadoptcr.
264 ETUDE SLR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
indiquer que la scène commence dans la matinée, bien
qu*elle se termine à la tombée du jour. J'ai déjà signalé à
propos de l'Égl. Il * une invraisemblance analogue, moins
forte ici, puisque Virgile ne donne qu*un résumé du chant de
Silène, qui a pu durer longtemps. Le mot c tantum », au v.
16, a été compris de façons très différentes-; la véritable
explication me parait être la suivante : « tantum » ne se
rapporte, contrairement à ce que veulent les commenta-
teurs, à aucun des mots de la pbrase, mais à la phrase
tout entière ;à lui tout seul « tantum » forme une propo-
sition qui signifie : « il y en avait autant et pas davan-
tage », soit en français : « seulement ». u H était ivre, comme
il Test toujours : seulement ses guirlandes^... etc.. »;
c'était là la seule chose à remarquer dans le cas présent,
et cette chose a son importance, puisque le v. 16 est une
préparation du v. 19. C'est parce que les guirlandes de
Silène avaient glissé de sa tète que les deux pâtres peuvent
s'en emparer sans réveiller et en faire les liens dont ils
Fenchaînent *. Le v. 17, avec ses deux épilhètes-^au début,
est Tort élégant; « pendebat » indique, non pas que Silène
avait suspendu son canthare à la paroi de fa roche, mais
qu'il le laissait pendre, au lieu de le tenir vigoureusement
comme il le faisait d'ordinaire*. Après cette description,
l'aventure est vivement racontée. « Adgressi », en tête du
V. 18, fait contraste par sa hardiesse avec (c timidis », du
V. 20; malgré leur résolution apparente, Chromis et Mna-
syllos ne sont pas absolument rassurés. L'apparition de la
1. P. 87.
2. V. A. Forbip:cr *, ad h. t. ; Ungor, dans le P/iilologus^ t. 49, 189&,
Ad pofitas latinos miscellanea critiea, p. 3-?. croit que Heyne a micnx
compris 1p mot « tantum » que Dûker, Voss, Weichert, en le rappro-
chant de l'expression homérique XtT,v tôjov, Od., IV, 371, etc. Il ajoute :
« verum hoc quacri posse ccnsemas an hune verhorum ordinem institui
oportcat : serta procul : tantum capiti delapsa iacebaut, id est in tantum
cnim, ut longe a capitc abessent, delapsa iacebant... »
3. « lacentem », v. M, « iacebant », v. 16. est une de ces négligences
comme on en rencontre en latin chez les écrivains les plus soignés.
I. « Tantum » a exactement le même sens, Égl. II, v. 3. « CorydoQ
no savait ce (pi'il devait attendre : seulement (c'était la seule chose
(|u'ilpùt faire et il n'en faisait pas davantage) il venait assidûment..., etc. ».
T). Serv., ad v. 17 : « attrita ansa frequenti scilicet potu ».
C. Serv. Danielin., ad v. 17 : « pendebat manibus non emissum signi-
licat ».
LÀ SIXIÈME É6L0GUE 26»
naïade ^glé* est fort gracieuse et soq espièglerie amu-
sante : c< sanguineis », v. 22, est une épilhèle pittoresque
et pittoresqueiiient placée. Le vieux Silène s'amuse le pre-
mier du bon tour dont il est la victime; il s'exécute sans
se faire prier davantage, non sans avoir adressé à Mgléy
qui n'est venue là que pour se moquer de lui, une menace
voilée 2.
Silène commence son chant^, qui excite Tadmiratiou de
la nature, non pas de la nature vraie, mais de cette nature
idéale sensible aux accords des poètes primitifs, telle que
Virgile nous Ta déjà représentée dans la légende d'Orphée*.
11 aime ce milieu de convention autant que la nature
réelle; il aime se figurer la force miraculeuse de l'antique
poésie dans la bouche de ses interprètes divins ou semi-
divins, entraînant à sa suite les animaux et les objets ina-
nimés eux-mêmes. Le polysyndéton (t faunosque ferasque »,
v.27, avec l'ail ittération est élégant; l'épi thète «rigidas»fait
une belle antithèse avec « motare » et donne une grande
idée de la puissance miraculeuse de Silène. Les v. 29-30
sont construits avec une symétrie étudiée^.
L'idée première de la violence laite à Silène pour obtenir
de lui un poème merveilleux provient de la croyance que^
pour tirer des dieux prophétiques ayant la connaissance
des choses de la nature les révélations dont on a besoin, il
faut les surprendre et s'imposer à eux par la force. C'est
ainsi que dans le 1V<^ ch. de rOdyssée,v. 351 sq., Ménélas
retenu contre sa volonté dans 1 ilc de Pharos, séjour de
Prolée, le vieillard de la mer, obtient du dieu marin les
renseignements nécessaires à son retour. Virgile a imité
cet épisode dans le IV^ 1. de ses Géorgiques, v. 387 sq. Non
seulement l'idée première de l'épisode repose sur cette
donnée mythologique bien connue, mais l'attribution à
Silène n'est pas de l'invention de Virgile. En effet le Seriv
1. Gobauer, De poetarum graecorum...y p. 49 sq., rapproche la répôtîtioa
des V. 20 sq. de rcpctitions analogues de Théocritc.
2. Cf. un sous-ont. analogue Égl. III, v. 8 sq. Virgile n'est jamais cra
dans ses propos.
3. y. 27, « in numcrum » ; cf. Égl. IX, 45, « numéros meraini ».
4. Ef/I. III, 16 : « Orpheaque in medio posuit siluasque scquentis ».
5. Gcbauer, De poetarum graecorum...^ p. 60, fait remarquer la « con-
cinnitas » do ces vers et rapproche pour la structure [Moschçs] III, 89 sq.
266 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
Danielin.f ad v. 26, nous apprend que tout cela était raconté
par Théopompe dans son ouvrage intitulé Thaumasia, et, ad
V. 13, après avoir constaté Temprunt à Théoponipe, il
ajoute : u is enim apprehensum Silenum a Midae régis pas-
toribus dicit, crapula madentem et ex ea soporatum (le
mélange du Silène plus ancien et du Silène plus récent n*est
donc pas l'œuvre de Virgile); illos dolo adgressos dormien-
tem uinxisse; postea uinculis sponte labentibus liberatum
de rcbus naturalibuset antiquis Midae interroganli dispula-
uissc ». Cette légende était célèbre dans l'antiquité; Plu-
tarque la raconte^; elle se passe à la chasse; la demande
do Midas est : <( quelle est la chose la meilleure et la plus
souhaitable pour Thommet » Silène se tait d'abord long-
temps : ce n'est que contraint et forcé qu'il répond, en
blâmant ses interlocuteurs de leur curiosité, que le meil-
leur pour rhomjne est de ne pas naître, et, s'il nait, de
mourir le plus tôt possible. La conversation a, dans Plu-
(arque, un tour de philosophie morale pessimiste, qui n'est
pas primitif. En parlant de questions naturelles et de
choses antiques, comme dit le Servius Danielin.^ Silène se
conformait davantage à la légende originale. Ce qui semble
particulier à Virgile, c'est d'abord le caractère adouci de
l'aventure; il ne s'agit point d'une violence réelle contre le
dieu; il n'est attaqué que par deux jeunes garçons, qui
l'enchaînent avec des guirlandes de fleurs. 11 n'y a là qu'un
simple simulacre, comme le reconnaît Silène en souriant,
v. 23 : « dolum ridens », v. 24 : « salis est potuisse uideri ».
La malice d'.-Eglé et le barbouillage avec les mûres mon-
trent bien qu'il n'y a dans tout cela qu'un jeu d'enfants.
Le dieu résiste à peine et cède de bonne grâce. En outre le
contenu du poème semble appartenir à Virgile ou tout au
moins son adaptation à la circonstance. Il fait chanter à
Silène l'origine du monde et en cela il se conforme à la
légende, qui voit dans ce dieu un être contemporain et
conscient des premières forces naturelles; mais il la lui
fait chanter d'après les principes d'une philosophie rela-
tivement récente et suivant un système d'école. Dans la
seconde partie il lui met dans la bouche des aventures
1. Consol. ad Apoll.^ ch. 27.
LA SIXIEME EGLOGUE 267
mythologiques, qui sont plutôt la matière des chants des
Muses et d'Apollon. Ce que les bergers demandent à
Silène, en effet, ce ne sont pas des prophéties, mais un
chant capable de les divertir, v. 18 : « spe carminis »,
V. 25 : « carmina ».
Heyne *, après Ursinus, pense que le début du chant de
Silène a été inspiré à Virgile par le chant d'Orphée au
commencement des Argonautiques d'Apollonios 2. Orphée
y raconte aux Argonautes réunis sur le rivage d'iolkos
que, primitivement, la terre, le ciel et la mer étaient con-
fondus — c'était le chaos; — puis ils se séparèrent : les
astres eurent leur place fixe dans Téther; les montagnes
s'élevèrent; les fleuves retentissants, avec les nymphes, et
tout ce qui rampe sur la terre furent produits. D'abord
Ophion et l'Océanide Eurynomé possédèrent le sommet de
l'Olympe neigeux. Mais Ophion dut céder à la violence et
aux robustes bras de Kronos, Eurynomé à Rhéa; Kronos
et Rhéa régnèrent sur les dieux Titans bienheureux, tant
que Zeus fut dans l'enfance. Or ce poème d'Orphée est
l'esquisse d'une cosmogonie et d'une théogonie, mais
sans mélange d'aucune explication philosophique. Orphée
dit bien que l'ordre actuel est sorti du chaos, mais non
en vertu de quelles lois. Nous ne pouvons pas savoir si
Virgile a pris là Tidée première de son chant : ce qui est
certain, c'est qu'à celui d'Orphée il en a substitué un
autre d'un contenu tout différent.
On s'est beaucoup préoccupé de découvrir quelle était la
pensée maîtresse du chant de Silène et ce qui en faisait
l'unité. Les SchoL Bern,, p. 774, y ont vu un poème de
métamorphoses, « sexta jjLeraiiopçcSo-eiç... » Cette idée a été
développée par G. Kettner ^ de la façon suivante : Silène et
les deux jeunes Satyres sont choisis comme représentant la
vie de la nature dans ce qu'elle a de simple et de primitif.
Le début montre comment les éléments primitivement con-
fondus se sont séparés, et comment de la matière origi-
nelle s'est formée toute la multitude des phénomènes. Ce
1. Hey no-Wagner ♦, ad v. 31.
2. I, 496 sq.
3. Zcitschrift fiXr das Gymnasialwcsen...^ XXXII Jahrgang, 1878,
p. 385-390. Die secftste Idylle Yergils.
268 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
qui a été séparé à la création se cherche, se réunit et se
mélange encore; de là les aventures qui constituent la
partie mythologique du poème. Il y en a deux principales,
autour desquelles Virgile a groupé toutes les autres,
Pasiphaé et Gallus, et elles sont opposées; dans Tune,
l'homme quitte sa nature pour se rapprocher de la bête ;
dans l'autre il la quitte pour se rapprocher des dieux *.
Les autres morceaux font cortège à ceux-ci. Nous avons
donc là un petit poème de métamorphoses, comme on les
aimait à cette époque, traité avec la profondeur de con-
ception d'un Virgile. La partie cosmogonique est étroite-
ment liée à la partie mythologique : comme, d'après la
doctrine épicurienne, le monde se forme sans intervention
divine, on ne voit nulle part dans les métamorphoses
apparailre la main d'un dieu. 11 semble qu'il y ait un lien
entre la dédicace et le poème : « Ne me force pas, dit
Virgile à Varus, à chanter les guerres pénibles », et il lui
représente Silène qui, après avoir longtemps trompé
l'espérance des jeunes Satyres, ne sait leur raconter que
de si tristes histoires.
Cette manière de yoir a été adoptée par Kolster — qui
remarque pourtant que la consolation à Pasiphaé n'est
pas une métamorphose 2, — une moitié de ces métamor-
phoses étant influencée par l'amour et l'autre non.
M. Sonntag ^ appelle également la VI* Égl. « Melamor-
phosen-Dichtung ».
Une autre opinion est celle de G. Schaper. Il croit voir
dans les v. 64 sq. une allusion à Gallus mort, à Gallus
qui était surtout célèbre par son amour malheureux; la
V(® Égl. tout entière aurait pour but de montrer la puis-
l.L. c.,p. 388 sq. : « Esist cinfinsteres "Weltcnbild, das in dicson Mythcn
die "Weisheit des Silcn entwirft. Dio Gôtter raffon in Liobe die Stcrbli-
chen dahin, dio Mcnschen fûlirt die ungez&hmtc Gior zu den Tliiercn oder
masslosos Strcben nach gôttlicher Hôho in tiefen Sturz. Nur das Bild des
gottgeweihtcn Dichters stcht ruhig und versohnend in diosem Irrsal,
abcr auch cr weiss nur zu singen von der Nichtigkeit monschiichcn
Gluckes. »
2. Dans son édition, p. 97. P. HS : « "\Vir habcn eine Motamorphosen-
dichtung vor uns, die niit der altesten des orbis terrarum beginnt und
mit der jungsten, der Métamorphose der Gegenwart schliesst ».
3. Op. laud.^ p. 157.
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 269»
sance irrésistible de l'amour Ml a été suivi par H. Flach -,
Aucune de ces deux explications ne paraît satisfaisante;
en effet on no saurait voir une histoire d'amour ni dans^
l'exposé épicurien de la création du monde, ni dans la
réception faite par les Muses à Gallus sur l'Hélicon.
D'autre part l'aventure de Pasiphaé n'est pas une méta-
morphose; il n'est pas question de métamorphose à propos-
d'Atalante (il faut supposer une lacune si l'on veut en intro-
duire une). Il nous reste donc, en repoussant toute opinion
préconçue, à examiner le poème de Silène en lui-même :
peut-être la façon dont Virgile en a Irai lé les diverses
parties nous permettra-t-elle de découvrir l'idée domi-
nante de l'ensemble.
Macrobe '^ avait déjà remarqué qu'au début du chant de
Silène, Virgile avait eu sous les yeux un passage du^
V® livre de Lucrèce, v. 416 sq. (cf. Il, 1058). L'imitation est
très directe; elle se démontre par la similitude d'expres-
sions techniques ou poétiques, que Virgile n'a pas inventées.
Dès les premiers mots : u Namque canebat uti... », v. 31,
nous trouvons une forme archaïque, « uti », fréquente chez
Lucrèce et qui donne au style de Virgile une couleur par-
ticulière voulue; c juagnum per inane », v. 31, se trouve
chez Lucrèce, f, 1018, 1102 (1108, per inane profundum),
II, 65 (83, per inane; 96, per inane profundum), 105, 109-
(116, per inane; 122, in magno... inani; 151 et 158, per
inane. . .uacuum ; 202, uacuum per inane ; 2 1 7 et 226, rectum
per inane, 221, per inane profundum; 238, per inane
quietum; 111, 17 et 27, per inane; VI, 838, uacuum per
inane) ; c'est un terme technique et, en s'en servant, Virgile
a voulu signaler son emprunt. « Coacta », v. 31, est jus-
1. Symbolae Joachimitae, p. 28 : « Scripsit igitur Vcrgilius carmen de
invicta vi amoris (v. 13-86), cum ornatissima Galli cuius poesis omnis-
amatoria fuerat laudatione (v. 66-73). Hoc carmen brevissima praefatione
auctum (v. 1-12) Varo misit, homiiii et amicissimo (v. 9-12) et bcUica
laude florentissiino (v. 6-7) ». Laves, Kritisch-exegetische Beitrûge zu
Vei^girs Vf iind X Ecloge.., Lyck, E. AViele, 1881, 15 p. 1", croit que Vir-
gile a voulu montrer, du v. 41 au v. 86, quelle honte et quel malheur les
femmes, depuis Pyrrha, ont répandus sur elles-mêmes et sur les hommes
qui ont été en rapport avec elles. Il fait subir au texte diverses modi-
fications pour l'accommoder à cette interprétation.
2. N. Jahrb. f. PliiL u. Paed., CXYIIe vol., 1878, p. 633-637.
3. Saturn., IV, II, 22 sq.
270 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
tement le mot employé par Lucrèce pour exprimer la ren-
contre des atomes, II, 1059 : « semina rerum...Multimodis
temerc incassum frustraque coacla * ». « Semina », v. 32,
est un des termes qu'il emploie fréquemment pour dési-
gner les atomes. Le v. I, 715 : « Ex igni terra atque anima
procrcscere etimbri »,par lequel il désigne les quatre élé-
ments, nous montre trois d'entre eux nommés comme
dans Virgile. Lucrèce n'emploie pas généralement le plu-
riel de « terra » dans le même sens que le singulier :
« terra », c'est la terre considérée comme élément; « ter-
rae », ce sont les pays qui composent le globe terrestre ; mais
justement, dans Virgile, P a TERRVM, cl terram, de sorte
qu'il est bien possible que la leçon primitive fût « terrai »,
comme le conjecture Peerlkamp. Sinon, Virgile ne se serait
pas rendu un compte bien exact de la terminologie de
l.ucrècc, ce qui n'est pas impossible. « Animae », v. 32,
est caractéristique; les passages où Lucrèce désigne par
là le souffle, le vent (le plus ordinairement le mot désigne
l'àme vitale) sont les suivants; « V, 236, Aurarumque leues
animae; 1230, uentorum... paces animasquesecundas; VI,
130, plena animae uensicula; 578, uentus... atque animae...
uis; 580, exitus... animai; 591, impetus ipsc animai Et
fera uis uenti; 693, animai... uis. » Dans tous ces passages,
« anima » c'est l'air agité. Il ne reste donc de similaire que
le V. I, 715, et c'est sûrement celui-là que Virgile a eu sous
les yeux. Sur « maris », cf. I, 1063, et V, 431 : « Terrai
maris et caeli ». « Liquidi... ignis », v. 33, est un terme
de Lucrèce, VI, 206 : « liquidi color aureus ignis; 349, fora-
minibus liquidus quia transuolat ignis ». Lucrèce a un voca-
bulaire fort riche pour désigner les atomes : il n'emploie
que deux fois le pluriel neutre « prima »; II, 313 : « Pri-
morum natura »; IV, 186, « quia sunt e primis facta minu-
lis». Gomme pour « anima », Virgile lui emprunte donc ici
un mot assez rare. »< Exordia », dans Lucrèce, désigne les
atomes. II, 333, III, 31, 379, IV, 114; mais il a aussi un
sens spécial : il signiQe les embryons de corps formés
1. W. II. Kolster, dans son ëdition, p. 119 : « fuissent allcin ist das
Prâdikat und coacta samt Zubchôr ist Subjekt ». Je crois qu'il so trompe :
coacta fuissent paraît employé dans un sens très voisin de coacta cssent.
Kn style direct on aurait : coacta erant... concreuit... stupcnt.
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 271
par les atomes, avant que I'agrcf?ation et la disposition
définitive, d'où résultent les corps organisés, soient com-
plètes. Lucrèce s'en sert trois fois ainsi : II, 1016 sq. : « ea
quae connecta repente Magnarum rerum fièrent exordia»;
V, 429 sq. : « ea quae conuecta repente Magnarum rerum
fiunt exordia »; 471: « Hune exordia suntsolis lunaequese-
cula». Or c'est bien dans ce sens spécial que Virgile a pris
le mot au passage qui nous occupe ^« Mundi » et « con-
creuerit » sont également des termes de Lucrèce : « Mun-
dum », V, 444; « leuis ac diffusilis aether Corpore concrelo »,
V, 467 sq. Seulement la théorie est exposée dans Lucrèce
bien plus nettement que dans Virgile : chez Lucrèce, ce sont
les atomes terrestres qui, en vertu de leur poids, se réu-
nissent dans les parties inlérieures et, par la pression,
forcent les corps célestes, les parois de Tunivers 2, l'éther
à s'échapper et à occuper les régions supérieures. Dans
Virgile, les parois de Puni vers se forment d'abord; puis le
sol se durcit. « Tum durare ^ solum », v. 35; on se de-
mande si Virgile a bien saisi la doctrine; en tout cas il
ne l'a pas rendue nettement. « Discludcre Nerea ponto »,
v. 35, est imité de « discludere mundum ». Mais Vir-
gile introduit ici une expression mythologique. Il use
de la permission que Lucrèce accorde aux poètes d'em-
ployer les noms des dieux dans un sens métaphorique, II,
652 sq. : « Hic siquis mare Neptunum... uocare.. Gonsti-
tuit..., Concedamus.., dum re uera tamen ipse Religione
animum turpi contingere parcat ». Mais nous verrons
dans la suite que Virgile n'est pas à l'abri des supersti-
tions que Lucrèce condamne, et celui-ci n'eût pas usé de
ce mot dans un exposé qui a justement pour but d'expli-
quer d'une façon purement naturelle l'origine des choses.
« Paulatim », v. 36, est perpétuel dans Lucrèce, et
1. H. Nettlcsliip, Arch. /. lat, Lexicogr., YI (1889), p. dSS, a proposé de
lire : « his ox ordia primis »>. Cette correction repose sur une connais-
sance insuffisante du vocabulaire do Lucrèce. Lucrèce n'emploie qu'une
fois, IV, 28, « ordia prima » au sens de « primordia ». Or « exordia » a
ici un sens tout diÔerent.
2. «< Magni moenia mundi », Lucr., V, -151, paraît équivalent à « tencr
mundi... orbis », Virg., VI, 3-1.
3. o Durare », dans le sens do « durcscero », ne se trouve pas dans
Lucrèce et paraît propre à Virgile.
272 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
« reruni formas » vient également de lui, II, 1005 : « Res
ita conuertant formas»; V, 1263 : « quamlibet in formara
et faciem decurrere rerum )>i
On voit que dans toute cette partie, où il s'agissait en
somme de développer la doctrine épicurienne, Virgile
emprunte à Lucrèce son vocabulaire même. A partir de ce
moment, comme il ne s'agit plus guère que d'images poé-
tiques, il recouvre en partie son indépendance. Le v. 36 sq.
provoque une remarque de style fort intéressante, Lucrèce
avait dit, V, 432 sq. : « Hic neque tum solis rota cerniluraine
largo Altiuolans poterat...» L'imitation de Virgile montre
qu'il avait un sentiment très net de la différence du style
de Lucrèce et du sien. « Altiuolans » était un de ces
adjectifs composés très en honneur dans l'épopée latine
primitive et dans la tragédie, dont un assez grand nombre
ont passé chez Lucrèce et dont Virgile n'a conservé que
qnelques-uns. Il ne pouvait donc l'emprunter sans une
affectation trop marquée d'archaïsme; mais il y a fait
allusion en écrivant, v. 37 : « lamque nouom terrae stu-
peant lucesccre solem Altius... » et nous avons la preuve
que, comme l'a bien vu Wagner, c'est avec le v. 37 et non
avec les mots suivants que doit se construire « Altius ».
Il n'est pas question de la pluie chez Lucrèce et, à partir
de ce moment, Virgile en prend assez librement avec lui. Il
semble réduire de beaucoup la durée de la formation du
monde. Dans Lucrèce, après que les éléments se sont con-
stitués, la terre commence par produire de l'herbe, puis les
arbres; enfin les animaux sortent de son sein. Pour Virgile
l'apparition du soleil (et de la pluie) est contemporaine de
la création des forêts et des animaux. Au v. V, 823 de Lu-
crèce : « atque animal prope certo lempore fudit Omne quod
in magnis bacchatur montibu' passim » Virgile en a substi-
tué un autre moins archaïque et qui est fort beau : « cumque
Hara per ignaros errent animalia montis », v. 39 sq. ,
De l'étude détaillée du morceau de Virgile ressortent des
conclusions importantes. Bien qu'il ait eu sous les yeux
un passage déterminé de Lucrèce, il ne s'est pas proposé
simplement de le transposer dans ses vers. Le fait qu'il est
familier avec le vocabulaire de Lucrèce montre qu'il avait
lu le De natura rerum dans son ensemble, qu'il en pos-
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 273
sédait une connaissance complète. De même, au moment
de ses premières imitations de Théocrile, nous avons cons-
taté qu'il ne se borne pas à imiter partiellement telle ou
telle pièce, mais qu'il a lu le reste.
Quant à J'imitation du passage particulier du V® 1., elle
est faite d'après des principes spéciaux. Lucrèce, qui
expose une théorie fondamentale de TÉpicurisme, a bien
soin d'expliquer que c'est en vertu de leur mouvement et
de leur poids que les atomes ont lini par s'agréger, par
former toutes les combinaisons possibles, dont l'univers
actuel est une. 11 établit une théorie scientifique très
claire. Virgile, lui, ne nous dit pas en vertu de quelles lois
les choses se sont ainsi passées; il ne voit là que le motif
d'une belle description poétique. La présence des v. 31-40
dans l'Égl. VI s'explique par le désir de donner un aperçu
plutôt poétique que scientifique d'un des passages impor-
tants du De natura rerum, de l'un de ceux qui ont le plus
de grandeur et qui frappent le plus l'imagination. Virgile
s'est inspiré de Lucrèce et il ne s'est inspiré que de lui.
Les commentateurs anciens voient là l'écho des leçons du
philosophe Siron; il est certain qu'ils se trompent; il n'y
a là que l'écho de l'ouvrage de Lucrèce *. Virgile avait-il
étudié la philosophie épicurienne sous la direction de
Siron? Sont-ce ses études antérieures qui l'ont amené à
lire Lucrèce? Gela est possible et nous n'avons aucun"
moyen de contrôler l'affirmation des commentateurs ^;
mais ce qui est certain, c'est que Virgile nous donne
uniquement ici le résultat de ses lectures de Lucrèce;
c'est de cette influence et non d'une autre que provient
le passage en question.
Ces neuf vers nous autorisent-ils à affirmer qu'au
1. Servius, ad VI, 13 : « ...uult exequi sectam Epicuream, quam didice-
rant tam Vergilius quara A'^arus docente Sirone. Et quasi sub pcrsona
iSileni Sironem inducit loqucntcm, Chromin autcm et Mnasylon so et
Varum uult accipi. Quibus ideo coniungit puellam, ut ostendat plenam
sectam Epicuream, quao nihii sine uoluptatc uult esse perfectum. »
2. E. Glaser, dans son édition, p. 75 : « Ob Vcrgil hierbei gewissermassen
die Epikureische Philosophie, die er, nach Ansicht des Donatus und der
ihm folgenden Grammatiker, gemeinschaftlich einst mit Varus bei dem
Lehrer Siron in Rom nàhcr kcnnen gelernt hatte, als eine freundliche^
und heitere Rcminiscenz dem Varus zurûckrufen will, ist immerhin nocli
zweifelhaft, obwohl die Sache manches fur sich hat. »
274 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
moment où Virgile les écrivit, il était sérieusemeat Épicu-
rien? Il ne le semble pas, puisque ce n'est pas la démons-
tration doctrinale qui parait Tavoir préoccupé, mais la
beauté du tableau. Nous avons une preuve plus décisive
du peu de cas qu'il faisait de la doctrine, si nous exami-
nons la suite qu'il a donnée à sou exposition. Quand
Lucrèce a expliqué l'origine du monde par l'agglutination
des atomes, il déduit la naissance de l'homme des mêmes
principes et donne des premiers âges de la civilisation une
histoire qui exclut les fables mythologiques. Virgile, au
contraire, retourne immédiatement aux légendes poétiques
et ajoute au morceau inspiré de l'Épicurisme une suite
qui eût profondément scandalisé Lucrèce ^
Les v. 41-42 ne sont qu'une transition; Virgile prend
dans la mythologie quelques-uns des faits qui passaient
pour les plus anciens, afin de rejoindre les origines du
monde au domaine de la fable. Dans chacun de ces deux
vers il introduit, sans doute par élégance, un hysteron
proteron : car le règne de Saturne ou de Kronos, contem-
porain de l'âge d'or, est antérieur au déluge envoyé plus
tard par Zeus pour punir les hommes de leurs méfaits et
à la renaissance de Fhumanité, grâce aux pierres jetées
par Deucalion et par Pyrrha *. De même le vol de Pro-
méthée est antérieur à son châtiment ^. Quant à « Cauca-
sias... uolucres », Forbiger*, ad h. /., contre Ameis, Spic,
p. 13, ne voit là qu'un pluriel pour le singulier. C'est une
explication arbitraire; il paraît plus vraisemblable que
Virgile a suivi, en ce qui concerne le châtiment de Pro-
raéthce, une version différente de la vulgate.
On ne peut guère admettre que ce qui amène Virgile
1. Scrvius, ad VI, 41, s'est aperçu de la contradiction; il en donne du
reste une explication ridicule : « Quaestio est hoc loco : nam relictis pru-
dentibus rcbus de mundi origine, subito ad fabulas transitum fecit. Scd
dicimus, aut exprimere eum uoluisso sectam Epicuream, quae robus
scriis scmper inserit uoluptates ; autfabulis plenis admirationis pueroruni
corda mulceri ; nam fabulae causa delectationis inuentac sunt... »
S.Servius, ad v. 41 : « quod autem dicit « régna Saturnia », fabu-
larum ordinem uertit : nam quo temporc Saturnus regnauit, in terris
non fuit diluuium, sed sub Ogyge, rego Thebanorum ».
3. Scrvius, ad v. 42 : « et hic fabulae ordinem uertit... » Se7^o. Danielin.y
ibid. : « ergo secundum fabulam hysterologia est; nam prius fuit, ut
Promothcus crimon admittorot, post paterotur supplicia... »
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 275
(au moyen trune transition banale : « His adiungil... ») à
parier d'IIyias, au v. 43, c'est que, dans les Argonautiques
d'Apollonios, Héraklès, après la perle d'Hylas, renonce à
faire partie plus longtemps de l'expédition des Argonautes
et que c'est à ce moment qu'il va délivrer Prométhée. Le
lien serait fragile, et Virgile, du reste, ne l'indique point.
Comment traite-t-il cette histoire? En deux vers, où il
n'est question ni de l'amour d'Héraklès, ni du rapt des
Nymphes, où les Argonautes ne sont même pas mentionnés
par leur nom complet, « nautae ». L'allusion parait avoir
été faite uniquement en vue du vers, intéressant comme
pittoresque et comme métrique, « ut litus « Hyla Hyla »
omne sonaret », v. 44. Les cris poussés par les compagnons
d'Hylàs et retentissant dans la solitude sont un effet qui
ne devait guère manquer dans la mise en scène poétique
de la légende. Celui d'Héraklès est rapporté à la fois par
Apollonios et par Thcocrite; Apoll., I, 1*271 sq. : « ôtè
g'avJTS |ji.eTa).Xf,Yti)v xa[j.aTOio Tf,).£ 8'.airpya'.o ; tJL6ya>.Y| poaaaxsv
àuTY) »; Théocr., XIII, 58 sq. : « Tplç {/.kv TXav à'u<r£v, otov
pa6u; Tjpvye Xaijjidç • Tp\ç ô' ap' 6 izolXç uTcaxouaev, àpatà ô' î'ksto
çtova 'E^ uôaToç, itapsoov 6è (JiàXa (r*/£Ôbv Eiôero uoppo) ». Les Cris
des chercheurs, répercutés par les forêts et les montagnes,
étaient restés comme le trait particulièrement caractéris-
tique de l'histoire; nous en avons la preuve par Stace* et
par Servius^. C'est ce trait qui a frappé Virgile, lorsqu'il
l'a lue, et il s'est appliqué à le reproduire d'une façon élé-
gante. Ce sont donc des raisons purement littéraires qui
l'ont décidé à introduire ici l'aventure d'Hylas, notée par
son détail le plus poétique.
Pasiphaé n'a évidemment aucun lien avec Hylas et Vir-
gile n'a pas cherché à en établir. Ce qui a pu le séduire
ici c'est le sujet — un désespoir d'amour — et la bizar-
rerie même de cet amour de la fille d'un roi pour un tau-
1. Silves, I, 2, 199 : « Quantum non clamatus Hylas... ». L'expression
était devenue comme proverbiale.
2. Scrvius, ad v. 43 : «< .... ei statuta sunt sacra, in quibus mes
fuerat, ut cius nomen clamaretur in montibus; ad quam imitationem
nuno dicit « ut litus Hyla Hyla omne sonaret ». Sen\ Danielin., ibid. :
« pcr transltum rem ueram tetigit : tertio enim ab ephebo puero in
monte, comitantibus uniuersis, nomen eius clamabatur ». Cf. Schol. Beim.,
ad VI, 43 : « quem cum diu clamitans quaerit... »
276 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
reau blanc. Celle aventure, celle de Corydon montrent
bien que Virgile n'a pas encore, à l'époque des Bucoliques,
la sûreté de goût dont il témoignera par la suite. Ce qu'il
a mis ici, ce sont de grands mouvements pathétiques et de
belles descriptions. Si nous entrons dans l'examen parli-
•culier des choses, l'hémistiche « si numquam armenla
fuissent >>, v. 45, paraît assez prosaïque. Le v. 46, ttl qu'il
nous est transmis, n'offre guère de sens : on ne saurait
admettre « solatur amore = solatur de aniore »; il serait
dur, bien que, dans l'état actuel du texte, ce soit la seule
ressource, de construire « niuei... * amore iuuenci » abso-
lument. Ce n'est pas le mot « solatur » qui paraît fautif.
Pasiphaé est désespérée de l'abandon; le poète, qui se joint
à elle pour essayer de retrouver l'infidèle, la console de
la i'açon la plus efficace, puisqu'il lui fait espérer que
l'abandon n'est pas définitif 2. Reste à supposer, après le
V. 46, un vers perdu commençant par '< Deceptam^... » ou
tout autre mot analogue. La répétition du mouvement « A
•uirgo infelix... », v. 47 et 52, est fort pathétique et montre
dès l'abord quelle part prend Silène au chagrin de son
iiéroïne; l'hémisliche « quae te demcntia cepit! » a déjà
été employé par Virgile à propos de Corydon*. 11 est
possible qu'il reprenne simplement une expression déjà
trouvée ; il est possible aussi qu'il veuille souligner la simi-
litude de situation et faire allusion à une œuvre anté-
rieure. La description de la folie des Proetides, v. 48-5i,
♦est faite avec cette élégance sobre dont Virgile a le secret:
le dernier vers rappelle l'ingéniosité d'Ovide, mais sans
l'abus 5. Le mouvement « A uirgo infelix... » a été, d'après
1. A propos de « niuci », Gebauer, Quatenus Vergilius in epithetis..^
\). 10, rapproche (sans prétendre qu'il y ait emprunt) Théocr., IX, 10,
/exjy.àv £>t ôa(AaXàv, III, 31, Xeyxotv aîya... etc.
2. Fr, Hermès, dans son édition, p. 31 : « Pasiphaen solatur, nicht
wie Glaser meint « einfach » = canit amorem, sondern Silen trôstet
Pasiphao, d. i. cr hilft ilir mit trôstenden Wortcn den Stier suchen;
cf. pcr prata iuuencum mentem perdita quaeritat (Anth. lat., éd. Riese,
II, p. 195). » Cf. W. H. Kolster, dans son édition, p. 123 sq.
3. Éf/l. VIII, 18 sq. : « Coniugis indigne Nysae doceptus amore Dura
•queror... »
4. Égl. II, V. 69 : « A Corydon Corydon, quae te dementia cepit! »
5. Au V. 50 « timuisset » est assuré par la mesure; au v. 51, P, seul
•contre tous les autres mss., a « quaesissent ». Il y a là une asymétrie
LA SIXIEME ÉGLOGUE 277
le Serv. Daniclin. *, emprunté par Virgile à l'Io de Calvus.
11 semble que la répétition lui appartienne, ce qui donne
beaucoup de force au pathétique. En outre, dans Calvus,
c'était une vue sur Tavenir; dans Virgile il s'agit du pré-
sent. Le V. 53, avec le mot grec qui le termine et rallon-
gement de la brève au temps fort du cinquième pied, est
d'une facture savante. Des quatre épithètes, qui ornent les
v. 53-54, trois sont des épithètes de couleur 3, ce qui donne
au passage beaucoup de pittoresque, sans compter la belle
antithèse entre l'inquiétude de Pasiphaé et la tranquillité
du taureau. On s'est demandé qui prononçait les v. 55 sq.
La présence du mot « solatur » au v. 46 ne me paraît
laisser aucun doute; c'est Silène lui-même qui, après
avoir adressé à Pasipbaé des paroles de compassion, feint
de s'associer à ses recherches et de vouloir à tout prix,
malgré la répugnance qu'inspire une pareille folie (v. 47
et 49), aider la malheureuse à retrouver l'objet de son
amour; on remarquera qu'il a quelque autorité pour inter-
peller les Nymphes; « oculis... nostris », v. 57, montre bien
qu'il prend part à la recherche; « errabunda ^ » est carac-
téristique de la nonchalance du taureau. Quant à la pré-
caution que recommande Silène, elle se comprend fort
bien : les troupeaux sont dans les montagnes de Dicté, à
l'est de la Crète; Gnosse, où règne Minos, est dans la partie
N. de l'île, Gorlyne dans la partie S. ; il faut donc fermer
les pâturages, pour empêcher le taureau de s'en aller bien
loin de l'endroit où habile Pasiphaé.
assez élégante et qui a séduit O. Ribbeck'»"; on voudrait qu'elle fût
mieux autorisée.
1. Ad V. 47 : « Caluus in lo : a uirgo infolix, herbis pasceris amaris ».
Ocbauer, De poetarum graecorum..., p. 69, après Ursinus, a rapproché
lo mouvement du v. 47 sq. de celui de l'Id. VII, 83 sq., do Thcocrite;
mais c'est à Calvus que Virgile doit cette apostrophe. Du v. 5'i on
rapprochera Id. I, 8-2 sq. : « à Si te xcopa Ilio-aç àvà xpàvaç, iràvx'
àXcrea Tcocral çopsiTat ».
2. Servius, ad v. 5-1 : « ... pallentis autem ucl aridas, ucl quae ucntris
-calore propria uiriditate caruerunt ». Gebauer, Quatenus VeryUiua in
epithetis...^ p. 9, rapproche, sans croire à un emprunt, Théoc. XI, 13 :
•/Xwpa; èx poTavaç; XXV, 231 : ^(Xwp-^... itoÎT)..., etc.. 11 semble bien
que Virgile veuille opposer ici le vert clair de l'herbe au vert sombre
<ie l'yeuse.
3. Cf. Égl. II, 21 , « errant » ; Sckol. Bem., ad VI, 58, « bouis vestigia, tauri ».
16
278 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Ce morceau est relativement très développé : Virgile y a
reproduit l'épisode qui lui a paru le plus pathétique el le
plus extraordinaire de l'aventure de Pasiphaé. Il y a dé-
ployé cette éloquence émouvante, avec laquelle il exprime
les plaintes d'amour, et il est bien probable que, quel que
soit d'ailleurs son modèle, cette éloquence émouvante lui
appartient en propre. De là, nous passons sans transition
et sans suite logique à l'histoire d'Atalante, i:|ui est résumée
en un vers. Gomme les précédentes, c'est une histoire
d'amour, mais si, à propos de Pasiphaé, Virgile a déve-
loppé le motif amoureux, il le néglige ici, comme il l'a fait
pour Hylas. 11 ne nomme même pas Atalante et Hippo-
mène; nous les reconnaissons pourtant sans peine, parce
qu'il a choisi le trait saillant de la fable au point de vue
psychologique et poétique, le moment où la jeune fille,
voyant rouler devant elle les pommes d'or, est saisie de
ce violent désir qui amène sa défaite. Virgile ne raconte
pas la légende, il ne se préoccupe ni de ce qui précède ni
de ce qui suit, il se borne à faire saillir le trait caracté-
ristique par ces deux mots « miratam mala ». C'est ce
qu'avait déjà fait Théocrite dans le chant du chevrier de
rid. III, tout en donnant quelques détails de plus et sans
se borner à une allusion aussi courte, y. 40 sq. : « 'Iitiro(i.€vrjÇ
oxa lr\ xàv wapôévov rfieXs. ya^iat, MiÀ' èvi x^P^-lv IXwv 6p($[JL0v
avuev • à ô' 'ÀTiXavxa *û; Ï8sv, wç èfiavr), (os; etç pa6ùv àXai:'
èpwTa. » La présence du mot « wapôévoç », équivalant à
« puella», le fait que Virgile était familier avec cette Idylle
font penser qu'il a eu ici sous les yeux Théocrite et l'on
voit très nettement son procédé : il prend le point culminant
de la fable et laisse de côté tout le reste. A. Forbiger*, ad
h. /., fait remarquer que « Hesperidum mala » doit signifier
simplement des pommes d'or ; car, d'après la tradition vul-
gaire, ces pommes venaient d'un terrain consacré à Vénus
à Chypre. La possibilité que Virgile ait eu, encore ici,
recours à une source particulière, se présente à l'esprit.
La mort des filles du Soleil * n'a pas de rapport avec ce
qui précède. Elle est causée par l'amour fraternel, amour
d'une nature toute différente de celui dont il a été ques-
1. C'est le sens du mot « Pliaethontiadas »; Virgile lui-môme appelle
ailleurs le soleil Phaéthon : Éti., V, 105, « Phaetliontis equi ».
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 279
tion jusqu'à présent. Celle cause, Virgile, suivant son
habitude, ne la mentionne même pas : le but qu'il se
propose, c'est simplement de décrire une métamorphose.
Nous ignorons quel modèle il a suivi : il est probable
qu'il a eu recours à une source particulière. La vulgale
transformait les sœurs de Phaéthon en mélèzes. Dans
l'Énéidc X, v. 190, il les a changées en peupliers, ici en
aunes. 11 devait avoir pour cela un motif particulier,
la leçon de l'exemplaire qu'il avait sous les yeux ^ En
tout cas, le procédé est toujours le même : rien sur la
chute mortelle de Phaéthon, rien sur la douleur de ses
sœurs, mais deux vers pittoresques dans le premier des-
quels, v. 62, il songe évidemment au contraste entre la
peau savoureuse et lisse des jeunes filles et la rugosité
de récorce au goût amer et couverte de mousse. Dans le
second, v. 63, « proceras » et « erigit * » s'appliquent à
leur taille svelte aussi bien qu'au tronc élancé de l'arbris-
seau. Ici encore Virgile fait prévoir Ovide, mais en s'en
lenant aux images gracieuses et sans tomber dans l'esprit
facile et dans la plaisanterie.
Les vers consacrés à Gallus, 64-73^, ne contiennent ni
amour ni métamorphose. J'ai déjà dit comment j'enten-
dais ce passage* : c'est la consécralion de Gallus comme
poète : jusqu'ici Gallus a manifesté des velléités poétiques,
sans écrire une grande œuvre*. 11 est maintenant en pos-
session d'un sujet qui va l'illustrer : les Muses, par les hon-
1. Le Serv. Danielin.., ad VI, 62, dit naïvement : « Et quidam alnos
poetica consuetudinc pro populis accipiunt ».
2. W. H. Kolster, dans son édition, p. 128, subtilise sur ce mot :
<« Auch das erigit ist \vohl nicht bedeutungslos ; wir sollen uns die
Heliaden in ihrem Kummer als hingestreckt, ûber das Grab geworfen,
dcnken. Silenus singt, \\\t ihre Verwandlung in B&ame sie genôtigt
babe sich aufzurichten. » Virgile veut dire tout simplement que ces
arbrisseaux élancés rappellent leur port élégant.
3. « Tum canit »,'v. 61; « Tum », v. 62; « Tum canit », v. 6-1, transi-
tions monotones.
4. P. -12 sq.
5. M. Rothstcin, Hermps, 21»*" Band, 1889, p. 22, soutient qu'il s'agit
du passage de la poésie élégiaque à la poésie héroïque : « Es kann
nicht zweifelhaft sein, das bei diescm Irren an die Elogiendichtung des
Gallus zu dcnken ist, der cine der Muscn selbsteine Endc macht, indem
sie ihn zu grôssercn Leistungen berul't ». Je crois qu'il se trompe.
2&0 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
neurs qu'elles lui rendent, le désignent à la gloire; Linus,
par le cadeau qu'il lui fait, le caractérise comme le digne
successeur d'Hésiode. Le poème sur Grynium élait-il sim-
plement commencé ou déjà achevé, lorsque Virgile rendit
cet hommage à son ami, c'est naturellement ce qu'il nous
est impossible de savoir.
On s'est étonné que Virgile introduise allégoriquement
un contemporain au milieu de personnages mythologiques;
mais, si l'on examine le morceau, on verra qu'il est fait
exactement comme les autres. Hésiode, au début de sa
Théogonie, v. 22 sq., raconte que, tandis qu'il faisait paître
ses moutons au pied de rHélicon,les Muses lui ont adressé
la parole, en lui rappelant qu'elles savaient dire bien des
choses fausses ayant l'apparence de la vérité et aussi bien
des choses vraies. Elles lui ont fait cadeau d'un sceptre de
laurier : elles lui ont communiqué l'inspiration divine,
pour qu'il pût célébrer le passé et l'avenir, cl lui ont
recommandé de gloriller par des hymnes la race des
dieux bienheureux et immortels et de les chanter elles-
mêmes et d'abord et ensuite. Voilà le passage que Virgile
s'est proposé de transporter en latin en l'appliquant à un
contemporain vivant, comme il s'applique à un vivant
chez Hésiode. Les modifications qu'il lui a fait subir sont
intéressantes. Il ne pouvait représenter Gallus, qui n'était
pas un berger, conduisant ses troupeaux dans les pâturages
de l'Hélicon : aussi s'est-il borné à le montrer errant sur
les bords du Permesse; c'est une simple promenade, qui
convient à un poète; il ne faut pas voir là autre chose;
Virgile a conservé le cadre de son modèle en en retirant
ce qui était précis et réaliste. La conversation des Muses,
empreinte d'une familiarité toute grecque, v. 26 : « Iloipiéveç
àypa'jXot, xàx' è/iy^ga, yacr-lpe; oiov... etc.. », ne lui a point
paru assez digne; il l'a remplacée par une sorte d'ambas-
sade de Tune d'elles chargée de conduire Gallus sur les
monts d'Aonie;la chose est évidemment plus noble. Là
le chœur de Phœbus, — c'est-à-dire les Muses elles-mêmes
qui chantent pendant que Phœbus joue de la cithare —
se lève pour faire honneur au personnage, w uiro * »,
1. Cf. Égl. III, 7, où lo mot « uiris » est pris dans un sens un peu
différent mais également emphatique.
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 281
V. 66. Il y a là un Irait de bienséance qui convient aux
habitudes de la politesse romaine, avec laquelle Virgile
est familier ; il faut se rappeler pourtant que déjà,
dans Homère, les dieux se lèvent pour faire honneur à
Zeus. Puis, comme si Gallus était devant une Académie
qui va lui décerner un prix, Linus lui fait un petit dis-
cours. Linus est ici, pour Virgile, le représentant de la
poésie primitive, « diuino carminé pastor », v. 67*. Le mot
« pastor » pourrait bien n*ôtre qu'une réminiscence d'Hé-
siode : tous ces anciens chantres qui vivent au milieu de
la nature et des animaux et qui les charment par leurs
mélodies sont jusqu'à un certain point des pasteurs. La
présence dans sa couronne de 1' « apium », auquel les
anciens donnaient un sens mortuaire 2, provient sans doute
de ce que Linos passait chez les Grecs pour l'inventeur
d'un chant funèbre célèbre. Naturellement Linus ne fait
point cadeau à Gallus d'un sceptre : l'usage héroïque du
sceptre pour les orateurs, pour les poètes... etc., n'était plus
accessible aux contemporains de Virgile. La substitution de
la syrinx s'explique tout naturellement, puisque Hésiode
s'est représenté lui-même comme un berger : aux yeux de
Virgile il ne pouvait pas manquer d'avoir une syrinx ;
c'est du reste un détail pastoral^ qu'il était bien aise d'in-
sérer dans sa pièce, pour lui conserver le caractère indiqué
au début. Quant à l'idée qu'il se fait d'Hésiode, elle lui est
particulière ; il se le représente comme un de ces anciens
aèdes qui charmaient la nature inanimée 3. 11 ne s'est donc
pas uniquement inspiré de la Théogonie*.
Dans ces conditions est-il bien utile de rechercher quel
1. Cf. Égl. III, 37, « diuini... Alcimodontis » ; V, 15 et X, 17, « diuine
poeta ». Gcbaucr, (Juatenus Vergilius in epithetis..., p, 1-2, rapproche (sans
imitation directe) Thêocr., VII, 89, ôsis Kofiâta..., etc., Homère,
Lucrèce, I, 731.
2. Cf. E. Glaser dans son édition, ad v. 68; W. H. Kolster, dans son
édition, ihid.
3. Au V. 71 « rigidas », comme au v. 23 et avec la même intention.
4. Nous savons par les Scholia IJern., ad VI, 05, que l'aventure d'Hé-
siode avait été rendue plus merveilleuse encore par la légende : « He-
siodus poeta, de Ascra,.... cum iam per aetatem sencsceret, in Ilelicona,
montem Aoniae, subiit ibique a Musis coronam cum floribus et frondibus
dicitur accepissa, qua indutus caput iuuenis factus est ». Cf. ib'td.,'a.à
V. 70.
16.
282 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
rapport le poème sur Grynium pouvait avoir avec les
ouvrages conservés ou perdus d'Hésiode? Hésiode est pour
Virgile un ancien aède, qui a chanté merveilleusement les
dieux et les Muses; en lui donnant comme successeur
Gallus, il indique simplement que celui-ci marchera dans
la voie de la haute poésie religieuse. Bien entendu il ne
songe pas encore aux Géorgiqucs, dont l'idée même ne lui
est pas venue, et il ne sait pas que ce sera lui qui, à un tout
autre point de vue, pourra se donner plus tard comme
l'héritier du vieillard d'Ascra. Faut-il conclure, avec la plu-
part des commentateurs, que la présence de Gallus dans
un poème dédié à Varus suppose nécessairement des rela-
tions d'amitié entre ces deux personnages? La chose est
possible; pourtant, dans ce morceau comme dans les pré-
cédents, Virgile se propose de transporter en latin une
aventure merveilleuse recueillie au cours de ses lectures
des grecs. C'est en somme une belle histoire arrivée à un
poète et, s'il en a fait bénéficier Gallus, cela ne prouve
peut-être que l'amitié qui existait entre eux deux.
Il revient à la mythologie par une formule de prétention,
qui indique que le chant de Silène approche de sa fin * et
qui lui permet d'embrasser dans une vaste période les
derniers développements du poème. Au v. 74 le texte des
mss. lui fait confondre Scylla, fille de Nisus, changée en un
oiseau qu'on appelle « ciris », l'aigrette, et Scylla, fiUe de
Phorcus, changée en monstre marin. Il est possible que
Virgile, qui nous donne ici le premier fruit de ses études
mythologiques, ait fait cette confusion, comme d'autres
poètes, du reste 2. Il est également possible qu'un copiste
ait passé « aut » après « Nisi )>. Entre les deux hypothèses
il n'y a pas de raison décisive pour prendre parti. L'his-
toire de Scylla, fille de Phorcus, est une histoire de méta-
morphose ; mais cette métamorphose Virgile ne la raconte
pas, comme il l'a fait pour celle des filles du Soleil; il la tient
pour accomplie. A plus forte raison ne mentionne-t-il point
l'amour qui en a été la cause. Il se borne à faire un por-
trait pittoresque de Scylla : « Candida succinclam latran-
tibus inguina monstris », v. 75, où il imite en le rendant
1. A. Forbiger*, ad h. l.; W. H. Kolster, dans son édition, p. 135.
2. Cf. Properco, IV, 4, 39.
LA SIXIÈME ÉGLOGUE 283
plus brillant et plus poli un vers un peu rude de Lucrèce,
V, 892 sq. : « Aul rabidis canibus succinclas, semimarinis
Corporibus Scyllas », et en ajoutant un mouvement pathé-
tique analogue à celui du morceau sur Pasiphaé. 11 ne s'est
pas inspiré de TOdysséc, XII, 87 sq. et 245 sq. En eflet, ce
qu'il nous décrit, ce n'est pas l'ancienne Scylla homérique
avec ses douze pieds et ses six cous sur chacun desquels
s'emmanche une tctc à triple rangée de dents, c'est la
Scylla plus récente avec sa ceinture de chiens marins. En
outre, dans l'Odyssée, XII, 205, au moment de passer entre
Charybde et Scylla, Ulysse ne possède plus qu'un seul
navire, ce qui ne correspond pas au pluriel « Dulichias. .
rates* ». Virgile parait donc avoir puisé à une source que
nous ne connaissons pas et, du récit qu'il avait sous les
yeux, il a tiré l'idée pittoresque de la description de
Scylla et le mouvement oratoire de compassion pour ses
victimes ^.
L'histoire suivante est une double métamorphose à la
suite d'un amour coupable ; de cet amour Virgile ne parle
pas, mais il mentionne la punition de ïérce. Il paraît
faire de Philoraèle la femme de Térée^, version représentée
aiUeurs, mais qui n'était point la plus populaire, ce qui
prouve peut-être qu'il a puisé à une source spéciale. Ici encore
les faits antérieurs ne sont pas indiqués, et le court résume
aboutit tout de suite aux deux vers pittoresques pour les-
quels il est fait, et où Virgile nous peint Philomèle gagnant
rapidement * le désert, après avoir voltigé au-dessus de la
1. A. Forbigcr*, ad v. 76, voit simplement là un pluriel pour le sin-
gulier, ce qui est difficilement admissible.
2. Du V. 77 « timides » rappr. le v. 20 »< timidis ». Dans les deux
cas le mot « timidus » n'indique pas Tétat d'âme habituel des person-
nages (ni Chromis et Mnasyîlos, ni les compagnons d'Ulysse ne sont
naturellement timides], mais il n'est pourtant pas synonyme de « timens ».
De simples mortels qui se trouvent en présence d'ôtres supérieurs et
puissants prennent une attitude craintive.
3. Servius, ad v. 79 : « Atqui hoc Procne fecit ; sed aut abutitur nomine
aut illi inputat, propter quam factum est ». Schol. Bern. ad v. 79 :
« Quod fecit Progne, hoc dicit Philomelam fecisse, licentia poetica \it
Gaudentius ait ».
4. Au V. 80 sq., « quo cursu » = dans quelle course (éperdue) (il no
s'agit pas du vol ordinaire et paisible d'un oiseau quelconque); « quibus...
alis » = avec quels battements d'ailes (« quibus alis » n'est pas un
284 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
maison, à laquelle elle s'est attachée et qu'elle a peine à
quitter. Ces vers, 80 sq., contiennent un hysleron proteron,
figure que Virgile affectionne dans cette pièce et qui est
soulignée ici par « ante /> remplacé bien à tort par 0. Rib-
beck * ®' * par le mot « aile *>, qui fait contresens. (Il est
bien certain que Philomèle ne s'élève pas beaucoup au-
dessus de cette maison à laquelle elle dit un dernier
adieu.)
Virgile interrompt ici le chant de Silène, plus qu'il ne
le termine * ; et ceci était forcé, le chant étant composé de
morceaux détachés qui ne s'appellent pas nécessairement.
La dernière assertion de la pièce est fort obscure. Pour-
quoi tous ces sujets développés par Silène sont-ils donnés
comme ayant été chantés par Phœbus, alors qu'il était
retenu sur les bords de l'Eurotas par ?on amour pour
Hyacinthe ? Kolsler ^ fait observer que les Hyacinthies
étaient célébrées en grande pompe', à Sparte, par des
danses et par des chants, et que Virgile a pu avoir sous
les yeux une imitation alexandrine de ces chants. Mais,
comme il l'avoue lui-même, Hyacinthe devait y tenir la
plus grande place, et la chose reste fort hypothétique '.
Le plus simple est donc de croire que Virgile rapporte
tout uniment à Phœbus, comme au dieu et au maître des
poètes dont les chants s'inspirent des siens, tous ces
sujets, qui sont des sujets mythologiques courants, et que
Phœbus a dû traiter lui-même pendant son séjour en
Lakonie, pour divertir Hyacinthe.
La pièce finit ♦ par une allusion 5 la tombée du soir
et à une petite opération rustique, comme l'ÉgL H. Les
regrets de l'Olympe à l'arrivée de Vesper, qui interrompt
redoublement de «« quo cursu », mais explique « uolitauerit » et fait com-
prendre la métamorphose, qui sans cela ne serait pas indiquée).
1. \V. H. Kolstcr, dans son édition, p. 139 : « Âusgeklungen ist damit
allerdings das Lied des Silenus noch nicht, nur abgebrochen ».
2. P. 139 de son édition.
3. P. 99 de son édition : « W'as ich iibor den Schluss als Vermutung
angedeutet habe, dass sich Vergils Original an die Hyakinthien ango-
lehnt habe, das wird sich iiber das Niveau der blosscn Ahnung nicht
erheben lassen ».
4. Au V. 81, « ad sidéra », cf. V, 13 ; « referunt », v. 84 ; « referre », v. 85,
négligence do style.
LA SIXIEME EGLOGUE 28a
le chant divin *, pourraient bien être un éloge indirect, que
Virgile se donne à lui-même, comme dans TÉgl. V.
De Fanalyse que nous venons de faire, il résulte qu'il
n'y a pas, dans le chant de Silène, de pensée maîtresse, et
ainsi tombent les explications de C. Schaper et de G.
Keltner. Il se compose de morceaux isolés, dans le choix
et dans le rapprochement desquels on ne peut voir que
reflet de la fantaisie de Virgile; il en a réuni un certain
nombre; il aurait pu en mettre moins ou plus. La négli-
gence même des transitions montre qu'il a renoncé à
établir entre les uns et les autres un rapport étroit. Si
la plupart de ces morceaux sont ou des métamorphoses,
ou des histoires d'amour, c'est que, depuis l'époque alexan-
drine et surtout à l'époque de Virgile, c'étaient là deux
motifs qui étaient prédominants dans la poésie mytholo-
gique. Dans le chant de Silène, Virgile a voulu nous
donner un résumé de ses lectures et de ses études; la
présence du morceau épicurien en télé du poème paraît
exclure l'idée d'un original unique 2. Virgile, à ce moment,
lisait beaucoup les grecs et peut-être les recueils mytho-
logiques; quand il trouvait une histoire intéressante, il
s'exerçait à la résumer en quelques vers brillants ^. Il
1. Servius, ad v. 86 : « et ex co quod dies inuitus abscessit et ex eo
quod nimio audiendi desidcrio Vesper exortus est, canlilonae uoluptas
ostcnditur ».
2. C'est lu l'hvpothôso de W. II. Kolster; O. Crusius, dans les X. Jahrb.
f. Phil, w. Pacd., vol. CXXXV, 1887, p. 66-1, est d'avis que Virgile
pourrait avoir trouvé déjà réunies les fables de Pasiphaê, des Iléliades
et d'Atalante ; il a pu les trouver toutes ou à peu près dans un recueil
du genre do celui de Parthénios.
3. E. Krausc, Op. laud., p. 31 sq., croit que Virgile indique dans le
chant de Silène les sujets que Gallus pourrait choisir s'il le voulait :
« Inter quot et quam speciosa argumenta Gallus eligere potuerit, illus-
trari mihi quidem videtur. Potuit ille argonautica (v. 43), potuit
métamorphoses, potuit de rcrum natura (v. 31), Lucretium aemulatus,
aliisque de robus scribero. Ilac autcm variotate perturbatum Musae
commiseratae ad carmen de luco Grynco, quo optime famac suae
consulturus csset, delegavcrunt. Quo modo sublimia et subobscura
Euphorionis carmina pulcherrime Gallum dicere omnibusque fabellis
quas, velut Pasiphacs aniorem, suam habere venustatom non negatur,
eas, quas Chalcidensis ille vates cccinissct praeferendas esse, facetius
Vorgilius sîgnificare potuerit, nescio. Habcmus igitur nunc, quo con-
silio tôt fabulae a poota congestac slnt. »
286 ÉTUDS SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
semble bien que ces essais ont été faits isolément, et
qu'ils ont été rassemblés ensuite, lorsque Virgile eut
trouvé le cadre qui leur convenait. Il y a pourtant une
unité dans le chant de Silène, mais c'est une unité de
forme; tous les morceaux, plus ou moins développés,
aboutissent à un trait ou à un tableau, qui est comme
le point capital de l'histoire, celui qui se prêtait le mieux
à être exprimé en un ou plusieurs beaux vers. Donc chacun
de ces morceaux doit sa naissance à un procédé unique;
tous sont des essais du même genre, et vers le même but.
Le grand intérêt de cette Eglogue, c'est de nous ren-
seigner sur le travail de Virgile et sur ses intentions, au
moment où il récrivit. Chacun des sujets qu'il effleure
pouvait donner lieu, soit à un de ces longs morceaux
épiques, comme il y en a dans le recueil de Théocrite,
soit même à une de ces petites épopées alexandrines, que
l'école de Catulle avait mises à la mode, et dont TIo de
Calvus, la Zmyrna de Cinna étaient des spécimens célè-
bres. C'est une de ces petites épopées, sur un sujet peu
connu, la fondation du sanctuaire d'Apollon à Gryhium,
que Virgile félicite Gallus de composer. De toutes les aven-
tures mythologiques qu'il résume, Virgile aurait pu, lui
aussi, tirer autant de petits poèmes. Il semble que, malgré
la fidélité au cadre bucolique, la Vr Egl. nous le montre
sur le point de s'engager dans cette voie. Il songeait à son
avenir poétique, et il ne savait pas quel serait cet avenir.
Il est certain qu'à ce moment la petite épopée mytholo-
gique le tente; il aperçoit, comme une tâche glorieuse, la
perspective de prolonger l'école de Catulle et de Calvus,
poètes qu'il lisait alors — nous en avons la preuve dans
les imitations de la IV° et de la VI° Églogue. Plus tard, il
changera de point de vue : la petite épopée alexandrine
lui apparaîtra comme un jeu d'esprit assez banal, et il
condamnera justement, comme traînant partout, cette his-
toire d'Hylas, qui lui a fourni ici un joli vers : Géorg,, III,
6 : « Cui non dictus Hylas puer?... » Actuellement, il n'en
est pas encore arrivé là : il est évidemment séduit.
Mais, en même temps, il nous instruit de l'ampleur de
ses études. Il lit Lucrèce, qui est d'une école toule diffé-
rente de celle de Catulle, et c'est dans la même pièce
LA SIXIEME ÉGLOGUE 287
qu'il rassemble une imitation de Lucrèce et une imitation
de Galvus. Je ne sais s'il songe sérieusement à la poésie
philosophique : tout au moins, il l'essaie. Virgile a tou-
jours eu des velléités scientifiques et philosophiques; il ne
les a jamais poussées bien loin. Ici c'est le poète plus que
le savant qu'il estime chez Lucrèce; il n'en domine pas
moins les deux voies qui s'ouvrent devant lui, et dont
définitivement il ne choisira aucune : la poésie alexan-
drine raffinée, la grande poésie philosophique.
Cependant il ne quitte point Théocrite; il lui doit peut-
être le vers sur Alalante, et quelque chose de l'hisloire
d'Hylas; mais surtout il se familiarise avec Hésiode, auquel
il a déjà fait des emprunts dans TÉgl. IV.
H. Flach * a écrit contre cette Églogue, qu'il trouve très
faible, un véritable réquisitoire, qui ne contient pas moins
de 10 ch^fs d'accusation. Il est inutile de les reproduire.
C. Schaper l'a, du reste, réfuté point par point 2. Il résulte
suffisamment de notre analyse que celte Églogue est une
des plus élégantes de Virgile; c'est une tentative Irôs ori-
ginale, et qui n'a pas d'équivalent dans le reste de son
œuvre bucolique.
1. N. Jahrb. f, Phil. u, Paed., CXV1I« vol., 1878, p. 633-637.
•2. N. Jahrb. f. Phil. u. PaeiL, CXVII» vol., Ib78, p. 859-863.
CHAPITRE IX
La huitième Ëglogue.
f
f.a VHP Eglogue se compose d'une anDonce, v. 1-5,
d'une dédicace, v. 6-13, d un court préambule narratif,
V. 14-16, de deux chants de bergers, 17-61 et 64-108,
séparés par une transition, v. 62-63.
Dans l'annonce, élégamment enveloppée par les v. 1 et 5
qui se répètent presque textuellement*. Virgile déclare
qu'il va rapporter les chants de deux pâtres, Damon et
Alphésibée. C'est donc pour encadrer ces deux morceaux
que la pièce est faite. « Dicemus », v. 5, est un pluriel de
majesté, différent du pluriel « canamus » de TEgl. IV, l,où
Virgile s'associe aux Muses dans un effort commun. Le
cadre esquissé par l'auteur est assez singulier : d'une
part, des prairies, « herbarum », v. 2, des vaches, « iu-
uenca », v. 2, des cours d'eau, « flumina », v. 4, détails
réels qui nous font penser aux environs de Mantoue; de
l'autre, les lynx, « lynces », v. 3, animaux du cortège de
Bacchus, qui nous transportent dans un monde idéal. Vir-
gile réunit donc ici les deux conceptions de la nature, qui
alternent dans les Bucoliques, la nature vraie et la nature
fantastique, qui, bien que fort différentes, paraissent lui
plaire également. Gomme nous l'avons vu dans TEgl. III,
46, dans TÉgl. VI, 27 sq., 71, 86, il attribue à la poésie le
1. Gebauer, De poetarum graecorum...^ p. 55, signale des répétitions
analogues chez Théocrite.
LA HUITIÈME ÉGLOGUE 289
merveilleux attrait qu'elle avait primitivement, suivant la
légende, sur les bètes et sur la nature inanimée. Les
anciens commentateurs ont déjà relevé la gradation :
iuuenca, lynces, flumina*. Cette influence des chants de
Damon et d'Alphésibée sur la nature est un moyen d'en
relever le mérite, et je ne doute pas que Virgile ne veuille
en signaler ici la perfection aux lecteurs et se désigner
lui-même à leurs éloges, comme il l'a fait dans TÉgl. V,
pour les deux morceaux en l'honneur de Daphnis, dans
l'Égl. VI, pour le chant de Silène.
Après l'exposé du sujet vient une dédicace, et J. Vahlen
a bien montré ^ par des exemples qu'elle n'avait rien
d'extraordinaire à cette place. Elle est adressée à un per-
sonnage qui n'est pas nommé, mais qui ne peut être que
Pollion. Si l'on admet que le nom de PoUion se trouvait en
tête de la « page » où était écrite cette Eglogue (comme
le nom de Varus figurait sûrement en tête de la VP), les
contemporains ne pouvaient s'y tromper ^. On a beaucoup
discuté sur le sens de cette dédicace; il est donc nécessaire
d'en examiner le détail.
A Mihi » du V. 6 me parait comme à Glaser * un v dativus
ethicus », par lequel Virgile exprime la part qu'il prend au
1. Sorvius ad VIII, 3 : « ... paulatim ad augmenta procedit, dicens :
iuuencae oblitae sant pascuorum, stupuerunt fcrac, âumina otiam sensu
carentia cursus proprios retardarunt ». Schol. Beim. ad VIII, 2 : « mira
incremcnta narietatis : iuuenca, lynces, flumina ». « Immemor herba*>
rum », V. 2, rappelle, Égl. V, 26 : « nec graminis attigit herbam »;
« quos est mirata », v. 2, Égl. VI, 30 : « Nec tantum Rhodope miratur
et Ismarus Orphca ». Virgile reprend volontiers dans les Églogues pos-
térieures des expressions des Églogues antérieures. Le verbe « requie-
runt », V. 4, paraît avoir un sens actif, comme l'atteste l'imitation
dont il est question p. 322 sq. C'est Topinion de W. H. Kolster contre
C. Schaper, dans son édition, p. 158 sq. ; p. 159 : « ... den energischen
Handlungen mirata est stupefactae sunt, kann nur eine Handlung
gegenubertreten, kein halb passiver Zustand... » Au contraire J. Vahlen,
Disputatio Vergiliana, dans VIndex Lectionum in universitate Friderica
GuUelma... 1888, Berlin, p. 3 sq., en note, explique : « quorum carminé
et lynces stupefactae et flumina mutata cursus requierunt », en faisant
remarquer que le verbe qui a deux sujets no s'accommode qu'avec le
dernier.
2. Disputât. Verr/il., p. 3 sq.
3. Cf. E. von Leutsch, Philologus, t. 22, 1865, p. 220.
4. Ad v. 6, « mihi » : ein Dat. ethicus : er driickt die gemtith voile,
aufrichtige Freude ûber die Rûckkehr des Pollio aus.
ÉTUDE SUR LES BOCOL. DE VIRGILE. IT
290 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
retour de Pollion. Il vient de lai annoncer qu^il va redire
les poèmes de Damon et d'Alphésibée et, en constatant son
heureux retour, il se demande avec une anacoluthe s'il
pourra jamais célébrer ses hauts faits. « Dicemus », v. 5,
est en relation avec « dicere », v. 8, « Tu », v. 6, avec
<c tua », V. 8. J. H. Voss ad h. L joint m Tu mihi » à « ac-
cipe » en ouvrant une parenthèse. 11 est suivi par Kolster,
mais non par Wagner, qui comprend : « mihi superas ».
Avant Voss on sous-entendait c< laueas ». Cette explication
a été reprise par J. Yahlen ', qui joint intimement la dédi-
cace aux vers précédents : u Damonis et Alphesiboei qui
Orphei instar carminé (c detiuuisse feras et concita flumina
sustinuisse » dicuntur, pastorum Damonis et Alphesiboei
musam dicemus : tu mihi adsis precor! » M. Sonntag *,
qui suppose que Virgile offre ici à Pollion l'édition de ses
premières Bucoliques et que celte offre lui valut une
recommandation auprès d'Octave, entend « tu mihi » par
une demande détournée de secours à un moment où Vir-
gile allait être dépouillé de son bien, secours qui seul
pouvait le mettre en situation de chanter les hauts faits
de son protecteur.
La pièce n'a été adressée à Pollion qu'après sa victoire sur
les Parthini, v. 14, c( Inter uictrices... laurus ». H faut que
la victoire soit acquise, pour qu'on puisse y faire une allu-
sion aussi catégorique. Pollion était non pas en marche
pour rillyrie ^, mais en train de ramener ses troupes, et
Virgile ne savait pas au juste où il se trouvait. Il se deman-
1. Disput. Vergil., p. 6, après A. Przygodc, Op. lattd., p. 24 : « tu mihi
se. faveas, aurem praebeas, gratus adsis ».
2. Op. laud., p. 116 sq. : « Da sicht tu mihi ganz vf\e cine Aufforde-
rung aus, den Dichter in solcher Lage zu setzen, dass er es thun kann...
Der Urastand, dcr dcm Dichter die Jnangriffnahme einer grossoren epis-
chen Dichtung verwehrt, ist die Gefâhrdung seiuer Besitzung, welche
durch die beginncnde Vermessung des MantuaDischen Gebietes dem
Dichter nahe tritt. »
3. Le Serv. Danielin., ad VIII, 12, a commis cette erreur : « quidam,
sicut dictum est, in Pollionem dictum tradunt, qui tune lUyricumpetebat »,
erreur partagée par Scaligcr, Burmann et Iloyne. Wagner a vu l'inter-
prétation vraie, qui est actuellement généralement adoptée : O. Kibbeck,
Prolegomena, p. 9; R. Bitschofsky, Op. laud., p. 23; E. Krause, Op.
laiid., p. 57; A. Przygode, Op. laud., p. 21 sq. ; A. Feilchenfeld, Op.
laud., p. 12, etc.
LA HUITIEME ÉGLOGUE 291
(lait s'il franchissait déjà les bords rocheux du Timave ou
s'il était encore sur les côtes de l'Illyrie (« iam », v. 7, ne
s'expliquerait pas s'il s'agissait du départ). Ce qu'on n'a pas
suriisamment remarqué, c'est qu'il ressort des vers de Vir-
gile que Pollion revenait par terre, puisqu'il s'agissait de
franchir les bords rocheux du Timave * et que ses troupes
longeaient ou avaient longé le bord de la mer d'IUyric;
V oram Illyrici legis aequoris », v. 7, ne peut s'appliquer
quî une armée qui suit le bord de la mer et non à une
flotte qui côtoie le rivage (il faudrait dans ce dernier cas
« legis litoris oram ») ^, Cette marche avait évidemment pour
but de montrer les étendards romains aux peuplades de la
côte et de les soumettre.
Un renseignement intéressant que nous tirons de ces
vers, c'est que Virgile parait animé du désir de composer
en l'honneur de Pollion un panégyrique épique. Il est
vrai qu'il ne sait pas si l'occasion se présentera jamais et,
en tout cas, elle est lointaine^. Mais il avait déjà, à propos
de l'enfant merveilleux de la IV® Égl., exprimé un désir
analogue. D'autre part, Varus lui ayant offert l'occasion
immédiate d'écrire une épopée, il s'était dérobé; mais ces
allusions répétées semblent bien indiquer qu'à partir de
l'an 40 il se sent un peu à l'étroit dans le genre bucolique.
Ce ne sont pas seulement les hauts faits de Pollion que
Virgile se propose de célébrer, mais aussi son talent tra-
gique *. Or, si l'on admet que c'est pendant son séjour dans
1. Dans l'Én., 1, 214, « fontem superare Timaui » n'a rien à faire avec
notre passage.
2. Cf. Én.^ III, 292 : « Litoraque Epiri legimus » ; il s'agit ici d'une
navigation côtière ; III, 127 : « crebris legimus fréta concita terris » ;
Énéo côtoie les bas-fonds produits par les îles qui se pressent dans ces
parages; il ne s'y engage pas. De môme III, 706 : « Et uada dura lego
saxis Lilybeïa caecis ». Géorg., II, 4-1 : « et primi lego litoris oram »
désigne une navigation côtière. « Légère aequoris oram », c'est suivre
le bord de la mer sans s'y engager, c.-â.-d. par terre.
3. J. Vahlen, Disput. Vergil., p. 6 sq., montre bien que le sens de cotte
interrogation est « ut is qui interrogat en erit umquam illo dies se signi-
ficet verori no umquam dies illo quamvis ardonter cupiat adventurus sit ».
4. Le Serv. Danielin., ad v. 10, a bien vu le sens de ce passage :
« alii idco hoc de PoUione dictum uolunt quod et ipso utriusquc linguao
(?) tragoediarum auctor fuit »; cf. Schol. Bern., lôirf., et ad v. 6. Mais
Servius, ad v. 10, a commis un singulier contresens «... nam tuao laudes
292 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
la Cisalpine que PoUion commença à composer des tra-
gédies, Éyl. III, 86, elles ne devaient pas encore être
répandues dans tout l'univers, « totum... per orbem »,
V. 9. C'était donc le moment d'en parler et de contribuer à
leur gloire et à leur diffusion.
En attendant, il offre à PoUion des poèmes commencés
par ses ordres : « accipe iussis Garmina coépta tuis », v. H
sq. A. Feilch'enfeld croit qu'il s'agit de toutes les Bucoli-
ques, sauf la dixième *; M. Sonntag ^, de toutes les Buco-
liques composées jusqu'alors, c'est-à-dire VIII, II, III, IV,
V, VU, réunies en un recueil offert en ces termes à Pollion.
Mais ces deux hypothèses ne sont pas soutenablés; on ne
peut pas dire que ce soit sur l'ordre de Pollion que Virgile
ait commencé les Bucoliques, puisque, dans l'Égl. IIl, il
l'appelle simplement son lecteur, « lectori... uestro », v. 85 ;
or « iussis » ne peut exprimer ici qu'une intluence pres-
sante analogue à celle exercée par Mécène sur la composi-
tion des Géorgiques, IIl, 40 sq. : « Interea Dryadum siluas
saltusque sequamur Inlactos, tua, Maecenas, haut moUia
iussa ». L'identité des termes indique l'identité du rapport.
Les « carmina » dont il est ici question ont donc été écrits
sur le conseil direct de Pollion. Si nous examinons les
possibilités — car nous ne savons rien de précis là-dessus,
— rien n'empêche que Pollion, qui avait d^ la sympathie
pour le talent de Virgile tout en considérant le genre buco-
lique comme inférieur, n'ait appelé son attention sur la II*
Id. de Théocrite et ne lui ait indiqué combien il serait inté-
ressant d'en avoir une imitation latine. En réalité cette imi-
tation a un caractère particulier : Virgile n'y môle point
plusieurs pièces de Théocrite suivant son habitude; il s'y
raorontur cxprimi Sophocloo tantum cothurno ». C. Schaper a rapporté-
cetto dédicace à Auguste; l'opinion n'est pas souteuable et elle a été
souvent réfutée.
1. Op. laud., p. 4\ : k ... quao non solum adhuius Eclogao argumontum.
Nostro suppeditatum, sed ad totum carminum genus oi suasutn respiciant
(cf. Sellar, p. 150, Glaser, Fleck. Annal., 1877, II, p. 500). Noque improba-
bilis est eorum conioctura qui omnos praetor decimam eclogas his
versibusad Pollionommissas esse statuunt{v. Grcenough, in odit. Verg.,
vol. I, ad ocl. VIII, 11, Sollar, p. 133, Kolster, p. 159 sq.).
'2. Op. land.y p. 103 sq. Franz Hermès, dans son édition, p. 32, ad
V. 12 : «< Es liogt koin Grund vor, carmina auf andere als die hier vorei-
nigtcn bciden Licder zu bezickn ».
LA HUITIEME EGLOGUE 293
attache à un modèle unique. Pollion a-t-il fait remarquer
à Virgile qu'il serait bon de lui donner un pendant, qu'il
pourrait prendre ce pendant dans la 111° Id. ? Ceci me semble
beaucoup plus douteux. En effet le chant de Damon est
puisé à différentes sources, suivant la coutume de Virgile,
ei il paraît avoir suivi là ses inclinations personnelles.
J'admettrais donc volontiers que Pollion avait recommandé
à Virgile la 11° Id., que celui-ci, après en avoir tiré le chaut
d'Alphésibèe, lui a donné de sa propre invention un morceau
correspondant, qu'il a construit avec cela une bucolique,
dont le cadre est du reste très réduit, et qu'il a pu envoyer
l'ouvrage à Pollion comme émanant de ses conseils. Le mot
« carmina » peut sans difficulté désigner les deux poèmes
qui forment le corps même de l'Églogue; mais il ne serait
pas contraire au style de Virgile qu'il n'en désignât qu'un
seul. En effet, dans la V* Égl., v. 13 sq., « haec... car-
mina » désigne uniquement le poème de Mopsus (bien
qu'au V. 45 il soit appelé « luum carmen ») et, au v. 54 sq.,
«. ista... carmina » le poème de Menalcas (appelé, au v. 81,
tali... carminé). Ainsi, malgré le pluriel, on peut fort bien
entendre ici uniquement le poème d'Alphésibèe, le reste
étant une addition qui appartiendrait à Virgile. En outre
il faut remarquer le mot « cocpta », v. 12. Virgile ne dit pas
que son Églogue ait été composée, mais commencée sur les
conseils de Pollion; or ceci est important et s'accorde bien
avec les circonstances. La V1II° Egl. est postérieure aux
Égl. IV et VI. Elle a pourtant été commencée avant elles, à
un moment où Pollion tenait encore la Cisalpine. Tandis
que les Égl. IV et VI, affranchies de l'imitation directe de
Théocrite, inaugurent des voies nouvelles, celle-ci se rat-
tache pour le système de la composition aux Égl. II, III,
V et VIL Virgile commença donc cette pièce par l'imitation
de la II® Id., quand il était encore en relations person-
nelles avec Pollion, mais il ne la termina point avant que
celui-ci eût quitté le gouvernement de la Cisalpine. Puis
il l'acheva à loisir en y introduisant d'autres éléments, et,
lorsqu'elle se trouva prête, il l'envoya à Pollion. Il est bien
certain que la dédicace, v. 6-13, qui fait allusion à des évé-
nements actuels, n'entrait pas dans le plan primitif, puis-
qu'on ne pouvait les prévoir quand l'ouvrage fut mis en
294 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
train. Quant à la partie proprement rustique, elle est ici
tellement restreinte, qu'on se demande s'il ne faut pas
voir là une intention de Virgile sachant de reste que ce
n'étaient pas ces détails qui plaisaient à Pollion.
J'ai laissé de côté le v. 11 : « A te principium, libi desi-
nam * ». M. Sonntag * pense que Virgile, offrant alors à
Pollion le recueil de ses Églogues composées jusque là, s'en-
gage à lui consacrer toujours son talent. Le fait que Vir-
gile n'a pas tenu sa parole ne serait pas contre cette
manière de voir une objection absolument probante. Les
circonstances ont pu modifier ses intentions. Mais l'ex-
pression « carmina coepta » ne saurait se justifier que
si les Bucoliques avaient été commencées sur l'initiative de
Pollion; or nous savons qu'il n'en est rien. Pollion a pu
témoigner à Virgile son estime et sa sympathie; ce n'est
pas lui qui l'a engagé dans la voie de la poésie buco-
lique; Virgile se préparait à y entrer avant de le con-
naître et dans l'Egl. II, qui est la première en date, il
n'est pas question de Pollion. En réalité nous avons affaire
ici à une simple formule; Théocrile, XVU, 1 sq., com-
mence ainsi son éloge de Ptolémée : « 'Ex Aibç àpx«^iJ>'S(T6a xal
s; Aia Xr,YeT£ Moicrat,... 'AvSpôiv ô' a\i IIxoXsiJLaïoç èvl TcpcStoicrt
Asyla-ôa) Kal TtufiaToç xal {jLÉ(r<ro;... », et il termine en disant,
V. 136 : « Xatpe àva^ XlToXEiiais... » Cette formule, nous la
trouvons déjà dans Homère. Lorsque, dans l'Iliade, Aga-
memnon a réuni les principaux chefs pour délibérer sur
les moyens d'apaiser Achille, Nestor commence son dis-
1. O. Ribbcck* : « DESINAM Pyi ut vid. : cf. Hom. I, 79. DESINET
MacTZi Schol. Bern. desinit b comm. cruq. » La formule homérique
favorise la leçon « desinam ». Fr. Kern, Blûttcr fur das Bayer. Gymna-
dalschulwesen, 27*'''" Band, 1891, p. 16^1, Vergiliana, propose de lire :
« desinam. Et accipe... », « et » correspondant à « atque » suivant. La
correction n'est pas bonne.
2. Op. laud., p. 101, en note : « "NVie er dem P<ilio das erste "NVerk
widmet, das er îierausgicbt, so will er ihm auch sein Ictztes widmen. Aile
andern naturlich auch : seine ganze Dichtkunst stellt er in den Dienst
PoUios. Wcnn er sein "\Vort nicht eingelôst hat, so ist ihm daraus kein
Vorwurf zu niachen. PoUio sclbst ist es gewesen, der ihn in den Kreis
des Maecenas und Oktavian eingefiihrt hat. Auffallig ist freilich, dass er
ihn in den spiitcrcn Dichtungen nirgends erwàhnt, doch ist daraus kein
Scliluss auf ihr spfitcres Vcrhâltniss zu ziehon. » Il n'est nullement
prouvé que ce soit Pollion qui ait introduit Virgile dans le cercle do
Mécène.
LA HUITIÈME ÉGLOGUE 295
cours en lui disant, IX, 97 : « *Ev o-ol jiàv XtjÇo), aéo 8' «pÇojiai »,
et il en donne la raison : c'est qu'Agamemnon est un roi
très puissant. Mais on ne voit pas qu'il tienne exactement
sa promesse; car ni à la fin de son premier discours
(v. 96-113), ni à la fin du second (v. 163-172), le nom d'Aga-
memnon ne revient. Virgile a fait de même; il a employé
une simple formule de politesse qui ne dépasse pas les
bornes de la VIII° Égl. 11 veut dire tout simplement :
« C'est toi qui es mon héros, c'est à toi que je consacrerai
toutes mes louanges dans la circonstance actuelle ». Il no
parle pas du passé dans des termes qui seraient inexacts
et il ne prend pas pour l'avenir un engagement téméraire.
A la dédicace succède une très courte introduction nar-
rative, V. 14-16, où Virgile décrit d'une façon charmante
la disparition de la nuit et la fraîcheur du matin *, comme
il décrit ailleurs la venue du soir. L'attitude de Damon,
V. 16, « Incumbens lereti... oliuae », a prêté à deux expli-
cations : ou bien Damon s'appuie sur son bâton pastoral, ou
bien il est accoudé contrôle tronc d'un olivier. Le mot « in-
cumbens » paraît favoriser la première; je préférerais pour-
tant la seconde à cause de l'attitude du chevrier anonyme
de la III® Id., v. 38 : « àa-eO(jiat ttotI Totv ircTVv w8 'aTioKXivOei; ».
Nous verrons en effet que Virgile a fait dans le chant de
Damon des emprunts à cette III® Idylle et qu'il l'a eue
sous les yeux *. Le scénario rustique dans cette pièce
est tellement réduit que Virgile ne nous donne pas même
les quelques renseignements indispensables, que nous
1. Gebauer, Quatenus Vergilius in epithetis..^-^. 9, rapproche (similitude
sans emprunt) « in tenera... herba », v. 15, de « aTraXàç Tcoîaç », Théocr.,
VIII, 66, etc.. et d'expressions analogues de beaucoup d'autres poètes.
2. Servius, ad v. 16 : « teres » est rotundum et oblongum, ut columna,
arbor ». Serw Danielin., ibid., « Alii « tercti oliuae » baculum de oliua
accipiunt ». Schol. Bern.^ ad VIII, 16, « oliuae », arbori ucl baculo ex oliua
ut pastor ». L'épithètc « teres » se retrouve ailleurs dans Virgile appli-
quée au tronc d'un arbre; Aen., VI, 207 : « Et croceo fétu teretis circura-
dare truncos ». E. Glaser, dans son édit., ad v. 14-16, croit qu'il s'agit
d'un bâton : « l)a der Thau kein Lager vergônnt, so steht Damon auf
seinen Stab gcstiitzt ». W. IL Kolster, dans son édit., p. 160 sq. : « Damon
ist von der Schwere dièses Schlagcs so gebrochcn, vielleicht auch von
nachtlicliom Wachcn unter leidenschaftlichen Gefuhlen so entkriiftet, dass
crsich oline don Stab, pedum, nicht mehr aufrecht erhalten kann «.Mais il
croit que Damon exprime ses propres sentiments, ce qui n'est pas exact.
296 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
serions bien aises d'avoir. Qu'est-ce que Danion et Alphé-
sibée? Des pâtres, « pastorum », v. 1 ; mais quelle espèce
de pâtres? Le mot « iuuenca », v. 2, pourrait faire penser
à des bouviers; mais, si les bouviers sont fréquents cbez
Théocrite, ils ne figurent guère chez Virgile. Sans doute
les deux pâtres se sont rencontrés dans la prairie en
menant paître leurs troupeaux dès laube. 11 est certain
que les chants qu'ils exécutent sont une variété du chant
amébée, v. 3, « certantis »; v. 62, « quae responderit
Alphesiboeus ». Mais dans quelles circonstances se livrent-
ils à ce concours; est-ce avec des sentiments de bienveil-
lance réciproque, comme dans la V® Égl., ou, au contraire,
avec des intentions hostiles, comme dans la IIP? Nous
l'ignorons. II n'est pas question de jugement, ni d'audi-
teurs quelconques autres que des animaux.
Du moment qu'il s'agit d'une sorte de concours poé-
tique, il est bien certain que les deux morceaux sont des
poèmes de fantaisie et non l'expression de sentiments
propres aux deux patres. 11 n'y a pas de doute pour le
chant d'Alphésibée; Alphésibée n'est point la magicienne,
qui cherche à ramener l'amant infidèle. La chose a paru
moins claire pour le chant de Damon et les incertitudes
des commentateurs sont imputables au texte lui-même.
Après avoir dit que Damon chantait au lever du jour,
v. 14, Virgile lui fait interpeller l'étoile du malin qui va
paraître, v. 17. On en a conclu qu'il s'inspirait de l'heure
même du jour à laquelle il exprimait son désespoir et que
ce désespoir était réel. E. von Leulsch * a même montré
que le v. 17 faisait une suite naturelle au v. 14. La nuit
vient de disparaître; l'aube se montre à peine (uix); c'est
le moment d'appeler Lucifer, que, suivant l'usage romain,
Virgile distingue du jour; les Romains ne faisaient com-
mencer le jour qu'au lever du soleil ^, C'est justement
cette précision qui, au premier moment, nous cause
quelque incertitude sur le chant de Damon, où la passion
est exprimée avec une vivacité qui semble personnelle et
où l'aventure ne contient rien qui n'ait pu arriver au chan-
1. Philologus, t. 22, 1865, p. 214-220, Vergila achte Eclage.
2. L. c, p. 218.
LA HUITIEME ÉGLOGUE 297
teur. Pourtant il faut bien admettre que, puisque le chant
d'Alphésibée est un simple morceau de concours, celui de
Damon en est un également. En terminant son morceau,
le personnage déclare qu'il va se tuer, v. 59 sq. Si Damon
parlait en son nom et s'il exécutait sa menace, le v. 62 :
« quae responderit Alphesiboeus », n'aurait plus de sens et
l'attitude du second chanteur qui exécuterait son morceau
après la mort de son concurrent serait singulière; le con-
cours serait forcément terminé. Virgile a-t-il cherché un
effet pittoresque en faisant prononcer au lever du jour un
chant qui commence justement par une invocation au
jour naissant? C'est ce que je ne saurais dire; en tout cas
il nous induit en erreur *.
Les deux poèmes de la Vill® Égl. étant des morceaux
de concours doivent se correspondre : au point de vue du
sujet, J. Vahlen ^, après une indication dans ce sens des
Scholia Bernensia ^, a bien montré qu'ils étaient fortement
contrastés. Ce sont deux chants d'amour; mais dans le
premier c'est un chevrier qui aime une femme, dans le
second, c'est une femme qui poursuit un homme de son
amour. Le chevrier se plaint de rinfidélité de Nysa; il ne
fait aucun effort pour la ramener à lui ; la partie est perdue
et, quand il a exprimé son désespoir, il se tue. La magi-
cienne n'exhale point des plaintes stériles : elle met tout
en jeu pour ramener Daphnis et elle y réussit. Au point
de vue de la forme, la parole est donnée immédiatement
aux intéressés, sans aucun préambule narratif. Des deux
1. J. Valilcn, qui a bien vu qu'on avait tort do considérer Damon
comme lo héros du poème, dit, Bisput. VergiL, p. 10 : « At do temporo,
potcrat utrumquesoorsum constare, ut et inl'elix iste advenienti Lucifero
dolores suos decantarct sicut miscri soient oricntem solcm miscriarum
testem advocaro, et duo pastores, qui una canunt, prima luce, quo tem-
père pccus pastum agunt, canendo ccrtarent ». Il faut Tadmcttro, en
effet, mais cela n'explique pas la faute do Virgile.
'2. Disput. Verr/il., p. 9 : « Amatoria sunt : perfidia accusatur in altoro
amicae ab amatore, coniugis ab amicaaltero; succcssus contrarii : hacc
rccipit quom ereptum dolobat coniugcm, illo a se amatam altcri datam
uxorem lamcntatus périt. Et in arto poemata sibi respondent : Alphe-
siboeus nihil ipse narrans pliarmaceutriam, cuius no nomen quidem pro-
ditur a primo statim carminé dicentem et agentem facit... etc. » ]l
démontre ensuite que Damon n'est pas le héros du premier poème.
3. P. 744 : « Octaua amores diuersorum scxuum... »
17.
298 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
côtés les deux premiers couplets se correspondent pour le
fond : V. il-20, le chevrier annonce ce qu'il va faire : se
plaindre avant de mourir; v. 64-67, la magicienne ordonne
certains préparatifs dont elle signale le but : rendre fou
d'amour l'indifférent; v. 22-24, le chevrier explique le
refrain; v. 69-71, la magicienne fait de même. A partir de
ce moment les deux poèmes divergent. A ce point de vue
il y a quelque analogie avec les deux poèmes de la V® Égl.
Sous le rapport métrique les deux poèmes contiennent,
comme les deux morceaux de la V*' Eglogue, le même
nombre de couplets de longueur équivalente. Eric Bethe *
partant de cette idée que ce sont deux éludes d'après
Théocrite, a cru que Virgile les avait composées d'abord
sans aucune intention de les opposer l'une à l'autre et
qu'au moment du retour triomphal de Pollion, voulant
consacrer une pièce à son protecteur, il tira de ses papiers
les deux morceaux, les réunit par la fiction du concours
poétique usuel et les orna d'une dédicace dans le goût
alexandrin. Le premier morceau ne comporlait pas primi-
tivement de refrain, pas plus que la III® Id. ; le refrain y a
été introduit d'après celui du chant de la magicienne et
l'on ne peut faire concorder les deux morceaux que par
des moyens assez violents. Cette théorie n'est pas exacte :
je crois que le morceau fondamental de la pièce est celui
de la magicienne; mais Virgile ne paraît avoir composé
l'autre que pour donner un pendant au premier. 0. Rib-
beck 2 a du reste bien montré que le chant de Damon ne
dépend pas tellement de la III® Id. que l'introduction du
refrain fasse difficulté et que l'hypothèse du rapproche-
ment pénible de deux morceaux primitivement isolés n*est
pas admissible. Quant à la correspondance strophique, on
l'établit sans peine au moyen de corrections très légères
aux mss. Après le v. 28, y seul offre le refrain; il existe
dans tous les mss. après le v. 75; il faut, comme l'a vu
G. Hermann ^, ou le rétablir après 28 ou le supprimer
après 75. Il n'y a pas de raison décisive pour admettre l'une
1. Jlheinisches Muséum, N. F., t. 47, p. 577-596, Yirgilstudien II, Zur
ersten, neunten und achten Ecloge, p. 591 sq.
2. Ibid., p. 597-598, Epikritische Bemevkungen.
3. Adnol. ad Dionis cannina, 1819, p. 46-19.
LA HUITIÈME ÉGLOGUE 299
plutôt que Tautre des deux possibilités; suppression for-
tuite après 28, addition arbitraire après 75. Comme les
deux couplets se composent de deux idées distinctes,
Texistence primitive du refrain est assez probable ^ On
obtient ainsi deux morceaux divisés en trois couples de
strophes de 3, 4 et 5 vers :
A 4 3 5 (3 + 2), 4 5 3, 4 5 3.
B 4 3 5 (3 + 2), 4 5 3, 5 3 4 (ou 3 5 4: cf. p. 319 sq.).
Les strophes se correspondent exactement dans chaque
division ternaire, sauf dans la troisième. Il y a là une
liberté dont l'unique raison est peut-être que Virgile a cru
que la tin des deux morceaux n'avait pas besoin de se
correspondre aussi exactement que le début ^ et qu'il a
voulu y introduire quelque variété. Les deux transposi-
tions proposées, Tune à la lin de A, par Schaper, l'autre à
la fin de B, par G. Hermann, ne paraissent donc pas néces-
saires ^ pour rétablir la symétrie. Au point de vue du sens
je discuterai plus loin celle de G. Hermann.
1. W. H. Kolster, dans son édition, p. 156, croit quo les 2 actions des
V. 73-75 et 77-78 sont inséparables, que dans la réalité le rattachement
des 3 fils par 3 nœuds doit avoir lieu avant que la magicienne com-
mence à promener Timage : « Die Zauberin hat nicht wohlbedilchtig ailes
fur die Handlung vorbereitet, sondern eilt mit Icidenschafilichcr
Heftigkeit zu derselben; so miissen, nachdem die Handlung schon
begonncn, die AVollfaden noch erst vorknupft werden ». Il n'admet donc
pas l'existence du refrain à cotte place. Mais, pour le sens du passage,
voir p. 316 sq. C'est aussi l'avis de R. Poiper, N. JaJirb. f. Phil. u.
Paed., t. LXXXIX, 1864, p. 459.
2. O. Ribbeck, Epikritischc Demerkungeiiy p. 597 : « eine allerdings
bemerkenswcrthe Freiheit, welclio durch don vcrschiedenen Inhalt und
Ton erklârt wird ». Kolster, dans son édition, p. 115 : « Hat der Dichter
durch die verftnderte Stellung der Kola auf den Abschluss der ganzen
Dichtung hinweisen wollen? »
3. V. O. Ribbeck », Apparat critique, ad v. 47 et ad v. 95. Cf. R. Peiper,
N. Jahrb. f. Phil. u.Paed.,t. LXXXIX, p. 459. Il reste pourtant une diffi-
culté assez grave; dans la 3" triade du chant de Damon, le couplet à
1 vers est représenté par les v. 47-50. Or ce couplet offrirait un sons très
« satisfaisant » si l'on en retranchait lo v. 5'J : « Saeuos Amor docuit
natorum sanguine matrera Commacularo nianus : crudclis tu quoquo
mater; Crudelis mater magis an puer improbus ille? » 11 est tout naturel
que l'interlocuteur, après avoir constaté les rigueurs de TAmour, qui fait
tuer à Médcc ses enfants, et la cruauté do Médéc, se demande avec uno
sorte d'angoisse : lequel dos deux était lo plus cruel? C'est une ques-
tion qui ne demande pas de réponse : elle est insoluble. Il semble que
le V. 50 soit l'ccuvrc d'un lecteur ingénieux qui s'est amusé à composer
300 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Le poème deDamon a pour sujet un désespoir d*araour ;
il procède donc de la même inspiration que l'épisode de
Pasiphaé dans la VI'' Égl., le chant de Corydon dans la II»;
avec l'épisode de Pasiphaé il n'a de commun que la
vigueur de la passion. Il a plus de rapports avec le chant
de Corydon. Des deux côtés c'est le même mode d'expression
de la passion, c'est-à-dire le développement d'un certain
nombre de sentiments, qui se succèdent avec logique et sont
traduits avec éloquence. Chacun de ces sentiments occupe
dans l'ensemble comme un compartiment séparé, dont les
limites sont marquées ici par le refrain. C'est également
le même mode de composition, puisque le fond est en
grande partie emprunté à Théocrite et que ces emprunts
faits à des pièces diverses sont ingénieusement rappro-
chés pour former un tout. La situation est analogue,
puisque des deux côtés les intéressés répandent leurs
plaintes dans la solitude de la nature sans poursuivre un
but pratique et pour soulager leur douleur; pourtant,
Corydon raisonne davantage; il expose les motifs qu'il
aurait de n'être pas rebuté et il se prend à espérer; le
chevrier anonyme sait bien que tout est Uni pour lui. Le
poème de Corydon est un poème à revirement; Corydon
commence par parler de sa mort et, à la fin, il se console;
le poème du chevrier a plus d'unité de ton; le chevrier
annonce qu'il va mourir, v. 20, et, à la fin, il se tue. Il
exprime sa passion avec une vigueur soutenue, une décî-
uno réponse qui constate justement qu'il n'y en a pas à faire. 0. Ribbeck
paraît au premier abord avoir eu raison de rejeter ce v. 50 ; mais après
avoir, comme G. Hermann, réduit cette strophe à 3 vers, il a essayé do
retrouver la strophe à 4 vers de la triade en supposant avec G. Hermann
une lacune après le v. 58 ; or l'hypothôso d'une lacune à cet endroit n'est
nullement justifiée (« Viuite » et « uiue », dans deux sens dilTérents, est
particulièrement malheureux). J. Huemor, dans la Zeitschrift fur die
(isterreichischen Gymnasien^ 28»'" Jahrg.. 1877, p. 421-3, Zuî' Erkl&rung von
Virg. Ed. VIII, 47-50, s'accommoderait de voir ici une strophe do 3 v.
Mais Fr. Hermès, dans son édit., p. 33, a raison de dire, bien qu'avec
des expressions qui ne sont pas tout à fait exactes : « Die beiden Lieder
sind in der Ueberlieferung nicht ganz glcichmaszig gebaut, aber sie
stimmen soweit ûberein, dasz rair wenigstens voUige Uebereinstimmung
unzwcifelhaft ist ». D'autre part le v. 8 du 2" 1. du Carmen Paschalc de
Sedulius, cité par J. Huenier, est une imitation du v. 50 de Virgile; il
faut donc conserver ce v. 50 bien qu'il ne soit qu'un cliquetis de mots.
LA HUITIEME EGLOGUE 301
sion pathétique, qui sont plus émouvantes que les incer-
titudes flottantes de Corydon. En outre les imitations de
détail sont mieux fondues, elles offrent moins de défauts
de suture : de sorte que l'impression d'ensemble est plus
nette, plus forte; en somme, le poème de Damon marque
un progrès notable dans cette peinture de l'amour mal-
heureux qui est un des sujets de prédilection de Virgile.
Voyons maintenant de quels éléments il se compose.
Gomme la ll^' Égl., le chant de Damon procède à la fois
de la IIP et de la XI^ Id. Virgile admirait vivement ces
deux pièces; il a pensé que, même après la 11** Égl., il lui
restait encore beaucoup à y prendre; il y est donc revenu
pour les utiliser une seconde fois, ce qui est assez carac-
téristique. La situation est différente de celle de laXl®Id.,
qui n'est du reste ici que l'original secondaire, puisque si
Polyphème conte sa peine à la nature inanimée (il semble
pourtant que Galatée pourrait l'entendre), c'est pour se
consoler et qu'il y réussit; le chevrier au contraire ne
songe qu'à mourir. Elle est différente également de celle
de la III® Id. Des deux côtés il s'agit d'un chevrier amou-
reux; mais, dans Théocrite, le chevrier suppose qu'Ama-
ryllis l'entend du fond de sa grotte; pour obtenir qu'elle
se montre et qu'elle l'accueille, il a successivement recours
à tous les moyens : il promet, il menace, il exécute une
sérénade. Dans les intervalles il s'entretient avec lui-
même et se donne des raisons de concevoir ou noa de
l'espoir. Dans Virgile le chevrier ne cherche pas à fléchir
l'iulidèle qui ne l'entend pas. Il va à la mort comme le
chevrier de Théocrite, mais par une voie plus directe.
Le premier couplet, v. 17-20, appartient à Virgile, qui
n'en trouvait pas l'analogue dans Théocrite. L'originalité
provient de ce que l'auteur pose ici la situation; or, comme
nous l'avons vu, cette situation est une invention de Vir-
gile. Elle est indiquée avec une grande netteté : le chevrier
trompé par Nysa vient se plaindre d'elle et s'adresser aux
dieux avant de mourir. Elle est peinte avec ce pathétique
profond qui caractérise toute la pièce. « Almum )>,v. 17,
forme un beau contraste avec l'inlbrlune du malheureux :
le jour bienfaisant se lève et lui va mourir; si Virgile a
choisi le matin, où la vie de la nature se réveille, c'est pour
302 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
l'anlithèse. « Coniugis » * et u indigno » sont également
opposés avec force : le chevrier aimait Nysa comme sa
femme et pourtant elle ne méritait guère cet amour sin-
cère. La mention des dieux, que le chevrier a vainement
pris à témoin dans ses protestations de tendresse, est
pleine d'amertume. S'ilieur adresse la parole, « adloquor >»,
V. 20, c'est sans doute qu'il leur confie le soin de sa ven-
geance 2.
Le premier couplet ne dépend donc point directement
de ïhéocrite; mais au fond il ne contient que des idées
banales : un amant qui se plaint aux astres, qui atteste
le manque de foi dont il a été victime, qui s'adresse aux
dieux, ce sont là des choses que Virgile n'a pas inventées.
Quant au rôle de ce couplet dans l'ensemble, c'est plutôt
un préambule qu'une partie intégrante du poème, puis-
qu'il en indique la matière.
Les deux poèmes de la Ville Égl. sont les seuls chez
Virgile qui soient des poèmes à refrain. Le refrain de celui
de la magicienne a été emprunté par Virgile avec le reste
à Théocrite; c'est à l'imitation de celui-là qu'il en a intro-
duit un dans le chant du chevrier ^. Ils ne répondent pas
des deux côtés au même besoin. Dans le poème de la
magicienne le refrain fait partie de l'incantation; dans
celui du chevrier, il est moins nécessaire. 11 paraît rem-
placer en l'indiquant la ritournelle de tlûte qui, dans un
chant bucolique réel, eût séparé les couplets. On s'est
demandé si ce refrain était la conclusion de la strophe
précédente ou l'annonce de la suivante *. Je le considère
1. « Coniugis », aux v. 18 et 66, est justifié par la nature môme de la
liaison, qui no semble point passagère mais détinitive. W. H. Kolster,
ad h. l.j rapproche Aen., IX, 138 : « Coniuge praerepta » où « coniux »
se rapporte à la fiancée, dont Turnus voulait sûrement faire sa femme.
Gebauer, De poetarum graecorum..., p. 28, rapproche Théocr., VI, 26 :
« *AW àXXav Tivà ça{i.l ^uvaix' e^ev ». et II, 3 : « tov £{jLbv... av5pa ».
2. Bien que « adloquar » soit la leçon de Ml, « Adloquor », qui est la
leçon de PI, semble préférable: car, dans la suite du poème, le chevrier
ne s'adresse pas aux dieux.
3. Sorvius ad YIII, 21 : « Fecit autem hune uersum ad imitationem
Tlieocriti, qui fréquenter dicit in pharmaceutria : « o turbo maritum
meum domum adducito » sicut hic in sequentibus : « ducite ab urbe
domum..., etc. »
4. R. Peipcr, iV. Jahrb. f. Phil. u. Paed.,X. LXXXIX, p. 160, est d'avis qu©
LA HUITIEME EGLOGUE 303
comme introduisant la strophe; on vient de voir en elTet
que, les v. 17-20 étant une annonce du contenu du
poème, le poème proprement dit ne commence qu'en-
suite. En outre « Incipe », v. 21, montre que la ritournelle
de flûte est un début musical qui précède une strophe;
elle en indique la mélodie, elle ne prolonge pas celle du
couplet précédent. De même, aux v. 64 sq., le refrain ne
parait pas conclure les préparatifs ordonnés par la magi-
cienne (elle dit, v. 67 : nihil hic nisi carmina desunt), mais
il domine ce qui suit.
Le refrain du chevrier : « Incipe Maenalios mecum,
mea tibia, uersus », est inspiré par celui de la F® Id. :
tt*'Ap)(gTe po'JxoÀiKaç, Moio-ai çt>a;, àp^er' àoi65c; ». Toutefois les
différences sont sensibles. Dans Théocrite c'est une invo-
cation aux Muses; dans Virgile ce n'est qu'une apostrophe
du chevrier à sa flûte. L'épithète technique « pouxoXixà; »
a fait place à une épithète plus relevée, plus poétique *, qui
prépare le développement suivant. H. Fritzsche ^ a bien
montré que, si le refrain de la magicienne de Virgile est
dans une certaine mesure pour le contenu une imitation
de celui de la magicienne de Théocrite, la répétition
« Ducite... ducite » rappelle pour la forme le refrain de la
V^ Id.
La strophe suivante, v. 22-24, est la justification du
refrain et la peinture de TArcadie poétique telle que Vir-
gile se la représente. Elle est d'un caractère doux et gra-
cieux, qui contraste avec l'amertume de celles qui suivent;
les amours qu'entend le Ménale, ce sont des amours heu-
reux et poétiques, peut-être les amours en l'air des chants
les intercalaires sont à la fin des strophes. ^V. II. Kolstcr, dans son
édit., p. 16-2 : «... die Floto soll in bukolischer Weisen seine Worte
regeln, ihm den rechten Ton angeben, denn das heisst incipere versus,
àpxetv àoioâ;. Der versus intercalaris ist also nicht der Abschluss des
vorhergehcnden, sondcrn der Anfangsvers der l'olgenden Strophe. »
1. Gebauer, Qiiatenus Vergilius in epithetis..., p. 3. A\'. H. Kolster,
p. 162, cite, à i)ropos du Ménale, Pindare, Olymp., IX, 88 : MaivaXtaiç
èv fisipaîç; Pausan., VIII, 36, 5 : to 5È opoç MaivaXiov Upov {LiXKTxa.
Ilavoç vo(j.:Ço*j(jt, wars xal o'i Tcspt aùrb xal è7iaxpoa(r6ai aupî^ovTo;
TO'j Ilavbç Xiyo\j(Ti.
2. Zu Theokrit tend Vergil, 1860, p. 12 sq. Sur les répétitions analo-
gues chez Théocrite, cf. Gebauer, De poetarum graecorum...y p. 37.
304 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
amébées; celui du chevrier est un amour réel et qui le
lue. Servius * indique le rapprochement entre « argutum
nemus » et « sub arguta... ilice » de TÉgl. VII, 1; il y a
là une reprise d'épithète, mais dans un sens difFépent :
dans l'Égl. VII, « argutus >> indique le murmure du feuil-
lage agité par le vent, ici l'écho harmonieux des chants
rustiques, comme le prouve « pinosque loquentis »; Ser-
vius * rapproche ici avec raison le v. 5 delà V^ Égl. : «For-
mosam resonare doces Amaryllida siluas » ; les pins ne
font que répéter la musique des pâtres.
Aux V. 26-28 le chevrier entre avec une éloquente con-
cision dans l'exposé de ses griefs : « Mopso Nysa datur ».
Cela est sobre et émouvant; cela dit tout; le rapproche-
ment des deux noms propres suffit dans l'esprit de l'inlerlô-
culeur pour signaler l'indignité de la chose. Désormais il faut
•s'attendre à tout ^; l'emploi de la première personne du
pluriel est un mouvement très humain, par lequel le che-
vrier intéresse à sa cause tous les amoureux. Les choses
les plus monstrueuses sont possibles *. L'exagération
même est ici très humaine : un chagrin personnel est
-considéré comme le renversement des lois de l'Univers.
Le dépit du chevrier est si vif qu'il l'exprime sous la
forme ironique, v. 29-30. H invile son rival — « Mopse nouas
incide faces » — à tailler les torches toutes neuves qu'on
va allumer pour la « deductio » de l'épouse : « tibi *
ducitur uxor >>. C'est le moment de jeter des noix :
1. Ad V. 2-2.
2. Ibid.
3. De « quid non speromus amantes », v. 26, rapproch. ÉgL II, 2,
■« ncc quid sperarot habobat ».
4. Le Se)^. Dianelin., ad v. 27, indique les deux sens possibles do
« iungeutur » : « utrum idem iugum subibunt, ut dicuntur iungi iumenta,
an coi tu iungontur? » Le rapprochement avec le v. 91 de l'Égl. III,
« Atque idem iungat volpes... » est favorable au premier. L'hostilité des
griffons contre les Arimaspes, qui les combattaient à cheval, est bien
connue; cf. W. H. Kolster, dans son édition, p. 164-165. Gebauer, Qua-
•tcnus Vcrgilius in epithetis..., p. 2, rapproche du v. 28 Tliéocr. I, 135,
TO); xuva; tuXaçoç DvXOi, qui est beaucoup plus énergique; il n'y a
pas d'imitation.
5. « Tibi », au v. 29, n'est pas l'équivalent de « ad te » ; c'est un « dati-
vus commodi » comme celui du v. 30. Le mot prend ainsi dans la bouche du
rival malheureux un sens plus amer, surtout grâce à la répétition ora-
toire « tibi... tibi ».
LA HUITIEME EGLOGUE 305
« Sparge, marite, nuces ». « Marile » est un mot de décon-
venue amère. Hesperus, qui vient de se montrer au-dessus de
rOEta, quitte l'horizon pour monter dans le ciel. Cette ex-
pression n'indique point que la scène se passe en Thessalie;
elle parait être usuelle dans les épithalames et provenir de
répithalame typique, celui de Thétis et de PéJée. La suc-
cession de ces phrases courtes a quelque chose de martelé,
qui convient à l'état de l'àme du chevrier. Ce qui est remar-
quable, c'est que le mariage se présente ici entouré de
cérémonies romaines. Virgile citera dans TÉnéide un cer-
tain nombre d'usages nationaux; ils sont beaucoup plus
rares daiis les Églogues. L'allusion présente rappelle l'in-
troduction par les poètes de la « palliata » de réalités
romaines dans leur imitation des comédies grecques.
Avec les v. 32-35 nous arrivons aux emprunts directs
faits à Théocrite. Dans la lll^ Id. le chevrier, qui, comme
ses confrères de Théocrite, a l'aspect assez rude, de-
mande à Amaryllis, v. 7 sq, : « t) pà ne niaeiç; ^H pà yi
TOI (fi\i.oi xaracpatvofiai eyYuOev eijiev, Nûfiça, xai upo^évEioç;
à7raY^a(T0ac (le Tror,aeiç ». Le dernier trait avait déjà servi
dans la IP Égl. ; ce qui précède n'y aurait pas été à
sa place, et, par conséquent, avait été négligé. Ici, au
contraire, le dernier trait a été laissé à côté comme ayant
déjà servi; mais '< Tcpoyéveioç » a donné « promissaque
barba ». C'est ainsi qu'un même vers de Théocrite désar-
ticulé et découpé par Virgile est mis en morceaux, qui
se retrouvent dans des pièces différentes. J'ai remarqué
à propos de la ir Égl. que, lorsque Virgile trouvait dans
la lir et dans la XI" Id. des passages analogues, il mettait
une sorte de coquetterie à les rapprocher dans une imi-
tation commune. Or, dans la XP Id., v. 30 sq., Polyphème
dit à Galatée : « rivwaxfjj, ^apUo-o-a xopa, Ttvoç (rtvexa çeûveiç-
"Uvexa [xoi Xaata {jlev ôçpOç è%l ttcxvtc (leToiirto 'EÇ wtoç TéxaTai
ttotI ôcoTspov wç (jLca {xaxpa, Eîç ô' ôç6a>(ibç {ÎTrecTTi, uXaTeîa Se plç
èttI xeî^ei ». « Aacrca... ôçpOç » a donné « Hirsutum... superci-
lium )). Nous venons de voir un vers de Théocrite utilisé
dans deux pièces différentes de Virgile; voici maintenant
un vers de Virgile fait avec des fragments de deux pièces
différentes de Théocrite *. Naturellement Virgile ne pou-
1. Virgile a encore pris à la III* Id. l'expression « est odio », v. 33,
306 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
vait empiéter sur les détails de la difformité particulière
à Polyplième; il s'est arrêté à temps pour ne pas trans-
former son chevrier en Cyclope *. Ce qui lui appartient
dans ce couplet (car il a son originalité bien que renfer-
mant des emprunts), — c'est d'abord le ton; dans l'Id. III,
le chevrier fait une question Umide; dans l'Id. IX, Poly-
plième s'étend sur sa laideur avec une bonhomie un peu
niaise; dans Virgile, le chevrier parle avec une amère
ironie; or c'est une particularité de l'imitation chez Virgile,
qu'il se réserve de changer du tout en tout le ton de ses
emprunts ; — c'est ensuite la transition : « 0 digno coniuncta
uiro », V. 32, par laquelle le chevrier passe du mari à la
femme, — c'est l'hémistiche « dum despicis omnes », v. 32,
qui généralise le reproche adressé à Nysa (cf. l'intention du
V. 26), — c'est le polysyndéton oratoire : « dum... dum-
que... dumque... » et « Hirsutumque.. promissaque... », —
c'est enfin le beau. vers : « Nec curare deum credis mor-
talia quemquam », v. 35, plein d'une gravité mâle et
religieuse. Ici encore, du reste, le chevrier exagère et
pousse au tragique; Nysa peut être d'avis qu'elle n'a pas
commis un grand crime en suivant ses goûts et que
« Jupiter se rit des parjures des amants ».
Après avoir adressé à Nysa ces reproches virulents, le
chevrier remonte le cours de ses souvenirs et se rappelle
dans quelles circonstances est né son amour. Ici encore
nous avons une imitation de la XP Id. réunie à une imita-
tion de la 111% mais il ne s'agit plus de passages analogues.
Dans la XV Id., Polyphème rappelle à Galatée l'origine de
sa passion, v. 25 sq. : « 'HpàcrÔYjv jxsv ëywYe teo-jç, xopa, àvixa
irpôtTOv ~Hv6£ç È(i.a <rùv [larpl 6é>oio-' uaxcvÔiva çuXXa *E$ opeo;
ôpe'|'a<r6ai, èyo) 8' à^oy àyejjiovsuov IlauG-atrÔai ô' è(Ti8<ov tu xai
'jo-TSpov où8s xi 7ZX vuv *Ex Tr,va) S'jvajJiai * xtv 8'où fiéXst, où [xà
At' 0 Jôév ». Le tableau de ïhéocrite est très simple et très
compréhensible ; Galatée a voulu cueillir des feuilles
« {jLtasi; », V. 7 sq. Il a laissé de côtô « çeyysi; », de XI, 30, qui est
beaucoup plus faible; « despicis », v. 32, lui appartient. Cf. Égl. II, 19,
« Despectus tibi sum... ».
1. Si l'on rapproche les v. 32-35 dos v. 19-27 de la II" Égl., on voit que
des deux côtés il s'agit de la richesse en troupeaux, de l'aspect physique,
du talent musical, énumérés dans un ordre différent. Mais le ton est
dissemblable : Corydon a plus de confiance en lui môme que le chevrier'
LA HUITIEME ÉGLOGUE 307
d'hyacinllie; elle est venue trouver la mère de Polyplièmo.
Mais ce n'est pas Taffaire de deux femmes d'aller dans la
montagne, qu'elles ne connaissent point. Au contraire,
Polyphème, qui y mène iouroellement son troupeau, sait
bien où se trouve la plante demandée ; c'est donc lui qui a
servi de guide. Depuis ce moment l'image de Galatée ne
s'est point effacée de son cœur. Virgile a pris le cadre, et
il a voulu y introduire le plus de diversité possible. 11 a
transformé la scène en une scène enfantine. Nysa était
toute petite; elle est venue cueillir des pommes * dans les
haies ^ de la propriété des parents du chevrier. Pourquoi?
Virgile ne nous le dit pas et il eût mieux fait de l'indi-
quer; tandis que la fantaisie de la Néréide n'a pas besoin
d'explication, cette récolte des pommes d'autrui en appel-
lerait une -. Le Strv, Danielin. * s'est demandé si Nysa est
venue avec sa mère ou avec celle du chevrier. Virgile
aurait pu le dire plus explicitement; toutefois ici les mots
V Dux ego uester eram » semblent montrer qu'il s'agit de
la mère de Nysa (ce qui s'accorde du reste avec le jeune
i\ge de celle-ci); la mère du chevrier n'aurait pas pris son
flls pour guide dans son propre jardin. Le chevrier avait
alors treize ans ^, ce qui donne lieu à Virgile d'écrire ce
vers charmant : « lam fragilis poteram a terra contingere
ramos )>. Mais, après cette scène enfantine, on ne s'attend
pas trop, malgré la précocité méridionale ®, à une vio-
1. Gebauer, Qualenus Verqillus in epUhetis..., p. 11, rapproche (sans
croire à une imitation) do « roscida mala », v. 37, « xà pdôa xà 6po-
ToevTa » de XÉp. I, 1.
2. « Saepibus in nostris » no peut avoir le mômo sens que « saeptis ».
Il faut admettre qu'il s'agit de pommiers poussant dans les haies. De
même, Égl. I, 53 sq., il pousse des saules dans les haies de la propriété
de Virgile.
3. Virgile ne s'est pas posé la question et il a laissé la chose dans le
vague. W. H. Kolster, dans son édition, p. 167, suppose que les parents
du chevrier sont des gens riches, que Nysa est pauvre et qu'elle vient
ramasser les pommes tombées pendant la nuit. C'est de la fantaisie
pure. T)u moment que Virgile n'a pas voulu préciser, nous n'avons pas
à faire des hypothèses individuelles.
4. Ad VIII, 38 : « ... deest pronomen, et ideo vol huius vel puellae
matrem intellegere possumus ».
5. Servius, ad v. 39 : « Id est tertius dccimus : « altcr » onim de duobus
dicimus ». E. Glascr, ib'uL, « das zwôlftc ».
6. Cf. Servius, ad v. 39.
:308 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
lente explosion d'amour. Elle ne s'explique qiie d'une
façon littéraire : à l'imitation de la XV Id. Virgile en a
soudé une de la IIP; or, avec co mode de procéder, il est
impossible qu'il n'y ait pas quelque discordance. A la fin
de la IIP Id. le chevrier peint ainsi l'impression ressentie par
Atalante à la vue des pommes d'or, v. 41 sq. : « à ô' 'AxaXavTa
"'Q; i6ev, wç èjxâvr,, w; elç ^aôùv àXax' eptota ». Cette impres-
sion subite se comprend à merveille chez Atalante, dans
les circonstances particulières où elle se produit; elle se
■comprend moins chez un enfant de treize ans. La II* Idylle
contient un vers très analogue, 82 sq. : « Xw; icov, o>ç èfjià-
"vr,v, wç {jLOi it'jpl 6'j[j.bç taçÔY) AeiXaiaç », qui se rapproche plus
naturellement encore de celui de Virgile, puisqu'il s'agit
de l'effet produit sur Simaitha par la vue de Delphis. Les
deux passages étant très analogues, nous ne pouvons
savoir si Virgile a eu l'un ou l'autre plus particulièrement
en vue. Ce qui est curieux, c'est qu'on trouve chez lui la
première personne comme dans la II* Id., et l'hiatus après
la penthémimère comme dans la IIP *.
A ces gracieux souvenirs succèdent des imprécations
contre l'Amour, v. 43-45. Le v. 43 « Nunc scio quid sit
Amor... » paraît une transition toute naturelle. Pourtant
le V. 41 est inspiré du v. 42 de l'id. III et le v. 43 du v. 15
de la même Idylle. Ici les deux fragments isolés se sont
soudés sans laisserde vide : Id. III, 15 sq. : «Nûv syv^v tov
"Epwra 2 • papùç Ôsoç • y) pa Xeatvaç MaJ^bv ibr\la.l^e, ôp'jjxw tI vtv
erpspe pianrjp, "0? \Le Y.oixad^ùyjay y.al èç oo-rtov a-/p'.Ç iàuTei ».
Le procédé d'imitation de Virgile est ici très instructif à
analyser. Il emprunte à Théocrite un mouvement oratoire
1. H. Fritzscho, Zu Theokrit nnd Verqil..., 1860, p. 27, tout en rappro-
chant //. XIV, 291, et XIX, 16, montre l'influcnco directe de Théocrite
•sur Virp:ilo en ce passage. Gcbaucr, Quatenus Verf/ilius in epithetis...y
fait remarquer, p. 5, la variation du verbe : £(iavrjV, perii, et, p. lli
rapproche, sans croire à une imitation, Id. II, 136, cùv... xavcaU [lavtaii;
<le « malus... error », v. 41. A propos de la structure du v. 41, cf. Gcbauer,
De poetarnm graeconim..., p. 47.
2. Dans la pièce XXIII, qui ne paraît pas ôtre de Théocrite, nous trou-
vons un mouvement analogue, v. 4 sq. : <* KoùxfjSsttbv "Epwxa, Ttçrjv
^£d;, àXixa tdÇa Xepo-t xparet, Tccliç Tcixpà piXiq ttoti xai Ata
paXXsi ». Il est difficile de dire si Virgile a songé à ce passage :
« quid » n'est pas absolument la môme chose que «< Ttç ».
LA HUITIEME ÉGLOGUE 30^
et une idée qu'il met en tête d'un couplet (comme chez
Théocrite, d'ailleurs). Seulement le chevrier de la llh Id.
développe par des images rustiques, qui conviennent à un
homme de la campagne : « Éros a sucé la mamelle d'une
lionne; il a été élevé dans une forêt de chênes » ; puis le
patient décrit l'effet qu'il ressent. Virgile a voulu ennoblir
tout cela et faire de la poésie savante. Il montre qu'il
connaît sa géographie en parlant du Tmaros, du Rhodope,
des Garamantes, dans un vers qui pourrait facilement être
transcrit en grec *.
Après celte plainte contre l'Amour, le chevrier de Théo-
crite passe à autre chose, et il n'y attache pas grande impor-
tance, puisqu'immédiateraent après il supplie Amaryllis
de l'aimer. Chez Virgile, la chose est bien plus sérieuse,
et le chevrier poursuit ses malédictions dans le couplet
suivant, v. 47-50. Après avoir fait preuve de connais-
sances géographiques, il étale son érudition mytholo-
gique 2 en parlant de l'assassinat d'enfants par leur mère^
sans doute par Médée, à cause du pluriel « natorum » ^.
Le couplet paraît appartenir à Virgile; le v. 50 est un jeu
d'esprit assez singulier, étant donné le ton général du
poème, et parait fortement suspect *.
Le chevrier entame alors un développement, qu'il avait
déjà esquissé aux v. 27 sq. et qui montre qu'en présence
d'une perfidie comme celle dont il est la victime, il faut
s'attendre à un bouleversement universel. L'exagération
l.*H TpLapo; y) 'PoSotty) tj TrjXoupol rapccjxavTeç. Onlitdansrid.VlI^
"il, le V. suivant : *H "A6a) y\ PoÔoirav t) Kayxao-ov È^x^'^owvTa, dont
celui-ci peut bien être une imitation, cf. lAt'rf., 113 : iru{xo(TOtai Tïap'
AîÔiOTceao't. Sur le mot «« cxtrcmi », qui est une épithète banale, oa
trouvera des rapprochements intéressants dans Gebauer, Quatenus Ver-
gilius in e/nthetis..., p. 6. AV. H. Kolster, dans son édition, p. 167»
explique bien « edunt » : « er ist ein AVesen, wie es nur Fels und
Wiiste hervorbringen kônnen, daher das Praesens edunt ».
2. Sur l'épithote « Saeuos », cf. les rapprochements très nombreux
établis par Gebauer, Quatenus Vergilius in epithetis..., p. 8 sq.
3. Schol. Bern., ad VIII, 47 : « Incertum, quam matrem dicit. Plures.
enim hoc uocabulo dignae sunt; nam et Progne, Terei uxor, ob amorcm
Terei filium suuni interfecit, et Medca sues filios propter lasonem inter-
fecit ; sed magis hanc dixisse accipiendum, quae damno communis.
sobolis maritum lasonem atfecit. lunilius dicit. »
4. Cf. p. 209, note 3.
310 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
dont nous avons déjà signalé quelques traces se donne
libre carrière, v. 52-56. C'est le sentiment qu'exprime, avec
le môme mouvement de phrase, Daphnis mourant, Id. I,
V. i32 sq. : « NOv 5' ta [lév çopéoixe paiot, çopsotTs 8' axavOai,
*A 8è yioCkoL vâpxKTtroç ètt' àpxeuOoidi xo{xâ(7ai, Ilàvxa o' evaXXa
•^évoiTo, xal à ttitvç o^^va; èvetxat, Aaçviç ÈTrst Ovao-xei, xat xwç
xuva; (ôXaço; D.xot, KyjÇ ôpéwv toi dxwircç àiriSddi yap-jaa'.VTO *. »
Virgile a placé, comme Théocrite, cette expression vio-
lente de désespoir immédiatement avant la mort de son
héros*. La structure des deux morceaux est la même,
sautTapostrophe, que Virgile n'a pas prise; mais, si Ton
examine le détail, on voit qu'aucun des traits particuliers
de Théocrite n'a passé chez Virgile, sauf, v. 53 : « narcisse
floreat alnus « = v. 133 : • *A 6è xaXôt vapxtdao;... etc. »,
où l'épithète a disparu •* et où le narcisse est mis en rap-
port avec le genévrier, et v. 55 où les « ululae » sont de la
même famille que les « o-xôtts;». Ici donc l'effort est bien
visible pour construire sur la charpente établie par Théo-
crite un morceau similaire, mais en changeant les opposi-
tions. C'est en cela que Virgile fait consister son originalité.
11 a conservé le mot : « ferant = çopéoixe » (il n'est pas
vraisemblable qu'il ait lu dans Théocrite « If^piaoL'.yzo » r=
« certent »); il a remplacé les poires, « oxva;», par des
pommes d'or, « aurea mala », ce qui est plus élégant *. Le
reste ne lui appartient peut-être pas en propre, car on lit
dans la V^ Id., v. 136 sq. : « où ôejjlitov Aàxwv uot' ày)8($va xia^a;
èptVSeiv 0Ù8' eiroTca; x^jxvot^i ». La lutte contre nature des
huppes contre les cygnes peut être Torigine de celle des
chats-huants. Toutefois nous savons que les cygnes étaient
nombreux aux environs de Mantoue et familiers à Virgile;
il a donc pu introduire là des animaux qu'il connaissait.
Il est assez remarquable que les imprécations du che-
vrier se prolongent par-dessus le refrain, jusqu'au v. 58.
l.« rap'jaaiVTO »>, Alircns, Fritzsche', Zioglor', Wordsworlh*(maiscf.sa
note) d'après les mss.; « ôyjpîdaivTO », Fritzsclie-Hiller\ d'après Scaliger.
2. On serait tenté de mettre en rapport les deux « Nunc », v. 13 et 5-2,
comme formant une répétition oratoire; mais il faut remarquer qu'ils
proviennent do ce que les deux passages séparés do Théocrite, imités
dans les deux passages consécutifs de Virgile, commencent par « Nûv ».
3. Cf. Gebauer, Quatenus Vergilius in epithetis...^ p. 2.
4. Cf. Gebauer, Quatenus Vergilius in epithetis..., p. 1.
LA HUITIEME EGLOGUE 311
Virgile a peut-être vonla reodre sensible le désordre d'es-
prit de son personnage à la fin du poème *. L'annonce du
suicide du chevrier est inspirée de la 111® Id., v. 25 sq. :
« Tàv paîtav dcTTOÔù; è<; xu^iara ttjVw àXE'j{xat, 'ûuep tw; Ôjvvwç
ffxoTTiaÇeTat "OXiris o '{piizeùz ' Katxa 8y) * VoÔdvo), xd ys {iàv xebv
à8ù TÉTuxxat «, avec cette différence, que, dans la IIP Id.,
c'est une simple menace, dans la VIII° Égl., il semble bien
que ce soit une réalité. Ici encore le procédé de Timila-
tion de Virgile est bien visible et fort intéressant. Le che-
vrier de Théocrite ne songe pas à faire des effets de style,
mais il nous donne quelques détails précis; il déposera sa
peau de bête ; parce que, s'il se noie, ce n'est pas nécessaire
qu'elle soit perdue. Il sait de quel rocher il se précipitera,
et ce rocher paraît être judicieusement choisi en vue de
l'opération. Au contraire, le chevrier de Virgile prononce
un vers très élégant : « Praeceps aerii spécula de montis
in undas Deferar... », v. 59 sq. Mais, comme le pays où il
chante n'est pas déterminé, nous ne savons quelle est
cette montagne; nous ignorons même s'il va se jeter dans
la mer ou dans un fleuve; les allusions à la mer des v. 56
et 58 sont des allusions poétiques et ne prouvent pas
qu'elle soit là; la chose reste donc pour nous absolument
vague 3. Le dernier vers du chant de Damon paraît
inspiré du passage de Théocrite cité plus haut*.
Quant au refrain, v. 61, modifié comme il convient à la
1. p. Cauer, Zum Verstândniss der nachahmenden Kunst des Vergil,
Kiel, 1885 (Progr. N» 255), p. 4 (après Elmslei, cf. Forbigor*, ad v. 57) :
« Vergil hat ëva'XXa gelesen, aber so ubersetzt als ob èvàXia da stândo ».
Ceci est inadmissible, car nous venons de voir que Virgile, aj'ant changé
tous les* traits de Tensemble, en aurait probablement choisi un autre au
V. 58 s'il avait trouvé cette idée dans Théocrite. — « Omnia ucl médium
fiât mare », (fiât est la leçon de beaucoup la plus autorisée), offre un
curieux exemple de l'accord du verbe, non pas avec le sujet, mais avec
le prédicat dans lequel il est intercalé.
2. Conjecture do Graefius qui me paraît nécessaire.
3. L'Id. V, 15 sq., contient une allusion à un saut de même nature
-dans le fleuve Krathis; mais la situation est très difi'érentc et l'on ne
voit pas que Virgile ait rien emprunté à ce passage.
4. Dans la pièce XXIII, 20 sq., l'amoureux dit, avant de se pendre :
•« 8topà xoi yjXôov AoicrÔta xaOxa cpêpcov, xbv èjxbv Pp($5(ov ». Les
mots ont plus de rapport avec le passage de Virgile; mais il s'agit
d'un objet matériel désigné ironiquement comme un cadeau et mis en
rapport avec les cadeaux précédents. Rien de pareil chez Virgile.
312 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
circonstance, la répétition du mot « desine » le rap-
proche plus que précédemment du refrain de la 1*^® Idylle.
On voit bien nettement comment Virgile a composé le
chant de Damon; les v. 17-30 lui appartiennent; les v. 32-
60 sont une véritable mosaïque composée d'emprunts faits
à la m*', à la XI^, à la T® Idylle. On se demande, sans
pouvoir répondre à cette question, pourquoi Virgile, ayant
commencé un poème qui paraissait devoir être original,
est revenu si vite à l'imitation de Théocrite. Il y a là un
parti pris très certain et qui nous étonne. Il s'est inspiré
surtout de la 111° Id., et c'est sans doute parce que. la 111° Jd.
était le récit d'une aventure individuelle que, tout en n'étant
plus qu'un morceau de concours coupé par un refrain, le
chant de Damon garde pourtant un accent si personnel.
Ce qui est remarquable, c'est que Virgile a transformé en
un morceau lyrique une petite scène à un seul person-
nage, une espèce de monologue dramatique. Il a en outre
profondément modifié le ton de son modèle; tandis que
la m® Id. garde une liberté d'allure et une fantaisie toute
grecque, le ton du chant de Damon est uniformément
poussé à l'exagération tragique; Virgile a cherché à pro-
duire un effet plus puissant que celui de la III® Idylle.
Il a fait précéder la réponse d'Alphésibée de la tran-
sition suivante, v. 62 sq. : « Vos quae responderit Alphesi-
boeus, Dicite, Piérides; non omnia possumus omnes * ».
Ceci est parfaitement clair : il donne la parole aux
Piérides, parce que le morceau d'Alphésibée excède
ses forces. Mais que veut-il dire par là? L'Églogue VI,
v. 13, contient une formule analogue : « Pergite, Piérides »,
et nous avons vu que Virgile voulait distinguer les con-
fidences personnelles du début, qui sont son œuvre
propre, du poème proprement dit, qui est d'un genre plus
relevé et par conséquent considéré comme l'œuvre des
Muses. Ici les circonstances ne sont pas les mêmes, puis-
qu'il s'agit de deux morceaux analogues, et, Virgile ne
s'étant pas expliqué, nous en sommes réduits aux hypo-
thèses. Servius ^ a pensé qu'il voulait proclamer par là la
1. Cf. la môme formule, Égl. VII, '23, « Aut si non possumus omnes ».
2. Ad V. 63 : « bone animos auditorum crigît dicendo : superiora
utcumquo dicta sunt, scqucntia non nisi a numinibus poterunt cxpli-
LA nUITIÈME EGLOGUE 313.
supériorité du poème d'Alphésibée. Si nous jugeons d'après-
nos propres sentiments, nous ne serons pas de cet avis.
Le premier des deux poèmes renferme l'expression d'une
passion vivante qui nous émeut; le second contient des
descriptions pittoresques et curieuses, mais qui n'ont
pour nous qu'un intérêt secondaire. Il est possible que les
Romains fussent d'un opinion contraire; on croyait beau-
coup à la magie du temps de Virgile : on voyait dans ces
cérémonies, non pas, comme nous, des pratiques bizarres,
dont l'expression poétique seule a de la valeur, mais la
manifestation d'une puissance mystérieuse et irrésistible.
Une incantation était un drame, dont on attendait avec
impatience le dénouement. Ainsi le poème de la magi-
cienne, que nous trouvons simplement élégant, pouvait
avoir aux yeux de certains lecteurs un attrait que nous ne
ressentons plus, et passer pour plus intéressant que les
éclats de la passion du chevrier. D'autre part, les deux
morceaux ne sont pas composés de la même façon; le
second dépend étroitement de Théocrîte et d'une seule
Idylle de Théocrite, le premier a une partie originale et
dans l'autre le choix et l'arrangement des emprunts sont
l'œuvre de Virgile; il est possible qu'il ait voulu faire
entendre qu'il avait sur le premier un droit de propriété
qu'il n'avait pas sur le second.
Si l'on considère que, dans le morceau d'Alphésibée, il
prend à une Idylle de Théocrite à la. fois le cadre et les
détails sans mélange d'éléments tirés d'autres pièces —
ce qui n'est pas conforme à ses habitudes d'imitation, —
que, d'autre part, l'Id. de Théocrite n'a aucun caractère
bucolique et qu'à cause de cela, Virgile, dans ses Églo-
gues précédentes, n'en a rien tiré, on peut admettre sans
difficulté que cette tentative, nouvelle à plusieurs points
de vue, est le résultat des instances de Pollion; PoUion,
frappé de la beauté de l'Id. II, aura demandé à Virgile
d'en donner une traduction latine. Il s'en faut pourtant
que cette tradition soit littérale et complète. Voyons
d'abord ce que Virgile a laissé de côté. L'Idylle II est un
cari ». E. Glaser, ad v. 62 : « Indirekt wird hier dem Gegengesang dor
hôhore AVerth und dcr Sieg zuerkannt ».
'O
18
314 • ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
monologue. Simaitha commence par donner quelques
ordres à sa servante pour la préparation des cérémonies
magitjues, elle exécute ces cérémonies, puis elle raconte
longuement son aventure amoureuse. Elle a aperçu à une
procession le jeune Delphis, de Myndos, elle a ressenti
pour lui une passion violente, qui l'a rendue malade; elle
nous dit alors comment elle a envoyé Thestylis le cher-
cher, leur première entrevue, leur amour, son abandon
depuis douze jours, les renseignements qu'elle a eus sur
la trahison, ce qu'elle compte faire si ses philtres ne
réussissent pas. Il y a là un épisode très caractéristique
de la vie grecquç, dans lequel les opérations magiques
ne sont pas tout; or ce qu'il y avait là dedans de vivant
et de réel, Virgile l'a laissé de côté comme trop spécial;
il s'est borné à la description des pratiques magiques
pour elles-mêmes. Théocrite ne nous donne pas de grands
détails sur ses personnages; pourtant il nous Jes fait
suffisamment connaître. Simaitha, v. 101, 114, est une
jeune femme, qui vit seule avec une esclave, Thestylis;
elle habile une maison qui paraît être à elle; elle s'est
laissée séduire par la beauté de Delphis et elle le regrette,
car elle aurait pu se marier honnêtement. Quant à Del-
phis, de Myndos en Carie, c'est un éphèbe qui fréquente la
palestre de Timagétos. C'est un excellent coureur, v. 114 sq.;
il est agile et beau, v. 12i sq. Les personnages de Virgile
restent pour nous dans le vague; la magicienne est ano-
nyme (comme le chevrier du chant d'Alphésibée); à Del-
phis, Virgile a substitué Daphnis, nom qui n'est peut-être
pas très bien choisi, car il nous rappelle le célèbre bou-
vier mythologique, et ce n'est sûrement pas lui; nous
ignorons, du reste, comment il a fait la connaissance de
la magicienne et quel est le motif de son infidélité. Dans
Théocrite, les cérémonies magiques se passent au clair de
la lune, ce qui paraît conforme aux usages et ce qui donne
à la scène quelque chose de plus mystérieux et de plus
spécial; dans Virgile, nous ne savons à quel moment elles
ont lieu. Enfin Théocrite place ses personnages à la ville;
Virgile a voulu donner à la pièce une couleur bucolique;
puisque la magicienne veut ramener Daphnis de la ville,
« ab urbe », v. 68, c'est qu'elle habite la campagne.
LA HUITIEME ËGLOGDE 315
Dans Théocrile le chant magique est précédé d'une intro-
duction, où Simaitha donne des ordres à son esclave pour les
préparatifs nécessaires et explique le but dos opérations
auxquelles elle va se livrer,Y. 1 sq. : « lia jxoc xal Sàçvai; çépe
0éoTv).i. lia ôè xà çtXxpa; Sté-J/ov xàv xeAé6av çoivixéto olb; àwTo),
*ûç tbv èfjLOv papùv sivxa çî).ov xaTaÔTQO-o(iai avSpa, ''Oç (lot 6a)ôe-
xaxaïo; à'f' w xâXa; o-jÔstcoô' î'xei... etc. » Puis elle invoque
la Lune, Hécate, à laquelle elle demande d'accorder à ses
philtres autant de puissance qu'à ceux de Kirké, de Médée,
de Periméda. Virgile s'est inspiré de ce préambule dans
son premier couplet, v. 64-67, qui a lui aussi lé caractère
d'une introduction; les incantations ne commencent à pro-
prement parler qu'au v. 68. L'exposé préliminaire de Théo-
crite a donc été incorporé par Virgile dans le chant de la
magicienne; nous avons signalé dans le chant de Damon
un préambule analogue. Les préparatifs ne sont pas abso-
lument les mêmes des deux côtés. Chez Théocrite il est
question en premier lieu des lauriers; ils sont utilisés au
v. 23; quant aux çtXTpa, il semble que ce soient tous les
objets qui servent à l'incantation : ïyyÇ, v. 17, xà àXçita, v. 18,
rà irÎTvpa, V. 33, xà ôpdva, V. 59. La kélébé est entourée de
laine rouge, la couleur avait une signification magique;
cette kélébé sert à la libation, v. 43. Tout cela est très précis.
Dans Virgile, la magicienne ne fait pas apporter de bran-
ches de laurier; on en brûle pourtant au v. 81. Elle fait
apporter de l'eau, a aquam », v. 64, sans qu'il soit bien
entendu question de la kélébé, qui est trop spéciale; on ne
sait à quoi sert cette eau, puisqu'il n'y a pas de libation.
C'est un autel qu'elle fait entourer de laine, sans en men-
tionner la couleur; elle fait brûler immédiatement des
« uerbenae » et de l'encens mâle ; les cérémonies magiques
commencent donc dans Tintroduclion. Gomme la Simaitha
de Théocrite, elle indique dans quel but elle va accomplir
les pratiques magiques : « Coniugis ut magicis sanos auer tere
sacris Experiar sensus », v. 66 sq. ; elle veut faire perdre la
raison à son amant, c'est-à-dire lui inspirer une sorte de
folie amoureuse pourelle. Simaitha s'exprime plus nettement
en disant qu'elle veut enchaîner Delphis : « xaxagrjaojjia'. »,
V. 10, 159. L'invocation aux dieux magiques a été négligée
par Virgile; il semble pourtant qu'elle était importante.
316 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Virgile a donc composé son premier couplet en partie
avec le préambule de Théocrite, et ce couplet lui-même
«st une sorte de préambule. 11 a complètement changé le
refrain; le refrain de Théocrite, v. 17, « ^lyy^, eXxe tu Tf,vov
è{jLbv TTOTt Scoixa Tov avSpa », est une allusion à une pratique
très spéciale. On attachait un oiseau, le torcol (iynx tor-
quilla, Linn.) à une roue, « pojjLooç », qu*on faisait tourner
avec une grande rapidité dans un sens et l'on croyait que
le mouvement du « pdjiêoç » était de nature à amener où
l'on voulait la personne contre qui se faisait l'enchante-
Tnent. Sans doute cette pratique était trop spécialement
grecque, et Virgile Ta négligée, bien que « ducite » rap-
pelle « êXxe » ; il a remplacé Vhyl par des « carmina», c'est-
à-dire des incantations, qui ont un caractère plus général
et qui sont plus à la portée de tout le monde.
Le second couplet, v. 69-71, est consacré à expliquer le*
refrain, — il appartient donc en propre à Virgile, — et à
-signaler la puissance des « carmina ». Ils sont capables de
faire descendre la Lune du ciel, — c'est une superstition
bien connue (Simaitha, au v. 10, avait invoqué Selana,
mais ridée de Virgile est différente). Ils ont servi à Circé à
métamorphoser les compagnons d'Ulysse (Id. II, 15 sq., il
est question de Kirké, de Médée et de Periméda). Enfin
ils font crever les serpents dans les prés; c'est là une
pratique, qui était exercée particulièrement par les Marses
€t qui, par conséquent, n'a pas été fournie par Théocrite;
Virgile ne se borne donc pas à copier la magie grecque; il
la teinte de magie romaine; il paraît n'avoir introduit
aucune opération qui ne fût familière à ses concitoyens.
La première qui soit décrite, v. 73-78, n'a pas son ana-
logue chez Théocrite; elle se compose de deux moments;
la magicienne entoure de neuf fils ^ de trois couleurs dif-
1. Schol. Bern. ad VIII, 73 : « Terna, nouem intelleirimus. Diuersa
-colore triplici, tria alba, tria rosea, tria nipra. » Le Sert. Danielin.y ad
V. ^ri, dit au contraire : « Tcrna tria ». AV. H. Kolstor, p. 171 de son
édition : « Die distributivzahl terna licia ist hier durch das Plurale
tantum goboten... Anders steht es mit don tcrnos colores nebcn tribus
•nodis... Vergil konnte aucb très colores schreiben aber dann hfttte jeder
■Fadcn einzeln 3 Knoten bckommen sollen, aber so will es die Zauberndô
nicht, jeder von den Knoten soll aile 3 Farbcn auf einmal zusammon-
fassen. Dcr Knoten sind einfach drci tribus nodis. » J. H. Voss entend
LA HUITIEME ÉGLOGUE 317
fcrentes — Virgile ne nous dit pas quelles sont ces cou-
leurs— une image (qui ne peut être que celle de Daphnis);
elle lui fait faire trois fois le tour de l'autel. Ensuite elle
recommande à Amaryllis de faire trois nœuds à chacune
des trois couleurs, c'est-à-dire en somme neuf nœuds, —
un par fil, — et de dire : « Veneris... uincula neclo », v. 78.
C'est une pratique d'enchaînement. Virgile ne dit pas
pourquoi Timage est d'abord promenée autour de l'autel.
Il est difficile de voir là, avec W. H. Kolster *, un hysteron
proteron et de croire que dans la réalité les nœuds étaient
faits avant que l'image fût portée autour de l'autel -.
Sans doute la magicienne veut rendre l'enchaînement
solide et définitif : au moment où elle dépose l'image, les
fils qui ne sont pas noués pourraient se dérouler et le
charme cesserait.
Les V. 80-84 comprennent trois opérations, dont la pre-
mière est double. La magicienne lait durcir au feu une
parcelle d'argile ^ et fondre une parcelle de cire; le symbole
est clair, et il est du reste expliqué. Il faut que Daphnis
devienne insensible à tout amour étranger, que son cœur
se fonde d'amour pour la magicienne. Cette cérémonie se
trouve dans Théocrile, mais moins complète; il n'est
question que de la cire; v. 28 : « *ûç toOtov tôv xy)pbv èyw
«7i>v ôatfJLovi Taxa), "Oç tàxoiô' utt' k'pwTOç o MvivSto; a'jTcxa
AiÀçt; ». Ensuite Amaryllis répand la farine. Virgile ne dit
pas pourquoi; la chose est mieux expliquée dans l'Id. II.
C'est l'esclave (comme dans Virgile) qui doit saupoudrer
9 fils, AVunderlich, Heyne, Forbiger *, Kappes, Ladewlg-Schaper '' 3.
Au V. 77, « tribus nodis ternos... colores » semble bien signifier qu'il
y a trois nœuds par chacune des trois couleurs, c'est-à-diro 9 nœuds
et par conséquent 9 fils.
1. Dans son édit., p. 175.
2. La môrao cérémonie n'existe pas chez Théocrite, mais la puissance
du nombre 3 est signalée, v. 13, à propos de la libation.
3. E. Kuhnert, dans le Uheinisches Muséum, 19*"' Band, 1894, p. 53 sq.,
fait remarquer qu'on a souvent confondu la « cera » du v. 80 avec
r« effigies » dont il est question plus haut. Servius entend par «» limus »
«tie imago de la magicienne. Mais le sens ne peut ^'tre .que le suivant :
Daphnis doit devenir dur pour les autres femmes, tendre pour la magi-
cienne ; il s'agirait donc de 2 images de Daphnis, comme lo dit Voss. En
réalité il n'est pas question ici d'une image proprement dite, non plus
que dans Ild. II, 28 : « Vergil hat einfach ein Stiick Thon oder Erdo
und eine Scheibo "Wachs gemeint ».
13.
318 ÉTUDE' SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
le feu de farine en disant, v. 21 : < xà AéXçioo? oo-na Tciadto ».
C'est donc un symbole dont la réalisation doit être terrible.
Il occupe dans Théocrite tout un couplet : Virgile abrège
beaucoup. Ensuite la magicienne ordonne de brûler des
branches de laurier; elle ajoute, v. 83 : « Daphnis me
malus* urit, ego banc in Daphnidc laurum * ». Ce n'est
pas là un simple jeu de mots 3, on le voit par Théocrite
qui décrit la chose v. 23-26 et qui termine par ce vers
effrayant : « Outw to; xat AéXqpcç èvl çXoyl (japx* à[xa6uvoc ».
En somme les v. 80-84 résument les trois premiers cou-
plets de Théocrite dans Tordre suivant : 3 1 2.
A partir de ce moment les deux poèmes divergent. Dans
Virgile, v. 85-88, la magicienne souhaite que Daphnis soit
possédé d'un amour pareil à celui de la vache qui a perdu
son petit; nous verrons plus loin à qui il a emprunté ces
vers. Rien de pareil dans l'id. II. En revanche nous avons
dans rid. II des pratiques qui ne se retrouvent pas dans
Virgile, v. 33-36 : sacrifice du son, invocation à Artémis,
aboiements des chiens annonçant que la déesse est dans les
carrefours; v. 38-41, couplet où la magicienne oppose le
calme de la nature à l'agitation de son cœur; v. 43-46,
triple libation accompagnée trois fois du souhait que, si
Deiphis aime quelqu'un, il l'oublie comme Thésée a oublié
Ariane à Dia; v. 48-51 , allusion àla plante arcadienne appelée
îiriro(iavéç, qui rend furieuses les pouliches et les cavales,
souhait que Deiphis revienne en proie à un pareil délire.
Ainsi les couplets 4, 5, 6 de Théocrite n'ont pas leur équi-
valent dans Virgile, excepté le souhait que Deiphis ressente
un amour analogue à celui que ressentent certains ani-
maux. Mais, dans Tld. II, la folie des pouliches et des cavales
1. Sur l'épithète « malus », cf. Gebauer, Quatenus Vergilins in epi-
thetis..., p. 7.
•2. Le rapprochement « urit...uro (s.-ent.) », dans le même vers, est de
Virgile; Th. oppose « dcvîao-ev >., v. 23, à « ai6a) », v. 2-1; au v. 40 : la
magicienne dit : « 'A/.X' èu'i n^vto Tcào-a^xaTaîOofiai,... ».
3. E. Kuhnert, Rheinisches Musemn, 49»'*' Band, 189-i, p. 42, à
propos de l'Égl. VIII, cite le passage suivant du grand papyrus Pari-
sien, 1, 1496 sq., à propos de l'enchantement du feu avec la myrrhe :
« co; ÈY(u <re xaraxàd) xai 6'jvaTTi eï, outw tqç çiaw xi^ç fietva xata-
xauaov tov ÈYxéçaXov, 'éxxaua-ov xai ëxo-Tpe'j/ov auTr,? rà o"jr)idy-
Xva... etc. ».
LA HUITIEME EGLOGUE 319
est en situation, tandis que Tamour d'une vache pour son
vèaUy dont il est question dans Virgile, est un sentiment
tout différent. Les vers sont charmants ; l'idée semble moins
appropriée à la circonstance que celle de Théocrite. Est-ce
une maladresse de Fauteur, qui a introduit ici l'imitation
d'un passage étranger* sans se préoccuper de l'adaptation
exacte de l'idée? Ou au contraire est-ce une délicatesse de
Virgile, qui aux transports violents ((laîvovTat) de Théocrite
a voulu substituer une nuance de sentiment plus doux et
plus pur? C'est là un petit problème qui ne peut être
résolu que par l'appréciation individuelle.
Ici les deux poèmes se rejoignent : Id. Il, v. 53 sq. : « Tout'
àrcb tSç 5(Xatva; x'o xpàcireSov oiXecre AéXçi;, *ÛYa> vûv TÎXXotca xair*
iypta) 6v uupi paXXù). » Il s'agit d'une frange du manteau de
Delphis, que celui-ci a perdue et que Simailha effiloche
dans le feu; l'idée paraît toujours être qu'il faut qu'il soit
brûlé comme le morceau de son vêtement. Chez Virgile
ridée est différente. Il s'agit de vêtements qui ne sont pas
déterminés, « exuuias )>, v. 91, que Daphnis a laissés
volontairement chez la magicienne pour qui ils sont un
souvenir et que celle-ci enfouit sous le seuil de sa porte :
ce sont des gages de sa personne qui doivent le rame-
ner.
Dans Théocrite, v. 58-61, Simaitha se propose le lende-
main de mêler dans la boisson de Delphis une salamandre
pilée. Elle ordonne à Thcstylis de prendre des plantes
magiques et d'aller en exprimer le suc sur le linteau de la
porte de Delphis en disant : « Ta AéX^piSoc oana [x<xa9(i> ».
L'incantation est terminée; elle échoue.
Nous avons encore dans Virgile la dernière des divisions
ternaires du chant magique et tout ne lui appartient pas
dans CCS trois couplets. Je les prends dans l'ordre proposé
par G. Hermann, qui me parait offrir un sens plus conve-
nable; v. 1 01-103, la magicienne ordonne à Amaryllis de
ramasser les cendres (il ne s'agit pas des cendres des bran-
ches de laurier, dont Théocrite, v. 25, dit qu'elles brûlent
sans laisser de traces; le feu a été allumé pendant toute
la première partie du chant magique; il est sans doute
1. Cf. p. 323 sq.
320 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
éteint maintenant et il s'agit des cendres restées dans le
foyer); ces cendres, elle les portera au ruisseau et elle lés
Jettera par-dessus sa tète, sans regarder derrière elle.
•C'est bien exactement le moment de s'en débarrasser, puis-
-qu'on va recourir à autre chose. L'idée a été empruntée
par Virgile à lld. XXIV, 91 sq. : « ~Hpi ôè au)./iSa(ra xoviv
çépovjo-a..., à'J^ ôè veldôw "Ao-Tpeirtoç... », OÙ Tirésias recom-
mande d'emporter ainsi les cendres du feu, qui aura servi
4 brûler les serpents qui ont attaqué le petit Héraklès pen-
dant la nuit. Ici les cendres sont celles du feu qui a servi
aux pratiques magiques; il faut les faire disparaître sui-
vant des rites déterminés.
La magicienne annonce alors l'intention, puisque
Daphnis a résisté jusqu'à présent à tous les enchante-
«lents, d'en expérimenter d'autres, v. i02 sq. : « His* ego
Daphnim Adgrediar; nihil ille^deos, nil carmina curât ».
Quels sont ces nouveaux objets, dont elle va se servir
pour une dernière tentative? Ce sont les herbes et les poi-
-sons dont elle parle v. 95-99 (de l'ordre traditionnel), qui
lui ont été donnés par Moeris, lequel les avait recueillis
•dans le Pont et qui lui servaient à se changer en loup-
garou, à évoquer les morts et à transporter les moissons
d'un champ dans un autre. Or, dans l'Id. Il, Simaitha,
après l'échec de ses incantations, se propose de prendre
•sa revanche de la façon suivante, v. d59 sq. : « Al 6' ïxi xat
.[le A;J7r£Î, tàv 'Atôao ujXav val Mocpa; àpa^eï. Toïà o\ sv xiara
xaxà çappiaxa cpa[xl (puXaao-eiv, *Aa-aupt(i) Ôédiroiva Trapà ^etvoio
|xa6oîaa ». Il s'agit de poisons qu'un Assyrien lui a appris
à préparer; elle se propose donc d'empoisonner Delphis.
Virgile a emprunté les v. 95-99 à la fin de l'Idylle il et il
■les a introduits dans le chant magique, ce qui prouve
avec quelle liberté il utilisait Théocrite. Il y a apporté
certaines modifications; il s'agit d'herbes et de poisons
1. R. Peipcr, N.Jahrh. f. Phll. u. Paed., t. LXXXIX, 18C1, p. -158 sq.,
a bien observé que «« his » no peut so rapporter aux « cinores » du v. 103,
juais représente « bas berbas... » du vers 95. J. Vahlen, Disputatio
Vergiliana, 1888, p. 11, a repris cette démonstration.
2 Sur « ille » correspondant à Tfjvoç dans Théocrite, cf. Gebauer, De
poetarum graecorum...^ p. 3-i sq.
LA HUITIEME ÉGLOGUE 321
qui ont été recueillis dans le Pont * et qui produisent des
effets qui étaient familiers aux Romains ^,
Simaitha nous dit très clairement ce qu'elle fera de ses
poisons. La magicienne de Virgile ne saurait en faire un
«sage pareil, puisque pour elle il s'agit toujours d'une
opération magique actuelle. On peut supposer pourtant
qu'elle va donner une explication analogue à celle de
Simaitha; mais cette explication est rendue inutile par
«n prodige. La flamme s'élève au-dessus du foyer; Hylas
aboie; la magicienne sent renaître l'espoir dans son coeur.
Après le Serv. Danielin, ^ et les Scholia Bernensia ♦,
J. Vahlen et 0. Ribbeck ^ attribuent à la servante les
mots « Aspice... cinis ipse », v. 105 sq. Ils ont évidemment
raison; mais il faut aller plus loin. Ce sont les v. 105-107
tout entiers qui sont prononcés par Amaryllis : « Regarde,
la cendre, tandis que je larde à la porter, a fait jaillir
d'elle-même sur l'autel des flammes tremblantes. Puisse
cela être heureux! 11 y a sûrement quelque chose, je ne
sais quoi : la preuve c'est qu'Hylas aboie sur le seuil. »
La maîtresse reprend : « Dois-je le croire? Ou les amants
se forgent-ils eux-mêmes des songes? » Si c'est la magi-
cienne qui dit : w Nescio quid certest..., etc. », v. 107, on
ne voit pas quel peut être le sens de « Gredimus?.. etc. »,
V. 108. Il faudrait supposer une forte brachylogie : il y a
un fait réel; dois-je croire qu'il annonce le retour de
Daphnis? Avec la leçon que j'adopte, « Gredimus » signifie :
« Dois-je croire qu'il y a en effet quelque chose? »
La principale raison qui milite en faveur de la transpo-
sition adoptée plus haut et qui est de G. Hermann, c'est
le V. 106 : « dum ferre moror ». Amaryllis n'a pas obéi
immédiatement à sa maîtresse; or, si celle-ci lui donne
l'ordre aux v. 101- 102, on ne comprend pas qu'au v. 106
«lie s'accuse d'avoir tardé à l'exécuter. Si, au contraire,
1. W. H. Kolster, dans son édition, p. 175, fait remarquer qu'à cette
<ipoque l'Italie était envahie par des Orientaux apportant des prati-
ques qui se substituaient aux pratiques nationales comme plus puis-
santes.
2. Scrvius ad v. 99 : « Magicis quibusdam artibus hoc ficbat, unde
est in XII tabulis : neue alienara segetem pcllexeris ».
3. Ad V. 105, « Aspice, hoc ab alia dici débet ».
4. Ad V. 105 : « Aspice, forsitan ancilla dicit ».
322 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
on suppose que la magicienne ait encore prononcé, après
le V. 104, les v. 95-100 et que pendant ce temps-là Ama-
ryllis soit reslce inaclive à Técouter, les mots « dum ferre
moror » s'expliquent bien ; elle devrait être partie.
Au V. 109 la leçon des mss., sauf M, est ; « Parcite ab
urbe uenit, iam parcite, carmina, Daphnis », qui parait
devoir être préférée si l'on compare le v. 61.
On voit que la traduction du chant de la magicienne est
loin d'être littérale. D'abord l'issue finale n'est pas la
même. Ensuite Virgile change Tordre des pratiques magi-
ques; il ne les reproduit pas toutes; il en substitue qui
ont un caractère italien. Enfin les sentiments de Simaitha
sont plus farouches, ses tentatives sont plus terribles; tout
cela est adouci par Virgile et rendu plus inoiïensif.
Nous n'avons plus qu'à examiner les emprunts faits à
ses prédécesseurs latins au point de vue du mode de tran-
scription et des renseignements à tirer de là sur la nature
de ses lectures et la direction de ses études. Macrobe * elle,
à propos du V. 63, Lucilius : « Maior erat natu, non omnia
possumus omnes »; mais c'était une sorte d'expression
proverbiale ; si Lucilius l'a recueillie, elle n'en a pas moins
continué à être dans l'usage de la langue; il n'est donc pas
probable qu'elle suffise à prouver une lecture approfondie
de Lucilius (cf. Égl. VII, 23). Du v. 71 on a rapproché éga-
lement Lucilius, cité par Nonius ^ : « Iam disrumpetur
médius, iam, ut Marsu^ colubras Disrumpit cantu, uenas
cum extenderit omnis ». Mais ce pouvoir des magiciens
marses sur les serpents était une croyance courante; il
n'est pas probable que Virgile, qui, du reste, ne nomme
pas ici les Marses, en ait été chercher l'expression dans
une comparaison de Lucifius.
Au contraire les rapports avec Catulle et son école, que
nous avons constatés à propos de l'Égl. IV, qui sont si
étroits dans l'Égl. VI, se continuent ici. Le v. 30 parait être
apparenté au moins pour l'idée avec Je v. 7 du poème LXII
de Catulle : « Nimirum OEtaeos ostendit Noclifer ignés ».
Calvus ^ avait dit dans son lo : « Sol quoque perpétues
1. Saturn., VI, I, 35.
2. Édit. L. MuUer, t. I, p. 208.
3. Cité par lo Servius Danielin., ad VIII, 1.
LA HUITIEME EGLOGUE 323
meminit requiescere cursus ». Or, dans l'Égl. VI, Virgile a
déjà imité l'Io de Calvus; il avait donc une véritable affec-
tion pour cet ouvrage et pour le poète; ici il semble bien
que ce soit la construction transitive de « requiescere >/
qu'il a trouvée rare et qu'il a voulu perpétuer.
Macro be * cite du poème de Varius, de Morte j six vers
dont les deux derniers sont les suivants (il s'agit d'une
chienne lancée à la poursuite d'une biche) : « Non amnes
illam medii, non ardua tardant, Perdila nec scrae
meminit deçedere nocti ». Or le dernier vers a été trans-
porté exactement par Virgile dans son Égl. VIH, v. 88 2.
il semble qu'il ait beaucoup gagné en pathétique, appliqué
à la douleur de la vache inconsolable qui a perdu son
veau. A propos de Théocrite, nous avons remarqué que
ce n'était pas la coutume de Virgile, de s'approprier des
vers textuellement traduits; il s'applique au contraire à
modifier le modèle, à lutter avec lui, pour le surpasser
lorsque cela est possible. Ici la méthode est toute diffé-
rente : Virgile enchâsse purement et simplement un vers
de Varius au milieu des siens. Or il n'est pas admissible
qu'il ait voulu commettre un plagiat, s'approprier le bien
de Varius qui était vivant, qui était son ami, qui a du
lire cette Églogue, et à qui il a rendu un témoignage
public d'admiration, Égl, IX, 35. C'est donc une citation.
Les Bucoliques étaient destinées avant tout à un petit
cercle de lettrés; la plupart des vivants qui y sont
nommés, PoUion, Varius, Gallus, faisaient des vers; dans
ce cercle, on devait connaître et apprécier le beau vers
de Varius; en le retrouvant chez Virgile, on ne pouvait
voir là qu'un hommage rendu par l'auteur des Bucoli-
ques à son ami; on ne se trompait pas sur le véritable
propriétaire.
Ce qui est remarquable, c'est que ce vers termine une
imitation du passage célèbre, oii Lucrèce ^ représente la
vache cherchant à travers les pâturages son petit qu'elle
a perdu. Virgile aime ainsi à mélanger des imitations de
1. Satvm., VI, II, 20.
2. De « perdita » rapprochez « perditus », Egl. II, 59.
3. II, 355 sq.
324 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
passages très divers. A Lucrèce, il n'a pris que l'idée;,
aucun des termes du tableau de Lucrèce n'a passé dans-
le sien, sauf « iuuencum », v. 85, = « iuuenci », Lucr., II,
360, et « nemora », v. 86, z=z « nemus », v. 3o9. Mais, comme
pour mieux signaler *son imitation, il y a transporté les
mots « Propter aquae riuom », qui se trouvent ailleurs
chez Lucrèce, II, 30, où ils ont du reste un sens plus
précis que chez Virgile. La vache de Virgile pourrait
aussi bien se coucher ailleurs; cela n'enlèverait rien au
pathétique de la situation; c'est de parti pris que les
personnages dont parle Lucrèce recherchent* le bord dii
ruisseau et l'ombre.
Enfin, du v. i 08 on a rapproché Syrus, 14 : « Amans quod,
suspicatur uigilans somniat »; mais ce devait être une
pensée courante, que les amants sont crédules et se figu-
rent volontiers ce qu'ils désirent. On ne peut donc rica
tirer de positif de cette similitude.
CHAPITRE X
La première Églogue.
La première Églogue est de forme dramatique; c*est
une simple conversation entre deux pâtres, sans concours
poétique ni chant d'amour. A ce point de vue, elle res-
semble à la IV Id. de Théocrite, avec laquelle elle n'a du
reste, pour le fond, aucun rapport. Le grand intérêt de
celte pièce, c'est que, sous le voile de l'allégorie, elle traite
d'événements réels; la situation qu'elle nous représente
est celle de Virgile lui-même, qui se cache sous le nom
de l'un des personnages.
Le chevrier Mélibée, partant pour l'exil, aperçoit Tityre
étendu sous un hêtre et tranquillement occupé à chanter
la M belle » Amaryllis ^ v. 1-5. Il l'interpelle avec étonne-
ment, et il oppose avec force la différence du traitement qui
les atteint ; « tu... Nos... Nos... tu... » La situation de Tityre
est peinte avec élégance, celle de Mélibée avec émotion :
« Nos patriae fines... -, v. 3, « Nos patriam... », v. 4. L'épi-
thète « dulcia » répond à un sentiment profond. Après le
v. 2 et le V. 5, il faut un point d'exclamation exprimant
1. On a supposé récemment que Tityre enseignait à Amaryllis à
jouer de la flûte , ce qui aurait l'avantage qu'au v. 36 sq. Mélibée
adresserait la parole à une personne présente ; mais on n'a pas d'exemple
de « doces Amaryllida resonaro siluas ». En outre, ce qui serait à sa
place chez un contemporain du peintre Boucher ne l'est pas chez
Théocrite et chez Virgile, où l'on ne voit jamais une bergère jouant do
la flûte.
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE. * 19
326 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
rétonnement, comme l'indique le mot « miror » au v. H.
Tityre donne aussitôt l'explication que réclame* la stu-
péfaction de Mélibée *, v. 6-10, et il la donne d'une façon
énigmatique, et sur un ton d'émotion éloquente : c'est
un dieu qui lui a assuré la tranquillité actuelle ^; oui, un
dieu, Tityre éprouve le besoin de Taffirmcr de nouveau, et
un dieu auquel il rendra un culte assidu, « Saepe », v. 8 ^.
La vivacité de sa reconnaissance est telle qu'il commence
par l'exprimer, et que ce n'est qu'ensuite qu'il expose
à loisir le service rendu. La répétition « ille... illius...
llle... », V. 7 sq. et 9, appelle au plus haut degré l'attention
sur la personne de ce bienfaiteur merveilleux, que Tityre
ne nomme pas; « ut cernis », v. 9, nous met vivement
sous les yeux la petite scène de sécurité pastorale : Tityre
jouant de la flûte et ses vaches paissant autour de lui ♦.
Mélibée, qui n'est pas jaloux — c'est là un trait bien
virgilien — , ne peut se défendre d'affirmer la surprise que
trahissaient ses premières paroles : « Non equidem inuideo,
miror magis ^ », v. H. Puis, au bonheur de Mélibée, il
1. « Tityre », v. 1, est une simple interpellation; « O Meliboee »»
V. 6, a quelque chose d'emphatique.
2. V. 6 : « deus nobis haec otia fecit ». Cf. Égl. V, 61 : « amat bonus
otia Daphnis ».
3. C. Schaper, De Eclogis..., p. 15, cX'Symbolae Joachimiiae, p. 6 sq.,
soutient qu'aux v. 7 et 43 de la I" Égl. il s'agit d'un véritable culte,
et que, par conséquent, ces vers n'ont pas pu être insérés dans la pièce
avant l'an 30, époque à laquelle, d'après Cassius Dio, B. /?., LI, 19, on
commença à offrir des sacrifices solennels à Auguste. E. Glaser, P. Ver-
gilius Maro aïs Naturdichter und Theist, p. 85, montre bien qu'il s'agit
de simples cérémonies rustiques, imaginées par la reconnaissance do
Virgile, et sans rapport avec le culte officiel. "\V. H. Kolster, dans son
édition, p. 9 : « ob auch andere den Gefeierten zum Gotte erheben, ist
ihm gleichgiiltig; persônlich hat er sich ihm als Gott erwiesen. Darum
ist es Thorheit hier zu fragen wann dem Octavian gôttliche Ehren
zucrkannt seien und darauf dio Hypothèse einor spâteren Abfassung zu
griindcn. » Après A. Przygode, Op. laud., p. 28, A. Feilchenfeld, Op.
laud., p. 20, réfute Schaper, et montre que le culte institué par Tityre
n'a rien de commun avec le culte public inauguré plus tard. Cf.
Égl. III, 84 sq., où il s'agit également d'un hommage privé envers un
autre personnage.
4. A propos de « errare », cf. Égl. II, 21 : « Mille meae Siculis errant
in montibus agnae » ; à propos de « ludero... calamo agresti », v. 10,
« ludere », Égl. VI, 1, et « Agrestem tenui... harundine musam », lôirf., 8.
5. W. H. Kolster, dans son édition, p. 9 : « Es ist cin hiibscher Zug»
LA PREMIERE ÉGLOGUE 327
oppose, comme motif de son étonneraent, la peinlare de
la confusion qui règne partout — « undique totis... », v. 4 i,
est très énergique en tête de la phrase *, — et sa propre
misère personnelle, v. 12-15. Quoique malade — il n'y a
pas de raison de réduire le sens d' « aeger » à celui d'af-
fliction morale, — il doit pousser devant lui ses chèvres; il
y en a même une qu'il a bien de la peine à faire mar-
cher, il la conduit avec une corde, « duco », v. 13, car
elle vient de mettre bas deux petits qu'il a fallu aban-
donner sur la pierre nue ^,
Les V. 16-17 ajoutent encore à la douleur de iMelibée,
en rappelant que ce malheur était prévu, et que c'est par
aveuglement qu'il n'a pas su se rendre compte de ce qui
le menaçait. Si l'on rapproche ces vers de TÉgl. IX, 3, on
sera tenté d'y voir une confidence de Virgile, qui, endormi
dans sa quiétude, n'a jamais pensé que la spoliation pût
l'atteindre, et qui s'est laissé surprendre par un coup
qu'il aurait pu voir venir d'avance.
Malgré son infortune, qu'il ressent si vivement, (tamen),
Mélibée demande à Tityre quel est ce dieu dont il vient
de lui parler en termes énigmatiques; sa curiosité est
excitée, et, du reste, son rôle dans cette pièce est, en
grande partie, de provoquer les confldences de Tityre,
V. 18.
On a remarqué que les explications demandées sont
dass der Dichter dem so schwer benachteiligten Melibôus zunâchst dio
Versicherung der Neidlosigkeit auf die Lippen legt ».
1. La leçon « turbamur » : PRbl? connue de Servius, qui la rejette,
me paraît s'imposer. A « en ipse... », qui met nettement en scène un
dos dépossédés, doivent s'opposer les autres, qui sont contenus dans la
première personne du pluriel. L'impersonnel « turbatur «, b-27r, Quinti-
lien, Consentius, est beaucoup moins expressif, et montre moins les
intéressés directement atteints. Le sens est : « dans toute l'étendue des
champs, nous sommes en pleine révolution ». M. Sonntag» Op. laud.. p. 47
sq., préfère « turbamur ».
2. V. 15, « a » est une exclamation qu'on trouve assez fréquemment
dans les Bucoliques, et qui donne ici beaucoup de pathétique. « Conixa »
n'est pas synonyme de « enixa » ; le mot indique les efforts que la
chèvre a dû faire, puisqu'elle a mis bas deux jumeaux; ces deux
jumeaux la payaient de sa peine, mais il a fallu les abandonner « silice
in nuda « ; « spera grcgis » est ici plein d'amertume, cf. Égl. VII, 36 :
« Si fetura gregem suppleuorit... »
328 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
données sous une forme qui imite les longs détours de la
conversation des paysans*. Tityrc ne répond pas direc-
tement à la question; il entame une histoire, qui n'est pas
Texplication demandée, mais qui ramènera, lorsque le
moment viendra, et que ce sera son bon plaisir. Il exprime,
par des comparaisons ingénieusement rustiques, toute
l'admiration que devait ressentir un paysan, lorsqu'il
voyait Rome pour la première fois, v. 19-25 *. On ne peut
admettre que Virgile, qui avait habité Rome pendant sa
jeunesse, décrive l'impression ressentie par lui à ce der-
nier voyage : il était évidemment, au moment où il le fit,
moins naïf que Tityre. Mais il est possible qu'il traduise
ici une sensation ancienne de son adolescence. En tout
cas, cet éloge de la ville qu'on appelle Rome, « Vrbem
quam dicunt Romam », v. 19, — Tityre s'exprime bien ici
comme un provincial, — est curieux à ce moment sous la
plume de Virgile. L'enthousiasme pour la puissance
romaine éclate dans l'Enéide, et c'est en partie pour la
glorifier que l'Enéide a été faite. Virgile n'en est pas
encore arrivé à ces hautes conceptions abstraites; mais
déjà l'aspect matériel de Rome, la grande ville, l'a saisi.
Son étendue, la magnificence de ses édifices, tout ce qui
faisait d'elle une capitale l'a frappé, et ce passage est
l'antécédent naturel de celui des Géorgiques, II, 53 i, où il
appelle Rome « rerum... pulcherrima ». Du reste, dans
l'éloge de l'Italie, ibid., v. 155 sq., il donne une place aux
villes bâties par le travail des hommes, à ces forteresses
élevées sur des roches à pic, à ces murs antiques, dont
le pied est baigné par des rivières. Virgile n'a jamais aimé
1. Servius ad I, 19 : « Quaeritur, cur do Cacsare interrogatus. Romam
doscribat. Et aut simplicitato utitur rustica, ut ... per longas ambages ad
înterrogata descendat : aut corte quia nullus, qui continetur, est sine ca
ro quae continet, nec potest ulla persona esse sine loco : unde nccesso
habuit interrogatus de Caesaro locum describere, in quo eum uiderat ».
2. Au V. 20, jo ne crois pas que « saepe solemus » fasse pléonasme :
c'est là que nous autres pâtres, nous avons l'habitude d'aller vendre nos
agneaux, et c'est un fait qui se renouvelle souvent. Au v. 21, on a pro-
posé diverses explications pour le mot « depellcre ». Le sens le plus
naturel me paraît f'tro celui-ci : conduire les agneaux (pelloro), en les
séparant du reste du troupeau (do). « Solemus », v. 20, « solebam »,
V. 23, « soient », v. 25, constituent une de ces négligences comme nous
en avons déjà relevé.
LA PREMIÈRE ÉGLOGUE 329
le séjour de Home, mais ce que la ville avait de gran-
diose, il Ta vivement senti.
Avec cette complaisance polie, qui caractérise si souvent
les personnages de Virgile, non pas seulement dans les
Bucoliques, mais plus tard aussi dans l'Enéide, Mélibée
se prêle à alimcnlcr, par des interrogations bien placées,
le récit de Tityre. 11 lui demande, v. 26, le motif de son
voyage, ou plus exactement le motif qui l'a décidé à voir
Rome. On remarquera combien le mot « uidendi » est le
mot propre, après les v. 19-25, où Tityre avait décrit l'im-
pression produite par Rome sur ses yeux.
Tityre répond très nettement : le désir d'être libre,
« Libertas », v. 27, et il explique longuement comment
ce désir lui est venu sur le tard, v. 27-35. Ce retour en
arrière montre que les personnages ne sont pas pressés,
que Virgile ne veut pas imprimer à la conversation une
allure rapide et qu'il tient à nous faire faire connaissance
avec son Tityre. Celui-ci attribue le changement de sa
conduite — assez étonnant chez un homme à barbe blanche
— à l'esprit d'ordre d'Amaryllis, sa nouvelle compagne;
l'ancienne, qui l'a quitté du reste, était une femme avide^
qui lui mangeait tout son argent et ne lui permettait pas
d'amasser un pécule. Ces détails sont donnés avec beau-
coup de bonhomie et dans ce style soutenu qui est propre
à Virgile. « Multa... uictima », « meis.. saeptis », v. 33,
indiquent l'aisance dans laquelle vivait Tityre; « ingratae»,
V. 34, est une épilhète amusante, par laquelle il fait
retomber sur la ville, qui n'en peut mais, les méfaits de
Galatée. w Non umquam grauis aère domum mihi dextra
redibat », v. 35, n'est pas dit sans une pointe d'humour.
En somme, Tityre est un brave homme sans défense,
auquel nous nous intéressons; ce n'est pas un simple
berger de Théocrite; c'est un personnage virgilien, qui a
peut-être emprunté un peu de sa bonhomie à Simichidas^
mais chez qui parait se refléter quelque chose de l'âme
bienveillante de Virgile.
Le couplet de Mélibée, v. 36-39, commence par une sorte
d'aparté; on s'étonne qu'il interpelle Amaryllis, qui n'est
point là; mais la fin de cette pièce ne se tient pas dans les
limites d'une conversation terre à terre ; elle s'élève par-
330 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
fois jusqu*au lyrisme et Tapostrophe n'a pour but ici que
de donner plus de vivacité à Texpression. Puis Mélibéc
revient à Tityre; Tasyndéton « quid », « cui », v. 36 et 37,
les répétitions « ïityrus », « Tityre », v. 38, « ipsae le », « ipsi
te », M ipsa », impriment à tout le couplet un tour oratoire
et une structure très élégante. « Pinus », v. 38, désigne
sans doute les pins des jardins (cf. Égl. VU, 65). Il vient
d'être question des arbres fruitiers; les « arbusta », v. 39,
ne sont donc pas les bosquets (nemus) où les pâtres
aimaient à s'asseoir pour chanter. C'est une partie du
verger de Tityre, qu'on voit de l'endroit où parle Mélibée,
« haec », v. 39, celle où la vigne grimpait aux arbres *.
Mélibée s'explique maintenant des choses qui l'avaient
frappé sans qu'il les comprît : la douleur d'Amaryllis, les
fruits restés aux arbres et attendant un absent, l'aspect
morne de la propriété regrettant son maître. Sans doute
il ne faut pas vouloir rapporter tous ces détails à Virgile
lui-même et croire que, pendant son séjour à Rome, il
avait laissé à la maison une Amaryllis en pleurs; mais les
gens de son domaine éprouvaient sans doute quelques-uns
de ces regrets, que Mélibée exprime dans son hyperbole
poétique. Virgile était aimé et il manquait quelque chose
à la propriété d'Andes, lorsqu'il était absent; c'est ce que
nous permet de supposer l'attitude affectueuse et désolée
de Mœris dans la IX^^ Égl.
A ces regrets Tityre répond par la nécessité absolue de
sa démarche : « Quid facerera? » il ne pouvait pas faire
autrement. Si l'on rapproche les v. 41 : « Nec tam praesen-
tis alibi cognoscere diuos », et 44 : « Hic mihi responsum
primus dédit ille petenii », on en conclura que Virgile
s'était adressé d'abord à des personnages moins puissants
qu'Octave, probablement à Varus, qui n'avait pas cru pou-
voir arrêter le cours des événements; Octave, le premier,
lui donna une réponse favorable. Le mot « diuos », v. 41,
le v. 42 et suivant sont une nouvelle affirmation du culte
dont il a parlé plus haut. « Bis senos... dies », v. 43,
indique que ce cuite était célébré une fois tous les mois,
sans doute, comme l'a voulu C. Schaper, avec le culte des
1. « Vocares », v. 30, « uocabant », v. 39, nôgligonco de style.
LA PREMIERE EGLOGUE 331
Lares; le présent « fumant », v. 43, ne nous force pas à
admettre que ce culte soit institué depuis longtemps et que
par conséquent la F^ Égl. ait été écrite plusieurs mois
après le voyage à Rome; c'est désormais une chose défini-
tivement établie et qui revient régulièrement; au v. 7, du
reste, Virgile parle de ce culte au futur. « Illum », v. 42,
<« ille », V. 44, rappellent la répétition du même pronom
emphatique aux v. 7 sq. ; « iuvenem », v. 42, est le mot
qu'il emploiera encore dans les Géorgiques, I, 500, pour
désigner Octave considéré comme un sauveur; « hic »,
<( hic », V. 42 et 44, expliquent pourquoi Tityre a tenu à
parler longuement de Rome : c'est là qu'il a trouvé le
salut. On a remarqué que Virgile avait mis en style direct
la courte et significative réponse d'Octave *. Il ne semble
pas que ce soient les termes exacts dont il s'est servi,
puisqu'elle est accommodée à la iiction bucolique. Mais
Virgile a voulu faire ressortir combien elle était rassurante
et nette ^.
Le récit de Tilyre, si habilement conduit, est terminé et
avec lui la première partie de l'Egl. L Mélibée en tire la
conclusion avec une ouverture de cœur d'autant plus méri-
toire qu'il n'a pas obtenu la même faveur et avec un véri-
table lyrisme dans la forme : « Fortunate senex ! ergo tua
rura manebunt », v. 46, « Fortunate sencx ! », v. 51. Virgile
intercale ici une description de sa propriété; mais cette
description serait un hors-d'œuvre, si elle n'était pas conçue
à un point de vue spécial. Ce sont les charmes du domaine
de Virgile qu'énumère Mélibée, parce que ces charmes font
mieux comprendre la joie du propriétaire de nétre pas
dépossédé. Naturellement les commentateurs modernes
ont souligné tous les traits de cette description, qui a
pour HDus l'avantage de nous permettre de voir Virgile
1. E. Glascr, ad v. 45.
2. « Submitterc » paraît ôtre lo terme technique qu'on employait pour
désiR'ncr les animaux, (lu'on ajoutait au troupeau, afin do réparer ses
pertes et de ix)urvoir à son accroissement. Gêorg., III, 73 : « quos in
spcni statues «ummittere gentis ». /6jV/., 159 : « Et quos aut pecori
malint summitterc habendo »; cf. "W. H. Kolster, dans son cdit., p. 12
sq. Naturellement, le mot est pris dans un autre sens, lorsqu'on dit,
Pallad., 13, 75 : « submittere equas », et i, \, « subniittcndae tauris
uaccae ».
332 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
dans le milieu qu'il aimait et où il a composé ses Buco-
liques. En la complétant par l'allusion de TÉgl. IX, v. 7 sq.,
on obtient une image assez satisfaisante, bien qu'elle ne
soit pas précise comme un plan. La propriété de Virgile
était sur un terrain incliné. Elle partait de l'endroit où le
plateau commençait à s'abaisser, IX, 7 sq. : « qua se submit-
tere colles Incipiunt », pour descendre en pente douce jus-
qu'à l'eau, « usque ad aquam », ibicl.j v. 9, sans doute un
bras ou un canal du Mincio, et c'est au bord de l'eau que
se trouvaient ces vieux hêtres au frout découronné, ihid,,
V. 9, qui jouent un si grand rôle dans les Bucoliques. Le
domaine n'était pas très grand, mais il suffisait à quelqu'un
qui n'avait pas d'ambition. Il comprenait des prairies qui
n'étaient pas fameuses; elles étaient trop humides et le
jonc y poussait; en outre la roche y afùeurait partout,
I, 47 sq. On s'y trouvait au milieu de cours d'eau et de
sources, I, 51 sq. D'un côté ^ il y avait une haie plantée
de saules, où butinaient des abeilles qui donnaient un miel
délicieux : « Hyblaeis », v. 54, est une épithète géogra-
phique d'excellence 2; cette haie séparait les prairies de
Virgile de celles de son voisin, on peut la considérer comme
étant à peu près perpendiculaire au cours d'eau ^. Dans
la direction des collines, il y avait des rochers élevés et
là se trouvaient sans doute les arbres auxquels grimpait la
vigne de Virgile *; cf., v. 39, « arbusta ». Cette partie devait
être fort pittoresque. Mais qu'est-ce qui limitait la propriété
de Virgile du côté opposé à la haie? Était-ce une haie
analogue? J^taient-cc des rochers? Nous l'ignorons. Nous ne
1. « Ilinc », « Hinc », v. 53 et v. 56, se correspondent et indiquent des
gestes de Mélibée dans des directions différentes.
2. E. Glaser, ad v. 54 : « Hyblaeis allegorisch gebraucht;, es sind
Bienen fthnlich wie die in den Feldern der Stadt lïybla auf Sicilien...
Aehnlich wird Arcades, Ecl. VII, 4, und X, 31, allegorisch angewendet ».
3. La ponctuation et l'explication d'O. Ribbeck * pour les v. 53-55 me
paraissent les seules satisfaisantes.
4. Du V. 5G : « Ilinc alta sub rupo canet frondator ad auras », il faut
rapprocher, Géorg., II, 400 sq. : « omne leuandum fronde nemus », 410 :
« Bis uitibus ingruit umbra », 416 sq. : « lam uinctae uitBs, iam falcem
arbusta reponunt, Iam canit offectos extremus uinitor antes ». Il est bien
possible que, dans tout ce passage, Virgile se souvienne dos vignes^
qu'il possédait autrefois. Le v. 412 sq. : « Laudato ingentia rura, Exi-
guum colite » rappelle : « Et tibi magna satis », Égl. I, 17.
LA PREMIERE EGLOGUE 33^
savons pas non plus où était la maison, et il devait pour-
tant bien y en avoir une. Ainsi tout n'est pas absolument
clair pour nous, ce qui vient sans doute de ce que le but
du passage n'était pas de dépeindre minutieusement le
domaine, mais de nous donner une idée de la vie qu'y
menait Virgile et des raisons pour lesquelles il s'y plaisait.
Sur ce point, nous sommes parfaitement à l'aise. Virgile
ne nous apparaît point comme un de ces mailres exacts et
laborieux, qui tachent avant tout de tirer tout le profit
possible de leur bien. 11 convient de bonne grâce que sa
prairie est médiocre et il ne semble pas qu'il fasse effort
pour l'améliorer; il n'émonde pas lui-niéme ses arbres et
sa vigne, comme Corydon dans la II*Égl.; il a pour cela
un ouvrier. H prend le frais au bord des sources ; il dort
bercé par le murmure des abeilles; il entend roucouler les
ramiers et les tourterelles; « tua cura »,v. 57, indique qu'i>
avait pour ses pigeons une affection particulière; peut-être
les soignait-il lui-même. Mais en tout cas il ne se livrait à
aucun des gros travaux rustiques ; il aimait son domaine
en oisif et en poète, en homme qui connaît les endroits oCi
l'on se trouve bieu, où l'on entend les bruits harmonieux
chers aux rêveurs. Il nous apparaît donc à l'époque des
Bucoliques comme un parfait dilettante plutôt que comme
un agriculteur véritable. On ne saurait soupçonner encore
l'auteur des Géorgiques. Il ne songe pas à donner des con-
seils aux paysans, à codifier les opérations rustiques. Il
voit la campagne avec d'autres yeux. C'est ce qui explique
qu'il faudra, pour lui faire entreprendre les Géorgiques^
l'influence d'Auguste et de Mécène, et qu'alors il ira cher-
cher son érudition dans les ouvrages techniques.
Mélibée a tiré une conclusion du récit de Tityre; Tityre
en tire une autre à son tour du résultat de ses démanches^
V. 59-63 * ; c'est qu'il doit être éternellement reconnaissant
à Octave; c'est là l'idée par laquelle il a débuté, v. 6 sq. ;
c'est celle à laquelle il revient. Cette reconnaissance, if
l'exprime avec l'emphase oratoire savante familière à Vir-
gile; nous avons déjà vu ces formules hyperboliques
ÉgL V, V. 76 sq. ; nous les retrouverons dans l'Enéide»
1. « Ergo », V. 46 et v. 59.
19.
334 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
lorsqu'Énée remercie Didon, I, v. 607 sq. Nous préférerions
un peu plus de simplicité; mais Virgile a toujours aimé
les beaux mots et les belles phrases *. Le dernier vers
« quam nostro iliius labatur pectore uoltus » est au con-
traire très expressif dans sa simplicité. Tityrc a les traits
de son bienfaiteur profondément gravés dans son cœur, ce
qui rappelle « uidi » du v. 42. Les impressions des yeux
prc<lominent chez Tilyre, qui est un paysan.
Comme Tityre revient à la (in de la pièce sur l'idée du
début, Mélibée à son tour revient longuement sur sa triste
situation, qu'il avait esquissée aux v. 11 sq. Là il parlait
du présent, ici il parle de l'avenir. Ce couplet, v. 64-78, fait
une antithèse vigoureuse à celui où il peignait le bonheur
de Tityre. Le ton est le ton pathétique et éloquent que
Tilyre vient de prendre; à ce point de vue ses paroles
forment la suite naturelle de celles de Tityre. Il n'est pas
moins savant en géographie, puisqu'il nomme avec une
régularité voulue les quatre points cardinaux vers lesquels
ses compatriotes vont se disperser ^. (« Nos », v. 64,
comme au v. 3 sq.) Si les lieux d'exil sont décrits avec des
connaissances géographiques bien précises pour un paysan,
le fait lui-même de l'exil ne paraît pas une exagération.
On a trouvé sur divers points de l'Italie des trésors enfouis
1. Au V. 59, la leçon de beaucoup la plus autorisée est « aethero »;
« acquore » aTavantago de mettre le vers en relation plus intime avec
le suivant; mais il n'est pas sûr que Virgile ait voulu cîiercher une cor-
rélation si étroite. Au v. 61 « amborum » paraît signifier que les Par-
tlics auront parcouru leur pays et celui des Germains pour arriver
jusqu'à la Saône, les Germains le leur et celui des Parthes pour arriver
jusqu'au Tigre. L'expression est tout à fait exacte pour les Parthes,
qui viennent do TE. et qui trouveront la Saône à l'O. de la Germanie;
elle l'est moins pour les Germains, le Tigre ne se trouvant pas à l'E.
du pays des Parthes.
2. La Scythie est un continent situé au N.-E. de l'Empire romain;
l'Afrique romaine, un continent situé au S.-O. ; la Bretagne, une île
située au N.-O.; la Crète, une île située au S.-E. Il n'est pas plus '
extraordinaire d'aller en Crète que d'aller eu Bretagne. L'Oaxès so
trouve dans tous les mss., mais il est inconnu en ('rèio. Sur ce pas-
sage, qui a été très tourmenté parles commentateurs, cf. A. Forbiger *, ad
h. l., et C. Pascal, Di un fiume altrettanto ignoto quanto famoso, dans la
liicista di Filologia et d'Istruzione clasHca, anno XX, 1891, p. 300-306.
Le plus simple paraît ôtre de lire : « et rapidum Cretae ueniemus [ad] |
axem » ; cf. Géorg., I, 92 : « rapidiquo potontia Solis ».
LA PREMIERE EGLOGUE 335
à cette époque par des habitants qui quittaient précipi-
tamment leurs foyers et qui gagnaient l'étranger (cf. p. 18,
note 8). S'il y a du reste ici quelque apprêt, les vers sui-
vants, au contraire, expriment avec une simplicité poignante
la passion vraie. L'attendrissement en pensant à la chau-
mière qu'on ne reverra peut-être plus jamais, à ces champs
si soignés livrés à l'exploitation négligente d'un soldat
brutal, l'imprécation contre les guerres civile?, les regrets
superflus d'avoir travaillé pour autrui, ce souvenir affec-
tueux des choses qu'on ne retrouvera plus sur la terre
d'exil, la compassion pour le troupeau plus cher au pâtre
que lui-même, ce sont bien là les sentiments qui ont déchiré
le cœur des Mantouans chassés de chez eux ^
La pièce se termine par une offre d'hospitalité pour la
nuit, faite dans des termes qui indiquent qu'elle ne sera
pas acceptée, et par une peinture pittoresque du soir. La
description de la fumée qui s'élève du toit des maisons
(sans doute tandis qu'on prépare le repas), des ombres
qui tombent des montagnes et qui s'allongent, clôt par une
1. Au V. 67 : « En umquam » rappelle : « En crit umquam, etc. »,
Éffl. VIII, 7 sq. ; « patries finis », « patriae tincs », Éfil. I, v. 3; au v. 73 :
« Insère nnnc, Meliboee, pires » prend un sens tout particulier, si l'on se
rappelle « Insère, Daphni, pires », Égl, IX, 50, écrit par Virgile dans
des temps plus heureux; au v. 78 : « Florentem cytisum » est une
expression de l'Égl. II, Gi. Au v. 74 : « Ite mcac... ite capellac » repro-
duit le mouvement de l'Égl. VII, 41 : « Ite domum pasti... ite, luucnci ».
Le V. 00 a été expliqué de façons différentes par les commentateurs,
cf. A. Forbiger *, ad h. l. W. H. Kolster, dans son édition, p. 15, dit ingé-
nieusement : « Melibous teilt die Momente des Widcrsehens, steht erst
versunken in dem Anschauen seiner Hiitte und wendet erst danacli —
post — auch seinem Felde seine Aufmcrksamkeit zu. Er fragt ob cr an
dcr Stelle, wo die Konigspracht seiner Saatcn gestanden, noch einige
spàrliche Ilalme erblicken, oder eben ailes vcrnichtct, vcrwildert, vom
Erdboden verschwunden finden werde ». 11 est certain qu'au moment du
retour problématique, Mélibée apercevrait d'abord le sol de son canton,
puis le toit de sa chaumière qui s'élève à une certaine hauteur, enfin
son champ. L'étonnement (joyeux) consisterait à retrouver son toit
debout et sur sa terre encore un certain nombre d'épis, c.-à-d. une
moisson passable (tel est le sens de « aliquot » qui no saurait 6tre le
synonyme de « pauci »). Je ne crois pas qu'on puisse comprendre :
« Post aliquot... aristas » « Apres un certain nombre d'années ». On
pourrait se demander si le texte n'est pas altéré et tenter par ox. : « Pos-
[^sessa e]t mea régna uidens mirabor a[b] ist[i]s » ; cf. Égl. IX, 3,
« possessor agelli ». Mais la première explication proposée me parait
satisfaisante.
336 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
impression de calme particulièrement heureuse ici cette
Églogue si mouvementée. Les nigl. II, VI et X se terminent
également par une allusion au soir. Cela fait quatre pièces
sur dix, ce qui nous montre combien Virgile aimait à
laisser le lecteur sur les images reposantes de la tombée
de la nuit.
Celte Églogue nous intéresse à un point de vue spé-
cial. Elle a pour théâtre les environs de Mantoue; le pay-
sage en est vrai. Elle peut donc servir de critérium pour
le paysage des pièces imitées de Théocrite; si nous y
trouvons les mêmes traits qu'ici, ces traits proviennent
des observations personnelles de Virgile et non de ses
souvenirs littéraires. Le pays est un pays de pâturages,
V. 48, « pascua », parfois marécageux, ibid,, « palus », dans
lequel il y a des cours d'eau, v. 51, « flumina », et des
sources, v. 52, « fonlis »; ily a aussi des montagnes, v. 83,
« altis de montibus », des rochers, v. 56, « alla sub rupe »,
V. 76, « Dumosa de rupe »; dans ces rochers il y a des
grottes, V. 75, « uiridi... in antro ». La nature rocheuse du
sol s'accuse même dans les prairies, v. 47, « lapis... nudus » ;
cf. V. 15, « silice in nuda ». Les plantes sont : des hêtres
touffus, V. 1, « patulae... fagi » ; des coudriers, v. 14, « densas
corylos » ; des chênes, v. 17, « quercus » ; des viornes et des
cyprès, « uiburna cupressi », v. 25; des arbres fruitiers,
V. 37, « sua... in arbore poma » ; des pins, v. 38, « pinus » ;
des plants d'arbres destinés à la vigne, v. 39, « arbusta »;
des haies où pousse le saule, v. 54, « salicti » ; cf. v. 78,
« salices »; des ormeaux, v. 58, « ulmo »; du blé, v. 69,
« aristas » * ; des poiriers, v. 73, « piros » ; des vignes, v. 73,
« uitis »; du cytise, v. 78, « cytisuni »; des châtaigniers,
V. 81, w castaneae molles ».
Non seulement le paysage est précis et local, mais on
peut déterminer la saison où se passe la scène et par con-
séquent ici celle où l'Églogue a dû être écrite; car il est
bien problable que Virgile a voulu représenter l'exil des
Mantouans au moment même où il a eu lieu — il n'avait pas
ici de peinture de fantaisie à faire — , et qu'il a témoigné
1. Si Ton conserve le mot. Il est certain qa'il y a des champs bien
cultivés. V. 50, « tam culta noualia ».
LA PREMIERE EGLOGUE 337
sa reconnaissance très peu de tenjps après les événe-
ments. L'absence de Virgile a eu lieu vers la fin de Tété;
c'est le moment où Ton peut encore laisser les fruits sur
les arbres, lorsqu'on attend quelqu'un pour les recueillir,
sans qu'il y ait danger qu'ils tombent et qu'ils pour-
rissent, V. 36 sq., soit la fin d'août ou le commencement
de septembre *. La scène décrite dans l'Églogue peut
avoir eu lieu, quoi qu'en ait dit M. Sonntag, qui se décide
pour le printemps de Tannée suivante 2, vers la fin de-
septembre ou le commencement d'octobre. C'est à cette
époque qu'on a déjà en abondance des fruits mûrs, v. 80,
« mitia poma », et encore du feuillage vert, v. 80, « fronde
super uiridi », pour dormir la nuit. Au v. 81, les « casta-
neae molles » paraissent être des châtaignes bien à point,
dont la chair est tendre, c'est-à-dire qui viennent d'être-
recueillies, soit vers la fin de septembre ou au commence-
ment d'oclobre. M. Sonntag ^ objecte que c'est au prin-
temps que les chèvres mettent bas; mais, si l'on voulait
avoir du lait pendant l'hiver, il fallait bien qu'il y en eût
qui fussent mères en automne. On peut très bien s'asseoir
à l'ombre dans la journée en Lombardie au commence-
ment de l'automne. Si, parmi les souffrances de l'exil,
Mélibée ne mentionne pas les rigueurs de l'hiver, c'est qu'il
est encore éloigne et si, en parlant de la propriété de
Virgile, il ne fait pas allusion à l'approche de la mauvaise
saison, c'est qu'il en décrit les charmes constants, v. 53,^
«quae semper », et non ceux d'une saison déterminée. Du
reste, lorsqu'on veut faire l'éloge d'un domaine rustique,
c'est de son aspect dans la belle saison qu'il convient de
parler.
1. W. n. Kolstcr, dans son édition, p. 12 : « poma pendcro patereris,.
sic waren also reif ; es war Herbst ». M. Sonntag, Op. laud., p. 49 : « Dio
Zeit dep Obstreito ist der Herbst, speziell nach don landwirtschaflichen-
Kalendern der Scptember. {Momrasen, C. I. L. I, p. 359. Die Meno-
logia rustica Colotianum und Vallense nenncn fur den îSeptember als-
landwirtschaftliclie Beschftftigung die Obstleso — poma leguntur — .)
2. Il ne peut en effet s'empêcher de dire, Op. laud., p. 143 : « Freilich
Wcïre es am naliirlichstcn anzunehmen, dass Vergil mit deni Ausspre-
chcn seines Dankes nicht allzulango gezôgert habe. Dann hAtto man.
abcr er\varten sollen, dass er nicht bis zum nâchsten Friihjahr damit
gewartet, sondcrn schon frûher damit begonneu hâtto. »
3. Op. laud.f p. 49 sq.
338 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Les deux interlocuteurs de TÉgl. I ne tiennent aux
bergers de Théocrite que parce qu'ils sont tous deux des
pâtres chanteurs, v. 1 sq., 77. Ce sont des compatriotes
de Virgile; Tityre, si on laisse de côté les traits allé-
goriques qui s'appliquent à Virgile lui-même, est un
vieux uilicus italien. S'il va à Rome, où sans doute son
maître réside, c'est pour acheter sa liberté. Tout en sur-
veillant le domaine de son maître, il a son bien à lui, qui
lui permet de faire des profils et de mettre de l'argent de
côté. Il a des parcs à bestiaux, avec des animaux d'assez
belle venue pour fournir des victimes, v. 33 : « Quamuis
mulla meis exiret uictima saepiis » (cf. v. 9, « boues »,
v. 45, « tauros) ». 11 fait du fromage gras, qu'il va vendre
à la ville, v. 34. Pour ce qui concerne les moutons, v. 8,
« noslris ab ouilibus », v. 21, « teneros ouium fétus », le
jardin qui produit des fruits, v. 37 sq., 80, les châtaignes,
V. 81, il est possible qu'il s'agisse de la propriété de son
maître sur laquelle il continua à vivre comme intendant
libre; nous verrons plus loin combien le personnage de
Tityre et celui de Virgile sont, par suite de l'allégorie,
enchevêtrés l'un dans l'autre. 11 n'est pas marié légitime-
ment, et c'est peut-être là un trait par lequel il s'éloigne
des mœurs italiennes; ni Galatée, ni Amaryllis, qui portent
des noms grecs, ne paraissent être, malgré l'esprit d'ordre
d'Amaryllis, de ces femmes esclaves à qui les usages
romains faisaient contracter mariage avec un homme de
leur condition et qui devenaient des iiilicae. Ce sont les
bergères, pour lesquelles les pâtres de Théocrite ont de
poétiques amours et, de fait, Tityre chante son Amaryllis.
Quant à Méiibée, c'est un homme libre chez qui tout, sauf
son talent musical, rappelle les traits du paysan de la
Cisalpine. Ce n'est pas un de ces chevriers dont Théocrite
s'amuse à dépeindre l'aspect rude et hirsute. C'est un
paysan qui a du bien. Jl possède une chaumière, v. 68,
des champs, v. 70-71, un jardin qui produit des poires,
V. 73, des vignes, ibid. Il y a là une exploitation rurale
assez complète. Sans doute les paysans qui habitaient le
village d'Andes ont fourni à Virgile les traits dont il a
composé son Méiibée et, si nous en retrouvons quelques-
uns dans les personnages des pièces imitées de Théocrite,
LA PREM11£RE EGLOGUE 339
nous pouvons être sûrs que Virgile les a empruntés à ses
compatriotes.
Nous avons maintenant à examiner ce que Virgile a
voulu faire au juste dans celle Églogue, et comment il
la fait.
Il est bien certain qu'il a voulu célébrer la conserva-
tion de sa propriété. Il ne s'agit pas d'une spoliation qui
aurait été suivie d'une restitution, mais d'un maintien eu
possession. Le v. 40 : « Fortunate senex! ergo tua rura
manebunt * ! » (cf. Égl. IX, 10 : « Omnia carminibus uestrum
semasse Menalcan) », le prouve catégoriquement 2. Ce
maintien en possession a eu lieu par ordre d'Octave. La
situation telle qu'elle ressort de l'Égl. I est parfaitement
claire. Virgile a été menacé dans la possession de son
domaine, et il a craint de le perdre. Il est allé à Rome,
et il s'est adressé à Octave. Entre Octave et lui il ne
parle pas d'intermédiaire. 11 est possible que Varus, n'osant
ou ne voulant pas prendre sur lui d'ordonner le maintien
en possession, ait renvoyé Virgile à Octave; il est possible
que PoUion, qui pouvait bien être revenu d'illyrie à la fin
de l'été 39, ait présenté Virgile à Octave; il est possible
que Gallus ait profité de sa situation auprès d'Octave
pour faciliter les choses à son ami. Mais là-dessus nous
en sommes réduits aux conjectures, puisque Virgile est
muet; il nous représente la faveur dont il a été l'objet
1. Kappcs, Kolster, ad h. L, prennent « tua » dans le sens prcdicatif.
Je crois qu'il faut entendre : « Ta propriété restera intacte, subsistera,
sera conservée telle qu'elle est (c'est-à-dire entre tes mains) ».
2. En entendant ces mots comme s'il s'agissait d'une restitution, les
commentateurs anciens ont commis une erreur qui a, depuis, pesé lour-
dement sur rintolligcnce des faits. ÎServius., Comment, de VÉn., Préamb.,
p. 2 : « Amissis ergo agris... » Comment, des Bucol., Préamb., p. 2 :
«... quorum fauoro amissum agrum recepit... >» ; p. 3 : « pcrdito ergo
agro... » Schol. Bern., p. 749 : «< Tityrus qui et Virgilius cui agri red-
diti sunt... Idest Vergilii, quia ob suum ingenium redditi sunt sibi agri
a Caesaro Auguste ». Cf. Schol. Bern.^ Préamb. do r%l. IX, ad IX, 7,
11, etc. Seule la Vita Bernensis dit avec raison, p. 715 : « ...unde cum
omnibus Mantuanis agri auferrentur, huic solo concessit... » M. Sonntag,
p. 56 : « Auch ist nicht davon die Rede, dass dem Tityrus sein entrissenes
Gut widergegeben werde, sondern dass ihm sein Besitztum bleibt und
bleiben wird in dem Augenblicke, wo die Nachbarn das ihrige vcrlassen
miissen ». Cf. Feilclienfeld, De Vergili bucolicon temporibus, p. 19 sq.,
Ueber die Tendenz dcr JX Ekloge,..., p. 212.
340 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIUGILE
comme ayant été obtenue à la suite d'une démarche
directe et personnelle. Ce qui est certain, c'est qu'Octave
lui a donné de vive voix Tassarance qu'il ne serait pas
dépossédé. Muni de cette assurance, il est revenu dans
son pays, et, tranquille sur ses terres, il a assisté au
douloureux exode de ses voisins moins favorisés que lui.
Mais, au lieu de dire cela tout simplement, il a enve-
loppé la chose du voile d'une allégorie, et celte allégorie
embrouille tout. Déjà dans TÉgl. VI, v. 3 sq., il s'était
fait traiter de Tityre par Apollon. Comme Tityre est un
berger de basse condition, esclave même, il parait avoir
obéi à un sentiment de modestie feinte ou réelle; c'est
sans doute le même sentiment de modestie qui Ta guidé
dans la première Égl. Mais ici il accumule comme à
plaisir les traits qui rendent l'allégorie incertaine : Tityre
est un vieillard, Virgile un jeune homme; il n'y a aucune
raison pour attribuer à Virgile la liaison quasi conjugale
de Tityre avec Galatée, puis avec Amaryllis. Tityre acquiert
sa liberté, cela n'a pas de sens par rapport à Virgile;
Tityre ne saurait passer pour le propriétaire du domaine
de Virgile, elc.
Ces contradictions avaient déjà frappé les commen-
tateurs anciens *. Spohn ^ a essayé d'éclaircir l'allégorie
de la façon suivante : Tityre est le vieux vilicus de Vir-
gile, qui habite Rome; il est venu trouver son maître
pour lui apporter le prix de son affranchissement et
obtenir de lui la liberté. Mais, au moment où il allait ainsi
améliorer sa condition, se passaient des événements, qui
menaçaient de rendre ses efforts inutiles. Le domaine de
Virgile était sur le point d'être confisqué; naturellement
ce que pouvait posséder Tityre l'eût été également. Indé-
pendamment de la liberté, il fallait donc autre chose,
1. Servius ad I, 1 : « Et hoc locoTityri sub persona Vergilium debemus
accipere ; non tamen ubique, scd tantum ubi exigit ratio » ; ad I, 28 :
'( Aut mutatio pcrsonac est, ut qucndam rusticum accipiamus loqaentem,
non Vergilium pcr allegoriam; nam, ut diximus , XXVIII annorum
scripsit bucolica : aut... » SchoL Bernensia ad I, 47 : « Quod inde hic
Virgilius « scnex » dicitur, non ad aetatem refertur, sed ad futuram
felicitatcm. Nam apud philosophos « sones » dicuntur qui spem futuri
tomporis habent in uictu » ; cf. lo Psoudo-Probus, p. 6 sq.
2. Heyno-Wagner *, t. I, p. 64.
LA PREMIERE É6L06UE 34 i
c'est-à-dire Tassurance que celle confiscation n'aurait pas-
lieu. Or cette assurance a été obtenue. Il y eut donc, au
moment de la démarche de Tilyre à Rome, deux bien-
faits distincts accordés à deux personnes différentes. Vir-
gile a donné à Tityre la liberté, Oclavc a maintenu Vir-
gile dans son bien. Naturellement, c'est Virgile, qui, dans
tout cela, était le principal intéressé; mais il n'a pas voulu
se mettre directement en scène; il a chargé Tityre d'étre-
l'interprète <le sa reconnaissance.
W. H. Kolsler * pense qu'en somme Virgile est venu à
Rome pour obtenir de n'être pas dépossédé. Mais, au lieu
de remercier directement Octave, il a trouvé plus ingé-
nieux de montrer que ce bienfait assurait surtout lu sécu-
rité de pauvres gens; il n'a pas voulu se donner tout sim-
plement pour un privilégié; il a mis Tityre au premier
rang, pour augmenter le prix de la générosité d'Octave.
Malheureusement ces explications ne sont pas d'accord
avec le texte de Virgile. Comme l'ont bien vu M. Sonntag ^
et surtout E. Bethe ^, le texte de Virgile est très net, mais
en même temps il est parfaitement contradictoire. Si
Tityre s'en va à Rome, c'est uniquement pour obtenir sa
liberté, v. 26 sq. : « Et quae tanta fuit Romam tibi causa
uidendi? — Libertas... » A Rome, il va trouver Octave (il
ne nous dit pas qu'il voie aucune autre personne), v. 42 :
« Hic illum uidi iuvenem...» Il lui adresse une demande,
« pelenti », v. 44, et celte demande ne peut, d'après tout
ce qui précède, être que la demande de la liberté. Or il
nous donne Ja réponse qui lui a été faite, c'est que rien
1. Dans son édition, p. 6 sq.
2. M. Sonntag, Op. laud., p. 58 sq., fait remarquer : « dass Vcrgil dcm
Tityrus eine DoppelroUo gcgeben hat, dass er ihn im Laufc des Gespril-
chcs gewissermassen die Masko wechseln làsst. Die Absicht, mit wcl-
cher Titvrus die Rcise nach Rom «nternimmt, stimmt nicht mit dem
Erfolge iibcrcin, don sie wirklich gehabt hat. Tityrus ist oin Sklavo,
der seines Ilerrn Gut vcrwaltot. Als sein poculium hat er sich endlich
so viel gespart, dass er sich freikaufen kann. Zu dicscm Zwecko goht
er nach Rom. Diescr Zweck tritt von v. '11 an vôllig zuriick; von dicsem
Verse an erscheint nicht mchr die Freikautung als Grund der Roiso
nach Rom, sondern die Absicht Oktavians Gnade wegcn seines Grund-
stûckes anzurufcn... »
3. Rhein. Mus. f. PhiloL, N. F., 47««*' Band, p. 578-583.
342 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
ne sera changé à la situation antérieure, v. 45 : « Pascitc
utante boues pueri... » Donc, à un. certain moment, entre
le V. 44 et le v. 45, Virgile se substitue à Tityre sans
nous en prévenir. La confusion se continue, et c'est au
V. 46 qu'elle atteint son point culminant. En effet, lorsque
Mélibée dit : « Fortunate senex! « c'est bien à Tityre, con-
sidéré comme un vieillard, qu'il s'adresse, et, quand il
ajoute : « ergo tua rura manebunt », c'est à Virgile; car,
jusque-là, Tityre ne nous a pas été présenté comme un
propriétaire. Tityre est donc une sorte de personnage à
deux faces, qui montre tantôt celle du vieil esclave, tantôt
celle de Virgile.
Il est inutile d'insister sur ce qu'une pareille incertitude
a pour le lecteur de déconcertant. On peut se demander
comment Virgile en est arrivé à celte conception. L'ori-
gine première parait avoir été celle-ci : Virgile ne voulait
pas composer une pièce qui fût uniquement une pièce de
circonstance, c'est-à-dire dans laquelle il exposât simple-
ment les faits, le service rendu, et où il exprimât sa
reconnaissance. Il voulait écrire une bucolique ^ c'est-
à-dire rester fidèle au cadre qu'il avait choisi et dont
il ne s'était point encore départi. Or, parmi les cir-
constances de la vie rustique réelle, la situation qui res-
semblait le plus à la sienne, lorsqu'il se rendit à Rome,
c'était celle de l'esclave qui vient à la ville trouver son
maître pour obtenir sa liberté. Il a donc adopté cette allé-
gorie; mais, s'il l'avait suivie religieusement, la pièce
n'aurait été que le récit d'une aventure banale; elle
n'aurait point pris ce caractère d'actualité personnelle que
Virgile voulait lui imprimer. Pour le lui donner, il n'a
rien trouvé de mieux que de dépasser de temps en temps
les limites de l'allégorie pour entrer dans la réalité. Il y a
donc là une double conception qu'il était impossible de
réduire à l'unité, et il n'a pas tenté de le faire. Tantôt
c'est la première idée qui prédomine chez lui, tantôt
1. A. Przygodc, Op. laud., p. 29 : «c Est... ccl. I bucolicum carmcn,
cuius res omncs, praoter illud, quod Vcrgiliiis suam ot civium fortunam
in illa agrorum distributione ad pastores, qiios inducit, transtulit, vcro
ex pastorum vita ot moribus desumptac sunt ».
LA PREMIERE EGLOGUE 343
c'est la seconde; il passe sans transition de l'une àTautre,
et nous nous trouvons simplement en présence d'une
allégorie incomplète. E. Bethe * a pensé que Virgile avait
fondu deux poèmes en un; mais je ne crois pas que la
visite de l'esclave à la ville pour acheter sa liberté ait
jamais été un sujet traité par Virgile; il n'est pas dans
Théocrile et il n'avait guère de charme sans celui de l'allu-
sion. Ce qui est vrai, c'est que, lorsque Virgile a voulu fixer
le souvenir de son aventure, deux conceptions se sont
présentées à son esprit, dont aucune ne le satisfaisait. Il
a emprunté tantôt à Tune, tantôt à l'autre, et il a composé
ainsi un ensemble boiteux, mais qui, en somme, atteint
le but qu'il se proposait : faire comprendre les choses
qui l'intéressaient particulièrement, sans pourtant s'éloi-
gner de la forme bucolique.
Comme la IV« Égl., la F® est une intervention dans la
réalité des faits, mais à un point de vue tout différent.
La IV® Égl. se tient dans les généralités. Ému des con-
vulsions qui agitent la République romaine à son déclin,
Virgile entrevoit une sorte de bonheur universel, dont le
point de départ provient d'une illusion : car, en réalité, la
paix de Brindes et le consulat de PoUion n'ont pas
changé la face du monde. Ce rêve de bonheur ne se
dégage pas des formes conventionnelles : c'est une vague
aspiration au retour de l'âge d'or, incompatible avec le
développement auquel était arrivée l'humanité et que
Virgile lui-même ne pouvait guère prendre à la lettre.
Ici, plus de visées humanitaires, plus de théories géné-
rales, mais la peinture très vraie des malheurs d'un petit
1. L. c.y p. 583 sq. : « Es moclite ihm die Gegcnubcrstcllung sciner
selbst und eines Reprasentanten dor Expropriirten, die or um Octavians
Gunst zu fciern wohl machcn miisste, zu einfach, die Spicgclung der
gegenwàrtigen Verhâltnisso zu dcutlich, zu wenig poctisch erscheincn.
Desshalb arbeitcto er cinen anderen wohl schon begoiinenen Entwurf
cin, der joneni redit âlinlich war : ein alter Hirtensclavo kommt sich
loszukaufen nach Rom; der Schwerpunkt dièses Gediclites sollte wohl
in der Schildorung des grossartigen îîindrucks der Riesenstadt auf den
einfachen Ilirten liegcn und viclleicht auch in einor Verhcrrlicliung Octa-
vians unter der Maskc seines Ilcrrn. Die Verse 19-10 kônnten aus die-
sem Entwurf unveràndert ubcrnommen soin. » Virgile n'aurait pas, sui-
vant E. Bothe, opéré la fusion nécessaire entre les deux poèmes.
344 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
nombre d'individus, malheurs auxquels Tityre-Virgile se
félicite d'échapper par une faveur toute personnelle. Encore
ici même n*a-t-il pas osé se dégager des liens d'une allé-
gorie peu conséquente avec elle-même.
La pièce étant avant tout un remercîment, on peut se
demander si Virgile a bien trouvé le ton qui convenait.
La sincérité n'en est pas douteuse, mais l'exagération en
est étonnante. Du premier coup il en pousse l'expression
à l'extrême. Son bienfaiteur est un dieu et il lui voue un
culte. Il ne se départ point de celte ardeur hyperbolique.
Le monde serait bouleversé, qu'il n'oublierait point la
figure de son sauveur. Cette hyperbole nous est d'autant
plus désagréable qu'Octave ne faisait en somme qu'excepter
Virgile d'une mesure violente et brutale. On eût aimé que
celui-ci trouvât le ton juste pour louer son bienfaiteur, et
le remerciât en termes plus mesurés. Evidemment il a été
embarrassé; il n'a su que se réfugier dans les formules de
flatterie alexandrine, qui ne choquaient pas les contempo-
rains parce qu'elles étaient consacrées par l'usage.
Au premier abord on trouve que Tityre-Virgile accepte
son bonheur avec une sorte d'égoïsme tranquille. 11 l'étalé
devant le malheureux Mélibée et il ne s'excuse point d'être
un privilégié; il ne cherche pas à se faire pardonner sa
bonne fortune en en donnant des raisons valables et plau-
sibles. H la doit uniquement à une volonté toute-puis-
sante. Il ne paraît pas se douter que Mélibée serait bien
aise de la partager; il ne lui adresse pas une seule parole
de compassion; la seule offre qu'il lui fasse, et sous une
forme qui montre qu'elle ne saurait être acceptée, c'est de
l'héberger une nuit sous son toit. Mais, lorsqu'on réfléchit,
on voit que le personnage de Tityre ne pouvait guère être
conçu autrement. En remerciant Octave, Tityre ne pouvait
lui faire des reproches et se plaindre des mesures de
rigueur auxquelles il échappait. Toutefois ces plaintes,
Virgile a trouvé un moyen très adroit de nous les faire
entendre; il les a placées dans la bouche de Mélibée,
L'Eglogue est un duo; à côté du remercîment, la protes-
tation, qui tient autant de place que lui; elle s'exprime en
termes énergiques, dans lesquels Virgile a mis autant
d'âme que dans le remercîment lui-même. En face de
LA PREMIÈRE ÉGLOGUE 345
Tityre le privilégié, il y a les victimes, et ces victimes
sont nombreuses. Leur représentant, Mélibée, n'envie
pas rhorame plus heureux qui a su échapper à la pros-
cription, V. H ; mais il dépeint en termes énergiques sa
propre infortune ; il n'y a pas eu de ménagements dans
cette expulsion brutale; les malades eux-mêmes ont dû
partir. Les animaux ne sont pas moins malheureux que
les hommes et ce qu'il y a de plus touchant dans la plainte
de Mélibée, c'est la sympathie qu'il témoigne à son trou-
peau; en général les bergers des Bucoliques songent peu
à leurs bêtes; nous trouvons ici pour la première fois —
et c'est une des nouveautés de la V^ ÉgL, — ces sentiments
d'affection pour les animaux inoffensifs : abeilles, pigeons,
tourterelles, — la pitié pour les êtres qui souffrent, pitié
qui tiendra plus tard une si grande place dans les Géor-
giques. Mélibée emmène avec précaution la chèvre qui
vient de mettre bas et déplore le sort des deux chevreaux
abandonnés sur la pierre nue, v. 14 sq. Il craint pour son
troupeau dans l'exil les pâturages nouveaux qui éprouve-
ront les mères et les maladies qu'occasionne le contact
d'animaux inconnus, v. 49 sq. C'est pour son troupeau
qu'il regrette le cytise en fleur et les saules amers qui
faisaient son régal, v. 77 sq., et l'on est touché de la place
qu'occupent ses chèvres dans toutes ses pensées. Quant à
lui, il songe qu'il ne reverra peut-être plus jamais son
humble cabane au toit de chaume et les champs où il
régnait en maître, v. 67 sq. A cette pensée son cœur se
révolte. Il ne craint pas de flétrir le soldat impie, barbare,
qui va devenir le propriétaire de ses terres si soignées,
V. 70 sq. Remontant à la cause du mal, il maudit les guerres
civiles, V. 71 sq. C'est déjà la fin des guerres civiles que
Virgile appelait de tous ses vœux dans la IV® Égl. et c'est
le point par lequel celle-ci s'y rejoint. On a dit que Virgile
s'était représenté dans le personnage de Tityre et cela est
vrai; mais les sentiments de Mélibée sont aussi les siens;
la preuve, c'est que, à la fin du I®»* livre des Géorgiques, il
s'exprime en son nom sur les guerres civiles dans des
termes analogues à ceux de Méhbée. « Squalent abductis
arua colonis », Géorg., I, 507, dit sous une autre forme
la même chose que : « Impius hacc tam culta noualia
346 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
miles habebit »>, ÉgL I, 70. En outre, ce n'est pas l'infortune
seule de ses compatriotes que Mélibée met en lumière, c'est
l'injustice, dont ils sont victimes; on leur enlève le fruit
le plus légitime de leur travail, v. 72 sq.
Ainsi Virgile, dans cette ÉgL, ne s'est pas borné à tra-
duire le contentement de Tityre; il s'est fait le porte-
parole de ses compatriotes spoliés. Ce ne sont pas seule-
ment des plaintes résignées qu'il transmet à Octave, il
élève une véritable protestation contre l'attribution des
terres aux vétérans. Quand on songe que Virgile traite
d'impies et de barbares ces soldats, qui venaient de faire
la fortune d'Octave, sur lesquels s'appuyait sa puissance,
dont il devait avoir encore besoin pour devenir le maître
du monde, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il a
été singulièrement hardi ^ En lisant celte pièce qui, sans
lui être dédiée formellement, lui était cependant destinée,
Octave, à côté des remercîments qui ne lui étaient pas
ménagés, a trouvé aussi uno condamnation des mesures
injustes qu'il avait dû prendre, et l'on serait tenté de
croire que, si Virgile a exagéré le ton de la reconnaissance,
c'était pour faire passer la leçon.
Dans une pièce aussi personnelle il ne faut pas s'atten-
dre à rencontrer beaucoup d'imitations. Aussi, lorsqu'on
examine la liste dressée par W. Ribbeck ^, trouve-t-on que
beaucoup de rapprochements ne sont pas probants, ou
que ce sont de simples rapprochements de mots. Il faut
donc les examiner de près pour déterminer les emprunts
véritables.
Il est bien possible qu'au v. 1 l'expression « tu patulae
recubans sub tegmine fagi » provienne de l'Id. VII, 88 sq. :
« tÙ 8' {iTcb Sp'j(Tiv y) ôirb irsvxaiî *A6ù (xeXi(T6d[xevoç xaTïxéxAiao
ôeiE KojxàTa ». En revanche le passage qu'on cite habituel-
lement, Id. Xll, 8 sq. : « o-xiepYjv ô' uttô qpYiyiv 'HeXcou çpuyovTOç
ôSomopo? eSpajxev toç tiç » n'a rien à voir avec le vers qui nous
occupe. Gcbauer 3 fait bien remarquer que, si « çyjy^ »
1. Schol. Bern., p. 744 : « Prima igitur continet conquestionom publi-
cam, priuatam gratulationera do agris ». Jbid., ad v. 71 : « ... hic
Octauianum Virgilius lacsit, sed hic ueritatem secutus est ».
2 Dans O. Ribbeck', vol. I, p. 235-6 ; vol. III, p. 421-3.
3. Quatenua Vergilius in epithetis..., p. 11.
LA PREMIERE ÉGLOGLE 347
et c fagus • sont apparentés, ce n'est pourtant pas le
même arbre, et, comme la situation est dilférente, il n'y a
pas de raison pour croire à un emprunt. Le hêtre, dont il
est ici question, est du reste un arbre familier à Virgile,
sous l'ombre duquel il s'est sûrement étendu bien des
fois; Virgile n'avait à faire d'emprunts à personne pour en
parler ^
Pour écrire « Formosam.^ Amaryllida », v. 5, Virgile
n'avait pas besoin de se rappeler que Théocrite avait dit,
Id. III, 6, et IV, 38 : « ~Û ^apteaa' 'AjiapuXXi », bien que son
Amaryllis vienne de celle de Théocrite. C'est plutôt un
exemple de variation d'épithètes. Virgile emploie très sou-
vent le mot « formosus »; mais il n'a pas traduit l'épi-
thète chère à Théocrite « x«p'£i? »•
Il est possible que le v. 7 sq. : « illius aram Saepe tener
nostris ab ouilibus imbuet agnus » ait été influencé par le
V. 5 de l'Epigr. I : « Bcoixbv 6' aljiaÇeï xepab; xpâ^o^ outoç 6
(xàXo; ». Mais l'emprunt est peu important.
Au V. 9, « nie meas errare boues... », Virgile s'est copié
lui-même (Égl. II, 21); il n'est pas douteux qu'il n'ait
observé de ses yeux l'allure errante du troupeau qui pait.
Mais le mot se trouvait déjà dans Théocrite, Id. IX, 4 : « Xoï
jjLEv àjia pdffxotvTo xal èv çt5X>.oifft uXavwvTo ». Peut-être a-t-il
influencé Virgile dans le choix du sien.
Je ne crois pas que le beau vers de Mélibée, v. 11 : « Non
equidem inuideo, miror magis » ait le moindre rapport
avec [Moschos] 111, 113 sq., où Fauteur, après avoir rappelé
que Bion est mort et silencieux sous la terre, ajoute :
« Taïç N*j(içai<Ti ô' ïfioÇev àel tov pdtTpa"/ov aSeiv. Toîç 6' l'^io ov
çôovÉoifxt, To yàp jxéXo; où xaXbv aSst ». La situation est absolu-
ment différente 2.
Les « gemellos » du v. 14 peuvent être une réminiscence
de r u atya... SiôvjiaToxov » de Tld. 1, 25; il n'est pas dou-
teux que toute l'Égl. I n'ait une couleur bucolique très
prononcée et qu'elle n'ait derrière elle les lectures appro-
fondies que Virgile avait faites de Théocrite.
1. Sur les répétitions, v. I et 4 : « Tityre tu patulae..., tu Tityrc »,
V. 7, « lUc... illius... », cf. Gebauer, De poetarum graecorum...,p. 55 et p. 38.
2. Le rapprochement s'évanouit tout à fait, si l'on corrige avec
Ahrons : « llû; ô'&yà) où 90ovéot[xt; ».
J
i
348 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
Gebauer* pense que les v. 24-25 peuvent provenir de
l'Odyssée, 2;, v. 107 : « Ilaa-aaiv S'ûuàpYJ ye ^nipr^ exeif,8e {lÉTcoTca w.
Il est certain qu'il y a une ressemblance d'expression; mais
la comparaison appartient à Virgile. De la répétition des
V. 30 sq. (( Galatea... Galatea » il rapproche des exemples
analogues deThéocrite*.
Entre les v. 38 sq. et l'Id. IV, 12 : « Tal SajxàXat ô'a-jTov {/.uxA-
{i£vai aîSe ttoOîOvti » je ne vois aucune ressemblance. Dans
Théocrile il s'agit d'un troupeau de vaches qui regrettent
leur maître absent : le regret de la nature inanimée pour
Tityreest une simple hyperbole poétique. Le passage qui
se rapprocherait le plus de celui de Virgile est peut-être
<:elui où Bion, I, 31 sq., associe les chênes, les fleuves et les
sources à la douleur d'Aphrodite qui a perdu Adonis; mais
les circonstances sont bien diflférentes.
Au V. 45, «summittitetauros » peut provenir de rid. IX, 3 :
« Môer/to; poufftv uipévxeç, Oirb o-:etpaio-: ôè Taûpto; », « 'jç)iY)(i.t »
et « summittere » signifiant ici lâcher à la suite du trou-
peau.
Entre les v. 51-2 et l'Id. VII, 136 sq. : « xb 6' èyruOev Upbv uSwp
Nu{i?àv il avTpoio xaxetêdjxevov xeXdtpuÇe » il n'y a d'autre res-
semblance que l'épithète^, « Updv » =z « sacros »; mais
-dans Théocrite cette épithète est motivée par « Nujxçàv è^ àv-
ipoio »; dans Virgile c'est une épithète banale qui s'ap-
plique à toutes les sources. Cf. Géorg.^ IV, 319. Il n'y a
pas de raison pour croire qu'il l'a prise là plutôt qu'ail-
leurs.
Entre le bourdonnement des abeilles sur la haie, au v. 55,
•et le murmure de la brise dans le feuillage du pin, Id. I,
1 sq., il n'y a aucune ressemblance.
L'Id. VII, V. 141, exprime le roucoulement de la tourte-
relle : « ëffTeve xpuyaiv ». Ce roucoulement, Virgile Pavait
entendu sur sa propriété; il a sûrement constaté par lui-
même combien il ressemblait à un gémissement. Le mot
1. De poetarum graecorum...^ p. 252.
2. Jbid., p. 52. Sur le v. 31, « pinguis... caseus », cf. Quatenus Vergitius
in epithetis...^ p. 10; il n'y a qu'une similitude sans emprunt.
3. Cf. Gcbaucr, Quatenus Vergilius in epithetis..., p. 6, en note :
« Quin col. I, 52-59 colorom traxerint ex id. VII, 136-142, mihi...
non est dubium ».
<
LA PREMIÈRE ÉGLOGUE 349
dont il s'est servi a-t-il été influencé par celui de Théo-
crite? C'est ce que nous ignorons *.
L'adieu de Daphnis, Id. I, v. 115 sq., aux loups, aux cha-
cals, aux ours, qu*il ne rencontrera plus dans les forêts, n'a
rien à faire avec le v. 75 sq., où Mélibée ne dit pas adieu à
ses chèvres'. Les vaches, dont il est question Id. IX, 10 sq.,
qui ont été précipitées par le vent du S.-O. du haut d'une
roche, où elles paissaient l'arbousier, et qui se sont tuées,
n'ont rien à voir avec les chèvres de Mélibée; toutefois
l'expression « àirb axomS; » a quelque rapport avec « Du-
mosa de rupe », v. 76.
L'hospitalité rustique offerte par Tityre à Mélibée pour
une nuit, v. 79 sq., ne ressemble que bien vaguement à
celle que Polyphème propose à Galatéc, Id. XI, 44 sq., où
celui-ci oppose à l'agitation de la mer le calme de sa grotte
entourée par une végétation luxuriante.
Au V. 80 les mois « Fronde super uiridi » sont bien plus
simples que la description prolongée des lits d'herbage
dont il est question dans Tld. Vil, v. 67 sq. Au v. 81 « pressi
copia lactis » est une simple similitude d'expression avec
« iraxxàç » de l'Id. XI, 20.
En somme Virgile, dans la F° Égl.,se souvient évidem-
ment de Théocrite, qu'il a longuement étudié, et il en
résulte une certaine analogie de couleur et de style; mais
ce n'est plus là cette imitation directe et patiente, dont les
Égl. précédentes nous avaient donné l'exemple. Déjà, dans
i'Egl. IV, qui est d'une teneur toute spéciale, l'indépen-
dance de Virgile se manifeste ; elle s'accentue ici très vive-
ment ^
1. Schol. Bern. ad I, 59 : « Proprie de turture « geraero » dicitur, ut
Plautus ait ».
2. Cf. E. Glaser, P. Vergilius Maro als Naturdichter und Theist, p. 88-89.
Il se refuse à voir au v. 78 une imitation do Théocrite, V, 128; le cytise
était aussi en Italie la nourriture des chèvres.
3. E. Glaser, P. Vergilius Maro als Naturdichter und Theist^ p. 89 :
« Es giebt eben Lcute die, wcnn Vergil in seinon OedichteD einmal
Biencn am honiptriefenden Eichbaum schwùrmen, Tauben ira Neste
girren, Schwalben zwitschern, Ziegen am Fels klcttern und Baumklco
luttcrn oder Winzor jodeln lâsst, glaubcn, sic miisson sofort bci Theo-
krit diejenigen Stellen aufstobcrn, wo fthnlichcs vorgehe, um die Quelle
zu haben, aus wclcher der Rômcr geschôpft haben musse. » La vérité
■c'est que Virgile témoigne d'une grande indépendance en ce qui con-
20
350 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES- DE VIRGILE
Il est certain que le v. 2 : « Siluestrem tenui musam
meditaris auena » offre une ressemblance avec Lucrèce, IV,
589 : « Fislula siluestrem ne cesset fundere musam ».
Lucrèce était sûrement à cette époque un des auteurs que
Virgile lisait le plus assidûment avec l'intention de l'imiter.
Il ne faut pas oublier pourtant que le sens de « pastoral »
qu'il donne à « siluestris » est caractéristique de ses Églo-
gués*.
cerne la peinture de la nature ; mais il y a un certain nombre de traits
qui lui sont communs avec Théocrite et en pareil cas on ne sait si c'est
l'observation personnelle ou la réminiscence poétique qui a été pour
lui déterminante.
1. Cf.p. 454 sq.
CHAPITRE XI
La neuvième Ëglogue.
La IXo Églogue est de forme dramatique*. Tandis que la
r®, très différente des pièces purement littéraires imitées
de Théocrite, est exclusivement consacrée à des événements
intéressant Virgile, celle-ci est d'un genre mixte : d'une
part elle nous renseigne sur les événements qui ont immé-
diatement suivi ceux auxquels la V fait allusion'; d'autre
part le cadre en est emprunté à la VIP Id., et elle com-
prend des morceaux qui sont directement imités de diffé-
rentes Idylles^
Elle est d'un caractère strictement bucolique^, et le scé-
nario en est très simple. Mœris, un homme de confiance
de Menalcas qui vient d'être dépouillé de son bien, porte
deux chevreaux à son nouveau maître qui habite ia ville.
11 est rejoint en chemin par un autre pâtre, Lycidas, et il
1. Serv. Danielin., ad IX, 1 : « ... dramatico charactere scripta est » ;
Schol. Bem., Préanib. de l'Égl. IX : « Hoc genus carminis ôpajxattxdv
vol (ii(JLr|Tixdv dicitur ».
•2. E. Glaser, P. Vergilius Maro als I^aturdichter und Theist, p. 68 *•
« Der âusscren Form der bukolischcn Gedichte Theokrits bcdionte
sich Vorgil also nicht bloss um Hirtcnbilder sondern aucli uni Zcitbildcr
darzustcllen ». W. II. Kolster, p. 18*2 sq. de son édition : « Die neunto
Ekloge... ist... durch eino Roihe von Hinwcisungen auf Vergils litora-
rische Thatigkoit von wcsentlichem Interesse, nicht minder fiir die
Lcbcnsgeschichto des Dichters ».
3. Schol. Bem.y Prôamb. do l'Égl. IX : « llaec ecloga proprie buco-
licon ».
352 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
lui donne des nouvelles de la triste situation de Menalcas,
qui non seulement a été spolié, mais a failli être tué.
Lycidas se révolte à cette pensée, fait l'éloge du talent
poétique de Menalcas et, comme preuve de ce talent, les
deux pâtres citent un certain nombre de ses vers. Lycidas
voudrait en entendre davantage; mais Mœris est pressé de
faire sa commission, si pénible qu'elle soit, et il remet Tim-
patient Lycidas au retour prochain de Menalcas*.
Voyons d'abord ce que cette pièce nous apprend sur les
malheurs qui ont frappé Virgile.
Dans la T'Églogue il avait introduit, par un artiOce qui
donne lieu à certaines obscurités, un personnage complexe,
Tityre, qui tantôt le représente et tantôt n'est autre qu'un
vieil esclave qui vient d'obtenir sa liberté. Ici il a renoncé
à cet artifice — non pas peut-être qu'il s'en rcpenlit, —
mais parce que la situation ne le comportait point. En
effet, le vieil esclave est resté sur la propriété de son maître :
Virgile a été obligé de la quitter. Les deux personnages
sont donc séparés et ne peuvent plus être confondus en
un seul ; s'il avait donné à l'un d'eux le nom de Tityre, il en
serait résulté pour le lecteur une obscurité désagréable. 11
a donc désigné ici l'esclave par le nom de Mœris; quant à
lui, il a pris celui de Menalcas, qui lui avait déjà servi de
pseudonyme dans la V° Églogue^. Mœris a bien des
traits communs avec Tityre, de sorte que la persistance du
même personnage nous autorise à croire que Virgile avait
en réalité sur son domaine un vieux serviteur dévoué, et
que ni Tityre ni Mœris ne sont des figures en l'air inven-
tées pour la circonstance et pour des besoins poétiques.
Mœris est un homme déjà vieux, v. 51 sq.; c'est un servi-
teur fidèle : s'il est demeuré sur la propriété que son
1. Lavos, Vergils Eklogen in ihren fJeziehimgen zu Daphnis (Progr. du
gymn. de Lyck, 1893, in-1, 8 p.), donne de cette Églogue une interpré-
tation absurde. Il pense que Mœris est surpris par Lycidas au moment
où il emporte des chevreaux pour son propre compte, qu'il essaie do se
tirer d'affaire par sa présence d'esprit on racontant sur lui-môme et sur
son maître des dangers imaginaires, que les vers qu'il cite comme de
Virgile, v. 26 sq. et 39 sq., ne sont pas de lui, et que Lycidas s'en
aperçoit. Ce Mocris est le même que celui do la VIII* Égl., qui s'appro-
prie les moissons d'autrui..,, etc., etc.
2. Cf. Quintilien, /;j*/i7. orat., VIII, 6, 46.
LA NEUVIEME ÉGLOGUE 353
maître a dû abandonner, c'est pour le servir encore, car
il n'aime pas le nouveau propriétaire, et, s'il lui porte
des chevreaux, ce n'est pas pour son plaisir, c'est qu'il ne
peut faire autrement *, v. 6. Il s'est entremis dans les évé-
nements douloureux qui ont frappé son mailre; il lui a
donné un bon conseil et il lui a sauvé la vie en même
temps que la sienne propre, v. 14 sq. 11 espère bien qu'il
va revenir, et, tant qu'il est absent, il n'a pas le cœur à
dire des vers, v. 67. Il parle de la propriété comme un
vieux domestique qui se sent chez lui, « nostri... agelli », v.
2 sq., des vers de Virgile comme s'ils étaient les siens,
« car'mina nostra ^ », v. H sq. Le Tityre de la l'« Égl. est
également un homme âgé et, si nous ne trouvons pas chez
lui l'expression de la tendresse de Mœris pour son maître,
c'est que cela était impossible, puisque Tityre est en même
temps le maître et l'esclave. Mais c'est peut-être l'existence
du vieil intendant dévoué qui a donné à Virgile l'idée du
personnage auquel on peut dire « tua rura », I, 46, comme
s'il était le véritable propriétaire.
Quant à Lycidas, il est très peu déterminé. C'est un jeune
homme, « puer », v. 66, sans doute un pâtre, bien qu'il
ne soit pas question de son troupeau. Il doit à Théocrite
d'aimer Amaryllis, v. 22, et d'être passionné pour le chant
pastoral, v. 64 sq. Il est poète lui-même, mais c'est un
débutant, qui ne se fait pas illusion sur son talent, v. 32 sq.
En revanche, il professe pour celui de Mcnalcas une
admiration profonde, v. 17 sq. Déjà, dans la V* Égl.,
Menalcas et Mopsus se faisaient de grands compliments,
et c'est le plus jeune des deux patres, Mopsus, qui rece-
vait les plus vifs éloges; ici la situation n'est pas la même,
et c'est Menalcas qui récolte toute la gloire.
La description des v. 7 sq. complète heureusement ce
1. Le mot « mittimus w no peut signifier « je lui porte » et s'explique
(le la façon suivante. Il y a sur le domaine de Virgile toute une « familia
rustica »; cf. v. 4 « ueteres.. coloni ». Dans les circonstances actuelles
on a tenu conseil et on a jugé à propos d'envoyer des chevreaux au
nouveau propriétaire. C'est Mœris qui a été chargé de la commission,
peut-être parce qu'il s'occupait spécialement des troupeaux, et actuel-
lement il s'en acquitte.
2. E. Glaser, ad v. 2 : « nostri... agelli » « unsres Gutchens wie, v. H,
« nostra... carmina... » dio Sprache treuherzigor Anhanglichkeit.
20.
354 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE MRGILE
que nous savons de la propriété de Virgile *. Lycidas
parle d'essaims d'abeilles, v. 30 ; il en est question dans
la V° Égl., V. 54; si l'on compare la mention des vaches
faite au v. 31, à celle des v. 9, 33, 45 de l'Égl. I, on en
conclura que sur la propriété de Virgile on en élevait réel-
lement — ce qui rend assez étonnant que dans ses pièces
littéraires les bouviers ne jouent pas le même rôle que
chez Théocrite. « Nostri... agelli », v. 2 sq., correspond assez
bien à « Et tibi magna satis ». Les pâtres de la T* Égl. vont
à la ville vendre leurs agneaux, v. 21 ; ici Mœris porte des
chevreaux au nouveau propriétaire. H est possible que
Virgile possédât une maison à la ville, et que l'usurpateur
s'en soit emparé en même temps qu'il revendiquait le
domaine rural. Ce n'est là qu'une hypothèse.
La IX® Égl. confirme ce que nous savons par la I*"», à
savoir que Virgile, menacé de perdre son bien, l'a pour-
tant conservé, v. 10 sq. ^. Que s'est-il passé depuis? Ce
maintien en possession a été connu dans le pays; mais, si
on pèse les termes dont se servent Lycidas, v. 7 : « Certc
equidem audieram... » et Mœris, v. 11 : « Audieras et
fama fuit », il ne semble pas que la chose ait jamais pris
les proportions d'un événement absolument certain, et
que tout le monde ait pu vérifier. On en a bien parlé au
milieu du bouleversement universel; mais la dépossession
est venue si vile que l'on s'est à peine aperçu que Virgile
avait reçu une garantie contre le sort commun. Elle paraît
s'être opérée de la façon suivante : l'individu auquel était
échu le domaine de Virgile, « Aduena nostri... possessor
agelli », V. 2 sq., fit valoir ses droits qui résultaient du
partage, et il les fit valoir juridiquement en prononçant
la formule solennelle : u Haec mea sunt », v. 4 3, ensuite
1. Cf. p. 331 sq. « Qua so subducerc colles Incipiiint... », IX, 7 sq.,
paraît devoir Hre mis en rapport avec I, 56, « alla sub rupe ».
2. A. Foilchenfold, Ueber die Tendenz..., p. 29'2 : «... in der I Kkloge
ist nicht der Dank fur die restitutio des verlorenen Bositzes, sondern
fur die servatio des gefahrdeten Dichtergutes crhalten ».
3. M. Sonntag, Op. laud., p. 113 : « Ein Soldat nahm seine Bcsilzungoder
Teilo derselbcn mit der Formel * haoc mea sunt » als sein Eigcntura
in Anspruch. Die solenno Formel lasst darauf schliesscn, dass die
iDanspruchnahmo im Wege cines Prozessos crfolgt ist. » Le fait qu'il y
eut une action judiciaire no semble pas douteux.
LA NEUVIÈME ÉGLOGUE 335
de quoi il ne restait plus à Tancien propriétaire qu'à s'en
aller. Virgile n'accepta pas Tinjonclion et il recourut à la
justice; il intenta un procès ou il accepta celui qu'on lui
faisait, « liles >», v. 14; nous ignorons devant quelle juri-
diction fut portée raffaire. Elle ne suivit pas son cours
régulier; au lieu d'attendre qu'on lui donnât gain de cause,
l'adversaire de Virgile se porta contre lui à des voies de
fait, presque à un meurtre. A. quel moment et dans quelles
circonstances? Virgile ne nous le dit pas. Devant cette agres-
sion, qui paraît s'être adressée également à lui, Mœris prit
peur; il conseilla à son maître de céder, ce qui fut fait; il
ne semble pas que les mots « quacumque nouas incidere
lites » puissent être entendus autrement que de la façon
suivante : Virgile renonça à soutenir ses prétentions devant
la justice; il conclut avec son adversaire un accord tel
quel. On ne voit pas en effet qu'après l'attentat l'usurpa-
teur se soit installé de vive force sur le domaine do Virgile,
et que ce soit pour se dérober à des violences immédiates
que celui-ci se soit enfui à Rome. Virgile répondit à la vio-
lence par une transaction, dont malheureusement nous
ignorons les termes; si nous envisageons les possibilités,
il est probable qu'il demanda un délai sous un prétexte
quelconque, délai pendant lequel son adversaire devait
jouir des revenus de la propriété contestée, sans pourtant
en prendre possession; il comptait bien profiter de ce
délai pour aller à Rome se faire rendre justice; s'il n'obtint
rien, c'est que peut-être il avait, pour obtenir du temps,
cédé sur le principe et qu'Octave ne jugea pas à propos
de revenir là-dessus. Ce qui est certain, c'est que la
situation que nous représente la IX* Égl. n'a pas l'air de
représenter une solution définitive. Virgile n'est plus sur sa
propriété et le soldat n'y est pas encore. Les domestiques
servent momentanément le nouveau maître, mais le retour
du propriétaire véritable ne fait point pour eux le moindre
doute, V. 67.
Comment les choses en sont-elles venues à ce point?
Virgile est sobre de renseignements là-dessus : il semble
pourtant qu'il laisse entrevoir la vérité. Octave lui avait
donné une garantie; il est assez vraisemblable qu'il
expédia des ordres en conséquence au gouverneur de la
356 ETUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
Cisalpine, à Varus. Mais, en Cisalpine, les vétérans se
considéraient comme les maîtres et se réclamaient du
droit du plus fort, « tela inter Martia », v. 12. H ne semble
pas que Varus put ou voulut exercer son autorité; il
régnait une espèce d'anarchie : « quoniam Fors oninia
uersat » ; Virgile se trouva donc isolé et sans appui. Il fut
contraint de céder; il croyait ne le faire que momenta-
nément; ses espérances de retour ne purent se réaliser.
Voyons maintenant ce que disent les commentateurs
de toute TaiTaire ; la méthode consiste à ne pas attribuer
d'importance aux renseignements qui dérivent du texte
lui-même, à repousser ceux qui sont en contradiction
avec le texte, à discuter ceux qui paraissent dériver d'une
autre source que les vers de Virgile et qui ne les contre-
disent pas.
Suétone-Donat, 20, ne parait pas en savoir plus long
que ce que contient le texte de Virgile : « ...aduersus
ueterani cuiusdam uiolcntiam, a quo in altercatione litis
agrariae paulum afuit quin occideretur ». Il connaît le
procès et 'il ne mentionne pas le nom du vétéran.
M. Sonntag ^ prend le mot « allercatio » dans un sens
juridique.
Dans Servius, ad Ecl. IX, 1, il n'est pas question du
procès : « Vergilius postquam paene occisus est ab Arrio
centurione, Romam reuertens, mandauit procuratoribus
suis ut tuerentur agros et ad praesens obsequerentur
Arrio ». La situation est à peu près celle que nous repré-
sente la IX* Égl. Celle-ci ne dit pas que ce soit à Rome que
Virgile se soit réfugié; mais ce ne peut guère être ailleurs.
Quant au nom du centurion Arrius, nous le devons à Ser-
vius; c'est là un détail emprunté à une source autre que
Virgile ; malheureusement nous ignorons laquelle. Oa
remarquera que Servius est muet sur le lieu et sur les cir-
constances de l'attentat. Il paraît en savoir davantage dans
le préambule du Commentaire sur les Bucoliques, p. 3 :
« Ad quem accipiendum profectus,ab Arrio centurione, qui
eum tenebat, paene est interemptus, nisi se praecipilasset
in Mincium : unde est allegoricos ipse aries etiam nunc
1. op. laud.y p. 114.
LA NEUVIÈME ÉGLOGUE 337
uellcra siccat ». 11 y a dans ce passage une inexactitude, à
savoir qu'après son premier voyage à Rome, Virgile trouva
Arrius installé dans sa propriété ; la première Églogue nous
montre au contraire qu'il y rentra sans difficulté. Un trait
inquiétant, c'est la mise en relation du saut dans le
Mincio avec l'aventure du bélier de l'Egl. 111, v. 95, cf.
Serv. ad h. /. ; on serait tente d'admettre qu'il n'a été
inventé que pour expliquer allégoriquement ce vers *.
Mais cela n'est pas certain. Il est possible que le saut dans
le Mincio remonte, à une source historique, et qu'un com-
mentateur imbécile ait cru voir une allusion à ce fuit dans
le V. 95 de la 111' Égl. Si l'on adopte la version la plus
complète de Servius, l'attentat d'Arrius eut lieu sur la
propriété même de Virgile, que celui-ci envahit à main
armée. Virgile, pour échapper, dut traverser le Mincio à la
nage *.
Le Servius Danielin.^ ad IX, I, nous présente une autre
version : « Sane alii ordinem huius eclogae ita exponunt :
cum inmunitatem agrorum Vergilius impetrasset, lis est
exorta de linibus inler eum et eos, qui in proximo agros
acceperant : ex quibus Clodius quidam dixit, se pmnem
litem amputaturum interfecto Vergilio. Quem poeta stricto
gladio se insequentem fugit in tabernam carbonariam. Et
beneficio institoris ex alla parte emissus, seruatus est. »
Ici, conformément au texte de Virgile, il est question du
procès, et Virgile ne trouve pas, en rentrant chez lui, un
intrus installé sur ses terres, ce qui est plus conforme à
la réalité. Mais le procès a pour origine une question de
limites avec des voisins. On se demande si Virgile aurait
risqué sa vie pour une contestation pareille. L'agresseur
n'est plus le centurion Arrius, mais un certain Clodius.
L'attentat n'a pas lieu sur le domaine de Virgile, mais,
soit au village d'Andes, soit à Mantoue, puisque celui-ci
1. W. II. Kolster, dans son édition, p. 185 : « Dio Sago der Dichtcr
habe sich schwimmcnd gercttot verrat sich durch ihre Berufung
auf III, 95, ipse arics ctiam nunc vellera siccat, selbst als cino Erdich-
tung ».
2. Cette version est représentée dans les Scholia Bernensia, ad III, 95 :
« Quidam Virgilium intcrfici uoluit; is uero transnato fluuio uix potuit
uostitus cuadero ibique uestom suam in ripa contraposita siccauit ».
358 ÉTCDE SCR LES BCCOUQUES DE VIRGILE
trouTe soa salut daas la boutiqae d'an charbonnier. Il ne
s*agit plus d'une invasion à main armée sur la propriété
de Virgile, mais d'une discussion ayant dégénéré en voies
de fait à un moment où les deux adversaires se sont
trouves en présence *.
Ces deux versions remontent évidemment à deux sources
différentes que nous ne connaissons pas; nous n'avons pas
de raison décisive pour adopter Tune plutôt que l'autre.
n semble que nous en trouvions une troisième dans le
Pseudo-Probus, p. 5 sq. : « Vndc factum uti Vergilius
quoque agros amitterct, quos sexagiota ueterani acci-
perent. Sed insinuatus Augusto per Cornelium Gallum,
condiscipulum suum, promeruit, ut agros suos reciperet,
et eo facto concitauerat in se ueteranos adeo, ut a Milieno
(V llileno) Toroae primipilario paene sit interfectus, nisi
fugisset, ut contestatur ipse... » Le partage de la pro-
priété de Virgile, qui, nous le savons par lui-même, n'était
pas grande, entre soixante vétérans, paraît absurde.
Quant au nom du centurion, il semble bien que ce soit
une corruption de « Arrio cenlurione* »; de sorte que ce
renseignement se rattache à la version de Servius.
Examinons maintenant dans quel but Virgile a écrit sa
IX« Égl., et pourquoi il l'a faite telle que nous l'avons.
Il n'est pas admissible qu'il Tait composée uniquement
avec une intention de curiosité rétrospective et pour con-
server à la postérité le souvenir d'événements qui avaient
eu pour lui une si grande importance. Elle devait lui
servir à seconder les démarches qu'il avait entreprises
pour arriver à une restitution. Considérée à ce point de
vue elle s'éclaire d'un jour tout nouveau. Si la I^® est un
remerciment, Ja seconde est une réclamation et c'est une
1. Cotte version est représentée dans les SchoUa Bern., Préamb. de
i'I*îgl. IX, où Virgile est donné comme possédant une terre en commun
avec Claudius, ad IX, 1 et 2, où elle est opposée à la version d'Arrius :
« Aduena^ idest Cladius, non ut alii Varuni uel Arium centurionem
dicunt », 3 et 25, ad III, 93. Ailleurs le commentateur flotte entre Clo-
diiiH, Arrius et même Varus (ce qui est absurde) : ad IX, 6 : .< Hos ilti,
Clad'o uel Ario » ; 12 : « Tela tn/cr J/ar/Za idest inter uim militareni, hoc
OKt turaultum Vari vol Clad;i >» ; 14 : « ...litcs, militarcs uel lites, Cladii
uol Vari do agro communi, qui uolebat Virgilium occidere ».
2. G. Thilo, P. Veri/ili Maronis Carmîna, p. x, note 25.
LA NEUVIEME EGLOGUE 359
réclamation faite avec beaucoup (Inhabileté. Elle est
exempte de toute récrimination ^ Virgile aurait pu se
plaindre qu'Octave, en lui faisant une promesse formelle,
n'eût pas pris les mesures nécessaires pour qu'elle eût un
résultat déGuitif. Il aurait pu se plaindre que les auto-
rités locales en eussent tenu si peu de compte et ne lui
eussent point prêté main-forte. Il se garde bien de le
faire : ce qui prouve qu'il compte toujours sur ses protec-
teurs et qu'il ne veut point les désobliger. Il aime mieux
mettre tout sur le compte d'un état de trouble excessif et
de violence, dont personne n'est responsable, et que les
dépositaires de l'autorité, quels qu'ils soient, ont tout
intérêt à réprimer. S'il reste dans le vague, c'est qu'il
n'écrit nullement pour nous renseigner, qu'il ne veut
accuser ni compromettre personne, parce qu'il a encore
besoin de tout le monde.
Tout le début de la pièce est fait pour rendre Virgile
sympathique, pour attirer la pitié sur sa triste situation'.
U a été dépouillé par un étranger, « aduena », v. 2, expres-
sion atténuée, qui rappelle le « impius... miles » de i'Égl. I,
70; on sent que Virgile n'a plus autant son franc parier
et qu'il ménage ses mots; l'injustice n'en est pas moins
nettement signalée. Jamais il n'avait cru qu'une pareille
spoliation pût l'atteindre, « quod numquam ueriti sumus » ;
il y a dans cet aveu une sorte de mea culpa; il semble
que Virgile ait été trop confiant, qu'il n'ait ouvert les yeux
qu'à la dernière minute, trop tard. Il est possible qu'il ait
1. A. Przygode, Op. laud.^ p. 31 : « Vcrgilius..., quom ecl. I pro agro
servato gratias agere vidimus, ccl. IX se agro pulsum esse qucritur et
causam, cur in agro romanere non potucrit, cam dicit, quod carmina
in tumultu bclli nihil valeant. Non igitur ci, cuius gratia cum adliuc
scrvavcrat, illud crimini dat aut vitio vertit, scd por solas belli vicissi-
tudincs cfTectum csso apcrlo déclarât. » Cf. A. Fcilchonfeld, Op, laud.,
p. 23 ; Ueber die Tendenz.., p. -293 sq. : « Der Dichtcrbonuilit sich durchaus,
don Umsturz dcr Vcrhâltnisse... nicht Personon, auf deren Versprcchun-
gcn er gcbant, fur sein Unglûck vcrantwortlich zu niaclien ; er sucht vicl
richtiger durcli Ilinwois auf ncue dichterischc Lcistungen die Gunst
der Machthabcr ncucrdings zu gcwinncn, statt an frùhere Vcrheissun-
gcn aufdringlich zu mahncn ».
2. V. 2, le ton do Mœris est extrômemont pathétique ; « O Lycida »
répondant à « Mocri » montre qu'il est en proie à une vive émotion. Cf.
Égl. I, V. 1 sq. : « Tityre... » « O Melibocc... ».
À
'À
360 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
été endormi par des assurauces qui ne se réalisèrent point.
En tout cas, c'est un retour mélancolique sur la belle indiffé-
rence que donnait jadis àTityresa situation privilégiée. La
spoliation a été opérée à Tégard d'un petit propriétaire
« agelli », V. 3; cite est d*autant plus condamnable. Elle
a été impudente : on a employé des formules juridiques
pour mettre à la porte les anciens propriétaires, v. 4, et
ceux-ci sont dans une situation déplorable : « uicti,
tristes... », v. 5, ne trouvant pas la protection à laquelle
ils ont droit. Virgile avait une promesse; on n'en a pas
tenu compte. La violence brutale règne, v. 11. La déposses-
sion n'a pas suffi; on serait allé jusqu'à Tassassinat, si la
victime n'avait point, par esprit de conciliation, aban-
donné ses droits. Tout ce début est donc conçu de façon à
exciter au plus haut point la compassion, à représenter la
spoliation comme une chose abominable et par conséquent
à préparer la voie à une réparation.
Quel rapport y a-t-il entre ce début et le corps même
de la pièce? La transition nous est fournie par les v. 17-20
de Lycidas : ces vers sont destinés à augmenter l'indigna-
tion que nous fait ressentir l'attentat contre Virgile *. Vir-
gile n'est pas le premier venu, c'est le poète bucolique
par excellence; on était assez accoutumé, à cette époque,
aux violences contre les personnes, pour ne pas y faire
grande atlenlion. Mais la mort d'un écrivain, qui était
déjà l'honneur des lettres latines, eût été une perte irré-
parable, et c'est là ce que Virgile met en lumière. L'allu-
sion aux v. 20 sq. et 40 sq. de la V® Égl. semble prouver
qu'il la considérait comme ce qu'il avait fait de mieux dans la
poésie pastorale, et cette allusion est une préparation aux
citations qui remplissent le reste de la pièce. J'ai remarqué,
en étudiant la 1'° Egl., que Virgile n'attribuait le succès
1. A. Foilchcnfold, Ueber die Tendenz der neuntcn Ekloge Vergils und
ihren Ziinammenhaiig mit dfr ersten und sechsten^ p. 289 : « Der Gedanke
an die Mogliclikoit cincs solchcn Vcrlustes fuhrt zu lobcnder Erwàhnung
dor jiin^'sten poetischon Leistunfjen des Vertrichonon » : p. 290, il croit
que Virgile veut, on attirant la pitié sur les mauvais traitements qu'il a
subis, en faisant allusion à ses productions poétiques existant déjà ou à
venir et on particulier par la glorification spéciale do Varus, déterminer
Varus ou César à le tirer du malheur où il est plongé.
LA NEUVIEME EGLOGUE 361
de sa démarche à rintervention d'aucun de ses protec-
teurs, mais à la volonté directement exprimée d'Octave.
Les raisons de cette décision ne sont pas indiquées dans la
l'^ Égl., mais elles sont mentionnées dans la IX®, v. 10 :
« Omnia carminibus uestrum seruasse Menalcan ». C'est
donc comme poète que Virgile a été exempté du sort com-
mun; Octave n'a pas voulu qu'un homme de talent, qui
avait déjà une grande réputation, fût réduit à la misère.
Ces « carmina », dont il est question ici, ne sauraient
représenter la I"**^ Égl., qui est un remerciment composé
une fois la faveur obtenue. Virgile ne fait aucune allusion
à une demande en vers, qu'il aurait adressée à Octave et
qui aurait touché celui-ci. Donc ces « carmina » sont juste-
ment ceux que nous possédons, c'est-à-dire les Bucoliques
elles-mêmes*. Les Églogues avaient consacré le renom
de Virgile comme poète; c'est à cause d'elles qu'Octave
accorda à leur auteur le privilège qu*il sollicitait. Le
moyen qui avait réussi une fois était tout indiqué pour la
seconde : la seule recommandation, que Virgile pouvai
invoquer, étant son talent de poète, il a voulu en donner
des preuves en citant des spécimens de son savoir-faire 2.
Les morceaux qu'il a insérés dans cette pièce ont pour but
de replacer Octave dans l'état d'esprit qui, une première
fois, lui avait dicté une décision si favorable. Dès lors le
plan de la IX® Egl. est parfaitement net et l'unité visible.
Virgile commence par provoquer la pitié qui s'attache aux
1. A. Fcilchcnfeld, Ueber die Tendenz...^ p. 203, en note, montre qu'il
paraît ressortir de I, 9-10, que les poésies bucoliques de Virgile furent
pour lui le motif du traitement do faveur obtenu.
2. "W. H. Kolstor, dans son édit., p. 18-4 : « Was den Inhalt dcr
Dichtung anbclangt, so kônncn wir nicht zweifeln dass dicselbo die
Tendenz bat, auf die Bedcutsamkeit des Dichters fiir die aufblithcndo
Literatur und die Anerkcnnung, die er vielfach finde, hinzuweisen ».
Krause, Op. laud., p. 24 sq. : « tota ecloga nona sic comparata esse
videtur ut poeta, Auguste adhuc ignotus, eius clementiae se commen-
daret indicaretque quae natura poesis suae esset quamque varias rcs
posset tractare. Se non modo pastorum condicionos simplicissimas (v. 2:^)
•et amores (v. 39) sed etiam maximas res (v. 27 et 46) intra poesis suae
finis pcrsequi posse vult demonstraro ». A. Fcilchenfeld, Op. laud., p. 23 :
« Qui quid meliore vitae condicione usus in bucolica poesi profecerit ut
exemplis perspicuum reddat, varia carminum fragmenta et ex Theocrito
j,ranslata (23 sq. 39 sq.) et ad suae aetatis res spectantia (27 sq. 16 sq.)
huic eclogae inscrit ».
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE^ 2]
362 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
victimes de la violence ; il enchérit dans la suite, en mon-
trant que, cette fois, la victime n'est pas ordinaire, qu'il
s'agit d*un grand écrivain faisant honneur à son siècle et
dont la disparition ou Tamoindrissement serait une sorte
de malheur public.
^, Les morceaux qui figurent dans la IX^ Égl. n*ont pas de
lien entre eux et ne sont rapprochés que par la fantaisie
des interlocuteurs. Ils ne paraissent pas être contempo-
rains de la IX*^ Egl. *. Nous en sommes sûrs au moins
pour deux d'entre eux. Ils ne sont pas tous de la même
époque et ils n*ont pas été composés en vue de la pièce
dans laquelle ils sont introduits. Ce sont des vers que Vir-
gile avait dans ses papiers, qu'il n'avait pas publiés et
pour lesquels il a trouvé postérieurement un cadre conve-
nable en s'inspirant de la Vll° Id. de Théocrite. Déjà nous
avons vu que la VP Égl. était faite de fragments sans lien
entre eux, que Virgile avait peut-être écrits séparément et
dont il a constitué le chant de Silène. Il avait donc eu
déjà recours à ce procédé. Ce qui le justifie ici, c'est
que la IX® Égl., étant une pièce de circonstance, a dû être
composée assez vite. Virgile n'avait ni le temps ni peut-être
le calme nécessaire pour chercher du nouveau; comme il
voulait donner des échantillons de son talent dans des sens
divers, il a pris ce qu'il avait sous la main. Il est bien pos-
sible qu'une arrière-pensée littéraire ait agi dans la même
direction que les besoins du moment. Virgile était arrivé
l. f G. Thilo, N. Jahrb. f. Phil. u. Paed., t. CIL, p. 302, note 7 :
« So werden v. 27-29 an Varus und v. 46-50 an Octaviau erst mit dieser
ecloge entstanden sein; v. 23-25 und 39-43 kônnten bestandthcilo
frûher gedichtcter, jedoch nicht verôffentlichter lieder sein ; abcr ebonso
môglich ist es, dasz auch sie erst damais gcmacht sind ». O. Kibbeck,.
Prolegomenay p. 1 sq., pense que 23 sq. et 39 sq. sont antérieurs à la
IX" Égl.; mais on ne saurait dire de combien. Pour ^ sq. la date est
fixée par l'apparition do l'étoile. R. Bitschofsky, Op. laud., p. 4 : « Insunt
in ecloga nona particulae quaedam aliorum carminum, qnae iavciiis
poeta aut non perfccerat aut, quod mihi verisimillus videtur, non cdi-
dorat. Quippe quae potius exercitationis gratia composuissct. » A. Przy-
godo est d'un autre avis ; il croit quo TÉgl. est adressée à Vanis e\ il
ajoute, Op. laud., p. 35 : « Vergilius videtur, quantum seu imitandis seu
invenicndis carminum argumentis valeret, Varo exemplis illis osteodero
eiusque gratiam sibi pararo voluisso : quod si vcrum est, illa' carmina
eam ipsam ob causam, ut in liac ecloga proferantur, a Vcrgiiio tuni
dcmum facta ncquo iam pridem foras data esse consoctarium fit ».
LA NEUVIÈME ÉGLOGUE 363
au terme de sa carrière bucolique; il a fallu une occasion
particulière pour qu'il se décidât à écrire la X® Ëgl. Sans
doute il se rendait compte qu'il ne cultiverait plus guère
le genre pastoral; or il avait en portefeuille quelques
essais dont il était content; il a voulu les sauver de Toubli,
et, pensant qu'il n'aurait pas l'occasion de les placer
ailleurs, il les a insérés ici dans un ensemble qui lui per-
mettait justement de les présenter comme des fragments.
Le premier morceau est introduit assez industrieu-
sement, bien que Tarliflce soit visible. Fortement ému
par la nouvelle du danger que vient de courir Menalcas,
Lycidas s'écrie que sa mort eût été désastreuse pour
la poésie. Justement il se rappelle quelques vers de lui,
qu'il a entendus récemment, lorsque Menalcas allait faire
sa cour à Amaryllis. Amaryllis étant aimée en même temps
de Lycidas *, on s'attendrait à ce que celui-ci ait vu dans
la démarche de son rival autre chose qu'une occasion de
mettre de beaux vers dans sa mémoire. Virgile s'inquiète
peu de l'invraisemblance, préoccupé qu'il est avant tout
de nous communiquer une traduction qu'il a faite de
Théocrite, Id. III, V. 1 sq. : < Ka>(jL7<r8a> tcotI ràv 'AfjiapuX-
XiSa, Tal 8i [jloi aiysç Bdtrxovtai xar' opo;, xal ô Tivupoç aùràc
èXauvet. TixMp' ê(jLlv tq xaXbv ire;piXa(jLéve, pdorxs xà; alyaç, Kal
noil xàv xpdcvav àye Ttrjps, xal xbv êvdp^av, Tbv Ai6'jxbv xvàxa>va
qpuXaffeieo, [iri xu xopû^/y) ». Servius *, qui voit du reste dans ce
passage une allégorie qui n'y est pas, prétend que Virgile
Ta traduit littéralement. Il est certain que c'est une des
traductions les plus littérales que nous ait données Virgile,
mais cela ne veut pas dire qu'elle le soit absolument.
Aulu-Gelle ^, qui a comparé l'imitation au modèle, formule
avec beaucoup de finesse la théorie du procédé de Virgile,
qui parait avoir été le procédé usuel des poètes latins, lors-
qu'ils voulaient rendre un original grec. Il remarque qu'il
ne s'agit pas de reproduire exactement tous les mots con-
formément au modèle. En effet, violemment transportés
1. V. 2-2, a ad (lelicias... nostras >•, cf. Èg\. II, 2,- « Dclicias domini ».
2. Ad IX, 23 : « Theocriti sunt uorsus, uerbum ad uerhiira translali,
sed taincn Ycrgilii ncgotium continentes; nam allegoricos impcrat suis,
ut rem tueantur, ncc tamen aadeant contra Arrii praoccptum ueniro ».
3. iXoct. Att., IX, 9.
364 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
dans une langue étrangère, ils perdent généralement
leur grâce native. Appliquant cette remarque au cas
particulier qui nous occupe, il montre que Virgile a pris
certains traits et qu'il en a négligé d'autres. Il a laissé de
côté l'expression < to xaXbv -ireçiXaiiéve », qui est d'une dou-
ceur charmante, mais qui ne pouvait passer en latin. Je
n'ai pas, bien entendu, à discuter cette opinion d'Aulu-
Gelle et à chercher si le latin n'avait pas, lui aussi, des
termes de tendresse, qui auraient pu figurer ici : je crois
que ce qui a déterminé Virgile à cette omission, c'est que
ses pâtres n'ont pas entre eux les rapports de familiarité
affectueuse que leur donne Théocrite; lorsqu'ils sont amis,
ils le sont d'une façon plus apprêtée et avec moins d'aban-
don. Aulu-Gelle convient que le reste est joliment rendu,
sauf le mot « èvdpxav », traduit par « caper », « auctore
enim M. Varrone is demum latine caper dicitur, qui excas-
tratus est ». Peut-être ce mot grossier a-t-il tout simple-
ment effarouche Virgile.
Aulu-Gelle expose à merveille la doctrine des équiva-
lences, qui est le principe même et le fondement de la tra-
duction virgilienne. On remarquera que les deux premiers
vers sont mis par Théocrite dans la bouche du chevrier
anonyme, la pièce étant tout entière un monologue drama-
tique sans introduction narrative. Virgile s'en sert pour
terminer le couplet de Lycidas, parce qu'il veut expliquer la
situation. Il a laissé de côté, sans doute à cause de Tidée
purement hellénique, le mot « Kwjxio-Sw », qu'il eût fallu
développer pour le rendre compréhensible, bien que les
comiques latins l'eussent déjà traduit; « delicias... nos-
tras », V. 22, est une addition fort élégante, mais qui rend
pour Lycidas la situation un peu fausse. Au v. 23, il a
ajouté « dum redeo (breuis est uia) », sans doute parce
qu'il négligeait le v. 2 de Théocrite. Les répétitions élé-
gantes, « pasce... pastas », « âge... inter agendum », ne se
trouvent pas dans le modèle; ce sont des artifices de style,
par lesquels Virgile montre sa science d'écrivain et espère
l'emporter sur la simplicité un peu nue du modèle. Le
mot « Aiêuxdv » a peut-être disparu comme trop spécial.
Théocrite mentionne certains rapports entre la Sicile et
l'Afrique, qui en était voisine ; Virgile les supprime, excepté
LA NEUVIÈME ÉGLOGUE 365
dans la V*" Égl., où il a parlé des « Poeni.. leones », la
Sicile elle-môme n'étant déjà plus pour lui qu'un pays
lointain et en partie de convention K
Pourquoi Virgile a-t-il imité ce passage? Il n'a rien de
particulièrement remarquable; il est empreint toutefois
d'une certaine saveur rustique, d'une naïveté qui a pu le
tenter. On remarquera que dans la II" et dans la VIII" Égl.
il avait déjà emprunté à la 111° Id. ce qu'elle contient
de passion sincère et vraie. Il n'est pas vraisemblable
qu'après en avoir ainsi mis à contribution les parties les
plus saillantes, il se soit amusé, au moment où il com-
posait la IX" Égl., à en traduire presque littéralement le
début, qui est loin d'en être la partie la plus intéressante.
Il est plus naturel de supposer qu'à un moment qu'on ne
saurait fixer, mais antérieurement à la IX« Égl.,. Virgile
avait traduit ces quelques vers comme exercice de style,
et sans savoir ce qu'il en ferait. Il n'avait pas encore
eu l'occasion de les utiliser, et cette occasion, il l'a fait
naître ici; il a sans doute trouvé le morceau élégamment
rendu, et il a pensé qu'il donnerait l'idée qu'il était
capable de rivaliser sans désavantage avec Théocrite. Déjà
il avait traduit presque littéralement le commencement
de la IV^ Id., et il l'avait placé en tête de la lir Églogue,
quoiqu'il n'y soit pas fort utile. L'imitation de la lll*' Id.
était restée sans emploi. Si ce point de vue est juste, il
jette une vive lumière sur la façon de travailler de Vir-
gile; il cherchait en lisant Théocrite des motifs poétiques;
il s'exerçait sur les passages, qui, pour une raison ou
pour une autre, lui semblaient avoir de l'intérêt, et, quand
il en était satisfait, il leur donnait place dans des pièces
qui étaient conçues et exécutées postérieurement pour les
recevoir. Le mérite du style et l'art ingénieux de la com-
binaison, ce sont évidemment les deux points sur lesquels
Virgile porte son effort dans ses études d'après Théocrite.
Le second morceau est introduit de la façon la plus
naturelle : un souvenir en appelle un autre et, à la cita-
1. Gebaucr, De poetarum graecorum.., p. 70, montre que l'imitation do
Virgile est heureuse au point do vue mdtrique; p. 52, il fait remarquer
qu'il a conservé le chiasme : « Tityrc... Tityre ».
366 ÉTCDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
iioD de Lycidas, Mœrîs répond par ane aatre citation.
Quel est le sens de ce morceau? Cest un appel à Varus,
pour qu'il sau?e Mantoue compromise dans la ruine de
Crémone, une promesse que, s'il le fait, les cygnes, ces
oiseaux que les anciens considéraient comme harmonieux,
porteront son nom jusqu'aux astres * : en d'autres
termes, si Varus sauve Mantoue, il sera glorîGé par ia
reconnaissance des habitants. 11 est certain que ces vers
sont antérieurs à la IX^ Égl. £n effet, au moment que la
IX* Égl. nous représente, il eût été trop lard pour écrire
« superet modo Mantua nobis », v. 27. Le territoire de
Mantoue avait été, au moins en partie, concédé aux vété-
rans; il n*y avait plus à revenir là-dessus. Virgile, qui
s'était un instant entremis pour sauver sa patrie, ainsi que
le prouve ce passage, ne luttait plus que pour conserver
son patrimoine. U ne comptait plus sur Varus pour réussir;
il avait remis ses intérêts entre les mains d*un protecteur
plus puissant, celles d'Octave. Le fragment en question
n'est pas seulement antérieur à la iX<^ Égl. ; il l'est aussi
à Ja I*^. En effet, lorsque Virgile écrit la 1"^ Égl., Man-
toue est sacrifiée; il proteste bien par la bouche de
Mélibée contre le traitement qui lui a été infligé, mais
c'est un fait accompli, sur lequel il n'a pas le moindre
espoir qu'on puisse revenir. Il n'invoque plus \^rus : il
est trop tard pour cela. Au contraire, le fragment est pos-
térieur à la VI^ Églogue et les commentateurs ont émis sur
ce point de singulières erreui-s. Ils ont cru que, dans les
V. 27-29, Virgile avait promis à Varus un poème épique
s'il sauvait Mantoue et que, Varus n'ayant pas répondu à ses
instances, il lui signifiait, au début de la VI® Égl., qu'il
n'aurait pas le poème épique et qu'il devrait se contenter
d'une bucolique. Tout ceci est un pur rêve ^; la promesse
métaphorique de reconnaissance exprimée par le chant des
cygnes n'est pas la promesse d'une épopée et voici com-
ment les choses paraissent s'être passées. Quand Varus
prit possession du gouvernement de la Cisalpine, il était
encore tout chaud des guerres civiles et il demanda à
1. Sur l'hyperbole « ad sidéra », cf. p. 157.
2. C'est le système de A. Feilchenfeld, Uebei* die Tendenz..., p. 2^.
LA NEUVIEME EGLOGUE 367
Virgile de chanter ses exploits dans une épopée. Virgile,
qui n*avait point de goût pour ce genre de sujet et qui ne
se sentait pas apte à le traiter, s'excusa sur son insuffi-
sance et dédia à Varus une Ëglogne, en mettant dans la
dédicace toute la bonne grâce possible. Il ne parla point
du partage des champs, parce qu*alors il n'en était pas
encore question. Puis les événements marchèrent; il
semble que la prise de possession du territoire de Mantoue
fut une sorte de coup de foudre, auquel on ne s'attendait
point. Naturellement Virgile se tourna vers Varus; il écrivit
en hâte les v. 27-29 de la IX® bglogue. Ces vers faisaient
partie d'un poème qu'il n'eut pas le temps d'achever,
V. 26 : « necdum perfecta » ; nous ne savons pas, bien
entendu, ce que Virgile eu avait composé; en tout cas ce
passage devait en être Tendroit le plus saillant, Varus
s'étant montré ou mal disposé ou impuissant, Virgile alla
à Rome ; à partir de ce moment il ne parait point qu'il ait
continué ù vouloir sauver Mantoue; il ne songe plus qu'à
se sauver lui-même ; nous avons vu qu'il fut contre son
attente enveloppé dans la ruine commune; c'est alors
qu'écrivant la IX® Égl., il y recueillit ces vers désormais
sans objet d'un poème qui n'avait pas été terminé.
A un morceau d'imitation littéraire succède un morceau
d'actualité; ce n'est point là un simple effet du hasard et
il est bien certain que Virgile nous présente l'une après
l'autre les diverses faces de son talent. Il a voulu du reste
exprimer son propre sentiment sur la valeur de ces deux
morceaux en introduisant le second par « Immo haec ^ »,
V. 26. Il le donne donc comme supérieur et il l'est en
effet. Quelle que soit l'habileté de traduction et l'ingénio-
sité de style déployées dans le premier, ces qualités secon-
daires ne doivent point prévaloir contre l'émotion du
second, la franchise et la simplicité du mouvement et
cette belle invention, qui consiste à faire porter jusqu'au
ciel le nom de Varus par les cygnes blancs du Mincio.
Comme il était désormais sans utilité pratique, ce n'est
que son mérite littéraire qui a pu porter Virgile à le con-
server.
1. « Imnio haec » est déjà employé dans le môme sens, Égl. V, v. 13.
368 ÉTLDE SCR LES BUCOUQUES DE MRGILE
Mis en goût par ces beaux yers Lycidas demande à Mœris
de continuer. Il emploie la formule bien connue de demande-
pressante précédée d'un souhait conditionnel, v. 30 : « Sic
tua Cyrneas'... » E. Betbe ^ a trouvé ces vœux singuliers;
ils ne peuvent, selon lui, s'adresser à Mœris, qui ne pos-
sède rien; en admettant qu*il s*agisse de la propriété con-
liée momentanément à sa garde, ils sont encore incom-
préhensibles dans la situation présente, où Lycidas ne peut
souhaiter à Mœris que d'être délivré de Tusurpateur ^. Ces
critiques ne sont pas fondées; nous avons tu, en effet, que
Mœris, qui est un vieux serviteur, parle de la propriété de
Menalcas comme de la sienne. Lycidas peut très bien lui
dire : tes essaims, tes vaches, d'autant que c'est Mœris qui
les soigne. Quant à Fabsence de Menalcas, elle est consi-
dérée comme momentanée; les souhaits pour la prospérité-
du domaine qui lui reviendra sont donc parfaitement légi-
times. E. Bethe ^ a été également choqué du v. 32 : « Incipe,
siquid habes » ; si Ton compare III, v. 52 : « Quin âge, siquid
habes », et V, V. iOsq. :» Incipe... siquos... ignés... habes »,
il semble que Lycidas provoque Mœris à réciter ses propres-
vers : or ce sont ceux de Virgile qu'il veut entendre. Mais
le sens de la formule est déterminé par le contexte;
dans la IIK et dans la V*^ Égl., c'est le contexte qui
nous montre qu'il s'agit de vers originaux; ici la réponse
de Mœris, y. 38 : x Si ualeam meminisse.. », qui constate
l'effort fait pour rappeler ses souvenirs, la réplique des
Y. 51 sq., où il déplore rinfîdélilé de sa mémoire, qui le
met dans l'impossibilité de satisfaire son interlocuteur,
montrent bien que Mœris n'a pas un instant d'incertitude
sur le sens des mots : ^ Incipe, siquid habes » ; ce sont des
vers de Menalcas qu'on lui demande et qu'il se met en
mesure de réciter. Tout au plus le mot « incipe » parait -il
réclamer un morceau de plus longue haleine que le frag-
1. « Cyrneas » n'est pas nniqaement un adjectif d'origine, mais une^
épithète d'excellence ; les ifs de Corse sont les ifs par excellence, par
conséquent les plus nuisibles aux abeilles.
Q. liheinixchen Muséum f. Philologie, N. F., n*'"' Band, p. 584 sq.
3. Ibid.^ p. 585 : «c Die (Jôttor mogen Euch Eucr Recht widcrçeben»
Euch von jenem Kniiber befrcien ».
•1. /6frf., p. 585-586.
LA NEUVIEME ÉGLOGUE 36^
ment précédent, qui semble ne pas compter pour l'impa-
tient Lycidas, puisqu'il dit « commence » et non pas « con-
tinue »; « commence » est du reste justifié par le fait
qu'il s'agit d'entamer un morceau nouveau et sans rap-
port avec le premier.
On a beaucoup discuté sur les v. 32-36; on a cru y voir
un aveu modeste de Virgile, qui se considérait encore
comme inférieur aux grands poêles ^ Mais, si incertaine
et si flottante que soit parfois l'allégorie chez Virgile, il
ne peut pas se personnifier à la fois dans Menalcas et
dans Lycidas. Si Lycidas demande à entendre des vers de
Menalcas, parce que les siens ne sont pas dignes des poètes
consacrés, il avoue par là même que ceux de Menalcas le
sont. Ce n'est donc pas un aveu de modestie que fait ici
Virgile, c'est au contraire un éloge détourné qu'il se
donne. Cet éloge, il ne faut pas l'imputer à une pure vanité
littéraire; il est justifié par Tintention fondamentale de la
pièce; Virgile veut s'y faire passer pour un poète de talent;
c'est l'argument capital qu'il invoque pour réclamer son
bien et c'est pour cela qu'il souligna ses citations par l'ex-
pression de l'admiration des interlocuteurs. Quant aux
termes mêmes de l'éloge indirect qu'il se fait adresser, il
parait en avoir pesé les termes avec attention. Il se fait
en somme proclamer l'égal de Varius et de Cinna; or
nous avons vu ^ qu'il avait inséré dans la VIII° Égl. un
vers de Varius; le nom de Varius est peut-être mis là
d'ailleurs à cause de l'afTection qui l'unissait déjà à Virgile ;
mais celui de Cinna est plus significatif. Cinna était un
des poètes les plus estimés de l'école de Catulle et de
Calvus, sa Zmyrna, une des œuvres les plus renommées
qu'eût produites ce mouvement littéraire. Au moment de la
VI^ Égl., Virgile parait avoir clé singulièrement préoccupé
de ce groupe de poètes; il se fait dire dans la IX® qu'il est
1. C'est ainsi que l'entend E. Bethe, /. c, p. 587, et cela lui paraît
mettre dans l'Égl. IX une grande confusion. P. 588 sq., il croit que
Virgile a réuni dans cette pièce deux tableaux, dont chacun est clair en
lui-même, mais qui, réunis, sont contradictoires. Si l'on supprime 30-54^
il reste 1-29 et 55-67, qui forment un tout ; l'autre partie en forme un
également. Je ne pense pas que cette hypothèse soit fondée, et elle est
suffisamment réfutée par la conception que j'expose de l'I^igl. IX.
2. P. 3>:j.
370 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
maintenant leur égal. Quant aux termes dont se sert
Lycidas au v. 36 ils paraissent être une simple métaphore,
occasionnée peut-être par celle du v. 29 *.
Avec le couplet de Mœris, v. 37-43, nous revenons à
rimitation de Théocrite. Mœris cherche dans sa mémoire
— nous verrons plus loin qu'il n'en a pas beaucoup — de
quoi satisfaire Lycidas; il y trouve un fragment de poème
qu'il apprécie ainsi, v. 38 : « neque est ignobile carmen »,
précaution de Virgile pour signaler au lecteur le mérite
de ses vers. Dans la Xl*^ Id., Polyphème, cherchant à attirer
Galatée dans sa grotte, s'exprime ainsi, v. 42 sq. : « *AXV dtot-
xeu tù 7ïo6' à}jL2, xal é^êî; oùSàv eXaaaov, Tàv yy.oL^ixoLy te ôaXao-aav
ÏOL itotI ^épffov ôpsj^ôeïv. "Aôiov èv Twvxpo) Tcap' âfitv tqcv vuxTa
^laÇEt*;. 'EvTi 8açvai Tvivei, èvxl paôivai xuitàptffdoi, "E<rri (léXa;
xto-ffoç, ent' a|X7Cc).oç à Y>uxuxapiro;, "Eati 'l/t»^pbv OSwp, xd jiot à
TcoX'jSévSpEOç Auva Aevxôtç èx /lôvoc 7:oxbv à(iêp6(Tiov irpo'tVjXt. Tcç
xa xôivSe ÔaXatjaav éxwv xal xujxaO' eXoixo; ». Ce sont les vers
qu'a imités Virgile; sur Je moment où il a composé celte
imitation nous n'avons pas de renseignements. Comme
c'est un morceau fort brillant, qui convient à merveille à
l'intention de la IX® Égl., on pourrait admettre qu'il Ta écrit
expressément pour cette pièce. Cependant nous savons
qu'il était depuis longtemps familier avec la XI® Id. Il s'en
était beaucoup servi pour la 11° Égl.; il l'avait encore uti-
lisée dans la VIII® et ailleurs. Il est possible qu'il eût tra-
duit ce passage comme formant un tout et que, n'ayant
pas trouvé l'occasion de le placer ailleurs, il en eût juste-
ment la libre disposition lorsqu'il composa TÉgl. IX. Bien
que ce soit une imitation comme les vers 23-25, lés condi-
tions n'en sont pourtant pas les mêmes. Le début de la
III® Id. n'a rien de remarquable; en le traduisant, Virgile
ne pouvait se proposer que de déployer son habileté et
sa souplesse. Ici le fond même est intéressant; le tableau
est pittoresque et le sentiment gracieux; c'est un des plus
jolis passages de Théocrite; en l'empruntant Virgile était
1. E. Glascr, dans son édition, ad v. 36, rappelant qu'on a voulu voir
là uno allusion à un certain Anscr, pocto protégé d'Antoine, ajoute :
« docli fehlt die hinrcichcnde Begriindung fur dièse Annahmc ». Cette
hypothèse très répandue est uno do celles dont on ne peut ni démontrer
irréfutablement la justesse, lî prouver péremptoirement Tinexactitudo.
Elle reste possible.
LA NEUVIEME ÉGLOGUE 37 J
dbQC guidé par des considérations eslbéliqucs. En oulrc
le procédé d'imilation est plus libre qu'au morceau précé-
dent; c*est ici que Virgile, pratiquant la théorie des équi-
valences, met en jeu toutes ses ressources pour lutter
avec son modèle. 11 a réduit en cinq vers les huit vers
de Théocrite; il a donc condensé ce que le grec dévelop-
pait et c'est un procédé qui lui est familier (c'est ainsi
par exemple que, dans l'Ëgl. VIII, il a résumé le chant de
la magicienne). 11 a conservé le mouvement du début :
<( Hue ades » ^, v. 39, et il Ta répété à la fin du morceau,
ce qui donne à l'invitation quelque chose de plus pressant.
11 a introduit le nom de Galatée, qui n'était pas nécessaire
à cette place dans le chant du Gyclope, mais qui ne pou-
vait manquer dans un fragment isolé; un peu plus loin
du reste, V. 63, Polyphème s'écrie : « *EÇév6oiç raXàteta... »
U a supprimé : « xal iUU o-iSèv rAaaaov », soit qu'il trouvât
le passage prosaïque, soit qu'il fût embarrassé pour le
rendre eu latiu : « Quis est nam ludus in undis », y. 39, est
plus gracieux, mais un peu vague, comme il arrive sou-
vent, lorsque Virgile invente et ne s'appuie pas sur un
texte antérieur. Le v. 43 de Théocrite a été rejeté à la fin
du morceau, ce qui donne une conclusion plus ferme. Le
V. 44 a été supprimé peut-êlrc comme insuffisant. On a
l'impression que le personnage de Virgile ne se contente-
rait pas de si peu. Le paysage a été complètement modifié.
Celui de Théocrite est net et précis, celui de Virgile plus
poétique peut-être, mais d'une poésie plus conventionnelle.
« Hic uer purpureum », v. 40, est une expression char-
mante^, qui parait désigner l'éclat radieux du printemps;
mais ce n'est pas seulement autour de la grotte de Poly-
phème que le printemps resplendit, et il n'est pas éternel.
Les fleurs variées, « uarios... flores », v. 40 sq., plaisent à
l'imagination, mais ne disent rien aux yeux. Les cours
d'eau, « fluniina », v. 40, n'ont pas un aspect déterminé :
« l'eau fraîche provenant de la neige blanche, qui descend
de l'Etna couvert d'arbres et qui oflre une boisson ambroi-
1. Ci'. Kgl. II, 15 : « Hue atlcs, o formosc puer... >»
2 îSur cette expression cf. Gebauer, Quatenus Vergilius in epithetis..,
p. 7.
372 ETCDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
sienne » est autrement pittoresque. Les lauriers, le»
cyprès élancés, le lierre noir, qui sont si particuliers, ont
disparu et ont été remplacés par le peuplier au feuillage-
blanc ^ qui domine la grotte; Virgile a simplifié. Il a con-
servé la vigne, dont il décrit très heureusement l'enlace-
ment; c'est un trait qu'il ajoute. J'ai déjà dit qu'il avait
augmenté l'efTet total en rejetant à la fin le v. 43 de
Théocrite; il a également rendu le vers plus vigoureux en
substituant à Tépithèle pittoresque « yXayxav » une épi-
thète pathétique, « insani » ^. Quant au v. 49, il est utile-
dans Théocrite, où Polyphème raisonne avec Galatée^;
Virgile, qui compose simplement un morceau de passion,.
Ta jugé superflu; il n'aurait fait qu'affaiblir l'impression.
En somme cette imitation est bien supérieure à la pre-
mière insérée dans TÉgl. IX; Virgile a pris soin de nous
dire lui-même combien il en était satisfait, v. 38 *. Les»
vers 39-43 sont parmi les plus parfaits qu'il ait écrits;
si le pittoresque du tableau de Théocrite est peut-être supé-
rieur, l'invitation est plus nonchalante dans l'id. XI; il y
a ici plus de force et de passion.
Le quatrième fragment est introduit d'une façon roman-
tique, V. 44 sq. : « Quid, quae te pura solum sub nocte
canentem Audieram? » et cette mise en scène convient
parfaitement, puisqu'il s'agit de l'apparition d'un astre
nouveau : c'était pendant une nuit sereine que cet astre
avait tout son éclat et qu'on pouvait l'observer. On a
trouvé que Lycidas désignait le morceau à Mœris d'un&
façon un peu vague; mais Virgile ne tient pas à mettre
de la précision dans ces réalités. En outre il ne s'agit
plus ici, comme au v. 20 sq., d'un bout de conversa-
tion que Lycidas a saisi au vol de la bouche de Menalcas-
sans que celui-ci s'en soit aperçu. On peut admettre qu'il
s'agit d'un solo exécuté par Mœris, écouté silencieusement
par Lycidas, dont ils. ont ensuite causé ensemble et qui
1. Cf. la grotto dont il est question Égl. V, v. 6 sq.
2. Cf. Gebauer, fjuatenus Vergilius in epithetis..., p. 4.
3. Ahrens l'a placé aprôs le v. 41, pour constituer une strophe d&
quatre vers; mais « Tôivfis », qui se comprend après l'ënumération des
avantages développés v. 45 sq., n'a pas de sens ici.
4. Cf. p. 370.
LA NEUVIÈME ÉGLOGUE 373^
est resté attaché dans leur mémoire au souvenir de cette
belle nuit. My donnent à Lycidas les v. 44-50; il n'est
pas très naturel que Lycidas dise qu'il se souvient de Tair
mais quUi a oublié les paroles et qu'immédiatement après-
il chante ces paroles; toutefois la difficulté n'est pas
absolue; on peut admettre que Lycidas cherche un ins-
tant et que tout à coup il se rappelle. P, les autres mss. et
le Servius Danielin. donnent à Lycidas les v. 44-45, à Mœris-
les v. 46-50; mais alors on ne comprend pas qu'après
avoir débité le morceau, Mœris ajoute : « Omnia fert
aetas, animum quoque... », v. 51. Faut-il admettre qu'il
s'interrompt et qu'il s'excuse ainsi de ne pas citer la
suite? C'est une supposition arbitraire et que rien dans le
texte de Virgile ne justiHe. On remarquera que cette réci-
tation de vers de Menalcas pourrait se continuer indéfîni-
ment; or Virgile a voulu rendre vraisemblable qu'on n'en
dise pas davantage; si Lycidas est avide d'en connaître le
plus possible, Mœris ne se prête qu'imparfaitement à son
désir et pour cela il objecte son manque de mémoire.
Déjà il n'avait dit les v. 39 sq. qu'avec quelque hésitation;
il n'était pas sûr de se les rappeler, v. 38 : « Si ualean*
meminisse.... ». Cette première délaillance est en relation
avec le manquement total de mémoire qu'accuse Mœris au
V. 51 ; elle le prépare et l'explique. Elle doit être également,
en relation avec le v. 45, « memini ». Je donnerais donc
à Mœris les mots « numéros memini, si uerba tenerem »,.
V. 45; voici dès lors comment les choses se passent i
Lycidas, v. 23 sq., récite des vers de Menalcas; Mœris lui
dit qu'il en connaît de plus beaux et il les lui commu-
nique, V. 27 sq. Lycidas mis en goût lui demande de satis-
faire plus complètement sa curiosité, v. 32 : « Incipe, si-
quid habes ». Mœris s'exécute, après avoir craint ua
moment que sa mémoire ne le serve pas assez bien pour
cela, V. 38 : « Si ualeam meminisse ». Lycidas lui rappelle-
alors un autre morceau (sans lui demander formellement,,
on le remarquera, de le réciter), Mœris répond, v. 45,
qu'il se rappelle l'air, mais qu'il a oublié les paroles.
Lycidas qui les sait, lui, les chante et Mœris, après l'avoir
écouté, se plaint de sa mauvaise mémoire. Tout cela est
très naturel; des quatre morceaux deux sont dits par
374 ÉTUDE Sun LES BLCOLIQUES DE VIRGILE
Mœris. deus par Lj-ddas, ce qui établit une certaine
syméirie.
Ce n'est évidemment point par hasard qu'ici encore à
un morceau d'imilalion succède ud morceau original :
c'est toujours le même système ; Virgile varie et se montre
sous des jours divers. J'ai déjà dit > que ce morceau me
paraissait contemporain de l'apparition du « sidus
Iulium » ; c'est le plus ancien morceau bucolique que Vir-
gile ait jugé à propos de nous conserver. Au point de vue
du mérite littéraire, il est certainement agréable et élégant;
on remarquera cependant que Virgile ne nous avertit pas
qu^il lui attribue une valeur particulière '. Les deux
passages qu'il a signalés k cet égard sont l'apostrophe
à Varus et le couplet de Polyphèmc, l'un représentant
la poésie originale, l'autre la poésie d'imitation. Il est cer-
tain que ce sont les deux morceaux vraiment supérieurs.
Si le motif littéraire n'était pas ici déterminant pour Vir-
gile (peut-être cependant a-t-il été bien aise de conserver
une production déjà ancienne), on peut admettre que ces
vers ont été introduits dans un but politique ; Virgile tenait
à ce moment à se ménager la faveur d'Ociave, et ce n'était
pas un mauvais moyen que de lui parler de Jules César et
de lui rappeler ce « sidus Iulium », auquel Octave avait
attribué tant d'importance ^.
Mœris, v. 51-53, fait un retour mélancolique sur la déca-
dence de ses facultés. Quand il était tout jeune, il passait
de longs jours à chanter, ce qui semble indiquer que, lui
ii. ^V. H. KoLslcr, dans son édiiian, p. lUO : . Dass di.
irciu, >a dio Adresse des Octavian gerichlot sei, oIpo II
UUft nn doiisi'lliea onlhalu sicli dom DIchler ebcn so se
■f wcitten. *lril Nicnianii bon-eifein •. Cf. A. Feilclienteld, L
p. 93. qaï renvois & NeMleiliip, p. 41 sq-, Krauss, p. 91 sq.
l/rbtr die Tmilen:..., p. 390 : • mau dorf in diesca
tUBdrnuk dor lloffiiuniii: erkcnpen, dass die Manluai
polUer uiid Wcinl.vrL'rii (rOfum «flrdcn -.
LA NEUVIÈME ÉGLOGUE 375
aussi, il a été un poêle rustique comme Lycidas; la chose
n'est pas dite 1res nettement, mais elle paraît vraisem-
blable : comme il est vieux et que Virgile est jeune, ce ne
sont pas les vers de Virgile qu'il pouvait chanter, quand il
était un « puer », v. 52. Pourtant « tôt carmina », v. 53,
désigne bien les vers de Menalcas, cf. v. 55 : « Sed tameu
ista salis referet tibi saepe Menalcas ».
Après des déclarations aussi catégoriques, il est bien
certain qu'il ne dira plus rien. Pourtant Lycidas insiste;
il ne voit là qu'un prétexte : « causando », v. 56. Il fail
valoir son amour pour le talent de Virgile : » nostros...
amores * », v. 56. Il fait observer que les circonstances
sont favorables à une récitation rustique. J'ai déjà remar-
qué que Virgile aimait à placer les chanls de ses pâtres
dans un cadre pittoresque approprié ^. Ici tout est calme ^,
les moiadres souffles de la brise sont tombés. On est
arrivé à mi-chemin (c'est donc le moment de se reposer)
et on commence à voir le tombeau de Bianor. Quel est ce
Bianor? Servius le considère comme identique à Ocnus, le
fondateur mythique de Mantoue ; mais il ne dit pas sur quoi
repose cette identification *. Il n'est guère admissible que
Virgile, décrivant une scène réelle qui se passe aux envi-
rons de Mantoue, y ait introduit des détails de fantaisie;
pourtant le passage, comme nous allons le voir, est imité
de Théocrite; nous demeurons donc dans l'incertitude.
Lycidas a déjà choisi des yeux la place où l'on ira s'asseoir,
c'est un endroit où les paysans sont en train de recueillir
des feuilles, sans doute pour servir de fourrage à leurs
bestiaux pendant l'hiver; d'où l'hypothèse vraisemblable
que la scène se passe à la fin de l'automne. Le détail de la
récolte des feuilles indique qu'il s'agit d'un plant d'arbres,
1. Cf. Égl. III, V. 84 : « Polio amat nostram... musam », VI, v. 9 sq. :
« haec quoque siquis Captus amore leget ».
2. Cf. Égl. III, V. 55 sq.
3. Le mot « aequor » est obscur. Serv. Danielin.^ ad IX, 59 : « Aequor
-spatium campi ». Cette explication ne paraît pas admissible à cause de
« stratum ». Il semble qu'il faille entendre les vastes nappes d'eau, qui
environnent Mantoue; mais Virgile aurait pu s'exprimer plus nettement.
4. Ad IX, 60 : « hic est qui et Ocnus dictus est — de quo ait in
decimo fatidicae Mantus et Tusci filius amnis, — conditor Mantuac ».
Cf. Schol. Beme7i8ia, ad h. 1.
376 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
à Tombrc desquels on sera bien pour se reposer. Le mot
« canamus », v. 61, parait au premier abord signifier que
les deux interlocuteurs vont chanter leurs propres poésies *,.
mais le v. 67 montre bien qu'il s'agit toujours des poèmes
de Menalcas. Lycidas invite donc Mœris à déposer là ses
chevreaux, v. 62, ou bien, s'il craint de s'arrêter, à cause
de la pluie q'ui pourrait survenir à l'approche de la nuit, il
lui offre de les porter lui-même.
Mœris reste sourd à ces instances *. Ce divertissement
champêtre sera mieux à sa place au retour de Menalcas.
Nous avons déjà dit que Virgile représente ses serviteurs
comme croyant fermement à son retour; c'est une habi-
leté que de présenter à Octave la chose comme ne faisant
point de doute.
Le dessin général de la IX" Égl. est emprunté à l'Id. VII.
Dans rid. Vil, qui a pour théâtre l'île de Kos, Simichidas
s'en va chez des amis célébrer les Thalysies. A mi-route à
peu près il rencontre Lykidas et tous deux conviennent de
se communiquer réciproquement un morceau de poésie
de leur façon; c'est ce qu'ils font, puis ils se séparent et
Simichidas, arrivé chez ses amis, décrit Thospitalité plan-
tureuse qu'il y trouve. Virgile a vu là un cadre tout pré-
paré pour recevoir des morceaux sans lien entre eux. Mais
entre la VII^ Id. et l'Égl. IX, il y a de nombreuses diffé-
rences. Dans Théocrite les deux chants sont de la compo-
sition des deux interlocuteurs, qui se les communiquent
réciproquement pour se faire plaisir, comme dans la V®^
Eglogue. Dans la IX" Égl. tous les morceaux sont de Virgile,
à la glorification duquel la pièce est consacrée. Mœris^
le vieux serviteur fatigué par l'âge et contristé par les
circonstances, n'a aucun rapport avec Simichidas, pas
plus que Lycidas, le jeune homme ardent, le poète débu-
taot et enthousiaste, avec son homonyme, un chevrier
bonhomme à l'aspect rude et malpropre. J'ai déjà dit
plusieurs fois que Virgile aimait à mettre en scène deux
personnages d'âge différent, ce qui prête à un contraste
entre eux. Il faut noter comme une curiosité qu'ici Vir-
1. « Dcsino plura, puer », v. 66; Ëfjl. V, v. 19 : « sed tudcsine plara»
puer ».
LA NEUVIEME EGLOGUE 377
gile, empruntant le cadre de l'Id. VII, lui a pris en même-
temps le nom d'un personnage, ce qu'il ne fait pas en
général. Le but du voyage de Mœris accompli dans de tristes
conditions, pour remplir un devoir pénible, est bien diffé-
rent de celui de la promenade de Simichidas, qui va à la
fête.
Les imitations de détail sont les suivantes. Le v. 1 de-
rÉgl. IX, « Quo te, Moeri, pedes? » provient du v. 21 de Tld.
Vil : « St^Lix^ôa» ira 8-yi tù (levaptépiov iro8aç eXxeic; » la déclara-
tion modeste de Lycidas, v. 32 sq., est inspirée par celle de
Simichidas, VIT, v. 37 sq. : « Kal yàp èyo) Moi<r5tv xait-jpbv <rcô{ia,
HTf^ï XéyovTi riâvTeç àoiSbv apiorov • èyco fié tiç où xa^yiceiOi^ç,
Où Aâv • où yàp "rto) xat* éjxbv vdov oute tov èoôXdv SixeXîSav vîxripLi
Tov gx ^ajjiù) ouTe ^iXrjT&v 'AeiSwv, PaTpa*/o; 6è tcot' àxptSaç ioç
TIC èptdSd) *. » Virgile a adouci les premiers vers qui, dans la.
bouche du jeune Lycidas, auraient témoigné de trop de con-^
fiance. L'e:cpression pittoresque et intraduisible « Moi(7âv>
xaTTupbv (7Td(ia » a fait place à Texpression beaucoup plus
simple et prosaïque « Et me fecere poetam Piérides », v. 32.
sq. La fin du vers est traduite littéralement, mais au v. 33
« Pastores » a remplacé « IlavTgç » ; Lycidas est un poète
bucolique; la fin du v. 34 est à peu près littérale. Naturel-
lement les noms des poètes grecs ont fait place à d'autres-
noms mis en rapport avec les études et les ambitions de
Virgile. Les oies opposées aux cygnes ont remplacé la.
grenouille opposée aux cigales, peut-être par allusion à.
quelque proverbe latin '.
Je ne crois pas que le v. 42 provienne de VII, 8; en effet.
« uçaivov = texunt »; mais « Cçaivov » est une conjecture
de Heinsius, les mss. ont k'çaivov. En revanche les v. 59 sq.
sont une traduction assez exacte de VII, 10 sq. : « KoxJiro) ràv-
[xeiraTav 66bv àvufiEç, oùSà xh (Tà[xa *A{jlÏv xb Bpa^cXa xaTeçaiveto...»
1. L'Id. IV, V. 30 sq., contient une déclaration analogue, mais plus,
assurée : «< lyia fié tiç eI{I.i (j,gXiXTic... etc. » Virgile ne paraît pas-
avoir rien emprunté à ce passage.
S.Gebaucr, Quatenus Vergilius inepitfietis..., p. 1 sq., fait remarquer que
Virgile a ajouté l'épithète : « argutos », v. 36; p. 3, qu'il a supprimé l'épi-
thète « EdôXdv », VII, 39; p. 12, note 1, qu'il a rendu « àoiôbv apt«TT0V »»■
par un seul mot latin, « vatem » ; I)e poetarum graecorum...^ p. 20, que les-
onomatopées dans Virgile et dans Théocrite sont obtenues par des moyens,
différents.
378 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
C'est ce passage de Théocrite qui ne nous permet pas
d'affirmer positivement qu'il y eût, juste à mi-chemin entre
Andes et Mantoue, un monument de Bianor; il est possible
qu'il faille voir là une simple imitation littéraire. Enfin le
V. 36 de rid. VII : « Bo*Jxo)aa<78(o|xe(TÔa* ta^' wtepoç àXÀov ôvaaEt »
a fourni le v. 64 de l'Égl. IX : « Gantantes licet usque, minus
uia laedet, eamus », qui est pourtant pris dans un sens
différent. Dans Théocrite « peut-être l'un fera t- il plaisir
à l'autre par son talent » est une expression de modestie.
La chose ne pouvait être à sa place dans la bouche de
Lycidas, puisqu'il s'agit de réciter des vers dont la valeur
est incontestable, ceux de Menalcas *.
Tels sont les détails que Virgile a empruntés à la VII® Id.
Il a également, suivant son habitude, pris quelques expres-
sions ailleurs. Le v. 31 : « distendant ubera » peut provenir
de rid. VIII, 69 : « xà 8' ouGata irXr,(TaTe 2 ». La jolie expression
du V. 51 sq. : « saepe ego longos Cantando puerum memini
me condere soles » parait devoir quelque chose à Calli-
maque, Ep. II, 2 : « è|xvr,<r6viv S'oaaaxiç àpiçoTepoi "H/iov èv Xé^x^fi
xaTÊÔûffa^iev » avec la suppression du détail exclusivement
grec de la « lesché ». Le v. 53 sq. n'est pas sans rapport avec
le V. 22 de ITd. XIV : « O-i çôsY^ri; Xûxov eÎSec; ïizaiU n;... »;
il semble pourtant qu'il s'agisse d'une forme de la supers-
tition un peu différente ^. Des v. 57 sq. on a rapproché
Id. II, 38 sq., mais le sentiment est bien différent et l'imi-
tation ne me paraît nullement prouvée.
Il n'est pas inutile de signaler le rapport entre le v. 12 sq.
et Lucrèce, III, 751 sq. : « tremeretque per auras Aeris
accipiler fugiens ueniente columba », bien qu'il ne s'agisse
que d'une fin de vers du reste légèrement modifiée par
Virgile, et entre le v. 36 et Lucrèce, III, 6 sq. : « quid enim
contendat birundo Cycnis? » C'est un nouvel exemple, qui
s'ajoute à ceux mentionnés précédemment, du commerce
que Virgile entretenait alors avec Lucrèce. A côté de
l'expression d'admiration pour Cinna, ce petit fait a son
1. Cf. une idée analogue, Id. X, 22 sq. : « Ka: Tt xôpas çiXixbv pLÉXo;
àiiêdXeu. "ASiov outwî 'EpyaÇ^... »
2. Cf. pourtant p. 201.
3. Âhrens, après Schaofcr : « Xvxoç sîôé a'; », ce qui exprime exac-
tement la même croyance que chez Virgile.
LA NEUVIEME ÉGLOGUE 379
importance : il montre combien Virgile était éclectique.
Pour se rendre compte des procédés d'imitation de
Virgile, il est important d*examiner comment il a découpé
la VII« Idylle. Id. Vil, 10 sq. = Égl. IX, o9 sq.; 21 = ÉrI.
IX, 1 ; 22 = Égl. II, 9; 36 — Égl. IX, 64; 37 sq. = Égl. IX,
32 sq.; 43 = Egl. V, 88; 50 sq. = Égl. V, 13 sq. ; 65 sq. =
Égl. V, 70 sq.; 71 sq. rz=Égl. V, 72 sq.; 74 — (peut-être)
Égl. X, 13 sq. ; 77 r= (peut-être) Égl. VIII, 44; 88 sq. =(peut-
étre) Égl. I, 1; 93 a été mis en rapport avec III, 73 (dou-
teux); 411 sq. = Égl.X, 65 sq.; 132 sq, et 136 sq. ont été
mis à tort en rapport avec Égl. I, 80 et 52; il est douteux
que 138 sq. ait inspiré Égl. II, 12 sq., 141, Égl. I, 58.
CHAPITRE XII
La dixième Ëglogue.
La dixième Ëglogue a pour sujet le récit d'une aventure
imaginaire attribuée à Gallus et les plaintes qu'exhale
celui-ci à propos d'un amour malheureux ^ Le récit est
encadré dans une introduction et dans une conclusion.
I/introduction contient une invocation à la nymphe Aré-
thuse et Texposé du sujet, à propos duquel Virgile se met
en scène sous la (igure d'un chevrier; la conclusion, ud
appel aux muses Piérides et des détails rustiques concer-
nant la personne de Virgile, transformé momentanément
en pâtre.
Déjà, dans la VI«Égl., v. 4 sq., Virgile se faisait traiter de
pâtre par Apollon ; dans la l'^ il se cache sous le masque
de Tityre, un vieil esclave affranchi; dans la V" il figure
sous le nom du pâtre chanteur Menalcas. Nulle part il ne
s'est encore présenté si complaisamment sous la personne
d'un pâtre véritable. C'est au moment où il va quitter le
genre bucolique qu'il s'identifie avec l'un de ses person-
nages 2. Il est entouré de ses chèvres, v. 7 : « Du m tenera
attondent simae uirgulta capellae » ; il chante au milieu
des forêts pastorales sensibles aux accents des bergers, et
1. Schol. Bem.y Préamb. do ^l^gl. X : « Hacc eclog-a non propric buco-
licon. Hoc genus carminis èÇr)Yr|Tixôv dicitur vel È7caYYe)»Tix6v. »
3. Sen\ Dnnielin., ad X, 7 : « Et dicens « simae uirgulta capellae »•
bic poetam quasi pastorcm posuit ».
LA DIXIEME EGLOGUE 381
dont l'écho leur répond* ; il est assis et il se livre à un tra-
vail manuel : il tresse avec des tiges d'hibiscus un panier,
V. 71 ; c'est là une occupation familière aux pasteurs, à
laquelle Corydon, II, 7i sq , regrette que sa passion ne lui
permette pas de s'abandonner. Lorsqu'il a fini, il se lève,
car il craint l'effet funeste de Tombre, v. 75 sq. : « Surga-
mus : solet esse grauis cantantibus umbra, luniperi grauis
umbra... » Du reste le soir arrive; les chèvres sont repues,
il les exhorte à rentrer' et il termine ainsi son Églogue par
une allusion à des détails rustiques et par la peinture calme
«t reposante du soir; nous avons déjà vu que c'est là un
motif final qu'il affectionne.
Il débute par une invocation à la nymphe Aréthuse, v. 1 :
« Extremum hune, Arethusa, mihi concède ^ laborem »,
-dans des termes qui indiquent la résolution de ne plus
composer de Bucoliques^. Sans doute à ce moment il était
dépouillé de son patrimoine; il était entré dans le cercle
de Mécène et il avait accepté la protection d'Octave; le
séjour à Andes, les études bucoliques qu'il y avait faites
appartenaient au passé; il était décidé à aborder des voies
nouvelles. Quant au mot « laborem », il indique non pas
une tâche pénible, cela serait peu d'accord avec la sympa-
1. C'est là uno idée qui est familière à Virgile; cf. VI, 10 sq. : « te
nostrac, Vare, myricae, Te nemus omne canct » ; VIII, 22 sq. : « Maenalus
argutumque nemus pinosque loquentis Semper habet; semper pastorum
ille audit amores >«. Cette participation, par une scirte d'écho sympathique,
de la nature pastorale au chant des bergers paraît être comme un
affaiblissement do la participation très vive de la nature aux cliants des
anciens poètes mythologiques, de cette action exercée aux temps primi-
tifs sur les choses inanimées par la poésie, action que Virgile se plaît à
décrire.
2. Le V. 77 : « Itc domum saturae, uenit Ilesperus, ite, capcllae »
est construit comme le v. 44 de VII* Égl. : « Ite domum pasti, siquis
pudor, ite, iuuenci ». Cf. I, 74 : « Ite meae, fclix quondam pecus, ito
capellae ». Il y a là une structure et une répétition élégantes qui plai-
saient à Virgile. « Venit Ilesperus » rappelle, VI, 86 : « processit Vespcr
Olympe » et, VII, 47 : « iam ucnit acstas ».
3. Sur « concède », cf. Égl. VII, 21 : « Nymphae... Libethrides...
mihi Carmen concedite ».
4. II. Flach, 2\. Jahrb. f. Pftil. «. Paed., t. CXIX, 1879 : Ueber die Abfas-
sungszeit der zehnlen Eclof/e des Vergilius, p. 791-2, pense que cette
Églogue est uno des premières écrites par Virgile et que celui-ci a
modifié le 1«' v. pour y introduire le mot « extremum », lorsqu'il a placé
la pièce à la fin de son recueil. Cette hypothèse est purement arbitraire.
382 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
thie et rouverture de cœur que Virgile témoigne à Gallus,
mais une œuvre sérieuse, qui n'est pas un simple badinage
sans rapport avec la réalité.
C'est la seule foisj dans les Bucoliques, que Virgile
s'adresse à la nymphe Aréthuse. Dans la VU" Égl., v. 21,
Corydon s'adresse aux « Nymphae... Libethrides », qui ne
sont autres que les Muses; ailleurs Virgile invoque les
Muses. Mais, dans la IV*-' Ëgl., ce sont les Muses de Sicile
qu'il prie, c'est-à-dire qu'il demande pour lui l'inspiration
de Théocritc : il est ici guidé par un sentiment analogue i.
W. H. Kolster* a prétendu que la mention de la Nymphe
Aréthuse résultait d'une intention spéciale. D'après la
légende, Aréthuse était une source d'Elide, qui, pour
échapper aux poursuites du fleuve Alphée, avait passé sous
la mer et était venue reparaître à Syracuse. Cette légende,'
à laquelle Virgile fait allusion, serait pour lui une sorte de
trait d'union entre la Sicile pastorale, telle que l'a repré-
sentée Théocrite, et TArcadie, patrie du dieu Pan, où, par
conséquent, le chant pastoral a dû naître et où il est resté
en honneur. C'est là une de ces remarques ingénieuses,
qui font honneur au commentateur, mais qui paraissent
dépasser la pensée de Virgile 3. Si Virgile invoque au début
la nymphe Aréthuse, à la fin il s'adresse aux Muses Piérides
dont il est le poète chéri, « uestrum... poetam... », v. 70; la
pièce se trouve donc ainsi sous la protection de divinités
différentes et l'on se demande si Virgile n'a pas voulu en
faire ressortir par là le double caractère : d'une part, c'est
une bucolique imitée de Théocrite, — elle est donc tout
naturellement en rapport avec Aréthuse, — de l'autre, c'est
un morceau de poésie élégiaque, — et comme telle elle
est du ressort des Muses.
1. Servius ad X, 1 : « pcr Arethusam autem musam Siculam, id est
bucolicum Thcocritium inuocat carmen ».
2. Dans son édition, p. 208 : « Dcr Dichtcr beginnt sein Lied mit ciner
Anrufung der Arethusa, der Vermittlerin zwisclien Arkadien, wo der
Ilirtengosangzuerst gcbluht, und Sicilien, wo ihn dos Vergil Muster Theo-
kritos in Aufnalime gebracht hatte, bittend... »
3. La forme de Kinvocation est une prière, dont la réalisation doit
avoir pour récompense l'accomplissement d'un vœu, v. 4 sq. : « Sic
tibi... » etc. Même formule, Égl. IX, 30 sq. : « Sic tua Cyrneas... ©te. »,
avec la différence que dans l'Égl. IX Virgile paraît employer te sub-
jonctif de l'injonction et ici le potentiel « non intermisceat ».
LA DIXIEME EGLOGUE 383
Qu*est-ce que Virgile a voulu faire dans cette pièce, et
quelle en est au juste la signiOcatiou? Les commentateurs
anciens ne sont pas absolument d'accord là-dessus. Ser-
eins, ad X, 1, y voit une consolation à Gallus : « dolorem
Galii nunc uidetur consolari Vergilius » ; mais il ajoute des
réflexions erronées sur les intentions secrètes qu'il croit y
découvrir *. Le Serv. Danielin., ad X, 22, pense que Virgile
veut guérir Gallus de son amour en lui montrant qu'il est
sans espoir : « Galle quid insanis : uult spcm amoris des-
peratione sanare ». Les Scholia Bernensia voient seulement
dans la pièce l'expression des regrets de Gallus, p. 744 :
« décima desiderium Galli circa Volumniam Cytheridem et
dicitur Gallus ». Préamb, de VÉgLX: « Incipitecloga décima
de desiderio Galli circa Voluminiam Gulheridem meretri-
cem, quam Lycoridem dicit », et cette interprétation parait
se rapprocher davantage de la réalité. G. Gevers^ considère
la X^ Égl. comme ayant sa source dans la VIlo Id. deThéo-
crite, mais ce n'est pas une imitation sérieuse. Ceque Vir-
gile a emprunté c'est la bonne humeur plaisante,. c'est le
transport dans le monde des bergers d'un amour réel qui
y perdait sa gravité. En appliquant à Gallus le chant sur
Daphnis de la première Idylle, Virgile faisait une parodie
dont le but était de faire sourire son ami^.
Cette manière de voira été réfutée avec beaucoup de force
et de justesse par Ph. Wagner ♦ : le sérieux, qu'expriment
l'introduction et la belle conclusion, est incompatible avec
la tentative de caractériser la X" Égl. comme une parodie.
11 serait singulier que Virgile eût terminé son recueil par
une pièce de ce genre, qui serait si peu dans le goût des
autres. Pourrait-on considérer comme vraisemblable que
1. « Nec nos dcbet mouero quod, cum mutaucrit partcni quarti geoB-
gicorum, haac oclogam sic reliquit; nara licot consoletur in ea Gallum,
tamen altius intuenti uituperatio est ; nam et in Gallo inpaticntia turpis
amoris ostenditur, et aperte hic Anionius carpitur, inimicus Augusti,
quein contra Romanum niorem Cythoris est in castra comitata ».
2. Die zehntc E/doge des Vergil eine Parodie, Hannover, 1864, 8»,
16 p.
3. Jbid., p. 7 : « ...er wollte niclits mehr und nichts weniger als dem
bekiimmertcn Gallus oin Lâchcin entlockcn dadurch, dass er den jcneni
so wolil bckanntcn Daphnisgesang des Thcokrit geradezu p a r o d i e r t e ».
4. .V. Jahrb. f. Phil. u. Paed., XCI»'»' Band, 1865, p. 773-776.
SSi ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
Virgile eût adressé une pareille parodie à un ami qui avait
chanté Cytherisou Lycoris en 4 livres*?
Pourtant 0. Ribbeck- n^admet pas que Virgile ait pris
au sérieux la douleur de Gallus et qu'il ait voulu réelle-
ment le consoler : il s'est amusé et il a voulu le guérir en
riant.
Ë. Glaser, dans son édition 3, pense que Gallus, désolé de
rinfîdélité de Lycoris, avait demandé à Virgile une buco-
lique, peut-être avec Farrière-pensée que la glorification
poétique de sa passion la ramènerait à lui. IL a depuis
changé d'avis. Dans le Philologischer Anzeiger*, il croit que
Virgile triomphe avec bonhomie de la mésaventure de son
ami qui, jusqu'à présent, s est complu dans la société des
jeunes filles de la ville et qui sait maintenant ce qu'elles
valent. C'est, comme l'a dit G. Gevers, une espèce de paro-
die. Virgile n'a pas entrepris cette Eglogue sur la prière
de Gallus pour émouvoir Lycoris et la ramener si cela était
possible. Ë. Glaser a plus tard s développé cette opinion en
montrant que la IP Églogue a le même caractère^ et que les
vers qui y sont empruntés à Théocrite n'ont pour but que
-de faire sourire le lecteur qui en connaît l'origine. Il recon-
1. X. Jahrb. f. Pfiil. m. Paed, XCV^' Band, 1865, p. T75-6.
2. Prolegomena^ p. 11, il signale : « cavillationem, per quam Daphnidis
Infelicis quercllis ad Gallum festive translatis adsomptisque hnius ipsius
•carminibus risissc Vergilius luctum amici et ridendo sanavisse animum
•eius, non serio commiseratus vol consolatus esse putandus est ».
3. P. 99 sq., Egl. X^Argum. : « Nun batte Gallus in seinem Schmerze
liber die Trculosigkeit der Lykoris don Virgil um ein Hirtcnlied gebetcn,
vielleicht mit der Nebenabsicht, durch die dichterische Verherrlichung
«nd Besingung seiner Leidenschaft auf das Gemûth der Lycoris zu
<Gunsten ihres chemaligen Gelicbten einzuwirken und womôglich jene zu
ihm zurûckzufuhrcD ».
•1. 1878, p. 646-8 ; p. 647 : « das gedicht entsprang dem unmittclbaren
hcrzcnsbedûrfniss Vergils sclbst, der ein liebesabenteuer seines frcundes
mit pastoralcr einkleidung und unter pathetischer insccnîrung von
gôltern, deren reden an Daplinis,wie sie bei Theokrit Id. I vorkommen,
parodisch auf den fall des Gallus angewandt werden, besungen bat ».
5. P. Vergilitts Maro als Naturdichter und Tfteist, 1880, p. 146 : « Vergil
macbt sicb gleiebsam in launiger Weise lustig ûber Gallus, der es immer
mit Stadtmàdchen nacb eleganter Mode bisber hiclt und der nun klug
^cmacht werde und begreifen jiprne, welchen Gebaltes dièse Eleganten
sind, die, gefallsûcbtiger Natur, selbst ihre treusten Freunde vcrlassen,
um einem andercn nacbzulaufen ».
6. Jbid., p. 147-8.
LA DIXIEME ÉGLOGUE 385
naît cependant que tout n'est pas parodie dans la X^Égl.S
que Gallus cherche à vaincre Tamour, comme Favait fait
Daphnis, mais pour des motifs tout différents; il proteste
contre le jugement de H. Flach, qui a considéré la X^ Égl.
comme l'œuvre très faible d'un débutant*; il croit que
Gallus, tout poète citadin qu'il était, avait, dans une de
ses dernières poésies, fait quelques concessions à la
poésie pastorale et que Virgile exploite cette concession.
W. H. Kolster^ est revenu à l'idée que la X® Égl. est une
consolation; mais c'est une consolation dont les termes
étaient délicats à formuler, à cause de l'ardeur de la pas-
sion de Gallus, de l'insistance qu'il met à aviver sa dou-
leur, au lieu de renoncer à son amour; Virgile était donc
tenu à beaucoup de ménagements et ne pouvait pas dire
franchement ce qu'il y avait à dire.
E. Krause* est d'avis que Virgile se propose d'exciter la
pitié de Lycoris et de satisfaire Gallus qui lui avait demandé,
non pas de le consoler, mais d'amener une réconciliation.
C'est pour cela qu'il peint Gallus désespéré et s'écriant :
« Omnia uincit Araor » ; il veut flatter Lycoris et décrire l'ar-
dent amour de Gallus que rien ne peut éteindre. La pièce
étant destinée à Lycoris, il parle toujours de Gallus à la
troisième personne et c'est avec un artifice consommé qu'au
V. 42 il fait interpeller Lycoris.
M. Sonntag * s'élève contre l'interprétation de la pièce
1. p. Vergilius Maro als Naturdichter und Theist, 1880, p. 155 sq.
2. Ibid.y p. 156.
3. Dans son édition, p. 205 : « ...es ist eine schwero Aufgabo. Gallus ist
zu leidond..., als dass man nackt und unverhohlcn sagcn diirfte, was
man donkt; es ist. oino schandlicho Liebo und docli darf man dea
Unwillen, don man fûhlt, nicht aussprechen...; man muss sprcchen,
als ob Lycoris zugegen ware, ohne sich vertcidigen konncn ; es ist eine
wahnsinnige Liebe, die don Freund aufreibt; darum darf man nicht
schweigen, um so weniger, als Gallus selbst, auf das verkehrtoste zu
Werke geht und den Schmerz reizt, statt ihn zu bcschwichtigen... ».
4. Op. laud., p. 64.
5. Op. laud., p. 161 : « Die X. Ekloge ist, wio ich im Frankfurter Pro-
gramm von 1886 nachzuweisen gesucht habo, kein Trostgedicht fur
Gallus wegen dor Untreuo der Lykoris, sondern spricht die Résignation
des Gallus auf seine Liebe und die ihr gewidmete Poésie aus... Die X-
Ekloge beabsichtigt den Gallus zu empfehlen, der die Poésie, die ihm
unsterblichen Ruhm zu bringen versprach, aufgiebt, um ira Heere des
Oktavian zu dienen und zu k&mpfen ».
22
386 ÉTUDE SUR LES BUGOUQUES DE VIRGILE
comme une consolalion. Elle a pour but d'exprimer le
reaoncement de Gallus à Tamour et à la poésie qu'il lui
inspirait, de le recommander h Octave, au moment où il
dit adieu à la passion et à la littérature pour agir et pour
combattre.
G. Schaper a toujours affirmé — mais sans trouver
d'écho — que la pièce était un hommage posthume rendu
à Gallus. H. Flach S au contraire, la considère comme
une des premières Églogues de Virgile. Elle est censée
devoir consoler Gallus, mais cette consolation n'est pas
conçue sérieusement, comme le montrent les emprunts
faits à Théocrite. Si Virgile n'avait pas voulu plaisanter,
il se serait montré bien maladroit'. Gallus n'est pas
consolé à la fin du poème; sa plainte est obscure et cest
pour cela qu'elle a donné lieu à des interprétations aussi
manquées que celles de Gevers et de Schaper. Peut-être
Virgile a-t-il eu le sentiment que sa pièce était très faible,
et c'est pour cela qu'il l'aura rejetée à la fin du recueil.
En présence d'interprétations si diverses et parfois si
singulières, examinons le texte de Virgile , pour en tirer
ce qu'il contient et rien de plus. Il est certain que l'Églogue
est dédiée à Gallus, comme la VI® l'est à Varus et la VIIl®
à Pollion. Elle lui est consacrée dans les termes les plus
aff'ectueux, v. 2 : « meo Gallo ». Virgile ne parle ainsi,
dans les Bucoliques, d'aucun autre de ses amis et de ses
protecteurs. Si l'on rapproche les vers charmants : « Gallo
cuius amor tantum mihi crescit in horas... » etc., v. 73 sq.,
on voit que Virgile veut, avant tout, témoigner à son ami,
dans un moment douloureux, une affection entière et
profonde, ce qui exclut toute idée de plaisanterie humo-
ristique et de parodie. Est-ce une consolation proprement
dite qu'il lui adresse? Il ne le semble pas. Sans doute, il lui
fait témoigner, par la nature inanimée et par les bêtes,
une grande sympathie; parmi les personnages qu'il
groupe autour de lui, si les pâtres se bornent à exprimer
1. N. Jahrb. fur P/iil. u. Paedag., t. CXIX, p. 791-8.
2. Ibid.^ p. 795, il dit à Gallus que son amour est indigne, v. 23 : « wio
kannst du vorzwoifclt sein ûbcr den vfcrlust eines wesens, das jotzt als
lagcrm&dchcn (wir sagcn « soldatonbraut >•) gegangen ist ».
LA DIXIEME ÉGLOGUE 387
leur curiosité, v. 21, Apollon lui moutrc que son chagrin
est insensé et que Lycoris en aime un autre, v. 22 sq., —
ce qui est au moins une exhortation à Tindifférence. —
Pan lui rappelle que TÂmour est un dieu insensible, qu'il
n'y a pas lieu d'essayer de le fléchir par des larmes,
V. 28 sq., — ce qui est une manière de Tavertir de renoncer
à sa passion. Mais Virgile lui-même reste étranger à cette
démonstration. Personnellement il ne fait aucun effort
pour diminuer le chagrin de Gallus. Il place la chose au
passé : « indigno cum Gallus amore peribat », y. 10, et il
ne semble pas qu'il soit intervenu. S'il avertit Gallus que
Lycoris est indigne de lui, il ne s'applique cependant pas
à l'en détacher. Il aurait pu lui dire qu'une autre répon-
drait mieux à sa tendresse, qu'il lui restait l'amitié, la
poésie, l'action, la vie réelle. S'il ne fait valoir aucun de
ces arguments, c'est qu'il ne se propose pas de consoler
Gallus et, de fait, celui-ci reste insensible aux quelques
tentatives qu'on fait pour le guérir de sa passion. Il y per-
siste; son dernier mot est celui-ci, v. 69 : « Omnia uincit
Amor; et nos cedamus Amori ». Après l'Églogue de Vir-
gile, il est aussi amoureux et aussi malheureux qu'avant.
Virgile nous apprend qu'il n'a pas composé cette pièce
de son propre mouvement, mais sur la demande expresse
de Gallus, v. 2 sq. : u Pauca meo Gallo... Garmina sunt
dicenda : neget quis carmina Gallo? » Qu'il l'ait faite telle
que Gallus la désirait, c'est ce qui n'est pas douteux ; il
l'aimait trop pour ne pas essayer de lui faire plaisir; il
est certain qu'il est entré dans ses vues, qu'il est allé au-
devant de ses désirs avec tout l'élan et toute la chaleur
dont il était capable. Reste à savoir ce que Gallus a bien
pu lui demander. Gallus parait avoir aimé Lycoris avec
une fougue toute juvénile; il a éprouvé près d'elle de
grands bonheurs et, sans doute, comme tous les poètes élé-
giaques, il les a chantés. Puis il a été abandonné ; il a souf-
fert très cruellement de cet abandon; mais ses souffrances
mêmes ont été pour lui une source de poé^e; nous savons
qu'il les a exprimées en vers et ces vers étaient peut-être les
plus beaux et les plus touchants qu'il eût composés. Ainsi
la passion qu'il a ressentie est à la fois une passion réelle
et une passion littéraire. Il est désolé comme homme, et
388 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
comme poète il est célèbre. Que désire-t-il à ce moment?
Virgile nous l'apprend d'une façon assez claire, car de sa
réponse on peut conclure la demande qui lui a clé faite :
c( sollicitos Galli dicamus amores », v. 6. 11 va chanter les
tourments que TÂmour a infligés à Gallus; c'est évidem-
ment là ce que demande Gallus : que ses amis lui appor-
tent, à lui le témoignage de leur sympathie, à ses vers le
témoignage de leur admiration. Il le dit du reste en pro-
pres termes, lorsqu'il s'adresse aux pâtres arcadiens qui
l'entourent : « 0 mihi tum quam molliter ossa quiescant,
Yestra meos olim si fistula dicat amores! » v. 33 sq. On
remarquera l'identité des termes entre le v. 6 et le v. 34.
Si les Arcadiens chantent un jour ses amours,*sa cendre
reposera en paix : ce sera là pour lui une tranquillité et
un bonheur posthume. Mais, si Virgile lui apporte de son
vivant le concours de sa poésie, le plaisir, naturellement,
sera bien autrement réel. Or c'est ce que fait Virgile; il
ne songe pas à consoler Gallus; il lui paie le tribut de son
amitié, parce qu'il souffre, et il chante ses amours pour les
contemporains et pour la postérité. Quel sera l'effet de
son chant? 11 le dit au v. 72, lorsque, s'adressant aux
Muses Piérides, il ajoute : « nos haec facietis maxima
Gallo ». Ce sont les Muses qui consacreront l'importance
de la pièce que Virgile écrit pour Gallus : c'est dire que
Virgile insiste surtout en terminant sur le caractère litté-
raire du service rendu à son ami. Il lui a peut-être procuré
un peu de calme en lui faisant sentir toute sa tendresse;
mais surtout il a contribué à sa gloire en le célébrant
comme amoureux et comme poète.
Le V. 2 contient une autre indication sur la destina-
tion de la pièce : « sed quae légat ipsa Lycoris », et, à la
façon dont Virgile s'exprime, il semble bien que cela,
Gallus ne le lui ait pas demandé et que ce soit lui-même
qui l'ajoute *. Or, si Lycoris lit ses vers, il n'est guère pos-
1. W. H. Kolster, dans son édition, p, 208, croit au contraire que cela fai-
sait partie intégrante do la demande de Gallus, qui avait prié Virgile de
dire un mot de pitié dans le malheur que lui causait l'infidélité de Lycoris :
« dor Lykoris, die or solbst nach solcher Krftnkung noch licbt, so dass
ihm jedcs Wort gegen sio weh thut. So muss ein solchcs vermieden
-werden, sie muss es sclbst lesen kônncn (quae Icgat ipsa Lykoris) und
LA DIXIÈME ÉGLOGUE 389
sible qu'elle n'ait pas honle de son abandon. Virgile
veut-il la punir en lui montrant quel amour délicat elle
a dédaigné? Espère- t-il au contraire amener un rappro-
chement*? C'est ce qu'il est difficile de deviner en l'ab-
sence de renseignements précis. Les deux hypothèses
sont possibles.
Le sujet de la ix® Égl. étant la peinture des tourments
amoureux de Gallus, c'est presque une élégie. Nous avons
vu Virgile s'exercer dans la IV® Égl. à la grande poésie
patriotique et ôpico-lyrique, se plier dans la VI® à tous
les raffinements et à toutes les curiosités de la petite
épopée alexandrine. La X^ nous montre qu'il aurait pu
devenir un poète élégiaque, et il aurait été sans doute le
plus tendre et le plus touchant des élégiaques latins. Au
moment où il l'écrivait, il est probable que son choix était
fait, et que c'est pour cela qu'il l'intitulait sa dernière
Églogue. Il n'en est pas moins extrêmement intéressant
de constater quelle était, à l'époque des Bucoliques, la
richesse et la souplesse de son talent, dans quels genres
divers il aurait pu réussir et devenir un maître. Il a été
confisqué par Mécène et par Octave. Nous n'avons peut-
être pas à nous en plaindre, puisque c'est à cette influence
que nous devons les Géorgiques et TÉnéidc. Nous ne sau-
rions comparer une simple possibilité à ce qui existe réel-
lement. Mais nous pouvons affirmer que, sans Mécène et
Octave, Virgile aurait été un poète tout autre qu'il n'a été.
J'ai déjà noté avec quel soin Virgile, par conscience
d'auteur, conserve le cadre pastoral aux sujets qui ne le
sont pas. La trahison de Lycoris et la douleur de Gallus
n'ont rien de bucolique; Virgile en a fait un épisode de la
vie des pâtres arcadiens. Gallus se trouvant transporté
chez eux par une fantaisie du poète, ils viennent le voir,
comme on vient vo'r quelque chose d'extraordinaire; ils
das sed davor scheint anzudcuten, dass Gallus auch das selbst crbeten
hat » (Il ne doit rien raôler d'amer à son poèmo. Allusion à Aréthuse).
1. Franz Hermès, dans son édition, p. 33 sq. : « Der Zweckdes Gedichtes
ist in der Kinleitung deutlicli ausgesprochen : sed quae légat ipsa
Lycoris ('2). Vcrgil will die trculose Geliebte dem Freunde znruck
gewinnen (Gallus will cntsagen, doch unmôglich ; er vermag es nicht
« also? kehro zu ilim zurûck »).
22.
390 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
s'intéressent à lui, ils lui parlent; le souvenir de cet
amoureux plaintif restera dans leur mémoire; ils en par-
leront dans leurs chants et les malheurs de Galius rem-
placeront dans la poésie arcadienne ceux de Daphnis
dans la poésie de Sicile; l'aventure est assez importante
pour que les dieux rustiques se soient dérangés; ils sont
venus auprès de Galius, pour essayer de lui faire entendre
raison. Et le poète, qui nous représente ainsi Galius au
pied d'une roche, dans un pâturage, avec des moutons
groupés autour de lui, est lui-même un chevrier, qui a
assisté à la scène sans y prendre part, v. 26 : « quem
uidimus ipsi »; c'est en faisant paître son troupeau, assis
sous un genévrier, tressant de ses mains un panier, qu'il
célèbre dans une pièce bucolique, placée sous l'invoca-
tion de la nymphe Aréthuse, l'infortune de son ami»
Mais le cadre bucolique n'est pas ici (in simple ornement
extérieur, que Virgile a adapté plus ou moins industrieuse-
ment à un sujet qui ne le comportait point. L'esprit buco-
lique pénètre toute la pièce. Nulle part ailleurs l'amour de
la nature ne s'exprime avec autant de force et de passion.
Galius lui-même est converti à la vie pastorale : il sait bien
que, s'il eût vécu dans l'innocence des champs, il ne subirait
point les tourments qu'il endure. Il regrette de n'avoir pas
été un simple pâtre, v. 35 sq.; il aurait eu des plaisirs
champêtres et ses amours n'auraient pas été pour lui une
source de chagrins. Il se décide, quoique sur le tard, à pra-
tiquer la poésie et à mener la vie des bergers, v. 50 sq.
Ceci ne peut être qu'une velléité passagère, à laquelle il
renonce presque aussitôt, v. 60 sq.; mais enfin l'idée lui en
est venue. 11 ne faudrait pas voir là un simple jeu d'esprit.
Ce n'est pas seulement par parti pris littéraire que Virgile
s'est adonné à la poésie pastorale; elle correspondait à un
besoin intime de sa nature, l'amour de la vie des champs;
s'il ne l'a point quittée, bien qu'autour de lui on la trouvât
trop rustique, c'est qu'il y trouvait le moyen d'exprimer
çà et là ses sentiments vrais. Or Galius parait avoir aimé
au contraire la vie mondaine; le milieu dans lequel il a
trouvé Lycoris, c'est celui que nous peignent Properce et
Ovide, celui des coquettes élégantes et raffinées, du luxe
et du plaisir des villes. Malgré l'étroite amitié qui unissait
LA DIXIEME ÉGLOGUE 391
Virgile et Gallus, ils devaient causer entre eux de la dilTé-
rence de leurs goûts. Lorsque Gallus eut éprouvé Tinanité
de cette existence factice, qui Favait si vivement attiré,
il est possible que, dans un moment de découragement,
il ait reconnu de lui-môme que Virgile avait raison. Les
sentiments que celui-ci lui prèle pourraient bien u'êlre
pas une ficlion ^ Dans tous les cas, la première pensée
que Virgile dut éprouver après son désastre, le premier
regret qu'il dut exprimer, c'est qu'il n'eût pas vécu comme
lui dans la tranquillité des champs.
Virgile ne nous dit point dans quel pays il se place pour
chanter les souffrances d'amour de Gallus. L'invocalion à
Arcihuse indiquerait la Sicile, la suite du poème désignerait
plutôt l'Arcadie. S'il ne détermine pas la chose, c'est qu'il
a voulu la laisser dans le vague; il est donc dans le pays
bucolique, qui est pour lui un pays de convention. Pour
sacrer poète son ami Gallus, il l'avait transporté dans
l'Aonie, séjour des Muses; ici, voulant lui faire exprimer
la sympathie du monde des bergers, c'est-à-dire au fond
la sienne propre, voulant transformer son abandon en une
aventure qui a son contre-coup chez les patres, il le place
en Arcadie, l'Arcadie étant pour lui comme un succédané de
la Sicile bucolique. C'est dans cette Églogue que sa concep-
tion de l'Arcadie poétique acquiert tout son développement
et toute sa netteté. Bien qu'à cette époque il ne paraisse
pas avoir visité l'Arcadie réelle, il en donne une description
assez exacte. Il en connaît les montagnes, le Ménale cou-
veit de pins et le Lycée froid et rocheux, v. 15, les pentes
accidentées du Parthénius, v. 57. Gallus est couché au
pied d'une roche solitaire : « sola sub rupe », v. 14 (cf.
V. 58, « per rupcs »). Virgile sait que le climat est froid,
« frigora », v. 57, que le pays est boisé, « in siluis », v. 52,
« siluae », v. 63, « nemus », v. 43, « saltus », v. 57, « lu-
cos », V. 58, qu'il contient des sources fraîches, des prairies
herbeuses, « gelidi fontes... mollia prata », v. 42. Comme
végétation, il mentionne, outre les pins, « pinifer », v. 14,
1. W. II. Kolstcr, p. 206 de son édition : « ... man hôrt loicht die Klagc
licraus : verderbt liabo sic bcido, ilin wiie Lykoris, dcr Wunsch auf dcn
Hohcn des Lcbcns zu wandcln ».
392 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
les chênes (puisqu'il est question de gland, v. 20, et des
hamadryades, v. 62), les lauriers et les tamaris, « lauri..,
myricae », v. 13 (les myricae sont la plante symbolique
du chant pastoral; elles ne sont pas particulières à TArca-
die); la vigne, « maturae uinilor uuae », v. 36, « leutasub
uite », V. 40; les saules, « salices», v. 40; les fleurs dont
on fait des guirlandes, v. 41 ; les férules et les lys,
« ferulas... lilia », v. 25 (ces deux plantes servant à carac-
tériser un dieu, qui n'est que momentanément en Arcadie,
n*ont pas nécessairement poussé sur le sol arcadien);
rhyèble, « ebuli », v. 27; les violettes et le vaciet, « uiolae...
uaccinia », v. 39 (ce sont d^s plantes familières à Gallus
qui n'appartiennent pas nécessairement à l'Arcadie). La
végétation ne parait avoir rien de particulièrement arca-
dien : c'est plutôt l'aspect général du pays qui est vrai.
Virgile sait que l'Arcadie est un pays de troupeaux, « custos
gregis », V. 36; il nomme les brebis, « oues », v. 16 sq.,
et implicitement les pourceaux, « subulci », v. 19. Il place
en Arcadie des bêtes fauves, « spelaea ferarum», v. 52, des
sangliers, « apros », v. 56. C'est un pays de chasse, v. 55
sq. Quant aux indigènes, ce sont tout simplement les
patres imités de Théocrite et que nous connaissons bien :
Menalcas, v. 20, Phyllis et Amyntas, v. 37. Les habitants
n'ont donc rien de particulièrement arcadien; ce sont
des personnages de convention.
L'époque de la scène n'est pas déterminée avec précision.
Le V. 20, « hiberna de glande », de quelque façon qu'on
l'entende, indique Thiver ; en revanche, « florentis ferulas
et grandia lilia », v. 25, paraîtraient correspondre au
printemps; mais ce sont là des attributs typiques et, en
les mentionnant, Virgile, qui les emprunte à des peintures
ou à des statues de Silvanus, n'a pas voulu désigner une
saison particulière. « Alpinas... niues... frigora Rheni »,
V. 47, paraissent faire allusion à l'hiver, « gelidi fontes...
moUiaprata », v. 42, au printemps (il est vrai que Gallus
peut se figurer les Alpes comme couvertes de neiges éter-
nelles et les bords du Rhin comme un pays froid en toute
saison). Si, au v. 40 sq., il parle de la belle saison et, au
V. 56 sq., du froid qui règne dans Parthénius, on peut
dire que sur les hautes montagnes de l'Arcadie la tempéra-
LA DIXIEME EGLOGUE 393
ture n'est pas la même que dans les vallées. Toutefois ce
serait perdre son temps que de vouloir concilier tous ces
renseignements : Virgile ne paraît pas s'être préoccupé de
les faire concorder ensemble; on n'y arrive donc qu'au prix
de subtilités et en dépassant la pensée du poète.
Par un artifice poétique qui ne lui appartient pas *, Vir-
gile convoque autour de Gallus, couché en Ârcadie au
pied d'une roche solitaire, v. 14, toute une foule sympa-
thique, V. 9-30, puis il fait entendre la plainte de Gallus,
v. 31-69.
il commence par interpeller les jeunes Naïades, « puellae
Naides », v. 9 sq. ; la mention du Parnasse et de la source
Aganippé en Aonie, v. Il sq., montre qu'il entend par là
les Muses ^, lesquelles sont bien primitivement des Nymphes
des eaux ; en les nommant ainsi, il reste fidèle à la donnée
bucolique de l'ensemble. Le sens de la question qu'il leur
adresse paraît être que, n'étant pas dans leurs séjours
ordinaires, elles n'ont pas été prévenues, sans quoi elles
seraient accourues auprès de Gallus ^.
Il énumère alors les témoignages d'affection prodigués
à Gallus par la nature inanimée; il a été pleuré par les
lauriers, par les tamaris, par le Ménale, par les rochers
du Lycée, v. 13-15.
Ici interviennent les brebis qui entourent Gallus, v. 16-18.
Scaliger, cité par 0. Ribbeck * et 2, transposait ces trois vers
après le v. 8, faisant ainsi garder à Virgile des moutons
en même temps que des chèvres. Hitzig, ibid,, les a con-
sidérés comme interpolés. C'est mal comprendre l'ordre
1. Cf. p. 403 sq.
2. Cf. Égl. VII, 21 : « Nymphae... Libethrides ». Servius ad X, 9 :
« ... diximus easdcm esse nymphas, quas ctiam musas... »
3. W. H. Kolster, dans son 6dit., p. 209, voit là une allégorie : « ... nun
hat die Poésie bei Gallus es an sich fehlen lassen, nicht die eigne des
Gallus — das wàro ein Vorwurf statt einer Trôstung — sondern die von
Freunden des Gallus, die das wohl h&tten thun kijnnen » ; p. 211 : « Voss
fasst die "Worte 9-12 als Vorwurf fUr Gallus, dàss er die Poésie nicht in
seinem Libesschmerz zur Hilfe herangezogen liabe ». Je crois que l'hypo-
thèse do l'allégorie dépasse la pensée de Virgile. Kolster a bien vu
que la question est faite par Virgile dans un autre sens que par Théo-
crite, p. 210 : « fesselten euch etwa Lieblingstàtten undhielten euch auf
(moram facere)? Waren euch liinderlich an Gallus Schmerzenslager zu
sein? »
394 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
logique du développement virgiJien, qui fait pleurer
Gallus, d'abord par la nature inanimée, puis par les
animaux domestiques, ensuite par les bergers, enfin par
les dieux. IL y a là une progression dont on ne peut sup-
primer aucun terme *.
Arrivent les pâtres : les bergers, v. 19 (upilio est un sin-
gulier collectif), les porchers, « subuici », ibid. C'est la
seule fois que Virgile les nomme : le mot étant attesté
par les mss. et par Servius, il ne semble pas qu'il y ait
lieu de le changer ^. EnQn apparaît Menalcas. On ne sait
trop quelle classe de pasteurs il représente; on donnait
rhiver des glands aux pourceaux, mais on en donnait
aussi aux bœufs ^. On ne sait si le v. 20 veut dire qu'il
vient de ramasser des glands dans la foret humide ou d'en
tirer une provision de l'eau où on les conservait. On ne
sait pourquoi il est le seul qui porte un nom propre. Dans
la V® et dans la IX* Egl. Virgile s'est personnifie sous ce
nom; mais ici, au v. 26, il parle de lui-même à la première
personne. Il n'est donc pas probable qu'il faille l'iden-
tifier avec Menalcas. Il y a du reste, dans tout ce passage,
un certain nombre d'incertitudes qu'il ne faut pas trop
presser. Nous n'avons pas à expliquer ce que Virgile a
laissé dans le vague.
Les pâtres forment un groupe pour lequel Gallus est
naturellement un étranger; c'est un poète élégiaque; ils
ne sont pas au courant de ses aventures et se bornent à
lui demander d'où vient cet amour, v. 21. Les dieux sont
1. Dans la V« Égl., v. 25 sq., les aDimaux domestiques prennent éga-
lement part au deuil causé par la mort de Daphnis. Le v. 17 a été con-
sidéré par O. Ribbeck comme interpolé. AV. H. Kolster dit avec raison
dans son édition, p. 213 : « Mir schcint der Vers durch den Zusam-
menhang so entschieden gefordert zu werden, dass ein so fciner Kritiker
wio Ribbeck ihn wiirdo verraisscn miissen wenn cr nicht erlialten
wftre ». Virgile s'y excuse auprès de son ami de le transporter en plein
monde pastoral ; « diuine poeta » est fortement contrasté avec « pecoris ».
Quant à la tournure, elle se trouve déjà Égl. II, 3-1 : « Ncc te paenitcat
calamo triuisse labeUum ». L'idée du v. 18 est identique à celle des
v. 60 sq. de la 11° Égl. : « habitarunt di quoquc siluas Dardaniusquo
Paris ».
2. Cf. pourtant Terent. Maurus, v. 1191, et Apulée, Florid., 1, 3,
Apologie^ c. 10.
3. AVagncr, dans Heyno-AVagncr *, ad h. l.
LA DIXIEME EGLOGUE 39^
mieux informés. Virgile ne nous dit pas si Apollon figure
ici comme dieu des bergers — très à sa place dans une
bucolique, — ou comme dieu des vers — très à sa place
auprès d'un poète; — il faut donc nous résigner à ne pas
le savoir. Il reproche à Gallus de se montrer déraison-
nable dans son amour et essaie de le rendre sensible à
l'abandon pour un rival, v. 21-23 *. A Apollon succède
Silvanus, un dieu exclusivement italien; le mélange des
divinités latines et grecques est assez fréquent dans les
Géorgiques. Déjà, dans TEgl. V, 35, nous avons vu Paies
associée à Apollon. Silvanus a été ajouté par Virgile à
rénumération de Thcocrile; mais c'est une addition
timide : car il ne lui fait tenir aucun discours; il le réduit
au rôle de personnage muet et se contente de décrire son
énorme couronne ^ : cette couronne est composée de férules
et de lys; je ne crois pas en effet qu'il faille imaginer le dieu
tenant ces fleurs à la main; si c'était un bouquet, il n'aurait
aucune raison pour le secouer, « quassans », v. 25. Au con-
traire, si ces fleurs à grande lige sont sur sa tête, elles
s'agitent à chaque pas qu'il fait, tout naturellement. Pan,
le dieu d'Arcadie à la figure rouge 3, ferme la marche; il
engage amicalement Gallus à se modérer : il lui rappelle
en termes gracieux et rustiques que l'Amour est insensible
aux peines des hommes et qu'il ne sert de rien de pleurer.
Tel est le cortège que Virgile amène auprès de son
ami. Les personnages s'y succèdent par ordre d'impor-
tance dans un défilé aussi bien ordonné que pouvait l'être
une pompe romaine. Nous reconnaissons là l'amour de
la régularité si visible chez Virgile.
Tout ceci n'est encore q^u'unc entrée en matière et le
morceau capital de la X^^ Egl. c'est la plainte de Gallus.
L'ampleur et l'éloquence que Virgile a données à cette
plainte, ses efforts pour la rendre digne du personnage qui
la prononce, montrent bien quelle est l'intention de cette
Égîogue; ce n'est pas de consoler Gallus, c'est de montrer
1. Sur l'expression « tua cura » cf. Kgl. I, 57, où elle est prise dan»
un. sens un peu ditfôront, mais toujours affectueux.
2. On peut on voir d'analogues sur les terres cuites d'Asie.
[i. Do « Sanguincis cbuli bacis », v. 27, on rapprochera « Sangui-
neis .. moris », Égl. VI, v. 22.
396 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
à quelle hauteur de poésie l'a porté son désespoir. Virgile
revient ici à ce sujet du désespoir d'amour, qui a pour lui
un attrait tout particulier. La plainte de Galius n'est pas
sans quelque ressemblance avec celle de corydon. Galius,
comme Corydon, se rend compte qu'il a placé son affection
trop haut; une moins belle personne lui aurait été plus
Adèle et ne lui aurait pas causé tant de peine, v. 37 sq.
Les termes dont se sert Virgile pour exprimer cette idée,
Égl. X, 37 sq. et II, 14 sq., montrent qu'il se copie lui-
même. Des deux côtés, c'est un poème à revirement.
Corydon, après s'être abandonné à l'espoir qu'Alexis céde-
rait à ses prières, après avoir vu en imagination son rêve
accompli, retombe brusquement dans la réalité, v. 56 sq. ;
Galius, après avoir pris des résolutions énergiques, s'aper-
çoit qu'il n'est pas de force à les tenir et retombe dans sa
passion, v. 60 sq. Le point de départ n'est pas le même,
mais le mouvement de découragement est identique, I, 56 :
« Rusticus es Corydon. .. » ; X, 60 : « tamquam haec sit nos tri
medicinafuroris... ». Corydon et Galius essaient de conver-
tir la personne qu'ils aiment au charme de la vie rustique,
II, 28 : « 0 tantum libeat mecum tibi sordida rura..., etc. » ;
X, 42 : « Hic gelidi fontes..., etc. » Enfin tous deux recon-
naissent qu'il n'y a pas lieu de lutter contre l'amour, ils
s'avouent vaincus, II, 65 : « Te Corydon, o Alexi... »>; 68 :
« Me tamen urit amor : quis enim modus * adsit amori? »
(le dénouement par lequel Corydon se console est artificiel
et postiche); X, 69 : « Omnia uincit Amor; et nos cedamus
Amori ». Il est intéressant de voir combien Virgile s'inspire
en somme de lui-même et comme il se meut dans un cercle
d'idées restreint.
Le chant du chevrier, dans la VIII^ Égl., offre moins de
ressemblance avec celui de Galius; c'est un morceau tout
d'une pièce et monté dès le début au ton le plus éner-
gique. Pourtant, en maudissant l'Amour, le chevrier rap-
pelle combien il est cruel et énumère ses méfaits, v. 43 sq.
ï)e même Galius constate que ce dieu est impitoyable, v. 61
et 64 sq. Les termes sont différents, quoique savants des
deux côtés; mais le sentiment est le même. Enfin, malgré
1. De cette expression, rapp., Égl. X, v. 28, « Ecquis erit modus? »
LA DIXIEME ÉGLOGUE 397
le caractère spécial de l'épisode de Pasiphaé dans TÉgl.
VI, on trouve au moins un mouvement oratoire qui offre
avec l'Égl. IX quelque ressemblance, VI, 32 : « A uirgo
infelix, tu nunc in montibus erras »... ; X, 47 : « Alpinas a!
duraniues et frigora Rheni, Me sine sola uides ». L'immense
pitié que le poète éprouvait pour Pasiphaé, Gallus la res-
sent pour Lycoris.
Cependant les trois plaintes d'amour, celle de Corydon,
celle du chevrier, celle de Gallus offrent des différences.
Corydon raisonne; bien qu'il soit dans la solitude, il apporte
des arguments, il se figure qu'ils seront écoutés. Gallus se
laisse aller à ses regrets; il en subit les fluctuations; il ne
plaide pas sa cause. Le chevrier, sombre et tragique, accable
son rival de son ironie, celle qu'il aimait de ses reproches :
il ne sait qtie maudire. Gallus passe par des phases plus
diverses et trouve encore en lui assez d'affection pour s'api-
toyer sur le sort de celle qui l'a trahi. Les deux plaintes
précédentes avaient un dénouement, l'une la résignation,
l'autre la mort; celle de Gallus n'en a pas; il se retrouve
à la fin dans la même situation qu'au début. Au point de
vue littéraire, les poèmes de Corydon et du chevrier sont,
surtout le premier, empruntés à Théocrite; celui de Gallus
est plus original. L'impression du chant de Corydon n'est
pas nette ; le chant de Damon est bien supérieur; il est
d'une grande vigueur, mais un peu monotone; celui de
Gallus me paraît le plus parfait; il est d'une mélancolie
touchante, avec des poussées d'une énergie qui se sent
inutile; il est très humain. Virgile était peut-être déjà mûr
pour entreprendre la peinture du désespoir de Didon, où
il s'est surpassé.
" Gallus, en proie à sa tristesse, ne répond ni aux ques-
tions, ni aux exhortations qu'on vient de lui adresser*; il
poursuit silencieusement le cours de ses pensées, et c'est à
lui-même qu'il répond en commençant sa plainte par
« tamen », v. 31 : sans doute il est bien malheureux; pour-
tant les Arcadiens chanteront ses souffrances, et celte idée
sera pour lui un soulagement après sa mort, v. 31-34.
Après avoir reconnu le caractère adoucissant de la poésie
1. W. n. Kolster, dans son édition, p. 215, est d'un autre avis.
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE^ »3
398 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
bucolique, il est naturel que Gallus regrette de n'avoir pas
mené la vie pastorale *- Il rêve aux plaisirs simples de la
campagne, lui qui a vécu de la vie fausse et compliquée des
villes ; il se représente avec une Phyllis ou un Amyntas au
teint bronzé par le soleil et il lui semble qu'il n'y aurait
rien là qui le choquât, v. 35-41*.
A ce tableau de fantaisie succède un brusque appel à
Lycoris, v. 42-43. 0. Ribbeck suppose un vers perdu;
mais cela n'est pas nécessaire et l'absence de transition
n'est peut-être ici qu'un artifice de Virgile pour rendre la
spontanéité de la passion. Du reste, il est facile de rétablir
les anneaux supprimés et de montrer que la pensée de
Gallus suit une marche logique. Gallus s'est pris de ten-
dresse pour l'Arcadie; il voudrait y avoir vécu; alors sur-
gissent à ses yeux une Phyllis, un Amyntas; mais ce sont
là des personnages en l'air; il a beau faire tous ses efforts
pour se les figurer comme très présentables, au fond
c'est toujours Lycoris qui occupe son cœur : tout à coup
Phyllis et Amyntas s'évanouissent, mais le paysage arca-
dien subsiste; c'est dans ce paysage qu'il souhaite voir
Lycoris à ses côtés ^. On remarquera avec quelle inten-
sité sont rendus, dans les v. 42-43, l'amour et la sensation
des choses rustiques.
Ainsi le rêve de Gallus, qui avait été d'abord l'Arcadie
avec une Phyllis et un Amyntas, s'est modifié; il a pris
sa forme définitive : l'Arcadie avec Lycoris. C'est à ce
moment que Gallus retombe dans la réalité ^, « nunc »
opposant avec force les circonstances pénibles du présent
1. "W. H. Kolster a bien montré lo rapport étroit qui existe entre les
deux couplets, p. 215 do son édition : « ... es ist einleuchtend, dass von
dicsem Prois der Poésie dcr Hirton nur noch ein Schritt ist zu dcm
AVunsche selbst ihrem Kreise anzugehôren, als Leutcn die Menschenwert
und Menschenschicksal zu wiirdigen wissen ».
2. Au V. 40 Gallus se représente couché au milieu des saules sous la
vigne flexible; cela a étonné les commentateurs ; cf. A. Forbigcr *, ad h. l.
Il est certain que chez nous le saule et la vigne ne poussent pas dans
les mêmes terrains ; mais ce ne sont pas nos pays que décrit Virgile et
il est probable qu'il avait vu la chose.
3. Serv. Danielin , ad v. 42 : « et cum optassct aliud, itcrum adamatam
rediit ».
4. Servius ad v. 44 : « liinc usque ad fincm amatoris inconstantla
cxprimitur, cui electa displicont stalim ». Cf. Scholia Devn., ad b. 1.
LA DIXIEME EGLOGUE 399
à la vie idéale telle qu'il vient de se la figurer. Le v. 44
n'a jamais été expliqué d'une façon satisfaisante; on en a
conclu que Gallus faisait à ce moment même partie d'une
expédition militaire, ce qui est assez singulier, puisqu'il
est actuellement étendu quelque part en Arcadie. A la
rigueur on peut dire que le séjour en Arcadie est une fie-
lion, la vie militaire la réalité. Mais il y a des difficultés
plus graves. Si « insanus amor » signifie une passion
déraisonnable S comment Gallus peut-il dire que son
amour insensé pour Lycoris le retient au milieu des com-
bats? C'est l'abandon, c'est le désespoir qui l'a poussé au
milieu des combats ; il serait difficile de s'exprimer d'une
façon plus impropre. Il ne sert de rien d'écrire « Amor »
avec une majuscule; ce n'est pas l'Amour qui retient
Gallus à la guerre. On a pensé avec Servius ' que l'amour
insensé de Gallus pour Lycoris le transportait en pensée
au milieu des camps où vivait Lycoris; mais « detinet »
ne saurait guère avoir cette signification. Si Ton joint
« insanus amor » à « duri... Martis », le sens est encore
plus mauvais. Ce peut être par coup de tête, pour
s'étourdir, que Gallus a embrassé la vie militaire, ce n'est
point par un amour insensé pour les batailles. Dans ces
circonstances, je m'étonne que les éditeurs récents se
refusent à adopter la correction de Heumann ^ « te » au
lieu de « me ». « Me >i, au v. 44, a pu s'introduire pour faire
suite à « consumerer » du v. 43, ou bien « l'm » a été écrite
par simple anticipation, à cause de « Martis » qui suit.
Quoi qu'il en soit « te », v. 44, « tu », v. 46, « te », v. 48,
« libi », V. 49, se suivent de la façon la plus naturelle et
constituent un mouvement oratoire*. Ce qu'il y a de char-
1. Cf. ibid., V. 22 : « Galle, quid insanis? »
2. Ad V. 15 : « ex affectu amanlis ibi se esse putat, ubi arnica est, ut
« me » sit « meum animum ». A. Przygodc, Op. laitd., p. 54 : « ... insano
.amore se. tui, quac militem in Germaniam secuta es, inter média tela et
adverses liostes(ubi tu versaris) (mente et cogitationibus)nuncdetineor...»
3. Citée par Ileyne-Wagner *, ad h. l.
4. Au V. 46 « nec sit mihi credere tantum » a été expliqué do façons
diverses. O. Ribbeck suppose une lacune après ce vers. Il parait s'expli-
quer sans difficulté en prenant « tantum » dans le mt'me sens qu'au v. 50
de l'Égl. III : « Audiat hacc tantum », « que nous ayons pour auditeur...
je n'en demande pas davantage... etc. »; cf. III, 53. Ici le sens est :
400 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
mant dans ce couplet, c'est la délicatesse de sentiment
qui pousse Gallus à s'apitoyer sur le sort de Lycoris et la
grâce avec laquelle ce sentiment est exprimé. On ne man-
querait pas de noter combien tout cela est virgilien, si on
ne lisait dans Servius, ad v. 46 : « hi autem omnes uersus
Galli sunt, de ipsius translati carminibus ». Il ne semble
pas qu'on doive révoquer en doute cette assertion *;
quant aux limites du morceau emprunté, il se peut
comme le veut Ph. Wagner, dans sa 3® édit., que la citation
commence au v. 44 et se termine au v. 49, ou, comme le
veut Schaper, Qu'elle comprenne seulement les v. 46-49. La
première hypothèse me semble la plus vraisemblable. On
ne saurait y faire entrer les v. 50-51 (avec Vôlker); encore
moins les v. 50-54 (avec Fontaninus); c'est une idée de
Virgile, que Gallus transformera en poèmes rustiques ses
élégies, mais non pas de Gallus lui-même. Naturellement
l'emprunt de Virgile ne pouvait être littéral; il a falllu
mettre en hexamètres ce que Gallus avait exprimé en dis-
tiques élégiaques; jusqu'à quel point Virgile a-t-il modifié
l'expression? C'est ce que nous ignorons. « Me sine sola
uides », v. 49, pouvait être chez Gallus la fin d'un penta-
mètre. Quant à l'intention de l'emprunt, elle n'est pas dou-
teuse. Virgile a voulu signaler à ses lecteurs des vers de
Gallus, qu'il trouvait fort beaux; il est certain que le senti-
ment en est exquis.
Sans transition (de même qu'après le v. 41) Gallus
prend un parti héroïque, v. 50-54. Ces velléités manifes-
festées tout à l'heure d'être un berger d'Arcadie, il va les
exécuter. Les vers qu'il a composés à l'imitation du poète
de Chalcis, Euphorion, c'est-à-dire les élégies remplies de
son amour fatal, il les chantera avec l'accompagnement de
la flûte 2 de Théocrite (« pasloris Siculi ^ », bien qu'il soit
« pniss6-je ne pas le croire — je n'en demande pas davantage », c.-à-d. u sr
seulement JG pouvais ne pas le croire! » Cf., sur le mot « tantum »,p.23-L
1. C'est ce qu'a fait E. Krause, Op. laud.,\i- 61 sq., réfuté par A. PrzygodOr
Op, laud., p. 53. Sonntag, Op. laud., p. 169, explique le passage de Ser-
vius de la façon suivante : « hi versus omnes Galli sunt, dièse Verso
gehôren dem Gallus, Gallus spricht sie ». Il croit que Virgile a em-
prunté aux poèmes de Gallus la pensée, mais non les termes.
2. « Auena », v. 51, et non « fistula », par modestie.
3. M. Sonntag, Op. laud.^ p. 16-1, entend par « pastoris Siculi » Poly-
LA DIXIEME EGLOGUE 401
en Arcadie), c'est-à-dire qu'il en abaissera le ton, qu'il
réduira son talent au genre bucolique. Bien entendu Vir-
gile ne veut pas dire qu'il retouchera, qu'il refondra les
vers déjà publiés, mais qu'il ne les chantera plus sur le
même ton devant le même public. Au lieu de jouir du
confortable des villes, il vivra dans les forêts, parmi les
cavernes des bêtes fauves *. Qu'entend-il par « tenerisque
meos incidere amores Arboribus », v. 53 sq. ? Sont-ce les
noms de ses maîtresses qu'il gravera sur l'écorce des
arbres; est-ce l'expression de son amour traduite dans
ses vers? La première explication est appuyée par l'imita-
tion d'Ovide * : a Incisae seruant a te mea nomina fagi,
Et legor Oenone falce notata tua : Et quantum trunci,
tantum mea nomina crescunt ». Mais le sens est bien
pauvre : l'arbre grandissant, le nom de la personne aimée
grandira avec lui sur l'écorce. C'est une plaisanterie qui
est bien dans le goût d'Ovide; il n'est pas sûr que dans
Virgile les mêmes mots veuillent dire la même chose. La
seconde explication me parait préférable : il confiera à
l'écorce des arbres l'expression de son amour; les arbres
grandiront : son amour grandira aussi ^, (Cf. Égl. X, v. 73 sq.)
Entre temps son activité se dépensera en exercices phy-
siques, ce qui prouve qu'il n'est pas bien sûr de lui-même,
v. 55-60 : promenades avec les Nymphes sur le Ménale *;
chasse au sanglier. Le froid ne l'arrêtera pas. Il lui semble
déjà qu'il erre parmi les rochers, l'arc à la main *. On
sent qu'à mesure que le développement se poursuit, son
phème et croit que Gallus va prier Lycoris comme Polyphèmo prie
Galatéc. « Gallus will also hingelien und durch Vorsingen seiner Liebes-
lieder um Lykoris werben, wie Polyphem ura Galatea warb. »
1. M. Sonntag, Op. laud., p. 164, pense que le mot « spelaca » est un mot
<le Gallus et que celui-ci l'avait peut-être emprunté à Euphorion.
2. Heroides, V, 21 sq.
3. « Amores » peut faire allusion au titre des élégies de Gallus, mais
ce ne sont point ces élégies qu'il s'agit de graver sur les arbres, comme
Égl. V, 13 sq. « Amores » me paraît signifier des expressions de ten-
•dresso en quelques mots ou tout au plus en quelques vers.
i. «< Mixtis... nymphis », v. 55, ne paraît pas avoir d'autre sens que
« mixtus... nymphis ».
5. Les épithètes géographiques d'excellence « Partho... Cydonia... »,
V. 59, ne sont pas déplacées dans la bouche d'un poète savant comme
Oallus.
402 ÉTUDE SUK LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
imagination s'échauffe. Les choses lui deviennent presque
actuelles : «lam mihi... uideor », v. 58.
C'est justement lorsque cette ardeur factice est arrivée
à son paroxysme que ses idées changent *. D'un coup
d'oeil il a mesuré l'inanité de ses efforts. Ce n'est pas là
un remède à ses maux. L'Amour est inexorable. Les.
Hamadryades, les vers, les forêts n'ont plus de charme,
pour Gallus 2. [/Amour ne se laisse pas fléchir par les
souffrances des hommes, c'est-à-dire que, quoi qu'on fasse
pour dompter le corps, la passion reste la plus forte. Et,
>dans des vers élégamment et savamment construits, Gallus
se rend compte qu'il aurait beau boire l'eau de l'Hèbre au
milieu de l'hiver, supporter les neiges et les pluies ^ de
la Silhonie, pu, sous le tropique du Cancer, conduire les
troupeaux des Éthiopiens à l'époque la plus chaude de
l'année, il ne trouverait point la paix, v. 60-68.
Il conclut donc qu'il est vaincu et il cède à l'Amour,
V. 69. Cette fin offre quelque ressemblance avec l'avertisse-
ment du dieu Pan aux v. 28 sq., mais avec une différence
totale dans la conclusion. L'Amour étant impitoyable *,
Pan déclarait qu'il faut se modérer : « Ecquis erit modus? >
Gallus est d'avis qu'il faut céder.
Virgile termine suivant son habitude par la description
de petites opérations rustiques; il ne dépeint point la
tombée du soir, mais, comme il s'agit de rentrer les chè-
vres, on sent bien que la nuit approche.
La I^® Idylle de Théocrite était une de celles que Virgile
lisait le plus volontiers et qu'il admirait le plus. Il l'a uti-
lisée dans l'Égl. V et dans l'Égl. VIII. Ici il lui a fait un
emprunt considérable ^. L'introduction paraît lui appar-
1. Serv. Danielin., ad X, 62 : « amantis animum expressit, cui quod
anto placuit, statim displicet ».
2. Do « ipsae rursus concodite siluao », v. 64, on rapprochera, Egl. VIII,
58 : « Viuite, siluae ».
3. C'est ainsi que j'entends « aquosae », v. 66.
1. « Amor non talia curât », v. 28; « Non illuna nostri possunt mutare
labores », v. 64. Servius ad v. 60 : « iara quasi ad se recurrit et illud,
quod supra audiit, respicit : amor non talia curât ».
">. Servius ad X, 9 : « ... est quacdam Theocriti ccloga, in qua suos
amores dellero Daphnis inducitur : ... huius omnem ordinem ad hanc"
cclogam transtulit ».
LA DIXIÈME ÉGLOGLE 403
tenir en propre; nvais, à partir du v. 9, c'est à Tld. I qu'il
emprunte l'apostrophe aux nymphes et le cortège qui se
rend auprès de Gallus.
Id. I, 66 sq. : 1 115 tcox' ap' t)(t6*, fixa Aaçvi; ÈTOCxeTO, Trà iroxa
Nupi^ai; *H "KOLTOL nY)ve«& xa>à répLusa, rj xaToe IlévSb); Où yàp 6yi
woTapLoïo fjLiyav poov êi^st' *Avàwa), Où6' Attvaç axoTciàv, oùô*
"Axtôoç Upbv dfiwp. » Les Nymphes sont tout naturellement
h leur place dans une pièce en l'honneur du bouvier
Daphnis; Virgile, dans une pièce en l'honneur de l'élé-
giaque Gallus, les a remplacées par les Muses; s*il a laissé
aux Muses leur caractère primitif de nymphes des eaux,
c'est sans doute à cause du passage de Théocrite qu'il
imitait.
La question qui leur est adressée dans Théocrite est
toute simple : où étaient-elles au moment de la mort de
Daphnis? Sur les bords du Pénée ou sur le Pinde? On ne
les a point aperçues en Sicile et, si elles avaient été sur
les bords de TAnapos, sur TCtna, près de l'Akis, ellcb
seraient venues auprès de Daphnis. Il fallait donc qu'elles
lussent bien loin. Comme, dans Virgile, la Sicile n'a rien à
faire avec l'aventure de Gallus et qu'il s'agit des Muses,
il a supprimé les vallons du Pénée, ajouté le Parnasse et
la source Aganippé. Le sens de sa question, au premier
abord moins facile à comprendre, n'est pas tout à fait le
même que chez Théocrite : les Muses n'étaient pas dans
leurs séjours habituels; elles n'ont donc pas été prévenues
et n'ont pu se rendre auprès de Gallus.
Théocrite, dans sa I*"® Id., ne fait pas pleurer Daphnis par
la nature inanimée. En revanche il dit à propos de lui,
dans sa VIP Id., v. 74 sq. : « Xwç opoç àjx?' è«oveÎTO, xal w;
Spvs; avTOv èôpT^vsvv, *I;jL£pa acre çuovTt Tcap' oyfionvty TtOTapioto ».
Virgile paraît s'être inspiré de ce passage; au lieu de parler
simplement des montagnes, il a cnuméré celles d'Arcadie;
le Ménale et le Lycée se trouvent du reste déjà rapprochés
danslar^^ld., v. 123 : t eix' kam xat' (opsa {xaxpà Auxaito, Eite
tûy' àpLçiTcoÀer; {jtÉya MaîvaXov ». Aux chênes il a substitué
les lauriers et les tamaris. II ne parait avoir rien
emprunté aux descriptions du deuil de la nature dans
Bion, I, 31 sq., et dans[Moschos], III, 1 sq. En revanche la
structure du v. 43 est imitée de celle du v. 71 de Tld. I.
404 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
« Tfîvov jjiàv 6â)£c, T^vov ).u%oi wpwavTo *. > Quant au mot
« fleuere », il parait pris au v. suivant : « ëxXaude ».
Dans la P*' Id. Daphnis est regretté par les chacals, les
loups, le lion 2, qu'il pouvait apercevoir dans ses courses
à travers la montagne. Virgile a supprimé ces animaux
farouches, qui n'ont rien à faire avec Gallus. Le bouvier
Daphnis est tout naturellement entouré de bœufs et de
vaches, I, 74 : < IloXXaî o\ uàp 7ro<T<T\ pôeç, ttoXXo'i 8s t£ xaûpoc,
uoXXai 0* au SapiâXai xa» uoptcsç wôûpavTo ». Virgile les a rem-
placés, auprès de Gallus qui n'est pas un pâtre, par les
brebis, animaux plus gracieux et plus doux, qui du reste
ne paraissent là que comme personnages muets : c Stant >,
Y, 16, au lieu de c J)6upavTo >. Elles n'ont pas de raison pour
s'apitoyer sur le sort de Gallus qu'elles ne connaissent pas;
au contraire le troupeau de Daphnis regrette son pasteur.
Chez Théocrile, c'est Hermès qui se présente le premier ^,
Virgile Ta supprimé : Hermès ne figure nulle part dans les
Bucoliques; c'est peut-être pour le remplacer qu'il a intro-
duit Apollon, mieux à sa place auprès d'un poète. En outre
Virgile s'est bien gardé de mélanger les dieux rustiques et
les pâtres; chacun vient à son rang, comme il convient
dans un cortège bien ordonné. Théocrite fait figurer les
trois classes fondamentales de pasteurs : bouviers, bergers,
chevriers. Virgile ne le suit pas sur ce point *. Tous les
pasteurs, chez Théocrile, sont réunis en un groupe qui fait
une question collective : « IIccvtcç àvr,pioTcyv, tî -rzaôoc xaxdv »,
1. Lo V. de Théocrito paraît favoriser la leçon de Ra : « Illum
ctiam lauri, illum fleuere myricae ». Gebauer, De poetarum graecorum...^
p. 53, la repousse cependant : « ... propter numerorum volubilitatem
poeta repetitionem particulao videtur practulisse » (mais il s'agit d'un
passage triste, où les spondées sont mieux à leur place que les dactyles).
Cf. H. Fritzsche, Zu Theokrit imd Virgil, p. 20, qui préfère aussi la
leçon « etiam » adoptée par O. Ribbeck.
2. Le singulier * Xeïov », v. 72, à côté des pluriels « 6(i5eç », « Xuxoi »,
V. 71, n'est pas un singulier collectif et parait s'expliquer par ce fait que
les loups et les chacals vont souvent par troupe ; le lion est solitaire. Un
pâtre sait qu'il a dans son voisinage des loups, des chacals et un lion.
3. Je no suis pas Âhrens dans les mutilations qu'il a infligées à cette
pièce.
4 Mais il lui emprunte la répétition : « ''^HvÔov... 7)v6ov », v. 80,
« Venit... uenere .. ucnit », 19 sq., en l'étendant et sans donner aux
mots la mémo place.
LA DIXIEME ÉGLOGUE 405
V. 81 L'imitation de Virgile est évidente; pourtant la ques-
tion n'est pas tout à fait la même. Daphnis est accablé par
un mal mystérieux : les pâtres lui demandent quel est ce
mal. Galius est amoureux : les pâtres lui demandent d'où
lui vient cet amour. Il est bien possible que leur question
soit influencée par celle d'Hermès, v. 78 : « T;; tu xaTaTpuxsiî
tîvoç J)Ya6è Too-aov èpao-ai •».
Priape était à sa place chez Théocrite, car Daphnis est
atteint d'une sorte de priapisme. Virgile l'a supprimé et
remplacé par Pan, qui n'est pas non plus un dieu très con-
venable, mais qui est pourtant moins effronté. Dans Théo-
crite, Daphnis appelle Pan pour lui remettre sa syrinx,
V. 123 sq. ; de là à le faire venir en personne il n'y avait
qu'un pas, et ce pas, Virgile l'a franchi. C'est la question
de Priape, v. 82 : t Aàçvt xaXav, xl vu Taxeai », qui a inspiré
celle d'Apollon : c Galle, quid insanis? » avec suppression de
répithète et variation dans le verbe *. Bien entendu tout
ce qui concerne Lycoris est de Virgile. J'ai déjà dit que
Silvanus était ajouté et que c'était un personnage muet
<comme les brebis de tout à l'heure). Quant aux réflexions
de Pan dont la forme appartient à Virgile, elles paraissent,
quant au fond, dériver de celles d'Aphrodite. Aphrodite,
v. 97 sq., constate que Daphnis a été vaincu par Eros : Pan
parle de Tinsensibilité de l'Amour, qui ne se laisse fléchir
par rien.
Dans Théocrite, Daphnis ne répond point à ce qu'on lui
dit. C'est lorsqu'Aphrodite, dont il est la victime, est venue
le braver qu'il prend enfln la parole. Chez Virgile, Galius
ne répond rien aux dieux et il adresse la parole aux
pâtres. Du reste la plainte de Daphnis et celle de Galius
■sont très diverses, la situation n'étant pas la même.
Tel est le gros emprunt fait par Virgile à la I""^ Idylle. Il
y a encore quelques autres rapports de détail. Comme
Daphnis (I, 138 sq., tov ô' 'AçpoSîxa "H6eX' àvepôûffac), Galius
■est étendu sur la terre pendant la pièce; mais Daphnis est
couché, parce qu'il est à bout de forces et qu'il va mourir;
dans Virgile ce n'est qu'une attitude languissante et
mélancolique 2. Avant de mourir, Daphnis dit adieu à la
1. Cf. Gebauer, Quatenus Vergilius m epithetis..., p. 3 et 5.
2. Gebauer, Quatenus Vergilius in epilhetis..., p. 12, rapproche
23.
406 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
nymphe Aréihuse, v. 117, < Xaîp' 'Apéôotaa >; il est possible
que ce soit cela qui ait donné à Virgile Tidée d'invoquer
Aréihuse au début de la pièce. La mention du bel Adonis
paraît provenir du v. 109 *.
Enfin il y a quelques imitations partielles d'autres.
Idylles de Théocrite qu'il faut énumérer. L'expression du
V. 7, « simae... capellae », est une expression de Théocrite :
f <Tt[jLa\... sptçot », VIII, V. 50 2. Les vers épisodiques 38 sq.
présentent une particularité curieuse. Il est bien certain,
que Virgile s'est souvenu des v. 15 sq. de la II® EgL et il
n'est pas moins certain que ceux-ci sont inspirés de l'Id. X,
28-29. Or, dans la X® Égl., Virgile s'est reporté au modèle
qui lui avait déjà servi une fois et il lui a pris autre chose :
« Kal To lov {jLsXav 6<tti xal à fpatz'zk uaxivOo; », V. 28 := « Et
nigrae uiolae sunt et uaccinia nigra », v. 39 ^. Ainsi, des
deux vers de Théocrite, Virgile a emprunté l'un dans sa
II» Égl., l'autre dans sa X^ ♦.
Des V. 42-3, on a rapproché l'Id. V, y. 32 sq. Mais la situa-
lion est bien différente. Toutefois « nemus », v. 43, rappelle
« TaXo-ea xaûta », v. 32; « gelidifonles », v. 42, « ^'jy^h-v uÔtop »,
V. 33 *, et « mollia prata », 42, f woia », v. 34.
A la fin de sa plainte, Gallus développe cette idée que
les fatigues physiques ne guérissent pas de l'amour. Il le
fait en termes savants; or cette érudition est d'emprunt;
elle provient des malédictions d'un amoureux contre le dieu
Pan, dans l'Id. VII, 111 sq. : c Etr.ç ô' 'HSwvûv {lèv èv wpsat.
*/EÎ(j.aTt {i.é(r(T(u "Eêpov iràp uoTajjibv TeTpajJLjjisvoc if^J^iv apXTO), *Ev
l'oxpression « sola sub rupo » do [Moschos] III, 21, otc. Ce qui est
caractéristique c'est qu'elle se trouve déjà dans Catulle, LXIV, 154.
1. Gobauer, Qnatenus Vergilius in epithetis.,..^ p. 11, rapproche Théo-
crite, XV, 127.
2. Gebauer, Ibid,^ p. 7.
3. Cf. Gebauer, Ibid., p. 3.
1. La X* Id. n'a pas fait chez Virgile l'objet d'une imitation suivie ;
pourtant il lui a pris çà et là un certain nombre de détails. L'Égl. X, 39 =
Id. X, 28; l'Égl. X, 72 = Id. X, 25; l'Égl. II, 63 sq. = Id. X, 30;"
l'Égl. II, 70, rappelle de loin Id. X, 14; l'Égl. VII, 32 et 36, paraît
s'inspirer do l'Id. X, 33. Il est possible que Virgile ait profité, pour sont
Egl. IX, do l'idée de Théocrite de faire chanter par Milon, dans.
l'Id. X, un poème qu'il ne présente pas comme lui, v. 41 : « Bàjai ÔTi.
XXI xaûra rà xôj Oeîw A'.Tulpo-a >♦.
5. Cf. Gebauer, Quatenus Vergilius in epit/œtis..., p. 6.
f
LA DIXIEME ÉGLOGUE 407
8è Ôlpei uDjjLàTOtai irap* AîOidirso-o". vofjLsuoi; XIÉTpa utco BXepLvcov,
ô6ev ovxêTi NeîXo; ôpaTdç >. Virgile a imité le passage d'assez
près en lui donnant la forme condilionneile au lieu de la
l'orme oplalivc. Quelques expressions sont identiques * :
« frigo ribus mediis >, v. ôo, = « x^^l^*^' jxéaïrw », v. tH,
D'autres ont été changées : la Sithonie a remplacé les
Edons; quelques enjolivements ont été ajoutés : « biba-
mus... niues hiemis subeamus... cum raoriens al ta liber
aret in ulmo (qui développe et embellit èv... ôépâi)...; uer-
seraus », V. 68, est plus énergique que « voiisjoi; », v. H3 ^.
Dans tout ceci Virgile se propose d'embellir son modèle.
Le dernier vers de Théocrile a été supprimé, sans doute
comme trop précis. Cette précision géographique plaisait
aux Grecs curieux et voyageurs; elle n'avait pas d'intérêt
pour les Romains.
La fin de la pièce appartient à Virgile, sauf le v. 72, qui
provient de l'Id. X, 25 : « wv ^ap X* aVi'^Ôs, ôsac, xa>à Tràvra
nosiTE ». L'imitation est rendue certaine par le rapproche-
ntient : « Mwcrxt IliepîSeç », Id. X, 24, « diuae... Piérides »,
Égl. X, 70 sq.
En somme, dans cette Églogue, il y a toute une partie
qui dépend directement de l'Id. I; le reste est original,
mais non sans d*importantes imitations de détail. C'est la
dernière Egl. de Virgile; ce n'est pas la plus indépendante;
il ne s'élève donc pas d'un progrès régulier et mathéma-
tique de la dépendance à l'originalité. Son émancipation
ne procède point d'une façon méthodique et continue.
Quant aux imitations latines — sauf la citation de
Gallus, qui est un hommage poétique et un moyen de
mettre Gallus en scène avec plus de vérité — nous n'avons
que peu de chose à relever. Ce sont encore des r;ippro-
chements avec Lucrèce, qui affirment une fois de plus le
commerce assidu de Virgile avec ce poète; il lui emprun-
tera beaucoup dans ses Géorgiques. La couronne compli-
quée attribuée à Silvanus. v. 24 sq., provient de celle du
dieu Pan chez Lucrèce, IV, 586 sq., avec modifications :
« Pan Pinea scmiferi capitis uelamina quassans ». L'image
1. Gebauer, Quatemis Vergiliiis in epithetis..., p. 7.
2. Cf. Gebauer, /6/rf., p. 5.
408 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
de Lucrèce est plus sauvage, celle de Virgile plus riante.
Le passage de Lucrèce assure la signification du mot
« quassans » chez Virgile. La nocivité de l'ombre de cer-
tains arbres est une observation de Lucrèce, VI, 783 sq. :
« Arboribus primum certis grauis umbra tributa Usque
adeo, capitis faciant ut saepe dolores, Siqiiis eas supler
iacuit prostratus in herbis. » L'identité de l'expression
« grauis umbra » paraît rendre l'emprunt certain. Mais
Virgile a nommé l'un de ces arbres, que Lucrèce désigne
d'une façon générale, c'est le genévrier; il semble donc
avoir complété la remarque scientifique de Lucrèce par
son expérience d'habitant de la campagne; ce qu'il dit
de l'influence de l'ombre sur les moissons est connu de
tous les agriculteurs.
Dans cette Eglogue les rapprochements avec les précé-
dentes sont assez nombreux. N'en peut-on conclure qu'à
ce moment Virgile sentait bien que son inspiration buco-
lique était à peu près épuisée, et qu'il vivait sur son
ancien fonds?
CHAPITRE XIII
Les réalités rustiques dans les Ëglogues de Virgile
et dans les 11 premières Idylles de Théocrite.
§ I. Les noms des pâtres. A. Noms d'hommes. B.
Noms de femmes. A. Noms d'hommes. Parmi les pâtres
de Virgile et de Théocrite, il faut distinguer ceux qui figu-
rent comme interlocuteurs dans les Églogues et dans les
Idylles, et ceux qui, étant simplement mentionnés, ne sont
que des personnages secondaires et accessoires. Les pre-
miers sont dans Virgile, en suivant Tordre de composition
des Ëglogues, et en prenant d'abord ceux qui lui sont
communs avec Théocrite :
r
1» Corydon. Corydon est, dans la II<^ Egl., un pâtre amou-
reux et un riche propriétaire de troupeaux. Dans la VII«,il
prend part à un concours poétique contre Thyrsis, et est
proclamé vainqueur.
Dans Théocrite KopjSwv est un des interlocuteurs de la
IV^ Id. C'est un bouvier des environs de Krotone, qui fait
paître les vaches d'iEgon, parti en voyage. Il a certaines
prétentions musicales, v. 29 sq. Il n'est pas amoureux et
ne prend point part à un chant amébée. C'est un brave
homme un peu borne. Kop-jScov est mentionné, en outre,
Id. V, 6, comme un fort médiocre musicien.
Virgile a donc pris le nom, mais non point le person-
nage. Au reste, la 11*^ et la VII« Égl. ne sont pas imitées
des Id. IV et V. Virgile a donc clé chercher le nom dans
des pièces qu'il ne se proposait pas alors pour modèles.
410 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
2^ Menalcas. Menalcas (Igure'comine interlocuteur dans
la HP et dans la V^ Égl. Dans la 111°, c'est un jeune garçon
qui fait paître les chèvres de son père; dans la V®, un
pâtre indéterminé d'un certain âge. Dans Tune et dans
Tautre, il prend part à un chant amébée : il se mesure
dans la Ul^ avec Damœtas, dans la V^' avec Mopsus sans
résultat constaté. Il est en outre mentionné dans la 11^ Égl.
comme un « puer delicatus »; dans la IX®, c'est un proprié-
taire et un chantre bucolique qui représente Virgile lui-
même ; dans la X*^, 20, il est mentionné en passant, très
probablement comme porcher.
Dans la VIII" Id., MevaXxa? est un jeune berger, qui se
mesure dans le chant amébée avec Daphnis et qui suc-
combe. Dans la IX®, il chante également avec Daphnis, et
la victoire reste indécise.
Ni dans sa 111°, ni dans sa \^ Egl., Virgile n'imite les
Id. VIII et IX. Gomme pour Corydon, il a donc été cher-
cher le nom dans des Idylles qu'il n'imitait point actuel-
lement. Toutefois le Menalcas de Virgile est moins éloigné
du MevaXxa; de Théocrite que son Corydon ne Tétait de
Kop\j6(ov. Ce sont tous deux des pâtres chanteurs.
30 Damoetas. Damoetas est un des interlocuteurs de la
111° Egl. ; il fait paître momentanément les moutons
d'i^gon. C'est un homme fait, qui lutte sans désavantage
dans le chant amébée contre le jeune Menalcas. Il est
mentionné incidemment Égl. II, 37, comme un bon joueur
de syrinx, et Égl. V, 72, comme un bon chanteur.
AajjLotTaç est un des interlocuteurs de l'Id. VI; il se
mesure sans désavantage dans le chant amébée avec
Daphnis. 11 semble qu'il soit jeune comme lui et bouvier
comme lui.
Le Damoetas de Virgile et celui de Théocrite sont des
pâtres chanteurs: il y^a donc entre eux un certain rap-
port. Mais, dans son Égl. III, Virgile n'imite pas l'Id. VI;
c'est le même système d'emprunt que pour Corydon et
pour Menalcas.
4<» Thyrsis. Thyrsis est un berger, qui ne figure que
dans rÉgl. VII. Il s'y mesure contre Corydon dans un
concours de chant amébée, et il succombe.
0ûp(Ti<;, un berger de l'Etna, çst un des meilleurs repré-
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 411
sentants du chant bucolique. Il ne (jgure que dans la
V^ Id., et il y chante, pour faire plaisir à un chevrier ano-
nyme, les souffrances de Daphnis. Le Thyrsis de Virgile
et celui de Théocrile sont donc deux bergers chanteurs :
mais la VU© Égl. n*est pas imitée de la l""» Id.
Ainsi, pour ces quatre personnages, le système de Vir-
gile est très net. Il emprunte à Théocrite leurs noms : il
les fait ressembler plus ou moins aux originaux, mais
sans s'astreindre à une ressemblance exacte. Il les tire
de pièces qui ne sont point les modèles de celles oi!i il les
fait figurer.
5° Daphnis. Daphnis figure dans la VU" Égl. comme
juge du camp; il adresse simplement quelques paroles &
Mélibée. 11 est mentionné incidemment dans la U'^ Egl.,
V. 26, comme un modèle de beauté, dans la III«, v. 12,
comme un jeune garçon. Le deuil causé par sa mort, son
apothéose sont chantés dans la V» Égl. Dans la Vlll^, il
est Tamant infidèle de la magicienne. Egl. IX, 4G et 50, il
est simplement cité comme un paysan.
La mort de Aiqpvi; est chantée dans la I''« Id. ; ses souf-
frances sont mentionnées incidemment dans la V*', 20, et
dans la VU»?, 73 sq. 11 figure comme un chanteur très dis-
tingué dans les Id. VI, VIII et IX.
Nous avons vu comment le type du bouvier mytholo-
gique Aâçviç avait été modifié par Virgile dans la V® Égl.,
où il a imité la P® Id. Dans la VIl^ Égl., Virgile fait des
emprunts à la Vl», à la VI1I° et à la IX® Id. Il y a pourtant
ceci à remarquer, c'est que, tandis que, dans Théocrite,
Daphnis est le bouvier chanteur par excellence, Virgile
ne lui met dans la bouche aucun chant bucolique; il s'est
borné à lui donner une fois la présidence d'un concours.
En outre, dans la Vlir Égl. imitée de la 11° Id., il a sub-
stitué au nom de l'amoureux AéX^i; celui de Daphnis, qui
présente une certaine ressemblance extérieure; mais la
substitution n'est pas heureuse. AéX^i; est un éphèbe, qui
peut bien jouer le rôle que lui assigne Théocrile. Daphnis
est trop connu et trop nettement caractérisé pour devenir
sans inconvénient un amoureux quelconque. Dans la IX»
Egl., il y a également quelque inconvénient à faire de
Daphnis un simple paysan.
4 là ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
6<» Tityrus. Tityrus est mentionné en passant dans les
Égl. m, 20 et 96, V, 12, et IX, 23, comme un berger merce-
naire qui garde les troupeaux d'autrui*, dans les Égl.
VI, 4 sq., et VIII, 55, comme un chanteur de second ordre,
qui doit avoir des prétentions modestes. Il est un des
interlocuteurs de la I'"*' Égl. et là, bien qu'il soit actuelle-
ment un homme libre, un bouvier qui célèbre Amaryllis,
il y a cependant des allusions àson ancien état d'esclavage.
Titypo; n'est l'interlocuteur d'aucune Idylle. Théocrite
le mentionne deux fois en passant, Id. III, 2 sq. (c'est le
passage traduit par Virgile, Égl. IX, 23), et Id. VU, 72, oii il
est chargé de chanter au milieu des réjouissances que
songe à s'offrir Auxtôaç.
Virgile a conservé au personnage son caractère, mais il
lui a donné une importance qu'il n'avait pas dans Théo-
crite.
1^ Lycidas. Lycidas, un des interlocuteurs de la IX^ Egl.,
est un jeune homme; c'est un pâtre indéterminé; poète
lui-même, il est surtout désireux d'entendre chanter les
vers de Menalcas.
A'jxtSaç est un des interlocuteurs de la VU® Id. C'est un
chevrier, fortement caractérisé comme tel, ce en quoi il se
dislingue du Lycidas de Virgile, mais qui accepte très
volontiers l'offre que lui fait Simichidas d'échanger des
chants bucoliques. Comme le Lycidas de Virgile, il est
donc très amoureux de poésie.
Ce qui est particulier ici, c'est que la Vil" Id. ajuste-
ment fourni le cadre de la IX^ Égl. Elle a fourni égale-
ment un des personnages, mais non pas le second. A
Simichidas Virgile a substitué Mœris.
Indépendamment de ces sept interlocuteurs, dont les
noms sont pris à Théocrite, il y en a six autres dont les
noms sont également grecs, mais qui ne se trouvent pas
dans les Idylles, ce sont :
1** Palsemon, le juge de la III® Égl.
2" Mopsus, l'un des deux interlocuteurs de la V© Égl.
(également mentionné Égl. VllI, 26).
1. Scrvius, ad Ecl. I, v. 27 : « ...ubique eumTheocritJsmcrcennarium
inducit, item Yergilius ». Ad Ecl. VIII, 55 : « ...uilissimus rusticus »,
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 413
3° Mélibée, mentioDnc en passant Ëgl. III, 1 (cf. V, 87),
qui assiste en auditeur au concours poétique de la VIP Egl.
et qui le raconte; il est, dans la I*"®, le partenaire de Tityre.
4^ et 5° Damon, mentionné en passant Kgl. III, 17 et 23,
et Alphésibée, mentionné en passant Égl. V, 73, qui
récitent les deux chants amébées de la Ville Égl.
6° Mœris, mentionné Élgl. VIII, 9o et 97, et qui est devenu
(au lieu de Simichidas dans Théocrite) le partenaire de
Lycidas dans la IX° Égl.
Si Virgile a introduit de lui-même ces noms dans les
Bucoliques, ce n'est pas qu'il eût épuisé ceux des protago-
nistes, que lui offrait son modèle. Nous trouvons en effet :
1® Dans la IV* Id. Bàxxoç, un jeune homme bavard et
curieux qui s'amuse à tourmenter Kopu8cav.
2» et 3» Dans la \% le chevrier Kojjiâxa; ( cf. Id. VIII, 83,
<rt pLaxapiaTÈKopLÎTa, 89, 6*îe Kop-ata) et Aaxwv, qui se dis-
putent avec aigreur tout le long de la pièce.
4<> Également dans la V®, le bûcheron Mopawv, qui juge
les concurrents dans le chant amébée.
5<* Dans la V1I«, Sijjiixîôa;, qui nous est donné comme
un bouvier, v. 92, et sous le masque duquel paraît se cacher
Théocrite.
6<> et 7° Dans la X*' les deux moissonneurs, Bou xaîoç
(v.8, BoOxoO^etMO.o) V (cf. Id. IV, 6 et 10, VIII, 47 et 51),
dont le l®*" chante fort joliment son amour, le second les
travaux des champs.
En outre, dans les Id. I et III, Théocrite introduit, comme
personnage de premier plan, un chevrier anonyme. Virgile
n'ajamais donné à un anonyme le rôle d'interlocuteur dans
ses Églogues. Mais, dans le chant de Damon, Égl. VIII, 17 sq.,
le chevrier qui exhale son désespoir d'amour reste anonyme
et il est imité d'assez près du chevrier de la III® Id. La
magicienne, que Théocrite appelle Si(iat6a dans sa IK* Id.,
reste également anonyme dans la VIIl® Égl.
Indépendamment des protagonistes, Virgile mentionne
dans ses Églogues un certain nombre de personnages, qui
1. Cf. Fritzschc-HillerS ad X, 1. AlirCuS, Wordsworth * et Ziegler »
prennent ce nom pour un nom commun et lui substituent BaTTo;.
Cf. l'apparat critique d'Alirens et de Ziegler.
414 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DÇ VIRGILE
ne prennent pas la parole. Ceux dont les noms sont pris
à Théocrite sont :
1° Amyntas. Dans la II® Égl. , v. 35, et dans la V^ v. 8, i 5,
18, Amyntas est cité comme un musicien et un pâtre
chanteur, qui est jaloux d'autrui et qui s'en fait accroire
sur son mérite. Dans le chant amébée de la 111° Égl., v. 66,
74, 81, et dans l'Egl. X, 37 sq., c'est un « puer delicalus ».
*A{i.'jvTaç, dans la Vll« Id., n'est pas donné formellement
comme un pasteur (pas plus qu'EuxpiToç, nom que Virgile
n'a pas pris) ; il est toutefois le compagnon et l'ami du bou-
vier Stuixifiaç, qu'il accompagne pour aller célébrer les
Thalysies. La transformation que Virgile a fait subir à
'A{i.'jvTaç montre que c'était pour lui simplement un nom,
dont il s'est servi à sa guise.^
29 j^gon. Il figure dans l'Égl. III, 2; c'est un berger qui
a confié momentanément ses moutons à Damœtas pour aller
faire sa cour à Neœra. Le nfême nom dans l'EgL V, v. 72,
est celui d'un pâtre chanteur.
Le passage de la 111° Égl. où figure ^Egon est traduit de
la 1V° Id. où il est longuement question d'Aiyœv. Cet Ar^wv
est un type fort curieux, dont Virgile s'est bien gardé de
reproduire les traits caractéristiques; c'est un bouvier des
environs de Krotone, d'une vigueur extrême et qui dompte
sans peine un taureau qu'il amène à Amaryllis (il la cour-
tise donc). 11 s'est laissé persuader par MiXwv d'aller aux
jeux olympiques disputer le prix de la lutte. Il est gros man-
geur, comme il convient à un athlète. Il a laissé dans son
pays son vieux père, qui vit avec une servante maîtresse ; il a
choisi Kopuôwv pour garder ses vaches pendant son absence
et il lui a fait cadeau de sa syrinx : c'est donc un musicien.
3° Micon. Micon est, dans la 11^ Égl., un individu, sans
doute un pâtre, auquel Damœtas en veut et dont il saccage
le verger. Dans le chant amébée de l'Égl. VII, 29 sq., c'est
un jeune chasseur qui fait une offrande à Diane.
Mi'xwv, dans rid. V, 112, est peut-être un « puer delicatus».
4*^ Antigènes. Il est cité dans l'Égl. V, 88 sq., comme un
homme d'un certain âge, qui a pu autrefois exciter des
passions.
'AvTiY^vr,; est, dans l'Id. Vil, 4, le frère de Phrasidamos
(nom que Virgile n'a pas pris), f un des deux personnages
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 415
tîhez lesquels Simichidas va avec ses amis célébrer les
Thalysies. C'est un nom dont Virgile a fait ce qu'il a voulu.
5° Chromis. C'est un des jeunes bergers qui, dans la
VI® Égl., surprennent Silène endormi et le forcent à
chanter.
Il est question dans Théocrite, I, 24, de Xpdpii;, comme
d'un pâtre de Libye que Thyrsis a vaincu dans un concours
de chant amébée. C'est un simple nom que Virgile a
emprunté pour en faire l'usage qui lui convenait.
D'autres ont des noms également grecs, mais non em-
pruntés aux H premières Id. de Théocrite; ce sont :
io lollas. loUas est, dans la 1I<» Égl., le maître d'Alexis;
c'est un riche propriétaire qui habite la ville, mais qui
parait avoir des propriétés à la campagne (cf. III, 96 sq.).
2° Alexis. Alexis est, dans la II** Égl., son esclave (cf. V,
86, et VII, 55).
S» Alcimédon. Alcimédon est, dans la lll® Égl., 37 et 44,
un sculpteur sur bois. Est-ce un berger? Est-ce un artisle
contemporain de Virgile? Nous l'ignorons.
40 Alcon. Alcon est nommé dans la V® Égl., H. 11 est
absolument indéterminé.
50 Codrus. Codrus reste indéterminé dans la V^ Égl., 11.
Dans le chant amébée de l'Égl. VII, 21 et 26, c'est un poète
rustique. On a supposé, mais sans raison suffisante à ce
qu'il semble, que Virgile voulait désigner un de ses contem-
porains, bien qu'il ait pu exister de son temps quelqu'un
portant ce nom.
6<> Stimichon. C'est, dans l'Égl. V, 55, une connaissance
de Mopsus et Menalcas. 11 doit être comme eux un pâtre
chanteur.
7° Mnasyllos. C'est, dans la VI® Égl., le camarade de
Chromis; il est mêlé à la même aventure.
Virgile a laissé à Théocrite un certain nombre de per-
sonnages secondaires. En passant sous silence ceux qui
n'ont pas droit à figurer ici, ce sont :
i<^ A sX? iç. Delphis, de Myndos en Carie, est un éphèbe, qui
fréquente la palestre de Timagétos et qui inspire à Simaitha
l'amour raconté par celle-ci dans la ll®ld. Ce n'est pas un
personnage rustique% Il est camarade d'EOSàjiiTcwoc (Ejgâpi-
viTnroç, Ahrens, après Keil), Id. 11, 77, et de*iXîvoç,i6i(i., 115.
416 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
2o ^iXwvSaç. Philondas est, danslaIV«Id., v. l,un pro-
priétaire de troupeaux de l'Italie du Sud. Il n'est pas déter-
miné plus nettement (cf. Id. V, 114).
3° KpoxjXoç. Krokylos est un pâtre de lltalie du Sud,
qui a fait cadeau à Komatas d'une peau de chèvre, Id. V, U.
4° Auxwv. Lykon est un pâtre de Tltalie du Sud, qui a
donné une syrinx à Komatas, Id. V, 8 (cf. Id. II, 76).
5"^ AuxwTca; . Lykôpas est un bouvier.de l'Italie dii Sud
considéré par Lakon comme un excellent juge du chant
amébée, Id. V, 62.
6° et 70 Kpaxîoaç et EjjxtjSt)?. Ce sont les « pueri deli-
caii » du chant amébée de la V" Id., v. 90, 99 et 134.
8° et 90 'Ayeava^ et $:Xîvoç. Ce sont les deux « pueri
delicati » mentionnés dans la VII" Id.,le premier, v. 52,61,
le second, v. lOo, 118, 121 (cf. Id. II, 115).
10° rioXvScoTaç. Ce personnage ne nous est connu que
comme le père de la joueuse de flûte Bombyka, Id. X, 15.
H^ ^Itcttoxiwv*. C'est, à ce qu'il semble, un propriétaire,
qui a chez lui des moissonneurs, Id. X, 16.
12oM£p(xva)v, tout à fait indéterminé, parait être un per-
sonnage rustique, Id. III, 35 *.
B. I^oms de femmes. Les femmes ne figurent comme inter-
locutrices ni dans les onze premières Idylles, ni dans les
Églogues. Un'y a d'exception que, dans l'Id. II, pourSimai-
tha qui n'est pas un personnage rustique; Virgile, dans son
imitation, a laissé la magicienne anonyme. Mais les pâtres
étant ordinairement amoureux et chantant leurs amours,
il est souvent question d'elles, sans qu'elles entrent direc-
tement en scène. Ni dans Théocrite, ni dans Virgile, elles
ne mènent seules paître les troupeaux. Mais on voit par
quelques allusions qu'elles aident les hommes dans cer-
taines opérations pastorales : traire les bêtes, faire le
fromage. Les noms empruntés par Virgile à Théocrite sont
les suivants :
1° Amaryllis. Dans la IP Égl., v. 14 sq. et 52, Amaryllis
1. Ahrens, ^Iinrotiwv.
2. MdXwv, rival de l'ami de Théocrite, Aratos, Id. VII, 125, n'a rien à
faire ici. Du reste Ahrens se refuse à voir là-un nom propre; il écrit
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 417
est représentée comme ayant été aimée jadis par Cory-
don, qui Ta quittée à cause de sa hauteur et de ses dédains.
Dans cette ÉgJ. et dans le chant amébée de la IIP Égl., v. 81,
il est question de ses colères. Dans TÉgl. VIIÏ, lOd sq., c'est
la servante de la magicienne; dans l'Égl. I, 5. 30, 36, c'est
la femme presque légitime de Tityre; dans l'Égl. IX, 22,
elle est courtisée à la fois par Menalcas et par Lycidas.
'AjiapuXAÎç est, dans l'Id. ÏII, 1 , 6, 22, la bergère insensible,
qui assiste invisible et muette aux plaintes du chevrier et
ne s'émeut pas de ses menaces de suicide. Ce n'est donc
pas seulement le nom, mais aussi le caractère dédaigneux
du personnage, que Virgile a transporté dans sa ir Égl., où,
du reste, il a imité le texte de l'Id. III. Nous apprenons par
rid. IV, 38 sq., qu'Amaryllis est morte et qu'elle a été
aimée par Battos, par le v. 36 qu'elle a été également
courtisée par yEgon. L'idée de Virgile de faire d'Amaryllis
la servante de la magicienne de la VI II" Égl. n'est guère
plus heureuse que la transformation de AéXçi; en Daphnis.
2^ Thestylis. Thestylis est, dans l'Égl. II, 10, une servante
rustique qui prépare le moretum pour les moissonneurs.
Elle serait bien aise d'être courtisée par Corydon et celui-
ci n'est pas éloigné de répondre à ses avances, v. 43. C'est
tout ce que nous savons du personnage.
©earjXî; est, daus la II' Id.,la servante de Simaitha, v. 1,
18, 25, 59, 94 sq., c'est-à-dire d'une femme de la ville. Vir-
gile en a fait une campagnarde dans sa IPËgl., où il n'a pas
imité le texte de lalPId. Il ne semble pas que ce soit cela
qui l'ait empêché de reprendre ce nom dans la VIII" Égl.
La substitution d'Amaryllis n'est donc qu'une simple fan-
taisie poétique.
3° Galatea. Galatée est, dans le chant amébée de la IIP
Egl., V. 64 et 72, une jeune bergère à la fois très tendre et
fort coquette. Dans le chant amébée de la VIP, 35 sq., et
dans le morceau traduit de Théocrite, Égl. IX, 39 sq., c'est
la Néréide. Dans la P° Égl., 30, 31, c'est de nouveau une
simple mortelle mentionnée comme ayant été la compagne
de Tityre ; ses besoins d'argent et son avidité ont longtemps
empêché celui-ci de faire des économies.
raXâieca Ggure dans deux Id. de Théocrite, la VP et la XP :
c'est la Néréide. Dans la XP Id., elle est insensible aux
418 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
déclarations assez gauches de Polyphème; dans la VI% au
contraire, elle lui fait des avances qu'il repousse; mais
la pièce est ironique. Virgile a pris le nom pour le donner
à une femme ordinaire dans ses Égl. III et I, où, du reste,
il n imite pas les Id. VI et XI. L'idée d'en faire une jeune
bergère provocante peut venir de la VI* Id. dépouillée de
son ironie. Dans les imitations directes de Théocrîte il lui
conserve son caractère de Néréide.
4<) Alcippé. Alcippé est citée en passant comme une
servante rustique, probablement celle de Corydon, dans
l'Egl. VII, 14sq.
'AXxtirira figure en passant dans le chant amébée de Fld.
V, 132, comme une personne à qui l'on fait la cour.
A côté de ces quatre noms empruntés à Théocrite, Vir-
gile en a trois autres, qui ne sont pas pris aux onze pre-
mières Idylles. Ce sont :
10 phyllis. Phyllis est chez Virgile le type de la bergère
à qui les pâtres font la cour, Égl. III, 76, 78, 107; V, 10;
VII, 59, 63 ;X, 37, 41.11 ne nous donne, du reste, aucun ren-
seignement sur son caractère et il est intéressant de noter
que, tandis qu'Amaryllis a conservé chez lui les traits si
nets qu'elle avait chez Théocrite, Phyllis, création de Vir-
gile, reste au contraire vague et indéterminée. Dans l'Égl.
VII, 14, elle figure à côté d' Alcippé comme une servante
rustique, probablement celle de Thyrsis.
2» Nesera. C'est, dans la Iir Égl., une bergère à qui
^gon fait la cour et de qui Menalcas est bien vu.
3° Nysa. Nysa est l'inlidèle qui, dans la VII1« Égl., v. 18,
26, trahit le chevrier pour épouser Mopsus.
En revanche Théocrile offre cinq noms de femmes que
Virgile a laissés de côté (indépendamment de S'.|jiat8a, dont
il a déjà été question, et d'autres, qui n'ont rien à faire ici,
Id. II, 65, 70); ce sont:
d° 'Epiôaxîç*. Erithakis est la brune fille de Mermnoii,
à qui le chevrier de la III*^ Id., v. 35, songe en présence de
l'impassibilité d'Amaryllis à donner la chèvre qu'il destinait
à celle-ci.
■ l. Alirens, Wordsworth », Zieglcr », Fritzsclie-Hillcr », voient là un
nom commun désignant une femme mercenaire employée par Mermnon.
LES BEAUTÉS RUSTIQUES 419
2° 'EpwTÎ; *. Erôtis est la servante aux sourcils noirs
que poursuit de ses assiduités, dans l'Id. IV, 59, le vieux
père d'^gon.
3"^ KXeaptaTft. KléaHsla fait des agaceries au chevrier
Komatas dans le chant amébée de la V^ Id., v. 88 (cf.
Id. II, 74).
4» MupTco. Myrtô est une personne tout à fait indéter-
minée, aimée de Simichidas, Id. VII, 97.
5oBopL6uxa. Bombyka, la fille de Polybôlas, est une
joueuse de flûte au teint brun, dont Boukaios est éperdu-
ment amoureux, Id. X, 15, 26, 36.
§ II. Les répétitions de noms. Dans Théocrite et dans
Virgile les mêmes noms propres se trouvent répétés dans
difîcrentes pièces. Il s'agit de savoir si ces noms désignent
des personnages identiques ou s*ils sont donnés au hasard
à des personnages divers. Ces répétitions sont beaucoup
moins nombreuses chez Théocrite que chez Virgile.
A. Noms d'hommes. Aàoviç représente toujours chez
Théocrite le bouvier légendaire, l'ancêtre type des pâtres
qu'il met en scène et souvent leur contemporain. Ses souf-
frances et sa mort en Sicile sont chantées dans la
I™ Idylle; il y est fait une allusion directe dans ITd. V, 20,
qui a pour théâtre le Sud de l'Italie, et dans l'Id. VII, 73 sq. ,
qui se passe à Kos. C'est à l'époque de sa première jeu-
nesse qu'il lutte de talent poétique dans l'Id. VI contre
AajioÎTaç, dans les Id. VIII et IX contre MevaXxa;. Ces Idylles
se passent en Sicile, à l'époque mythologique et non du
temps de Théocrite.
MfiviXxa; est, dans les Id. VIII et IX, le rival de Daphnis.
Dans les deux pièces c'est évidemment le même person-
nage. Il a le même âge que Daphnis; c'est un adolescent.
Kotiaïaç est, dans la VU^Id., v. 78 sq., un personnage
légendaire, dont Lykidas se promet de se faire chanter
l'histoire. C'est le chevrier mythologique, comme Daphnis
est le bouvier mythologique. Dans la V^ Id., qui a pour
théâtre le Sud de l'Italie, Komatas soutient contre Lakon
un chant amébée. C'est toujours un chevrier; mais est-ce
1. Ahrons, Wordsworlh *, Zic*;lcr ', Fritzsche-IIillcr ' considèrent ce
Inot comme un nom commun.
420 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
le même personnage que dans la VII^ Id. ? La question est
délicate. L'exemple de Daphnis permet peut-être de la
résoudre par l'aftirmative.
Kopjôwv garde, dans la IV^ Id., les vaches d'iEgon. Il se
vante d'être un bon musicien, v. 29 sq. Mais la syrinx qu'ii
possède n'est qu'un don d'^gon, et Battos paraît n'avoir
qu'une médiocre estime pour son talent. On peut donc
voir sous le même nom le même personnage dans le piètre
musicien de l'Id. V, 6 sq.
TiTupoç est, dans la III® Id., le gardien intérimaire en
Sicile du troupeau d'un chevrier anonyme. Dans l'Id. VII,
72, à Kos, Lykidas se propose de se faire chanter par
TiTupoç la légende de Daphnis. Les deux individus sont si
peu caractérisés qu'on ne sait s'il faut les identifier.
MiAtov paraît être, dans la IV® Id., v. 6, 10, le célèbre
athlète Milon de Krotone. Dans la VIII% 47, 51, c'est ua
« puer delicatus ». Enfin, dans la X®, 7, 12, c'est un mois-
sonneur, tout entier à la besogne rustique, qui chante en
vers agréables les travaux de la récolte. Il n'est pas dou-
teux que nous n'ayons sous un même nom trois individus
différents.
^^ivoç est un éphèbedanslall^ld., 115, un «puerdeli*
catus » dans la VII®, 105, 118, 121. A la rigueur on pourrait
voir là le même personnage; mais c'est une figure telle-
ment secondaire que probablement Théocrite a employé
deux fois le même nom sans y faire attention.
La même observation s'applique à $iXwv8aç, proprié-
taire d'un troupeau de vaches dans l'Id. IV, i, indéter-
miné dans rid. V, 114 sq., et à Auxwv, sans doute pro-
priétaire à la ville dans l'Id. II, 76, et, dans l'Id. V, 8,
berger de l'Italie du Sud, qui a fait cadeau à Lakon d'une
syrinx.
Virgile prend avec les noms propres plus de libertés
que Théocrite.
Il n'y a pas de difficulté à reconnaître le Daphnis mytho-
logique, pleuré et divinisé dans la Ve Egl., dans le beau
Daphnis de la IP Égl., v. 26, ni dans le président du con-
cours poétique de la VU®; si les « iuuenci » du v, 11 lui
appartiennent, l'idenlification est même certaine. Virgile
n'a fait que suivre les traces de Théocrite en représentaat
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 421
Daphnis tantôt vivant, tantôt mort. En revanche on ne
sait trop quel est ce jeune Daphnis, dont Menalcas, dans la
111° Égl., V. 12, a brisé par jalousie Tare et les flèches; il
se peut que ce soit le Daphnis légendaire, dont Menalkas
est dans Théocrite le contemporain et le camarade; dans
rid. Vllï, 90 sq., Menalkas a l'air assez jaloux de la vic-
toire de Daphnis. En tout cas, dans le Daphnis de la
VIIl^ Égl., qui est Tamant de la magicienne et qui est en
ce moment à la ville, on ne saurait reconnaître le célèbre
bouvier- Virgile ne parait même pas avoir choisi ce nom,
parce que, dans la forme la plus ancienne de sa légende^
Daphnis est un amant infidèle. Le Daphnis de la IX» Ëgl.,
v. 46, 50, n'est qu'un paysan quelconque dans le genre de
Tityre ou de Mélibée.
Corydon, dans la 11° Egl., est un riche éleveur, qui pos-
sède des moutons et des chèvres et chante en beaux vers
sa passion pour Alexis. Virgile a voulu que nous le recon-
naissions dans la VII«, puisque, au v. 55 du chant amébée,
il a mis dans sa bouche un souvenir du « formosus
Alexis » (cf. Égl. II, 1, et III, 86).
Damœtas est, dans la III» Égl., un chanteur excellent,
malgré les doutes exprimés parMenalcas. Dans la II» Égl.,
v. 37 sq., il est représenté comme mort et comme ayant
légué sa syrinx à Corydon. Rien n'empêche de voir là le
même personnage (cf. le KopLàtaç de Théocrite). Dans la
V® Égl., V. 72, c'est un bon chanteur. Il n'y a pas lieu de
croire que le même nom recouvre des personnages diffé-
rents.
Menalcas *, dans l'Ëgl. II, 15 sq., est un jeune pâtre
bruni par le soleil, sans doute un « puer delicàtus ». Dans
l'Égl. III c'est un tout jeune homme, qui fait pailre les
chèvres de son père et à qui Damœtas reproche, v. 8 sq.^
une aventure assez malsonnante. On peut identiOer les
deux personnages. Mais, dans la V» Égl., Menalcas est un
homme d'un certain âge, qui se donne comme l'auteur des
Égl. II et III et qui, par conséquent, représente Virgile lui-
1. Fr. Ilermcs, dans son édition, p. 23 sq., croit que Menalcas dans
Virfçile représente toujours le mf'me personnage ; mais pour arriver à,
ce résultat il est obligé de mutiler le texte.
2t
422 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
même. C'est donc un personnage tout nouveau, qui n*a
point de rapport avec le précédent. Dans la IX^ Égl. c'est
encore Virgile qu'il faut voir dans le propriétaire qui
porte ce nom et dont Lycidas et Mœris admirent beau-
coup les vers. Dans la X® Égl., v. 20, Menalcas survient
d'une façon assez extraordinaire au milieu des pâtres
anonymes; il n'est pas vraisemblable que ce soit encore
Virgile K Le nom recouvre donc plusieurs conceptions dif-
férentes.
Le jeune chevrier Mopsus est, dans la V® Egl., un joueur
de syrinx et un poète excellent. Les mépris dont l'acca-
ble, dans l'Egl. Vllï, 26, 29 sq., le chevrier anonyme ne
permettent guère d'y voir le même personnage. Il semble
que Virgile ait employé ce nom dans l'Égl. VIII sans y
attacher d'importance.
Mélibée est cité incidemment dans l'Egl. III, 1 (cf. V,
87), comme propriétaire d'un troupeau de moutons. Dans
l'Égl. VII, il a à la fois des chèvres, v. 7, et des moutons,
V. 15; il possède aussi une petite exploitation rustique,
v. 16. Dans la V^ Égl., où il personnifie les paysans de
Mantoue spoliés et chassés de chez eux, c'est ainsi qu'il
nous apparaît, emmenant son troupeau de chèvres (il n'est
plus question de ses moutons) et regrettant sa chaumière
et ses champs. Il n'y a pas disparate entre le personnage
de la Vil» Jigl. et celui de la pe. Mais le Mélibée de la III^Égl.
est considéré comme pouvant avoir un pâtre mercenaire;
celui de la Vll^ n'a môme pas de servante. Il semble que
les deux indications soient contradictoires.
Damon, dans l'Egl. III, est un chevrier, v. 17, vaincu par
Damœlas dans un concours poétique, v. 23 sq. Dans la
VIII" c'est un berger chanteur récitant un poème amébée
dans un concours. U est possible que ce soit un bouvier ;
mais il n'est que très peu caractérisé. On peut supposer
l'identité du personnage; mais c'est peut-être uniquement
à cause de la faiblesse de la caractéristique.
Alphésibée est l'autre pâtre chanteur de la VIlI" Égl. Il
n'est pas plus exactement caractérisé que Damon. Dans la
Vc Égl., V. 73, il est question d'un Alphésibée qui imite la
1. Cf. p. 3Ç1.
LES BEAUTÉS RUSTIQUES 423
danse des Satyres. La danse et le chant se tiennent de
près. On peut identifier les deux personnages, sous le
bénéfice de Tobservalion faite à propos de Damon.
Tityre est un berger mercenaire dans la IIP Ëgl., 20, 96,
la V% 12, et la IX**, 23 sq. (imitation directe de Théocrite),
un assez pauvre chanteur dans les Égl. VI, 4 sq., et VIII, 55.
Il est évident que, dans la I'*, il est monté en grade. C'est
bien un ancien esclave, mais un esclave à la façon romaine,
qui avait son pécule et ses bêtes. Actuellement propriétaire
libre, il chante Amaryllis et ne semble pas y réussir plus
mal qu*un autre. Il n'est donc pas absolument identique
à ses homonymes des Ëglogues précédentes.
Moeris, dans la VIII^ Égl., v. 95 sq., est une sorte d'en-
chanteur, qui se métamorphose au besoin en loup-garou.
Dans la IX% c'est lesclave fidèle et attristé d'un maître qui
vient, par une odieuse spoliation, de perdre sa propriété.
Il n'y a pas de rapport entre les deux personnages ^ Quant
à son interlocuteur, Lycidas, c'est un jeune homme très
peu caractérisé. Il n'y a guère de raison pour Tidentifler
avec le « puer delicatus » de l'Égl. VII, 67.
Nous arrivons aux personnages secondaires.
Amyntas, dans la 11*^ Égl., v. 3o, 39, est jaloux de ce que
Damœtasa légué à Corydon sa syrinx. Dans la V^, 8, 15,
18, c'est encore, si nous en croyons Mopsus, un poète
jaloux, qui s'en fait accroire; il semble donc que Virgile
ait voulu perpétuer le même personnage. Mais, dans le
chant amébée de TEgl. 111, 66, 74, 83, dans le chant de
Gallus de l'Egl. X, 37 sq., 41, c'est un « puer delicatus »,
très vraisemblablement un nouveau personnage.
L'Alexis de l'Égl. II (cf. V, 86) est évidemment celui
auquel il est fait allusion dans l'bgl. VII, 55. Mais lollas,
son maître, est, dans l'Égl. II, un homme riche de la ville
ayant des propriétés à la campagne. Dansl'ÉgL III, 76 sq.,
il semble que ce soit un simple berger ^.
De r^gon de la 111° Égl., v. 2, nous savons qu'il a un
1. Serviiis les identifie pourtant. Ad IX, 14 : « E)t beno augurii peri-
tiam dat ci, de quo supra ait : his ego sacpo lupmn licri..., etc. »
2. W. II. Kolster, p. 29 do son édition : « I)er Name lollas kommt
auch III, 10, 79 wieder vor, aber Identitàt der Pcrson schcint ausge-
scblossen. »
424 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
troupeau de brebis et qu'il courtise Neaera. Dans la
V« Égl., V. 72, son nom est associé comme dans la lllo à
•celui de Damœtas. Le rapprochement des deux noms
n'est pas fortuit. On est pourtant fort étonné que, dans
rÉgl. V, JEgon soit désigné comme un Cretois de la ville
<ie Lyktos.
Micon, dans la III<^ Egl., v. 10 sq., est possesseur d'un
verger: dans la VII«, 29 sq., c'est un jeune chasseur qui
fait une offrande à Diane. Il est difficile de savoir si Virgile
a voulu désigner le même personnage ou si la répétition
' du nom est purenrient fortuite.
Le Godrus de TEgl. V, 1 1 , est sans doute identique à celui
<le l'ÉgL VII, 21 sq., 26.
B. Noms de femmes. Théocrite représente 'AjiapuXXtç
-comme vivante dans Tld. III, comme morte dans Tld. IV.
-Ce n'est pas une raison pour que ce ne soit pas la même
personne (cf. Aiçvtç et Koiiaraç). Parce qu'elle a été insen-
sible aux prières du chevrier, ce n'était pas une raison
pour repousser Battos; l'identiflcation est donc possible.
FaXaTEia, dans l'Id. VI et dans l'Id. XI, est toujours la
Néréide.
En revanche KXeaptdxa, dans l'Id. II, 74, est sûrement
«ne femme de la ville, tandis que dans l'Id. V, 88, c'est
sûrement une femme de la campagne. L'identification
n'est donc pas possible.
Dans Virgile, l'Amaryllis colère et dédaigneuse, imitée
de Théocrite, des Égl. II, li sq., et 52, III, 81, ne saurait
^uère être la servante de la magicienne, Égl. VIII, 77 sq. et
101. C'est vraisemblablement la personne courtisée Égl. IX,
22, par Menalcas et par Lycidas. A coup sûr ce n'est pas la
bonne ménagère, qui a permis à Tityre, dans la l^^ Égl.,
d'acheter sa liberté, v. 30, et qui l'aime si tendrement, v. 36.
Galatée est, dans l'Égl. III, 64, 72, une simple amoureuse
de chant amébée. Dans l'Égl. I, 30, c'est la femme avide qui
îi longtemps dépouillé Tityre. Dans les imitations directes
de Théocrite, Égl. VII, 37, et IX, 39, c'est la Néréide.
Quant à Phyllis, c'est le type de la bergère courtisée et
amoureuse dans les Égl. 111, 76, 78. 107; V, 10; VII, 59,
«03; X, 37, 41. Si ce nom, Égl. VII, 14, est celui d'une ser-
vante rustique, les deux rôles ne sont pas incompatibles.
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 425
§ III. La condition sociale des pâtres ^ Chez Virgile, les
Églogues à allusions personnelles ne nous présentent point
de simples pâtres, mais de petits propriétaires, qui avaient
des exploitations rustiques et qui élevaient des bestiaux
dans leurs prairies des bords du Mincio : tel était sans
doute Virgile lui-même. C'est ainsi que, dans la I'® EgL,
Mélibce parle de sa chaumière, v. 68, de ses champs à
céréales, v. 70, de ses arbres fruitiers et de ses vignes,
V. 73. Tityre est un ancien esclave, mais qui avait son
pécule et ses bêtes dont il tirait profit. Dans la IX® Egl.
Moeris est un simple serviteur, peut-être celui qui, dans la
maison, s'occupait spécialement des troupeaux; mais son
maître Menalcas est, comme Mélibée et comme Tityre, le
possesseur d'une propriété, où Ton élève des bêtes et où
sans doute aussi on se livre à des travaux agricoles. Cette
conception des personnages rustiques est venue à Virgile
de sa condition même et de celle des gens qui l'entouraient
au village d'Andes. Avant qu'il lexprimât dans toute sa
sincérité, tout en conservant ou en donnant à ses person-
nages des noms grecs, elle Tavait influencé dans ses
Églogues antérieures, pour transformer au moins partielle-
ment les pâtres de Théocrite. C'est ainsi que le Mélibée de
la VII® Églogue n'est guère différent de celui de la I»*® et le
fait pressentir par avance * : c'est un petit propriétaire,
dont rélevage n'est pas Tunique occupation. Corydon, dans
la II® Égl., a de grands troupeaux de moutons, qui paissent
dans la montagne, sans doute sous la surveillance de ser-
viteurs. 11 faut lui supposer une propriété ; et c'est là sans
doute que poussent ces hêtres, parmi lesquels il vient
-exhaler sa douleur. Palaemon, dans la III® Égl., possède
des prairies qu'il entretient et qu'il fait arroser; il n'est
pas question de ses troupeaux, mais il est évident qu'il
•en a. Damœtas le traite de voisin, v. 53 : « uicine Palae-
mon )> ; il parait donc avoir, lui aussi, des prairies dans le
voisinage. Quant à Menalcas, c'est un tout jeune homme
-qui remplit le rôle de chevrier, mais son père doit avoir
1. Cf. Gebauer, De poetarum graecorum..., p. 15 sq.
2. Schol. Bern. ad VII, 9 : « 0 Meliboee^ laborator et pastor ».
€f. ad V. 10.
24.
426 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
des terres voisines de celles de Palaernon. Daas cette même
Églogue, Micon possède un plant d'arbres, autour desquels
grimpent des vignes, « arbustum », « uilis », v. 10 sq. J'ai
déjà remarqué* que dans la IX® Égl., v. 46 sq., Daphnis
est un simple paysan, comme ceux du village d*Ândes; il
n'est même pas question de ses troupeaux. Si, dans la
\U^ Égl., les « iuuenci » du v. 11 étaient ses bœufs, il fau-
drait se le représenter assis au milieu de ses prairies sur
le sol qui lui appartient*. Nous avons déjà vu ^ qu'Iollas,
dans la II® Égl., est un citadin possédant des propriétés
rurales. Le chevrier anonyme du chant de Damon, dans
la VIH^ Égl., est fils de parents qui possédaient au moins
un verger (dont il a sans doute hérité), v. 37 sq., ce qui
paraît entraîner une maison de paysan et sans doute aussi
quelques pièces de terre.
Eu face de ces personnages assez compliqués, il y en a
d'autres qui se rapprochent davantage de Théocrite, peut-
être uniquement parce que Virgile les a laissés plus indé-
terminés, mais qui, en tout cas, ne nous sont donnés que
comme menant des bêtes aux champs. Tel est le cas, dans
la VU® Égl. de Corydon avec ses chèvres et de Thyrsis avec
ses moulons, dans la V<^ de Mopsus avec ses chèvres; dans
la m® les chèvres de Damon sont gardées par Tityre. Les
bergers Chromis et Mnasyllos, dans la VP Églogue(cf. v. 85),
paraissent dans la même situation que le Menalcas de la
IIP. EnQn il y a d'autres personnages encore plus indé-
terminés, puisque, s'il est à peu prés sûr que ce sont des
pasteurs, on ne nous parle point de leurs troupeaux. Ce
sont Menalcas dans la V" Égl., peut-être Damon et Alphé-
sibée dans la VHP (il n'est pas dit positivement que les
vaches qui les écoutent avec admiration soient à eux),
sûrement Lycidas dans la IX". Ce Lycidas est un pâtre à
la façon de Théocrite, poète rustique et amoureux d'Ama-
ryllis-, il semble bien qu'il n'ait pas de terres à lui, puis-
qu'il n'est pas atteint par la spoliation universelle et qu'il
n'a pas l'air de souffrir des événements contemporains.
Si nous passons aux pâtres de Théocrite, nous ne trou-
. 1. p. 185 et 183.
2. P. 1-23.
LES RÉALITÉS BUSTIQUES 427
vons plus guère ces petits propriétaires chers à Virgile,
élevant des troupeaux et soigoanl en outre leur domaine.
Ceux-ci forment donc une catégorie de gens, que Virgile
ne doit qu'à lui-même et à ses observations personnelles.
Dans la V^ Id. nous apprenons simplement que Thyrsis
est un berger de TEtna et que le chevrier est là avec son
troupeau ; Daphnis nous est simplement représenté comme
promenant ses vaches dans la montagne; de même dans
les Id. VI, VIII et IX, Daphnis est toujours le bouvier, qui
parait n'avoir pour toute propriété que son troupeau. Dans
la III^ Id. le chevrier donne momentanément ses bêtes à
garder à Tityre : on ne nous dit pas qu'il possède autre
chose. Dans la IV^, qui se passe aux environs de Krotonc,
Korydon est le bouvier mercenaire d'ifigon; le père de
celui-ci paraît avoir une maison et être un paysan, v. 60 sq.
Quant à Baltos, c'est sans doute un chevrier, v. 39, mais
il n'a pas l'habitude de venir dans la montagne, v. 56 sq.
Dans la V® Id. Lakon est le berger de Sibyrtas de Thu-
rium et Komatas le chevrier d'Eumaridas de Sybaris.
Leurs maîtres sont évidemment des gens aisés, sur lesquels
nous n'avons pas de renseignements; peut-être sont-ils
propriétaires des endroits décrits par leurs esclaves, v. 32
sq. et 45 sq. Le Damœtas de la VI^ Id. est un simple bou-
vier; Lykidas, dans la Vil*», un chevrier et Simichidas un
bouvier; Menalkas, dans la VIII<^, un berger; dans la IX^,
Menalkas est bien le type du pâtre de Théocrile, qui
habite une caverne sur les flancs de l'Etna, v. lo sq., et
qui fait paître à droite et à gauche ses moutons et ses
chèvres. Morson, dans la V** Id., est un bûcheron; Boukaios
et Milon, dans la X% sont des ouvriers rustiques, qui font
la moisson; Hippokion parait être un propriétaire sur
lequel nous ne savons rien.
Cette différence de condition sociale entre les person-
nages de Théocrite et un certain nombre de ceux de
Virgile explique que ceux-ci se livrent à des travaux, qui
ne sont pas mentionnés dans Théocrite ou qui le sont
moins fréquemment. Corydon, Égl. II, 70, se reproche de
négliger d'émonder sa vigne et les ormeaux auxquels elle
grimpe (cf. Égl. III, 10 sq.). Dans l'Égl. I, il est question de
vignes sur la propriété de Tityre -Virgile, v. o6 sq., et sur
428 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
celle de Mélibée, v. 73. Théocrite décrit la représeotation
d'un champ de vignes sur une coupe qui vient de la Grèce
continentale, Id. I, 45 sq. Dans le chant amébée de la
V* Id., V. i08 sq., Komatas mentionne un enclos de vignes,
•qui paraît lui appartenir. Dans Tld. XI, 46, Polyphème parle
de sa vigne. Daphnis, dansi'Égl. IX, 50, et Mélibée, Égl. 1, 73,
parlent de greffer leurs poiriers; tous deux font allusion
à la culture des céréales. Mélibée, Égl. VII, 6, protège ses
fnyrtes contre le froid. Une occupation mentionnée deux
fois par les pâtres de Virgile, c'est de tresser des paniers,
Ëgl. 11, 71 sq. et X, 71; le premier passage est imité de
Théocrite : c'est Polyphème, Id. XI, 73, qui se reproche
de ne pas se livrer à ce travail ; il a tout à fait les mœurs des
pâtres. La chasse est un des plaisirs que Virgile prête volon-
tiers à ses personnages. Gorydon, Ëgl. Il, 29, promet à
Alexis ce divertissement; Tare et les flèches de Daphnis,
III, 12 sq., sont des instruments de chasse, et, dans le chant
amébée de celte Égl., v. 75, Menalcas parle de chasser
■a\ec Amyntas (comme Gorydon avec Alexis). Dans l'apo-
théose de Daphnis de TÉgl. V, 60 sq., un des signes de la
paix universelle, c*est qu'on ne tendra plus de filets pour
prendre les cerfs. Micon, dans l'Égl. VII, 29 sq., est un
jeune chasseur; mais on ne nous dit pas si c'est en même
temps un pâtre. Quand Gallus se figure qu'il est un berger
d'Arcadie, il déclare qu'il ira chasser le sanglier, Égl. X,
456 sq. Les allusions à la chasse sont beaucoup moins
fréquentes chez Théocrite. Il en parle à propos d'Adonis
•devenu berger, I, 110 *, et par conséquent dans des con-
•ditions qui ne sont pas les conditions ordinaires : il la
mentionne, I, 135, dans une sorte de proverbe. Si Daphnis,
i, 115 sq., dit adieu aux loups, aux chacals et aux ours,
c'est qu'il a vécu au milieu d'eux dans les forêts, mais il
ne dit point qu'il les ait chassés; dans le chant amébée
•de l'Id. V, 106 sq., le chien qui étrangle les loups et qui
poursuit toutes les bêtes fauves est une sauvegarde pour
le troupeau : ce n'est pas, à proprement parler, un chien
de chasse. Dans le chant amébée de l'Id. VIII, 58, il est
1. Considéré par Ahrcns, par Zicglcr ', par Fritzsclie-Hiller * comme
interpolé.
LES REALITES RUSTIQUES 429
question des pièges qui prennent les oiseaux et des filets
qu'on tend pour les bêles fauves. Virgile ne dit rien de
Toiseleur.
Indépendamment des pâtres, Théocrite ne cite que peu
d'espèces de gens de la campagne, l'ouvrier mercenaire, ^
'EpYaxîva, X, 1, èp-fatot, X, 9; les moissonneurs, qu'il oppose
aux pâtres : h t6 vojieO^tv "Ev t' âpLT|rirjpeaai, VII, 28 sq.,
à|j.âvTe(iffi, X, 16, twç xaXa(jL£UTac, V, 111. Virgile en nomme
davantage : les paysans en général, agricolae, V, 80; IX,
6i ; les propriétaires cultivateurs, coloni, IX, 4; le labou-
reur, arator, III, 42; IV, 41; le moissonneur, messor, III,
42, messoribus, II, 10 (cf. V, 70); Témondeur, frondator *,
I, 56; le vigneron proprement dit, uinitor, X, 36.
§ IV. Les diflférentes espèces de pâtres. Théocrite dis-
tingue très nettement trois espèces de pâtres, qui forment
des catégories à part, les bouviers, les bergers et les che-
vriers, Id. I, 80 : ^HvOov toI poûrai, toi irotiiÉveç, wirdXoi yjvôov.
Il les cite ici dans leur ordre d'importance, les bouviers
constituant ia classe la plus relevée, les chevriers la plus
basse ^.
Le bouvier s'appelle pouxaç ou pouxeJXo;. Les deux termes
sont employés d'une façon absolument synonyme, Id. I,
113, Tov poutav... Aaçvcv, 116, à pouxdXo;... èyw Adçviç; VI, 1,
^(o Aàîpvtç 6 pouxôXoç, 44, Adçvt; o povxaç; I, 86, povtac, 92,
^ po-jxdXo; (désignant Daphnis); 1, 105, o poux^Xo; (paraissant
désigner Anchise). Dans l'Id. IV nous ne trouvons que
é poux6>.o; (iEgon), V. 5, et TOV pouxÔAov (Korydon), v. 13;
dans rid. V, 62, ô pouxoXo;... ô AuxtaTca?; dans l'Id. VII, 73,
Aàçvc; à po-jTa;; dansTId. VllI, 80, tû poux6Xw (le bouvier en
général), et, v. 6, la périphrase employée en vue de l'élé-
gance : MjxrjTôtv èmoups poôv Aâ©vi; dans rid. IX, 8, x^
po'jx6Xo; (dans un sens général). Il y a un verbe pour signi-
1. Cf. Schol. Dern., ad I, 57.
2. Schol. Bern., p. 741 : « Tria gênera pastonim sunt> quao dignitatem
(1. dignitatem diuersam?) in Bucolicis habent, quorum minimi sunt qui
aiiroXoc dicuntur a Graecis, a nobis caprarii; paulo honoratiores qui
(JLir)Xovd{xoi irouxÉvEÇ idest opilioncs dicuntur; honoratissimi et maximi,
qui po'JXoXoi, quos bubulcos dicimus. Vndo igitur magis decuit pasto-
rali carmini nomen inponi nisi ab eo gradu, qui fcro apud pastores
excellentissimus inuenitur ? » Cf. ad X, 77.
430 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
fier qu'on fait le métier de bouvier, Id. VII, 92, pouxoXéovTa;
VIII, 1, Ax^viSt... ^ouxoXéovti. Daphnis, le pâtre mytholo-
gique, est un bouvier.
Le berger s'appelle tcoi(jlt)v. Id. I, 7 et 15, m noipLTJv, 80,
Tol iîoi|i.6vsç; V, I, 90, 138, rbv uoijxlva, 143, Kàr tw Aaxcovoç
Tô uot|i.évoç; VII, 71, Sûo notjj-éve;, 151 sq., tbv Tcoiptéva tov itox'
*Avà7C(i) Tbv xpatÊpbv IIoX'jçapLov ; VIII, 44, -^ui tcoijxtiV. Nous
trouvons une fois la périphrase élégante : not|x-r)v elpoTrdxcov
ôi'yv, VIII, 9, correspondant à celle citée plus haut. Faire
le métier de berger, c'est «octiaîvetv, XI, 65, 80 (avec sens
métaphorique dans ce dernier passage). Le mot irot^LT^v a,
dans les poèmes bucoliques de Théocrite, un sens très
précis; une fois pourtant il est employé dans le sens géné-
rique de pâtre : Id. VIII, 92, Kt)x toutco icpstToc icapà icoifiéoc
Le chevrier s'appelle aiicoXo;. Id. I, 1 et 12, a'moXs, 80,
wir6Xot ; III, 19, Tov aÎTtdXov ; VII, 42, à h' aliroXo;, 78, tov alicoXov ;
VIII, 26, TOV alitôXov, 28, 29, 81, à ô' aWXo;. Il y a un verbe
spécial pour désigner le métier de chevrier, Id. VIII, 85,
aîiro>iovTa. Tandis que Théocrite ne s'appesantit pas sur
l'extérieur des bouviers et des bergers, il nous donne des
détails précis sur l'appareuce du chevrier, dont le type est
le Lykidas de la VIl^ Id., v. 14 sq. : il a sur les épaules
la peau fauve d'un bouc aux poils longs et épais, sentant
la présure fraîche ; autour de sa poitrine un vieux péplos
serré par une ceinture de corde; il porte dans la main
droite une massue recourbée d'olivier sauvage. Le chevrier
est donc particulièrement rustique et sale, ce qui n'em-
pêche pas celui de la VII<^ Id. d'être un excellent homme.
En général les mœurs du chevrier sont très relâchées.
Théocrite attribue cela au spectacle que lui donne jour-
nellement le bouc, Id. I, 87 sq. 11 oppose ce relâchement
à la décence que savent observer les bouviers, Id. I, 86. Le
mot est proféré par Galatée comme une injure, Id. VI, 7 :
6\Jo-ipa)ta xal ^ alirdXov avSpa xaXeûo-a.
Théocrite caractérise toujours très nettement ses pâtres.
Daphnis est toujours un bouvier. En général, il les groupe
1. Kac au lieu do tov des mss. est une correction do Mcincko, qui mo
paraît nécessaire.
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 431
par opposition; dans Tld. I, Thyrsis le berger converse
avec un chevrier anonyme. Le personnage anonyme de la
IIP Id. est un chevrier. Dans la IV® Id., Korydon est un
bouvier (de même qu'i£gon), Baltos, très probablement un
chevrier. Dans la V® Id., Komatas est un chevrier, Lakon
un berger; dans la VI®, Daphnis et Damœtas paraissent être
tous deux des bouviers; dans la VII®, Lykidas est un che-
vrier, Simichidas un bouvier. Dans la VIII®, avec Daphnis
le bouvier est groupé Menalkas le berger (pourtant dans
le chant amébée, v. 45. il parle de chèvres, cf. v. 63) et
le concours amébée est arbitré par un chevrier anonyme ;
dans la IX% v. 3, il semble au début, que Daphnis et Menal-
kas soient deux bouviers; mais, dans le chant amébée,
Menalkas parle de ses brebis et de ses chèvres v. 47. Dans
la VI® et dans la XI® Id., Polyphème est un berger.
Pour désigner les pâtres en général, Théocrite se sert
du mot vojxe-jc au pluriel. Id. VII, 28, ëv ts vofxeOjiv "Ev
T* à(JLT)T^p£ar9i ; IX, 29, xEÎvotac... vo(jisOai. Le verbe vo|j.e'jeiv est
employé en parlant des vaches, Id. I, 120 : â ràc pda; (oSe
vo(ieuo)v (cf. IV, il); des moutons, Id. III, 46 : èv wpeai piôcXa
voixetjwv (cf. I [109]), et des chèvres, Id. I, 14 : xàç ô' alya; è^wv
èv Twoe vojjieuffài; VIÏ, 87 : evojjlsuov àv' ctîpsa tûcç xaXàç aï^aç. II
n'est pas déterminé, VII, 113 (en parlant de Pan, ce qui
peut faire croire qu'il s'agit de chèvres) : irufiaToto-i irap* AîOid-
mtTfji vo(jieuotc.
Il s'en faut que Virgile ait la même richesse de voca-
bulaire. Il n'a de mot spécial ni pour les bouviers, ni pour
les chevriers. Pour désigner le berger, il n'emploie qu'une
fois le mot upilio, Égl. X, 19; il appelle également une
fois subuici * les porchers, qui ne figurent pas dans Théo-
crite. 11 a donc recours à des périphrases : pour le berger,
Égl. II, 33 : ouiumque magistros (magistcr est un terme
technique, dont se servaient les éleveurs); III, 5 : alienus
ouis custos bis mulget in hora; pour le bouvier, Égl. III,
101 rpecorisque magislro (il s'agit d'un troupeau de vaches);
V, 44 : Formosi pecoris custos (Daphnis). Dans l'Égl. X,
36, custos gregis est pris dans un sens indéterminé. Il n'a
point de périphrase pour le chevrier. Il ne dislingue pas
1. Cf. p. 391.
432 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
aussi nettement que Théocrite, au point de vue de l'aspect
et du caractère, les diverses espèces de pâtres. Pourtant,
dans rÉgl. VIII, 34, il a sûrement voulu faire allusion à
l'extérieur rustique des chevriers de Théocrite : « Hirsutum-
que supercilium, promissaque barba »; mais, si le second
trait est emprunté au chevrier de la III® Id., le premier
l'est à Polyphème, ce qui ne laisse pas que d'être assez
singulier. Les propriétaires des troupeaux sont appelés par
lui domini, bgî. III, 16 (dominus est le maître de la ferme
dans l'ancienne langue agricole latine); dans PEgl. II, 2,
domini désigne le rapport de maître à esclave (cf. Id. V,
10, Tw 8eTiz6t(i),
En ce qui concerne le rapport de la fonction avec les
personnages nommés et le groupement des diverses espèces
de pâtres, dans l'Egl. II, Corydon a à la fois des moutons et
des chèvres. Dans TÉgl. III, Damœtas fait paître les mou-
tons d'autrui; il semble qu'il ait des vaches * à lui; Menai-
cas est un chevrier, v. 35, haedos; on ne nous dit pas
quelles bêtes élève Palaemon. Dans TÉgl. V, Mopsus est un
chevrier, v. 12 : « pascenlis seruabit Tityrus haedos »,
Menalcas un pâtre indéterminé; dans TEgl. VI, Chromis
et Mnasyllos paraissent être des bergers, v. 85, oues; dans
rÉgl. Vil, Thyrsis est un berger, Corydon un chevrier, v. 3 :
« Thyrsis oues, Corydon distentas lacté capellas », Daphnis
est peut-être un bouvier ^ ; dans TÉgl. VIII, Damon et Alphé-
sibée sont indéterminés; ce sont peut-être des bouviers ;
dans rÉgl. I, Tityre est un bouvier et Mélibée un chevrier ;
dans rtigl. IX, Mœris paraît s'occuper des troupeaux; le
fait qu'il porte en ce moment des chevreaux ne sufflt pas
à le désigner comme un chevrier; Lycidas n'est pas spé-
cialement qualifié. En somme, Virgile détermine ses per-
sonnages un peu moins nettement que Théocrite, mais îL
s'inspire de son principe qui est de les grouper en généraL
par opposition.
Ayant un vocabulaire pauvre pour désigner les diffé-
rentes catégories de pâtres, Virgile fait grand usage du
mot pastor. Au pluriel, le mot désigne souvent les pâtres
1. Ct\ p. 109 sq.
2. Cf. p. 185, 188 sq. et i23.
-]
LES RÉAUTÉS RUSTIQUES 433
en général, Égl. V, 41, 59; VII, 25; VIII, 23; IX, 34. Le mol
paslor est appliqué à Gorydon, qui a des moutons et des
chèvres, Egl. II, 1, au berger Tityre, Egl. VI, 4 sq. : « pas-
torem, Tityre, pinguis Pascere oporlet ouis ». Au pluriel,
dans rÉgl. I, 20 sq., il désigne particulièrement les ber-
gers : .(c quo saepe solemus Pastores oulum teneros depellere
felus ». 11 est possible que, dans TÉgl. VIII, 1, il s'applique
à deux bouviers : « Pastorum musam Damonis et Alphesi-
boei » ; jamais le mot ne désigne un chevrier. Églv^VI, 67,
il est accouplé au nom de Linus : « Linus... pastor » ; Egl. X,
51, « pastoris Siculi » signifie Théocrite.
Le mot <c pascere » a un sens aussi général que « vo(jieveiv »
dans Théocrite. Il est appliqué aux vaches et aux bœufs,
Égl. I, 45 : « Pascite ut ante boues » (cf. III, 85 sq., V, 24,
VII, 39, 44); aux moutons, Égl. VI, 5 : « Pascere... ouis »;
X, 18 : « ouis ad flumina pauit Adonis » (cf. IV, 45); aux
chèvres, Égl. I, 77 sq. : « non me pascente capellae... cyti-
sum... carpetis»; IX, 23 : « pasce capellas » (cf. III, 96). Le
mot uersare est un mot poétique employé une fois au lieu
de pascere dans un passage où Virgile veut faire ressortir
la fatigue du berger, qui conduit çà et là ses moutons sous
un climat ardent, Ëgl. X, 68 ^
§ V. Les troupeaux. Le mot à^éXa désigne deux fois,
dans Théocrite, un troupeau de vaches ou de bœufs, Id. III,
43 et VI, 2, une lois un troupeau de chèvres, Id. V, 141 sq. :
icàaa TpaY:(Txa)v... àyiXaL. C'est donc un mot à sens général.
Le mot propre pour désigner un troupeau de vaches, c'est
poyxôXiov, qui n'est employé qu'une fois, Id. VIII, 39 : toûto
xb pouxoXcov.
Le troupeau de moutons, c'est woitiva ou uotjiviov. Théo-
crite emploie les deux mots absolument comme syno-
nymes, Id. V, 72 sq. : « K. "ASe toi & irocjxva xû Bo'jpso)
èffrl Siêûpta... — A, Mr^ tu tcç Tipoiry)... atte StS'jpta Ait' é{ji6v
èffTi.... To itoiiJLvtov »; il s'agit du même troupeau. Dans l'un
des chants amébées de la \l^ Id., v. 6, le troupeau de
Polyphème est désigné par le mot td itoi(ivtov et, dans
1. Servius et Serv. Danielin., ad h. 1. : « uorsemus, pascamus, quo-
niam qui pascit^ hue et illuc agit peeus^ quod est uersare... »
ÉTUDE SUR LES BUCOL. DE VIRGILE. ^^
434 ÉTUDE SfR LES BCCOUQUES DE TIRGILB
l'antre, an t. 21. par le mot -rà «oc{tvtov, au y. 28. par le
mot Ko:ava;; Id. X, 3 Sq. : aJjJ oncoÀdvi; "Ûtncep ot; ^oifLvaç.
Il dV a pas de mot dans Théocrite ponr désigner un
troupeau de chèvres.
11 emploie une fois, XI, 34, le mot ^ora, dans le sens où
nous disons : les bétes, un troupeau de mille bêtes. Le
T. 65 (?ro'.|ut:>ci>) nous apprend qu*il s^agit de moutons.
Théocrite décompose ainsi, Id. I, 74 sq., un troupeau de
bœufs ' : IloÀÀat S* aiù icàp Koavt ^Ô€^. ico/jio\ li tE TX^poi, IloXXac
5' a-j ojt^àÀai xat «op-nEç wcCpavTo. Plus loin, il dit, V. 120 :
o xkç fkôxç u>ùs. >o(L£Oo>v, Aâsvs; ô xi»ç T9rjp<o; xxl icopxiac c^Se
icoTs<rfi(ii>.
Il parle à plusieurs reprises du taureau, Id. IV, 20 : x<^
To-jpo; ô irwpp:7<K (le taureau roux, épith. qui ne se retrouve
pas dans Virgile), 35, cov TaCpov, IX, 3, *jicb vizipoLifn 6è Taupco;
(considéré comme reproducteur).
Bôe; est le mot générique qui, au féminin, désigne les
vaches, Id. IV, 1 : tsvo; al ^;; 26 sq., ^aunZ^rzai xal rai pose...
EU 'Atôav; VIII, 48 : Xa> zkç ^ç ^ivxtay -/jxi ^oe;. Souvent le
mot ^ôec signiûe les vaches qui oot un veau, Id. IX, 7 (et
fV'III, 77] ) : *A2Ù iiÈv à |iotr/oç T^P^e^ai, à6y Ih /à ?«;; VIII,
80 : Ti ?ot fi' à tio(r/oc, t« ^o-jxôXco aï pôs; aitac; IX, 3 : Moff^co;
^ouotv -jçévTe;, unb <rreipai<n os Taupo»;. L'opposition fait bien
ressortir ici le sens du mol vreipa : c^esl la vache qui actuel-
lement n*a pas de petits. Bôe^ est pris au masculin, Id. VIII,
6 : M\>x7)Tàv ÈTCtoups ^oûv (épith. qui ne se retrouve pas dans
les Églogues).
Les mots fiatixXat et TcôpTis; désignent les génisses. Le v. 75
de rid. I montre que les deux mots ne sont pas syno-
nymes. Toutefois la différence de sens n'est pas très
grande; car, dans Tld. IV, Korydon dit à Battes que le
troupeau d'iiigon le regrette en son absence, v. 12 : Tal
fiapLcxXai 6' aùxbv |i;>x(u(jL£vai aiôe ico8e-jvti, et Battes réplique,
V. 15 : TVivaç pièv h-fi TOt TÔt; uoptioç aùtà XéXsiircat Twar-na.
Le passage suivant semble indiquer que, par ndpTi;, Théo-
crite entend les génisses les plus jeunes (puisqu'il trouve
que ce sont les plus agréables et les plus jolies) : Id. VIII,
1. Servius, Comment, sur les BucoL, Préamb., p. 1 : « Praecipua...
suQt animalia apud rusticos boues ».
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 435
76 : *Aôer à çwvà Ta; ndpTioç, à5ù xb irveOpia; I, i21 : xwç
Ta-ûpo); xal irdpxta;; IV, 52 : xaxâ; à izôpxiç oXoito (c'est une
génisse toute jeune encore, indisciplinée, qui s'écarte pour
brouter des oliviers; cf. IV, 44, toc ixo<Tx«a). Le spectacle du
V. 45 de rid. VI : 'ÛpxeOvx' èv {xaXonca xal lîdpxieç aûxtxa Troéa,
est évidemment plus gracieux s'il s'agit de bêtes toutes
jeunes. Dans les trois passages suivants, le mot 6a(xaXai est
employé pour signifier un troupeau de vaches, mais d'une
façon élégante par les individus jeunes et par conséquent
intéressants, Id. VIIÏ, 35 sq. : V ôé uox' evôri Aà^vt; ï^to^
SajiàXa;; 73, Tàç 6a|i.aXa; irapeXâcvxa; IX, 10 : Ae-jxav Ix ôapiaXàv
(épithète qui ne se retrouve pas dans les Ëglogues).
Les veaux sont désignés par les mots ixdcixoç» lAoayjov,
qui sont employés dans un sens très analogue, puisque
tous deux désignent les veaux qui tettent, Id. IV, 4 : 'AlV
à fépwv OqpcTQXc xôt jxoffp^éa, IX, 3 : Mocr/^tùç poudiv yçévxs;; IV, 44 :
paXXe xâxwôe xoc jxoaxéa. Le genre du mot [kôrryoç n'est pas
déterminé, Id. VIII, 14 : Uôayov iyio 6rj<jô. Au féminin, il
désigne le veau femelle, un individu sans doute encore
plus jeune que la irdpxcç, Id. IX, 7 (et [VIII, 77] ) : *ASÙ {lèv à
{ièoxoç T«P^"a*; VIJI» 8^ • Ta Pot 6'à ti<5(ixoç; XI, 21 : {ida^co
yaupoxlpa. (Il s'agit de Galatée; le genre paraît donc
assuré.)
Les moutons sont désignés au pluriel, chez Théocrite,
par le mot {laXa, Id. I, i09 : {/.aXa vo(ieu6i ; III, 46 : ixaXa vo{i.eyo)v ;
VIII, 2 : liaXa véiJLwv, IV, 10 : eîxaxi... piaXa; VIII, 16 : xà oè {xôcXa
iro6' ëdiispa Ttavx' àpiÔjteCvxi ; 56 : o-uvvojia [laX'; souvent aussi
par le mot oïç, Id. V, 130 : Taîdi S' èjAaî; hhtrm; VI, 10 : xav
ôcwv ; VIII, 9 : IloifiTiv elpoirdxwv ôcwv (épithète qui ne se
retrouve pas chez Virgile) ; 45 : "EvO' oï;; 67 : Tal ô' oïeç; IX,
17: îToXXàç... oïç; Xï, 12 : xal oïeç. Au singulier, oï; signifie la
brebis, 1, 9 : xàv oîî5a (diminutif, Ahrens, edit. min. ^, p. III);
11 : xàv oïv (opposée à l'agneau); V, 98 sq. : iîrirdxa us^ài Tàv
oh xàv TtéXXav (épithète qui ne se retrouve pas dans Virgile);
X, 3 sq. : àXX' àiroXetTn} "ûdTrep oXç irotjxvaç; XI, 24 : waiiep oï;
-rcoXiov Xuxov dôprjffada.
Le bélier n'est mentionné qu'une fois, Id. V, 82 sq. :xat
xaXbv avxô) Kpibv èyo) pdffxw.
Il est souvent question des agneaux, à'pva (aux cas obli-
ques et au pluriel), àpivd;, toujours au singulier; Id. I, 10 ;
430 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
*Aavgi.,.<r3ixt?av (c'esl Fa^neau nouvellement sevré et enfermé
dans un enclos séparé où on l'engraisse); 11 : «pva; VIU,
70 : (i^pvsc (ce sont les agneaux qui tettent) ; XI, 20 : àiraXcdtÉpa
b(pvô;« au féminin; 73 sq. : xal 6aXXov à(jLi<Ta; Tat; apvsoa'.
^spo:; ^parce que les agnelles étant plus tendres ont besoin
de plus de soins). Id. VHI, 14 : tù 6è 6àc lo-otixTopa àjjivdv
(il s'agit d*un agneau assez gros); 15 : où 6T)aû tcoxoc dc(jLv^v.
Dans l Id. Y, le même animal est au masculin, v. 24 :
tov ejôoxov iiivôv (épithète qui ne se retrouve pas chez Vir-
gile), et au féminin, v. 144 : 'Avjaijxav xàv i|j.v6v (râv est
assuré par la métrique). Il est même désigné par le dimi-
nutif. V. 139 : TÔtv àtivtSa. Dans les Id. V, 3 : (tctt' àpivcôeç,
et Mil, 35 : Bd<TxoiT' ex ^j/u-/»? "^àç àjjivaôaç, le diminutif parait
être simplement un mot élégant pour désigner un trou-
peau de moutons.
Les chèvres tiennent dans les Idylles une place considé-
rable. Le bouc, tpàyoc, souvent avec allusion à ses fonc-
tions reproductrices, est mentionné, Id. 1, 4 : xspabv Tpayov
(épithète qui ne se retrouve pas dans les Églogues) ; 88
oTi ou xpàyo; aùxo; ïyv*xo', Vô2: \i.r\ à Tpayo? ^IJ-'i^ àva^t»]; V, 30
ô TpaYoç; Vil, 15 : Xa^icoio SaxJTpr/oç... Tpàyoïo (épithètes qui
ne se retrouvent pas dans les Églogues); Vlll, 49 : ~û Tpàye,
T&v XE'jxàv aiYwv àvep; 51 : Xb\ w xoXe * (le mot parait dési-
gner le bouc qui a perdu ses cornes à la bataille; l'idée
ne se retrouve pas dans les Églogues). Dans Tld. Ill, o :
Tbv AiSuxbv xvàxwva désigne une espèce particulière de
bouc k la robe fauve, qui ne se retrouve pas dans les
Églogues. Dans Tld. V, 141 sq. : 7c5t<Ta TpaYtVxwv... à-^eXà ,
le diminutif désigne d'une façon familière et élégante un
troupf^au de chèvres.
La mention des chèvres est fréquente chez Théocrite,
IJ. I, i et 5 : al^x; 14 : ràç Ô'aÏY*?; 25 : aîya... StSupiaTTixov
(c'est un animal particulièrement précieux); 57 : aïya;
143 : ràv OLiyoL] lll, 1 : Ta\... oiifeç', 34 : Xs'Jxàv 8i6u(i.oct(5xov atva
(l'épithète Xevxâv ne se retrouve pas dans les Églogues);
IV, 39 : 6(T0v alye? èjxlv çiXat ; V, 1 : Alys; è|j.as (épithète
d'affection qui se retrouve dans les Églogues); 12 : xàv aïya ;
27 : Alybç 7cpa)TOT(îxoto (c'est à ce moment que le lait de la
1. Ahrens après Sam. Pctitus corrige « w xaXi ».
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 437
chèvre est le meilleur; le détail ne se retrouve pas dans les
Églogues); 73 : xàç aÏYaç;84: lIXotv ôûo xkç Xoiwà; ôseuixarôxoç
«lya; àiiéXYw; 89 : rotç aïya;; 128 : Tal {i.èv èpial... aiyec; 145 :
Aiye? èiJ.at... xepovx'-Seî * (épithèle qui ne se retrouve pas
dans les Églogues); 147 sq. : er nv* ô-/eu<reiç Tôtv aly^v; VII,
87 : xà; xaXatç aïyaç (épithèle qui ne se retrouve pas dans les
Égîogues); 97 : oaov eiapoç aiyeç spavti; Vlll, 45 : M' «iyêç
6i8vpLaT<5xoi ; 49 \ Tâv Xeuxav aiydiv (épithète qui ne se retrouve
pas dans les Églogues); VIII, 86 : TTJvav ràv {l.lT^JXav... aiya
(la chèvre qui a les cornes cassées; épithète qui ne se
retrouve pas dans les Églogues) ; X, 30 : *A aiÇ tbv xOridov,
à Xuxoç Totv alya fiiwxct. Deux fois Théocrite désigne les
chèvres par un adjectif substanlivé, « les bêlantes », Id. ï,
87 : Totç iJL7ixa6aç; V, 100 : xal (jLTjxâSE;.
Le chevreau s'appelle ^piço; ;.Id. I, 26 : "A 6u' ïyoïv* èpîqpwç ;
V, 21 : '^piçov; 24, 30 : "ûptçoç. Deux fois, dans Tld. VIH,
le pluriel au féminin parait être une élégance pour dési-
gner un troupeau de chèvres, v. 27 : 'û iîotI taîç eptçocç ô
xû(i)v é çaXapb; CXaxxet; V. 50 : w ai(ia( Seux' èç' uScop spi^poi
(pourtant il est possible qu'il s'agisse des chevrettes qui
ont besoin d'être disciplinées et conduites ^).
Théocrite a un terme spécial pour désigner les jeunes
chèvres : à x^iJi-apo; ou x^\^^^?oi. Id. I, 6 : ...*A ^îp^ocpo; • ^ii^âpy
Se xaXov xplaç, eerre x' dtfxéXÇTjç (la chair de la jeune chèvre
est bonne à manger tant qu'elle n'est pas encore mère);
151 sq. : al Ô£ x^ixaipat, Ou ]i.r\ (Txipxaffeïxe, |it) à xpaYo;u{i.iv àva^rj
(il s'agit de la jeune chèvre qui est bonne à être mère). De
même, V, 41 sq. : al 6è /cpiaipai AiSs xaxE6XT)xûvxo, xai ô -zpifOQ
aùxàç èxpuwr). Dans les passages suivants, il s'agit de jeunes
chèvres sans détermination spéciale, V, 56 sq. : x'jJ^«'pâv
Aéptiaxa; 81 : x^l^^P^^ ^^o. (chèvres de sacrifice); IX, 17 :
noXXàc 6è xi|J'<xtpo(C*
L'importance des troupeaux, dans les Idylles, est trop
grande pour qu'il n'y soit pas question du chien de berger;
Id. V, 106:Xàjxîv hxi xywv (piXoTco^Vvcoç, ôç Xuxoç àrxei (le vers
1. Ahrens, xepouxtôe;, « lasciuulao » (Fritzsche-Hiller ').
2. Le V. 63 ne paraît pas devoir être citô ici. La correction d'Ahrens
est très vraisemblable : tiv xoxàôwv, los brebis qui ont des petits, xôLv
(TXEptqptov, celles qui n'en ont pas ; cf. Id. IX, 3.
438 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
suivant montre qu'on s'en sert comme de chien de chasse,
mais sans doute pour la défense du troupeau); VI, 9 sq..
au féminin: xàv xvva... "A toi tôcv oiwv ênetai cyxoTudç ; 29 : StÇa
ô'OXaxTÊtv viv xa\ t5 xuvî; VIII, 27, au mascuHn : *Û itoxl raiç
Ipcçotç ô xûwv o çaXapbç OXaxTEt; 65:~û AàiiTto^ps xOov... C'est
aussi au chien de berger qu'il est fait allusion, Id. V, 38 :
0pé'J/ai xa Xuxtoeï;, 6pé'}/ac xuvaç, wç tv çaYwvTi, et dans 1 expres-
sion proverbiale, V, 26 sq. : tî; 8è napsuda; AIyoç wpwTOTtSxoio
xaxàv xuva ô^Xst' àpLÉXYeiv. En revanche il s'agit du chien^de
chasse, Id. I, 135 : xai tÀ)ç xvva; wXaçoç eXxot; des cbiens de
ville qui aboient au clair de la lune, II, 12 iT^x^^f-^
6' *ExaTa, ràv xal ffxvXaxeç Tpojisovxi ; 35 : xai xûvsç à|J.iv àvà wxdXtv
wpjovxai. Il est question du chien en général dans le pro-
verbe, Id. X, H : ^aXeirbv ^opto> xuva Yevaat.
Théocrite ne parle qu'une fois en passant des juments et
des pouliches, à propos de l'iirnoixavlç, qui pousse en Arcadie,
Id. II, 48 : Tw S'ÈTCc îràdat Kai irwXoi {laivovrai àv' wpea xal 8oal iTnrot.
Le pourceau ne figure qu'une fois dans la locution pro-
verbiale, Id. V, 23 : Tç Tzox' 'Aôavatav gpiv r,pi<r£V.
Les pâtres de Théocrite, qui ont sans cesse leurs bêles
sous les yeux, les connaissent, les distinguent les unes des
autres et les interpellent. Us les appellent par leurs noms,
Id.I, 151 :'ÛS' tôt Ktddacôa (il s'agit d'une chèvre); IV, 45 sq.:
S(t8'.ô AéuapYoç (un veau blanc), Skô' à Kuii-atOa (une vache);
V,102 :à Ktovapo; (bélier aux cornes arrondies), a ts KtvaiOa
(une brebis). 103 : à ^àXapo; (sans doute bélier blanc); 147:
ouTo; 6 Aeuxtraç ô xopyTriiXoç (bouc blanc qui frappe de la
corne) ; VIII, 65 : 'û AâiiirojpE xûov (chien à queue blanche).
Virgile a trois mots pour désigner les troupeaux :
armentum, grex, pecus. Armentum signifie un troupeau
de bœufs; Virgile ne s'en sert qu'à propos d'épisodes
mythologiques, Égl. II, 23 sq. : si quando armenta uocabat
AmphionDircaeus...; IV,22:necmagnos metuent armenta
leones (au moment du nouvel âge d'or) ; VI, 45 : si numquam
armenta fuissent; 59 : aut armenta secutum (dans l'épi-
sode de Pasiphaé).
Grex s'appUque à un troupeau de vaches S Egl. V, 33 :
1 . Sorvius, ad VI, 55 : « Notandum autem « gregem » eum de bubus
dixisse, cura proprie armenta dicamus, licet grex sit quorumlibet ani-
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 439
Vt gregibus tauri, VI, 55 : Aut aliquam ia magno sequitur
grege ; à un troupeau de chèvres, II, 30 : Haedorumque
gregem, III, 32 : De grege..., VII, 7 : uir gregis ipse caper,
I, 15 : Spem gregis; une fois à un troupeau de moutons et à
un troupeau de chèvres, VII, 2 : Compulerantque grèges...
Dans l'Égl. VII, 36 : Si fetura gregem suppleuerit..., il doit
être question d'un troupeau de chèvres ou de moutons,
car le propriétaire est un pauvre homme. Le mot est
indéterminé dans l'Égl. X, 36 : Aut custos gregis...
Le mot pecus * s'applique à un troupeau de vaches,
Égl. III, 101 : pecori pecorisque magistro (au v. 100, tau-
rus), V, 44 : Formosi pecoris custos (il s'agit de Daphnis),
I, 50 : Nec mala uicini pecoris contagia laedent (cf. v. 45);
de moutons, II, 20 : Quam diues pecoris... (v. 21, agnae),
III, i : cuium pecus (cf. V, 87), et 3 : Infelix, o, semper, oues,
pecus, 6 : Et sucus pecori et lac subducitur agnis (pecori
désigne les brebis), X, 17 : Nec te paeniteat pecoris (v. 16,
oues); de chèvres, III, 20 : Tityre, coge pecus (v. 17,
caprum), 34 : pecus (ibid., haedos), 83 : Lenta salix feto
pecori (v. 82, haedis; cf. I, 75 sq.), I, 74 : Ite meae, quon-
dam felix pecus, ite capellae. Le mot est indéterminé,
V, 60 : Nec lupus insidias pecori, VII, 47 : Solstitium pecori
defendite, VIII, 15 : Cum ros in tenera pecori gratissimus
herba (dans les trois cas, singulier collectif).
Pecudes, toujours au pluriel, désigne les bêtes en général.
Egl. II, 8, on peut songer plus particulièrement aux mou-
tons et aux chèvres; VI, 49 sq., dans l'allusion aux Prœ-
tides, il est question des vaches.
Pour caractériser les différents individus du troupeau
de vaches, Virgile a un vocabulaire assez riche. Il parle
du taureau, ÉgL III, 86 : taurum; 100 : taurus; V, 33 :
tauri; VII, 39 : tauri; I, 45 : tauros. Dans l'Égl. IV, 41,
tauris est synonyme de bœufs de labour.
Comme dans Théocrite, boues au pluriel et au féminin
désigne les vaches, Égl. I, 9 : Ille meas errare boues; 45 :
Pascite ut ante boues, pueri; summittite tauros. On trouve
malium congregatio : sic Cicero in PhiUppicis fudit apothccas, cecidit
grèges armentorum ».
1. Schol. Bern.y ad III, 3 : « Omnia animalia excepto homine « pecus »
appellantur ; hic ergo ut ostenderet, de quo loqueretur, addidit « ouis ».
440 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
le mot au masculin, V, 24 sq. : Non ulli pastos illis egere
diebusFrigida,Daphni, boues ad Ûumina. Au singulier, dans
Tépisode de Pasiphaé, bonis parait désigner le taureau, VI,58.
Deux fois Virgile emploie le mot uaccae pour désigner
les vaches, Égl. VI, 60, et IX, 31 (avec allusion à ce qu'elle
est mère). Dans TÉgl. VIII, 86, bucula signifie une vache
qui a un veau; dans TÉgl. III, 29 : hanc uitulam, 48 : ad
uitulam, 109 : uitula, une vache qui allaite deux veaux ^;
ibid., 77 : uitula, 85 : uitulam, une génisse, sans déter-
mination spéciale. Dans TÉgl. VIII, 2 : Immemor herbarum
quos est mirata iuuenca, il semble que iuuenca soit un
mot noble pour désigner la vache. Virgile ne parait pas
s'être beaucoup préoccupé de distinguer tous ces mots.
Ninei iuuenci, VI, 46, dans Tépisode de Pasiphaé. désigne
un jeune taureau (Pépithète n'est pas dans Théocrite
appliquée à un taureau). Dans l'Égl. VIII, 85, iuuencum
est un veau qui tette encore; dans TÉgl. VII, 11 et 44, iuuenci
sont déjeunes bœurs au pâturage; dans TÉgl. II, 66 des
bœufs de labour.
En ce qui concerne les moutons, Virgile nomme deux
fois le bélier, aries, Égl. III, 95 (en faisant ressortir son
importance : ipse aries), et IV, 43. Ouïs est souvent pris
dans son sens propre de brebis, avec allusion, soit au lait
de la brebis, soit à ses petits, Égl. II, 42 : Bina die siccant
ouis ubera; III, 5 : Ilic alienus ouis custos bis mulget in
hora; 98 : Cogite oues, pueri; si lac praeceperit aestus... ;
I, 21 : teneros ouium depellere fétus, mais aussi au pluriel
dans un sens plus large, pour désigner un troupeau de
moutons, Égl. Il, 33 : Pan curât ouis ouiumque magistros*
III, 3 : oues; 94 : Parcite, oues, nimium procedere; VI, 4sq. :
pinguis Pascere oportet ouis; 85 : Cogère... oues stabuiis;
VII, 3 : Thyrsis oues; VIII, 52 : Nunc et ouis ultro fugiat
lupus; X, 16 : Stant et oues circum; 18: Et formosus ouis
1. Servius, ad III, 30 : « Maie... quidam quaestiooem monent,
dicentcs, uitulam paruam esse nec congruere ut eam iam eoixam esse
dicamus, sed deberc nos iuuencam subaudire, ut sit : ego hanc iuuencam
pono, uitulam no forto récuses... Vitula enim est nomen aetatis, non
quod tantum ante partum iuuencae possideant. » Schol. Bern., ad III,
29, Vittilmn. Si uitulam, cur dixit : « Bis uenit ad mulctram »? « Vitu-
lara » dixit pro uacca.
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 441
ad flumina pauit Adonis; 68 : iElhiopum uersemus ouis...
Agnus est pris dans son sens propre d*agneau, ijjgl. III, 6 :
lac subducitur agnis; i03 : teneros... agnos (épilhèle qui ne
se trouve pas dans les Idylles; cf. pourtant XI, 20) ; IV, 45 :
pascentis... agnos; VU, 15 : depulsosa lacté... agnos; I, 8:
tener... agnus. Agnae, dans TEgl. II, 21, parait être un mot
élégant pour désigner un troupeau de moutons.
Le mot qui désigne le plus souvent le bouc chez Vir-
gile, c'est caper, Égl. III, 17 : Damonis... caprum; 22 :
caprum; 23 : meus ille caper fuit; VII, 7 : uir gregis ipse
caper; 9 : caper tibi saluos et haedi; IX, 23 : Occursare
capro...Lemot hircus est employé deux fois avec allusion
au caractère mâle du bouc, Égl. lll, 8 : transucrsa tuen-
tibus hircis; 91 : et mulgeat hircos.
Les chèvres, tout en étant souvent citées par Virgile, le
sont moins souvent que chez Théocrite, toujours avec le
mot capella, sans qu'il y ait un terme spécial pour dis-
tinguer les jeunes des plus vieilles, Égl. II, 63 sq. : lupus
ipse capellam... lasciua capelLa (épithète non empruntée à
Théocrite); III, 96 : pascenlis a flumine reice capellas; IV,
21 sq. : Ipsae lacté domum réfèrent distenta capellae Vbera
(ce sont des chèvres déjà mères); VII, 3 : Corydon distenlas
lacté capellas; VIII, 33 : capellae (citées comme un animal
dédaigné par Nysa); I, 12 sq. : ipse capellas Protenus aeger
ago; 74 : Ile meae... capellae (avec Tépithète d'aflection
prise à Théocrite) ; IX, 23 : pasce capellas ; X, 7 : Dum tenera
attendent simae uirgulta capellae (épithète empruntée à
Théocrite); 30 : Nec cytiso saturantur apes nec fronde
capellae; 77 : Ile domum saturae... ite capellae.
Haedus désigne le chevreau au sens propre, Égl. III, 34 :
alter et haedos; 82 : depulsis arbutus haedis; VU, 9 : caper
tibi saluos et haedi; I, 22 : ...similes, sic matribus haedos;
IX, 6 : Hos illi... mittimus haedos; 62 : Hic haedos depone.
Deux fois il semble que le sens soit plus large, et que le
mot désigne élégamment un troupeau de chèvres, Égl. II,
30 : Haedoi umque gregem uiridi compellere hibisco ; V, 12 :
pascentis seruabit Tityrus haedos.
Virgile parle du chien moins que Théocrite. Égl. I,
22 sq. : Sic canibus catulos similes, sic matribus haedos
T*foram, il s'agit sans doute du chien de berger, à cause
44f2 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
du rapprochement avec les chevreaux. Mais c'est du chieo
de chasse qu'il est question, Ëgl. III, 67 : Notipr ut non
sit canibus iam Dclia nostris (si par Délia il faut entendre
Diane); VllI, 28 : Cum canibus timidi uenient ad pocula
dammae; X, 57 : Parthenios canibus circumdare saltus.
Le cheval n'est mentionné qu'avec une allusion mytho-
logique aux Arimaspes, Ëgl. VIII, 27 : lungentur iam grypes
equis. Ce n'est pas de lui qu'il est question, Égl. V, 25 sq.
Les pâtres de Virgile sont moins intimes que ceux de
Théocrite avec leurs bêles; ils ne les interpellent que
rarement. Il faut pourtant noter raffection touchante, que
Mélibée témoigne à ses chèvres dans la I"* Églogue. Vir-
gile n'a que deux noms d'animaux : ce sont des noms
de chiens, Égl. III, 18 : multum latrante Lycisca (chienne
de berger) ; VIII, 107 : et Hylas in limine latrat (chien de
garde).
§ VI. Soins donnés aux troupeaux. Produits des trou-
peaux. Théocrite énumère en détail les soins divers donnés
par le pâtre au troupeau. Le conduire dans un endroit,
c'est ayeiv; Id. VIII, 39 sq. : xr,v xi MevdtXxaç TsîS' aYa^Tj.
Le faire marcher devant soi, c'est èXaûveiv, III, 2 : xal 6 TîTupôç
aura; eXauvEi; IV, 23 : Ka\ {làv è; 9ro(iàXi{ivov êXaOvcTac (ici
synonyme de ayecv) ; V, 89 : Ta; alya; TrapeXavra; VIII, 73 : Tàtç
SapLttXaç TrapeXavTa. Remplir d^une façon générale les devoirs
du pâtre vis-à-vis du troupeau, c'est vojjieuetv * ; le faire
paître, c'est véjxeiv ; Id. VIII, 2 : MàXa véjjiwv ; 52 : *0 npwTeùç
çcoxac xai ôsbç wv evepLsv. Le mot s'applique aux fonctions
du chien de berger, VIII, 66 : Où -/P^ xoi|ià(r9ai paôéwç a jv
TzoLiBl vÉpLovTa. Dans rid. VIII, 40 : •/aîpwv açBova Tcàvra véjxot 1=:
que le berger leur fasse tout paître en abondance, qu'il
ait une nourriture abondante pour son troupeau. Au
moyen le mot s'applique aux animaux qui paissent, Id. IV,
14: xal oùxéri Xwvrt véfieaÔai; V, 100: wSe vlaecÔe; VIII, 69 :
StTTa vlfiEdôs vé|is<j9e... Bdo-xeiv est à peu près synonyme de
véjjieiv en faisant prédominer l'idée de nourriture, Id. III, 3 :
pôffxe Tac aiyaç; IV, 2 : p6<ntstv ôé fioi aùtà; ëfiwxev; V, 82 sq. :
xat xaXbv aÙTw Kpibv i-^ù pdaxo) ; VIII, 48 : Xw toc; pà>c pd<TX(ov ;
1. Cf. p. 431.
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 443
XI, 34 : poTot xî>'Kx p(5<rx(i). Dans Tld. VIII, 35, le mot s'ap-
plique au pâturage qui nourrit les troupeaux : Bdorxoix' èr,
^/u^ôtç Tàç àpLvaôaç. Au moyen il s'applique aux animaux qui
paissent, Id. III, 1 sq. : tat ôé jio'. aîyeç Bo<TXQVTai xa-î' opoç;
V, i03 : ToyTet po<rx7i<reÏT6e ; IX, 4 : Xo\ pLsv à(i.a pddxotvTO.
Pour les pâtres de Théocrite ce n'est pas toujours une
sinécure que de faire paître uu troupeau : il n'est pas
docile et il s'émancipe. Ils ont pour le ramener dans le
devoir une espèce de sifflement, o-ÎTra. Nous avons dans les
Idylles^ un certain nombre d'objurgations adressées par le
pâtre à ses bêtes. Dans Tld. IV, 44 sq., Battos, tout en cau-
sant, s'aperçoit que les vaches de Korydon sont descen-
dues dans les champs pour y ronger les oliviers : paXXe
xiT/o6Ê xà {jLoo^îa. Korydon les interpelle; une des vaches
lui donne surtout du mal. Elle retourne à l'endroit défendu
et il la menace. Dans l'Id. V, 1 sq., Komatas ordonne à ses
chèvres de fuir le berger Lakon et Lakon veut écarter ses
moutons de la fontaine pour ne pas rencontrer Komatas,
V. 3 : Oûx àub Tôt; xpava; «jitt' àiiviSsç. Pendant le chant
amébée, iOO sq., Komatas s'aperçoit que ses chèvres sont
allées brouter un olivier sauvage; il les ramène sur la pente
où croissent les tamaris. Lakon rappelle également un bélier
et une brebis qui s'en allaient brouter un chêne. Dans
rid. VI, 29, Polyphème excite son chien à aboyer contre
Galatée : S{^a ô'OXaxTsiv viv xal tS xuvt. Dans ÏIA. VIII, 69,
Menalkas exhorte ses moutons à paître tranquillement :
SiTTa v£{jL£(je£ véîJLE(T8e. Dansl'Id. 1, 151 sq.,lechevrier engage
ses chèvres à se tenir tranquilles : al ôà x^V^'P*' ^^ P^"n
«rxipTaaeîTE, (xri o rpàyoç ufiev àva(rTy). Ce sont là de petits inci-
dents de la vie pastorale réelle. '
Quand on a fait paître le troupeau, il faut le mener
boire. Théocrite a pour cette opération un mot spécial,
Id. I, 121 *. Aaçvi? 6 Tw; Tajpw; xa\ uopTia^ w6e uoTto-Swv. Il SC
sert également d'une périphrase, 111, 4 : Kal ttotI tàv xpivav
aye Itxupe.
Lorsque le pâtre ramène le troupeau, le propriétaire
compte ses bêtes, Id. VIII, 16 : xà Se (i.aXa icoô' gfricepa Tïavx'
àpi8(ieCvxi.
Indépendamment de la pâture, il faut nourrir les ani-
maux à rétable : on ramasse pour cela du feuillage,
444 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Id. XI, 73 : xal eaXVov iii.â(Taç Taîç apve(T(Ti çépoi; (il s'agit
sans doute des agneaux nouvellement sevrés et qu'on n'en-
voie pas au pâturage avec les mères).
Une des principales occupations du pâtre c'est de traire
ses bêtes. L'allusion de l'Id. V, 85, montre que, lorsqu'il
était à son aise, il avait une femme pour exécuter celte
opération : Kai y.'& irai; TroôopeOo-a « xaXav «• Xiyei « ayro; àpiéX-
yei;; ». C'est également l'occupation que Polyphème offre à
Galatée, Id. XI, 65 : IIoi^iacvEtv ô'èÔéXotc aùv IjjlIv ajjia xal ydiX'
«fiéXyeiv (ils feront paître le troupeau tous les deux,
Galatée s'occupera de la traite et de la fabrication du fro-
mage). Il est question de traire les vaches, Id. IV, 3 :
''^H ira ^E xpuêfiav Ta iroOéffTrspa Tràçaç àfiiXyeiç (c'est un
vacher malhonnête qui s'approprie le lait qui ne lui appar-
tient pas), les chèvres, I, 25 : Aly» 81 tôt ôaxjài ôt8u(j.aTdxov èç
Tplç àfiéXÇat...; 143 sq. : tiic xev àfiéXÇaç Siretcw Tatç Moto-atç (pour
faire une libation); 15^ : Tù S'àVeXYé viv ; V, 26 sq. : Tt; Se
irapeuo-aç Alyô; npcoroTÔxoco xaxocv x*jva ÔT^Xer* dcfiéXyeiv; 84 :
nxàv 5ûo Ta; XoiTrà; ôiBvpiaTdxoc alya; àfjLéXYw ; 85, les brebis
(c'est Polyphème qui parle), XI, 35 : Kr)x toûtmv tô xpaTioTov
à|ieXy(5[xevoç yàXa tïÎvw; 65; 75 : Tàv irapeoîo-av ajxeXYS. On voit
que dans les Idylles ce sont surtout les chèvres qui fournis-
sent le lait, quoiqu'il soit aussi question de lait de vaches
et de lait de brebis.
Théocrite ne parle qu'une fois de la tonte des moutons,
Id. V, 98 sq. : ôicTrdxa iceÇû Tàv otv Tav iréXXav.
Les pâtres de Théocrite possèdent quelques objets mobi-
liers; le principal, c'est la massue pastorale, xopuva ou
XaywêdXov. Les deux mots sont synonymes, comme le mon-
trent les deux passages suivants, Id. VII, 18 sq. : po-xàv ô%£v
àYpisXaéb) As^iTEpâ xopûvav, et 128 *. ô §é {loi to XaycoSâXov...
(oTca^rev, où il s'agit du même objet. Cette massue servait à
faire rentrer dans le devoir les animaux indociles, Id. IV,
49 : Ei'6' T]v * {jLoi pojxbv to XaywêôXov* wç tu TtaTaÇa. Il y en avait
naturellement de plus ou moins belles, Id. IX, 23 sq. :
Aaqpvifii [làv xopuvav, Tav {jioi TtaTpb; ÏTpeçev à^p^ç, Autoçutî, tkv
oùô' av icrwç jjLwjxaeraTo têxtcùv. C'est une massue naturelle,
sans doute par opposition aux massues fabriquées.
1. Ahrens, Ilsï Ôtqv..., to; t*j TraTà^w;
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 445
Les pâtres possédaient également un certain nombre
de vases. Le vase à traire s'appelait àiio^yeu;, Id. VIII, 86 sq. :
«Tya "Ati; yiràp xeçaXaç aUl xbv àfcoXYéa nXrjpot, et aussi wéXXa
(il semble que ce vase avait une dimension à peu près
connue), Id. 1, 26 : TïOTafiéXYETai è; 8;jo iréXXa;. Une jalte s'ap-
pelait yauXdc (il semble que le yauXdc fût en bois et qu'il ne
fût pas très grand), Id. V, 58 : STao-û S'ôxtw \ih yauXwç xû
Ilavl yàXaxTo;; 104 : "Eati ôé jjloi yayXbç xuirapicaivoc. Evidem-
ment le xi^To-û^iov magnifiquement orné du chevrier de la
l^ Id., V. 27 sq., qui est appelé, v. 55 et 149, 6l7cac, v. 143,
o-xuço;, est un objet de luxe; c'est une coupe à boire en
forme de skyphos. Le cratère parait être un objet ordinaire
chez les pâtres, Id. V, 53 : xparîjpa iiéyav XeuxoÎo YiXaxTo;,
104 sq. : ïoxi Ôèxpatrjp, *'Epyov npaÇtTiXeu; ; VII, 65 : oïvov âub
xpaxTipo; àçuÇû. La (ixaç(; est une écuelle, Id. V, 59 : 'Oxxà
Se ffxaçi'ôaç (léXixoç TcXéa xrjpî* èxotca;. Le xàXapo; est un réci-
pient en vannerie serrée, dans lequel on dépose le lait et le
fromage, Id. VIII, 70 : xb h'iç xaXapwç àTtoÔwiJLai ; V, 86 sq. :
Aexxcov xoi xaXaptoç «r^^eôbv eixaxi irX/jpoî Tupù; sans utilisa-
tion désignée, Id. XI, 73 : Aix* èvôwv xaXàpcoç xe TïXéxoiç.
Les mots suivants se rapportent à la vie rustique, mais
non à la vie pastorale, Id. X, 30 : xwpoxpov, la charrue; IV,
10 : (TxaTtatvav, la pioche; I, 49 : Tnfîpa, la besace; I, 52 :
déxpiSoÔTJpav, instrument à prendre les sauterelles, fabriqué
par un enfant.
Le principal profit que les pâtres de Théocrile tirent de
leurs troupeaux, c'est le lait, Id. V, 53 : XevxoTo yaXaxxo; ; 58 :
YaXaxxoc ; 124 : ^î\Upa, àv6' uôaxoc petxw yaXa ; VIII, 41 sq. : Ttavxà
Se ydtXaxxo; Ojôaxa tcXtjOouo^iv. Pourtant il n'y a que Polyphème
qui parle de boire du lait, Id. XI, 35 : xb xpàxiexxov... yiXa
Tctvo). Une partie du lait des mères est laissée aux petits;
le reste est mis de côté pour faire du fromage, Id. Vllï,
70 ; XI, 65 sq. Le fromage est souvent mentionné par Théo-
crile (c'est du fromage de chèvre ou de brebis); Id, V,
86sq.;XI, 36sq. : Tvipbç ô'ou XetTrei |i' oijz' èv Ôépei o'jx' èv ôictopa
Où x^^v-i^^oQ àxpb) (Polyphème est un fromager qui sait son
métier); on le fabrique avec de la présure, Id. XI, 66 : Ka\
xupbv TcàÇai xà(JL«rov ôpijjisïav e'vst<ra (cf. VII, 16); on le dépose
dans des paniers, V, 86, ou sur des claies, XI, 37 : xaperol
ô'yTtEpaxÔéec alet Polyphème compare la blancheur de
446 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
Galatée à celle du lait caillé, Id. XI, 20 : AevxoTÉpa TcaxTxç
TcoTtSsîv. Dans la l^^ Id., v. 58, le chevrier parle d'une espèce
de pain au fromage : tupoevra (lÉYav Xeuxoto y(i>«xxTOç.
Théocrite parle de la viande de la jeune chèvre
comme excellente, Id. I, 6 ; les pâtres en mangeaient donc.
Un autre de leurs aliments c'étaient les tripes bouillies,
Id. IX, 19 : 'Ev «upUs Ip'jiwtù xdpta Çési (cf. X, 11).
Je ne parle pas ici du costume des pâtres, Virgile n'en
disant rien. Dans Théocrite ils se servent comme vêlements
de la peau de leurs bêtes. Ils tapissent l'endroit où ils séjour-
nent de peaux d'agneaux, Id. V, 50 : àpvaxiôa; te xat eijpta ;
57 : àpveîv ; de peaux de chèvres, 56 sq. : xiiAonpàv AéppLara ; de
peaux de boucs, qui étaient fort puantes, V, 51 : Tpayeiac (cf.
VII, 15 sq.). Dans l'Id.lX il est question pour cet usage de
peaux de génisses blanches, v. 10 : Aeuxâv éx ôajjiaXàv xàXa
ôépii-ata ; de peaux de brebis et de chèvres, v. 17 sq. : TcoXXà;
[làv oïc TcoXXà; §à X'^l^^'P^C ^Ûv {loi npbc yce^aki xal Tcpb; izoari
xrosa xEiTsc. De la laine tondue on faisait dés vêlements,
Id. V, 98 sq. : h X^'*''^*^ {laXaxbv icdxov... KpaTÎSa 6{op"n<TO(j,ai.
Théocrite désigne une fois la laine par la périphrase oloç
dcwTo), Id. II, 2. Le poil de chèvre était beaucoup moins
estimé que la laine, Id. V, 26 : tî; xpi'xa; àvr' Ipiwv eitoxiÇato.
Les soins donnés aux troupeaux sont à peu près les
mêmes chez Virgile que chez Théocrite; mais ils sont
décrits avec moins de détails et avec un vocabulaire moins
riche. Pour correspondre aux mots vofieuetv, véjxsiv, poexxsiv,
Virgile n'a que le mot pascere •. Aux mots ayeiv, èXauveiv
correspond le mot ago 2, pousser devant soi, Égl. 1, 12 sq. :
en ipse capellas Protenus aeger ago. Duco, ibid. v. 13, c'est
conduire à la main avec un licou une bête malade (pas
d'équivalent chez Théocrjte). Pousser un troupeau dans un
champ, c'est compellere, Égl. II, 30 : Haedorumque gregem
uiridi compellere hibisco(pas d'équivalent chez Théocrite).
Rassembler ses bêtes, c'est cogère, Égl. III, 20 : Tityre,coge
pecus (pour prévenir un vol); 98 : Cogite oues, pueri(pour
éviter la grande chaleur qui tarit le lait; pas d'équivalent
chez Théocrite). Les rentrer, c'est cogère oues stabulis,
1. Cf. p. 433.
2. Servius, ad I, 13 : « Ago autem proprio : nam agi diciintur pecora ».
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 447
Égl. VI, 83 (pas d'équivalent chez Théocrile). Virgile n'a pas
de mot pour signifier qu'on les mène boire; il emploie une
périphrase, Egl. V, 24 sq. : Non ulli pastos... egere... boues
ad flumina; IX, 24 : et poiuni pastas âge (dans un passage
imité de Théocrite, qui emploie également une périphrase).
II ne nous fait pas assister aux efforts du pâlrc luttant
contre Tindisciplinc de ses bêtes, bien qu'il fasse une fois
allusion à la nécessité de les écarter des endroits dange-
reux, Égl. m, 96 : ïityre pascenlis a flumine reicc capellas.
Deux fois il parle de l'opération qui consiste à compter
les bêles de peur d'en perdre, Égl. III, 34* : Bisque die
numerant ambo pecus, aller et haedos ; VI, 85 : nunierumque
re ferre.
Dans l'Égl. VII, i4 sq., il est question de tenir enfermés
les agneaux sevrés, sans doute de peur qu'ils ne souffrent
des intempéries. C'est la besogne d'une servante (cf. Id.
I, iO). ,
Dans l'Egl. I, 4o, il est question de pourvoir à la reproduc-
tion en lâchant les taureaux à la suite du troupeau. Dans
rÉgl. III, 100 sq., Virgile nous parle d'un taureau qui
maigrit d'amour.
La traite est mentionnée, mais assez rarement, Égl. Ilï, 5 :
Hic alienus ouis cuslos bis mulget in hora; 30 : bis uenit ad
mulclram ; 99 : frustra pressabimus ubera palmis; les trois
passages se trouvent dans la même Églogue.
Théocrite ne mentionne ni la vente des bêtes ni celle
du fromage, dont il est question dans Virgile, Égl. I, 20 sq. :
quo saepe solemus Paslores ouium teneros depellere fétus;
33 sq. : Quamuis muUa meis exiret uiclima saeptis Pinguis
et ingratae premerelur caseus urbi. Virgile décrit ici les
coutumes de ses voisins, les paysans des environs de
Mantoue.
Virgile mentionne la massue rustique, Égl. V, 88 : at tu
sume pedum ; le vase à traire, III, 30 : mulclram ; la jatte où
on met le lait, VII, 33 : Sinum lactis 2; le cratère, V, 08 :
1. Scrvius, ad h. l. : « Et cum uadit ad pascua et cuni reuertitur ».
Schol. Bernens. ad h. 1. : « dum exeunt mane, et scro cum redeunt, ab
ambobus numcrantur pecora ».
2. Cf. le Serv. Danielin., ad h. 1. Il résulte d'un.e citation de Varron
que c'était un terme technique. Schol. Bern.^ ad h. 1.
448 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Graterasque duo statuam tibi pinguis oliui (dans un passage
imité de Théocrile) ; les coupes, III, 36 sq. : pocula... Pagina
(cf. V. 44, 48); V, 67 : Pocula bina nouo spumantia lacté ; il
emploie le mot calathus (bouteille recouverte d'osier?),
V, 71 ^ : Vina nouom fundam calathis Ariusia nectar. Le
cantharus est l'attribut habituel de Silène. Quant aux
objets de vannerie dont il parle Égl. Il, 71, et X, 71, il n*en
détermine pas autrement Tusage.
Comme Théocrile, il cite quelques instruments de la
vie rustique mais non pastorale, la charrue, aratra, Égl. II,
66; aratrum, VI, 50; la pioche, rastros, IV, 40; la serpe
des vignerons, falce, III, i\ ; falcem, IV, 40.
Il parle souvent du lait des troupeaux : lait de brebis,
Égl. II, 20 : niuei quam lactis abundans; 22 : Lac mihi non
aestate nouom, non frigore défît; III, 6 : et lac subducitur
agnis ; 98 : si lac praecepcrit aestus ; VII, 15 : depulsos a lacté.,
agnos; lait de chèvres, IV, 21 sq. : Ipsae lacté domum
réfèrent dislenta capellae Vbera; VII, 3 : distentas lacle
capellas; indéterminé V, 67, et Vil, 33.
Il cite le fromage, sans en décrire la fabrication, Égl. I,
34 : Pinguis et ingratae premeretui* caseus urbi; 81 : et
pressi copia lactis.
Il ne parle pas des peaux de bêtes et ne mentionne la
laine qu'une fois, Égl. IV, 42 : Nec uarios discet mentiri
lana colores.
On voit que l'abondance de Théocrile sur le sujet qui
nous occupe fait place chez Virgile à une grande séche-
resse; il y a pourtant quelques traits particuliers à Virgile
et qu'il tire sûrement de ses observations personnelles.
§ VII. La campagne. Les descriptions de la campagne
dans Théocrite et dans Virgile offrent bien des points de
contact. Cependant les deux poètes ont vécu dans des
pays différents et cette difïérence est sensible dans leurs
écrits. Virgile n a pas voulu pasticher son modèle, mais
mettre sous les yeux des lecteurs les sites qu'il voyait
chaque jour et auxquels ses yeux étaient accoutumés.
1. Scrvius ad h. l. : « Calathis, id est calicibus »; Schol, Bern,,,
ad h. 1. : « Calathis^ gonus poculi, hoc est fialis in angustum sursum
collcctis ».
LES REALITES RUSTIQUES 449
Les montagnes. Les pays, dans lesquels Théocrite a placé
la scène de ses Idylles, sont tous des pays montagneux. Le
mot n'a pas de signification locale particulière. Il figure, à
propos de la Sicile, dans les Id. I, 77, il5, 136; III, 2;
VII, 74, 152; VIII, 2; XI, 27; de l'Arcadie, I, 123; 11, 49; de
l'Italie du Sud, IV, 35, 56, 57; de l'Ile de Kos, VII, 51, 87,
92; de la Thrace, VII, 111. Ce qui est spécial à Théocrite,
c'est que les montagnes sont considérées chez lui comme
un lieu de pâturage; les pâtres conduisent leurs troupeaux
sur les pentes incultes des monts. Id. I, 77, Hermès vient
aie' (opeoc. comme dieu pastoral; 115, àv' (opea, Daphnisfait
allusion à ses séjours comme pâtre dans la montagne;
III, 2, les chèvres du personnage anonyme de la pièce
Bd(ncovTai xar* opo;; VII, 74, au moment des souffrances de
Daphnis, la montagne s'apitoie sur son sort : X(oç opo; â(i?'
ÈTcoveTTo; VIII, 2, Menalkas fait paître ses moutons sur les
longues montagnes : M&XavétJLcov... xar' (opea {jLaxpà MsvdcXxa;;
XI, 27, Polyphème guide Galatée qui veut aller cueillir des
feuilles d'hyacinthe *E$ opeo;; c'est comme pâtre qu'il con-
naît la montagne; 1, 123, Pan, le dieu des troupeaux, habite
sur le Lycée : xar' (ù'pea (Jiaxpoe Auxacb); II, 49, àv' (opea, il
s'agit des troupeaux de chevaux qui paissent dans la
montagne; IV, 35, aie' ù'psoc, le robuste y£gon amène de la
montagne, en le tenant par la patte, un taureau dont il
fait cadeau à Amaryllis; 56, Korydon conseille à Baltos
de ne pas venir el; opo;, c'est-à-dire dans la montagne où
lui-môme fait paître ses vaches, sans être bien chausse (cf.
V. 57, èv...opei); Vil, 50 sq., le chevrier Lykidas récite à son
ami un petit poème qu'il a fait récemment sur la mon-
tagne, êv opEi, sans doute pendant qu'il y faisait paître ses
bétes ; 87, il regrette de n'avoir pas vécu du temps de
Komatas : "Û; toi è^wv èvdjjieyov àv' wpea ta; xaXà; atya;; 92,
Simichidas dit de lui-même : àv' û'pea po*jxoXéovTa. Enfin
Théocrite dit d'Adonis, sans déterminer exactement le pays,
lll, 46 : iv (dpeci (JLaXa vo{i,ev(i)v.
Virgile, lui aussi, parle assez souvent des montagnes et,
si nous partons, comme il convient de faire, des Egl. à
allusions personnelles, nous voyons qu'il y en avait dans
les environs de Manloue, Égl. I, 83 : Maioresque cadunt
altis de montibus umbrae. Dans les autres Ëglogues il
450 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
s'agit de démêler s'il parle des montagnes de son pays ou
de celles des pays étrangers. La chose n'est pas douteuse
pour rÉgl. II, 21, Siculis... in montibus, d'où la possibilité
qu'au V. 5, Montibus et siluis, il s'agisse également des
montagnes de Sicile; mais la chose n'est pas sûre à cause
des hêtres du v. 1. Dans l'Égl. VI, 40, Rara per ignaros
errent animalia montis, il s'agit de montagnes indétermi-
nées; 52, A uirgo infelix, tu nunc in montibus erras, des
montagnes de Crète; 65, Âonas in montis, des montagnes
de Béotie, de même, v. 71. Dans l'Égl. X, 31 sq., tamen
cantabitis Arcades... Montibus haec uestris, il est question
des montagnes d'Arcadie. Dans l'Égl. V, 28 et 63, comme
il est question de Daphnis, il faut penser aux montagnes
de Sicile et c'est parce queThéocrite parle des montagnes
à propos de Daphnis que Virgile leur assigne un rôle
important dans le deuil et dans l'apothéose; mais, au v. 76,
Dum iuga montis aper..., le mot a un sens indéterminé,
car Théocrite ne dit pas qu'il y eût des sangliers dans les
montagnes de Sicile; au préambule, v. 8, Montibus in nos-
tris fait penser aux montagnes de Sicile à cause des per-
sonnages, qui sont des pâtres de Théocrite habitués à la
montagne; de même, dans le chant amébée de l'Égl. VII,
55 sq., at si formosus Alexis Montibus his abeat. Dans
rÉgl. VIII, 59, aerii spécula de montis reste tout à fait
indéterminé. Ce n'est que dans l'Égl. II, 21, où il est for-
mellement question des montagnes de Sicile, que Virgile
place dans les montagnes les pâturages des troupeaux;
nous verrons qu'il les met habituellement ailleurs, suivant
la coutume de son pays *.
Dans l'Égl. IX, 7 sq., qua se subducere colles Incipiunt,
il s'agit de la propriété de Virgile et par conséquent des
collines des environs de Manloue; de même au v. 49, à
cause de l'allusion à la mort de César et malgré l'apo-
strophe à Daphnis, nous sommes sûrement en Italie. Les
collines du chant amébée de la Vll^ Égl., v. 58, restent
indéterminées.
Les montagnes de la Sicile sont formées de roches dont
Théocrite parle souvent; Id. I, 8 : àizo rà; Trérpac, il s'agit
1. V. p. 4r>4.
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 4ol
d'une cascade ; VIII, 55 : ûtto tS «éxpa xàS' aao|iai, H est ques-
tion d'un pâtre, qui chantera installé au pied d'une roche
en regardant la mer de Sicile; IX, 16 : KoiXai; ev TrÉTpat^tv,
ce sont les rochers de l'Etna; 26 : TrÉTpaicriv èv *Txaptai(7t, il
s'agit de rochers déterminés sur le bord de la mer; Fau-
teur les connaît; XI, 17 sq. : xaeeÇo'tievoç à'iizX icéTpaç *T4/TiXaç,
c'est Polyphème, qui s'assied pour chanter sur les roches
du bord de la mer. Virgile parle, lui aussi, des rochers.
Dans l'Égl. I, 56 : Hinc alta sub rupe (cf, pour l'épithèle
Id. XI, 18) et 76 : Dumosa de rupe (l'épithèle ne se trouve
pas dans les Idylles); dans ce dernier passage, il décrit
les rochers de son pays, qu'il avait sous les yeux; de
même, 1, 15, silice in nuda, c*est le rocher qui affleure au
sol dans le pays d'Andes; nous savons qu'il en était ainsi
dans les prairies de Virgile, I, 47, lapis. . nudus. Ce sont
là des traits de pittoresque local et Virgile n'imite point
Théocrite. Mais dans l'Égl. V, 63, ipsae... rupes ne peut
signifier que les rochers de Sicile. Dans l'Égl. X, 14: sola
sub rupe, 15 : saxa Lycaei, 58 : per rupes, ce sont les rochers
de TArcadie.
Théocrite parle une fois dans le chant amébée de la
VHP Id., V. 33, des renfoncements des montagnes : "Ayxsa
xal TtotaiJLo:. Dans rÉgl. V, 83 sq., Virgile semble bien
parler de visu des vallées des Alpes sillonnées par des tor-
rents : nec quae Saxosas inter decurrunt flumina ualles.
Dans rÉgl. II, 40, nec tuta... ualle, il s agit de la Sicile;
dans 1 Égl. VI, 84, pulsae referunt ad sidéra ualles reste
indéterminé, puisque Virgile ne nous dit pas où se passe la
scène.
Les eaux. Théocrite connaissait un certain nombre de
tleuves ou de cours d'eau et, sauf Id. VIII, 33 : "Ayxea xa\
noTa(jLO(, il n'emploie le mot icoTa(i($ç qu'en l'accompagnant
d'un nom propre, Id. 1, 118 : Kai Tcotaiiot, toi x^^'^s xaXbv xarà
Bu(jLêpc$o; uSwp (en Sicile); VII, 75 : ipiépa aue ç-jovti nap*
ox6ai<nv icoTaii.oîo (en Sicile); il s'agit évidemment de cours
d'eau qui lui étaient familiers; 112 : "Eêpov Ttàp Tïoxaiidv (en
Thrace). En revanche il parle souvent des sources; indépen-
damment de la source Aréthuse, en Sicile, Id. I, 117, de la
source Bourina à Kos, qu'il décrit d'une façon pittoresque
en homme qui l'a vue, Vil, 6 sq., il flentionne souvent les
4S2 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
fontaines, parce que c'est un endroit que recherchent les
pâtres, pour abreuver leurs troupeaux et aussi pour y
goûter le frais sous les arbres qui poussent à Tentour,
Id. I (en Sicile), V. 1 sq. : à icîtu;... -n^va 'A tcoti xaïç TCayarai
(c'est l'endroit où* se réunissent Thyrsis et le chevrier) ; 83 :
Ilàffa; àvà xpàvaç (il s'agit de la jeune fille qui cherche
Daphnis; elle pense le trouver auprès d'une source; llf (en
Sicile), V. 4 : Kal tcoti tov xpavav «ye Térupe (il s'agit de chèvres
qu'on mène boire); V (Italie du Sud), v. 3 : OOx àico xa;
xpdtva; (c'est la source où les moutons vont s'abreuver) ; 47 :
"Evô' y5«Toc <j/uxpw xp5v«i Wo (c'est un séjour agréable pour un
pâtre) ; VI (en Sicile), v. 3 sq. : èwi xpavav fié tiv' afiçco *E2:d(jievoi
(c'est l'endroit où deux pâtres se sont assis pour se mesurer
dans le chant amébée) ; VII (à Kos), v. 142 : «ep\ «îfiaxaç (c'est
l'endroit frais et ombragé où Simichidas et ses compagnons
sont reçus chez leurs amis qui fêtent les Thalysies) ; VIII (en
Sicile), V. 37 : Kpavai xa\ poxàvai... (Daphnis, dans le chant
amébée, apostrophe les sources et les herbes, qui sont
nécessaires aux troupeaux). Dansrid.XI,v. 47sq.,Théocrite
parle avec un grand charme de l'eau glacée, qui provient
des neiges de l'Etna : "Eo-xi ^/uxpbv uSwp, t6 |iot à «oXvfiévfipEo;
AiTva Aeuxâc êx '/^lâ'^oç ttotov à(iépd<Ttov npoiTjTi. Dans Tld. I
(en Sicile), v. 7, il décrit une cascade : xb xaxaxéç Tr,v' à-reb
xàç Tcéxpotç xaxaXeé6exai û^/eJÔev yfiwp ; dans l'Id. V (Italie du
Sud), V. 33, nous trouvons quelque chose d'analogue :
^V/pbv ûfiwp xouxei xaxaXEÎoexai ; dans l'Id. Vil (à Kos),
V. 136 sq. : xb l' â^yvÔEV lepbv ufiwp Nu|iç$cv iÇ àvxpoto xaxei6d-
(levov xeXdtp-jÇe. C'est bien un coin de paysage grec, que cette
source qui sort en murmurant de l'antre des nymphes;
c'est bien une idée grecque que la mention des Heures
à propos de l'eau claire des fontaines, Id. I, 150 : 'iipâv...
èirl xpavaiffi. Ainsi le régime des eaux est décrit d'une
façon toute spéciale, qui repose sur la vue d'un pays nette-
ment déterminé.
Virgile est, à ce propos, fort différent de Théocrite et l'on
voit qu'il a gardé son originalité. Il semble qu'il y eût des
sources dans le voisinage de sa propriété et sur sa propriété
même, Égl. 1, 39 : Ipsi... fontes; 52 : Et fontis sacros. Dans
l'Égl. VII, 45 : Muscosi fontes, l'épithète lui appartient, soit
qu'elle exprime une fhipression personnelle, soit qu'il Tait
LES RÉAUTÉS RUSTIQUES 453
imitée de Lucrèce *. Dans les Égl. III, 97 : omnis in fonte
lauabo, et V, 40 : inducite fontibus umbras (cf. IX, 20), il
s'inspire de Théocrite, qui aime à réunir pâtres et troupeaux
auprès des fontaines ombragées. Égl. VI, 43 : Hylan quo
fonte relictum est une allusion mythologique, et X, 42 :
gelidi fontes nous transporte en Arcadie. En somme, les
sources jouent dans Virgile un moindre rôle que chez Théo-
crite. Le ruisseau de TÉgl. V, 47 : Dulcis aquae saiiente
sitim restinguere riuo traduit une impression personnelle;
ceux de FÉgl. VIII, 87, Propter aquae riuom (imitation de
Lucrèce), et 101 : riuoque fluenti... sont des ruisseaux
quelconques : aucun ne rappelle ceux de Théocrite. Ce
qui est caractéristique, c'est le nombre considérable de
passages dans lesquels Virgile parle des rivières ; il vivait
dans un pays sillonné de cours d*eau qui coulent à pleins
bords : c'est dans ce paysage qu'il a placé la scène de ses
Églogues. 11 ne parle qu'une fois du Minci 0, dont il décrit
du reste pittoresquement Taspect, Égl. VII, 12 sq. Mais,
dans FÉgl. I, 5i, inter flumina nota fait allusion aux cours
d'eau des environs de Mantoue, et lorsque, dans les pièces
imitées de Théocrite, dans les chants amébées, il introduit
ce mot flumina, c'est un souvenir qu'il n'emprunte pas à
son modèle. Ëgl. III, 96 : Tityre, pascentis a flumine reice
capellas (dans un passage d'avertissement au troupeau, mais
de sens différent, Théocrite, Id.V, i , avait dit : àirb tôcç xpàva;*);
Égl. V, 21 : uos coryli testes et flumina nymphis (à propos
des souffrances de Daphnis Théocrite avait parlé de la
rivière Himéra, Id. VII, 75); Égl. V, 25 : Frigida... ad flu-
mina... amnem (les animaux, dans Théocrite, vont boire
aux sources; ceux de la Cisalpine allaient s'abreuver aux
fleuves) ; 84, il semble bien qu'il s'agisse d'un torrent des
Alpes; de même, VII, 52 : torrenlia flumina; VII, 56 :
uideas et flumina sicca, allusion à des cours d'eau ita-
liens (ce dernier passage est imité de Théocrite, Id. VIII,
44; mais celui-ci ne parle pas des rivières); 66 :
Populus in fluuiis paraît reproduire un coin du paysage
lombard; VIII, 4 : Et mutata suos requierunt flumina
1. Cf. p. K5, note 2.
2. V. p. 115.
454 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE MRGILE
cursus, parait placer la scène dans un site de la Cisalpine,
bien que le pays ne soit pas indiqué ; IX, AO : uarios hic
flumina circum Fundit humus flores (le passage est imité
de Tliéocrite, Id. XI, 47; mais le Cyclope parle de la source
fraîche provenant des neiges de l'Etna; il n'y a pas de
rivière dans le voisinage de sa grotte, l'addition de la
part de Virgile est donc caractéristique); X, 18 : Et for-
mosus ouis ad flumina pauit Adonis (le pays n'est pas
nommé et le passage est imité de Théocrite; mais « ad flu-
mina )) est ajouté); Egl. Y, 7G : fluuios dum piscis amahit
(Théocrite ne parle pas des poissons d'eau douce). Dans
l'Égl. VI, 64, nous sommes en Béotie : Permessi ad flumina.
Ce qui est surtout à remarquer dans ces exemples, ce sont
les modifications que Virgile a fait subir aux passages de
Théocrite qu'il imitait; à sa conception du régime des
eaux, il en substitue systématiquement une autre, résultant
de ce qu'il a sous les yeux.
Les forêts et les bois. La forêt et les bois, vXa, aXdoc, n'oc-
cupent dans Théocrite qu'une place restreinte. Dans l'Id. I
(en Sicile), il en est question à propos de Daphnis, 83 :
Ilàdx; àvà xpavaç, itavx' aXcea itodal çopeÎTai (il s'agit de la
jeune fille qui cherche Daphnis : aXaea, ce sont les bouquets
d'arbres à l'ombre desquels s'asseyent les pâtres) ; 116 sq. :
oûxét' àv' vîXav OOxéx' àvà Spuptcoç, oùx otXaea (ce sont les endroits
que fréquente Daphnis dans ses courses pastorales); dxa
figure encore dans le poème amébée delà VIII® Id., v. 49 sq. :
pâeo; viXac M-jpîov, et à'Xao; dans l'Id. V (Italie du sud), 32 :
Teîô' ÛTtb Tàv xdtivov xa\ xà'Xaea xaûra xaOt^a;. Enfin Théocrite
mentionne, dans l'Id. II, 67, un bois d'Artémis, aX<roc èç
'ApTé[jLi6oç, et VII, 7 sq., le petit bois qui entoure la source
Bourina à Kos. C'est en somme assez peu de chose.
Au contraire, les forêts, « siluae » (toujours au pluriel),
sont pour Virgile la caractéristique même de la vie pasto-
rale. C'est par ce mot que Virgile désigne allégoriquement la
poésie bucolique, Égl. IV, 3 : Si canimus siluas, siluae sint
consuledignae; VI, 2 : neque erubuit siluas habitare Thalea
(ce vers double le premier de l'Égl., où Virgile parle sans
métaphore) ; X, 8 : Non canimus surdis : respondent omnia
siluae (cf. I, 2 : Siluestrem tenui musam meditaris auena).
Les pâtres vivent sans cesse au milieu des forêts. C'est aux
LES REALITES RUSTIQUES 455
montagnes et aux forêts, montibus et siiuis, que Corydon,
Égl. II, 5, vient conter son chagrin d'amour (le premier
mot est caractéristique de la vie pastorale chez Théocrite,
le second, de la vie pastorale chez Virgile, et leur réunion
est intéressante). *Égl. II, 31 : Mecum unain siiuis imitabere
Pana canendo (c'est dans les forêts que Corydon veut
attirer Alexis); 60 : habitarunt di quoque siluas; 62 : nobis
placeant ante omnia siluae. Dans rÉgl. III, 57, bien que la
scène se passe au milieu des prairies arrosées parle Mincio,
Palsmon caractérise la saison en disant : Nunc frondent
siluae. Dans TÉgl. V, Virgile peut avoir été influencé par
la mention que Théocrite fait de la forêt, justement à
propos de Daphnis; mais il serait possible qu'il fût tout sim-
plement resté fidèle à ses habitudes, v. 28 : moutesque feri
siluaeque (même rapprochement de mots que dans TÉgl. II,
5); 43 : Daphnis ego in siiuis; 58 : siluas et cetera rura (on
voit, par l'opposition, quelle place tiennent les forêts dans
la nature pastorale ^) ; VI, 65 et 68 : Fraxinus in siiuis (sans
signification spéciale); VIII, 56 : Orpheus in siiuis (c.-à-d. au
milieu des pâtres, bien que les forêts tiennent une place
traditionnelle dans la légende d'Orphée) ; 58, c'est aux forêts
que le chevrier dit adieu avant de mourir: vivite, siluae; I,
5 : Formosam resonare doces Amaryllida siluas (Tityre-
Virgile est pourtant représenté sur sa propriété). Les forêts
figurent également dans TArcadie pastorale, X, 52 sq. :
Certum est in siiuis inter spelaea ferarum Malle pati
(c'est là que Gallus veut vivre comme un berger); 63 : ipsae
rursus concedite siluae (c'est pour lui une façon métapho-
rique de dire adieu à l'existence pastorale). Les passages
suivants n'ont rien à faire avec l'idée qui nous occupe ici,
Égl. III, 46 : Orpheaque in medio posuit siluasque sequentis ;
VI, 39 : Incipiant siluae cum primum surgere; VIII, 97 : se
Gondere siiuis. Mais la vie des pâtres dans les forêts est un
des traits distinctifs des Églogues et, comme il n'y a pas
de raison de croire que Virgile ait, simplement dans un
but poétique, généralisé les quelques indications contenues
1. Los corrections proposées pour ce vers, cf. O. Ribbcck, ad h. /.,
montrent que leurs auteurs n'avaient pas suffisamment pénétré la pensée
de Virgile.
456 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
dans Théocrite, il faut bien admeltre qu'il s'est inspiré des
coutumes de son pays et de la vie des pâtres dans les envi-
rons de Mantoue, sans doute très boisés.
Nemus désigne non pas la grande forêt, mais les bos-
quets où, parla chaleur du jour, les pâtres se mettaient à
l'ombre et chantaient. Virgile se sert du mot pour caracté-
riser métaphoriquement la poésie bucolique, Égl. Vï, 10 sq. :
Te nostrae, Vare, myricae, Te nemus omne canet; Égl. VII,
59 : Phyllidis aduentu nostrae nemus omne uirebit (c*est
important pour les pâtres, qui ont besoin d'ombre pour
s'installer commodément pendant le jour); VIII, 86 : Par
nemora (c'est là que la génisse cherche son veau, et le
mot est ici imité de Lucrèce*). Il est employé dans la
VI® Égl., V. 56, pour désigner les endroits où paissent les
troupeaux ; nous le trouvons à propos du bois d'Apollon
Grynéen, Égl. VI, 72 : Grynei nemoris (cf. Id. II, 65, «Xaoç
è{ 'ApTé(j.c6o;). 11 désigne, en Arcadie, les bosquets qui reten-
tissent des chants des pâtres : argutumque nemus, Égl. VIII,
22; les endroits où il fait bon vivre avec celle qu'on aime :
hic nemus, X, 43; enfin Virgile appelle ainsi les bosquets
des Muses : quae nemora..., X, 9.
Lucus est plus rare. Il désigne, Égl. VI, 73, les bois
consacrés à Apollon; X, 58, les forêts de TArcadie, où
l'on chasse : lucosque sonantis (épithète qui ne se trouve
pas chez Théocrite); il figure, dans l'Égl. VIII, 86, pour re-
doubler le mot nemora : Per nemora àtque altos... lucos.
Saltus s'applique à un terrain accidenté et boisé,
Égl. VI, 56, en Crète, dans l'épisode de Pasiphaé : nemorum
iam claudite saltus; Égl. X, 57, en Arcadie, il signifie
un endroit de chasse : Parthenios canibus circumdare
saltus. Enfin il est employé pour les retraites des Muses,
Égl. X, 9.
Arbustum n*a pas son équivalent chez Théocrite. Il
figure dans TÉgl. I, 39 : ipsa haec arbusta, à propos de la
propriété de Tityre-Virgile. Lors donc que Virgile l'emploie
dans les Égl. imitées de Théocrite, il faut voir là l'in-
troduction d'un trait original. Dans l'Égl. I le contexte
permet d'entendre par ce mot un verger. Il n'est pas
1. Cf. p. 323 sq.
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 457
déterminé, Égl. II, 13 : résonant arbusta cicadis, et V,
63 sq. : ipsae iam carmina rupes Ipsa sonant arbusta.
Égl. III, 10 sq., Tarbustum est mis en rapport avec la
vigne : arbustum... MiconisÂtque... uitis... nouellas. Dans
la Cisalpine on faisait grimper la vigne aux arbres; il
faut donc entendre ici une espèce de verger planté d'arbres
et de vignes. Virgile emploie le mot métaphoriquement
comme siluae et ncmus pour signifier sa propre poésie
bucolique, Égl. IV, 2 : Non omnis arbusta iuuant.
§ VIII. L'installation des pâtres. Les pâturages. Théo-
crite décrit à plusieurs reprises Tinstallation de ses
pâtres : elle est fort originale; comme ils parcourent la
montagne avec leurs troupeaux, ils habitent des cavernes;
Id. IX, 15 sq. : AtTva {larep è^Lcit, %r\ytù xaXbv avTpov èvotxÉa) KotXaiç
êv iréxpaiatv...; dans cet antre il y a pour dormir des peaux
de bêtes; on y fait la cuisine. Le v. 21 nous montre que
c'est une installation d'hiver. Dans la III* Id., la grotte
devant laquelle le chevrier va faire sa déclaration né
paraît pas être le séjour momentané, mais l'habitation
d'Amaryllis, v. 6 : toOto xar' àvtpov; 13 : h tsov avtpov; de
même, Id. VIII, 72 : K>î(i.' ex tw avtpw o-Ovoçpuç xopa èx8è; ÎSoïo-a.
L'antre de Polyphème, Id. VI, 28, XI, 44, est traditionnel;
mais il est aménagé comme Tétaient ceux des pâtres réels.
Les grottes des Nymphes, Id. VII, 137 : Nuptçpav èÇ avTpoto, la
grotte mythologique de Pholos, VII, 149 : ^jXw xarà Xaïvov
àvxpov, n'ont rien à faire ici.
La Sicile est un pays chaud et, indépendamment de leurs
installations d'hiver, les pâtres ont des installations d'été ;
ils choisissent un endroit bien ombragé, auprès d'une
source; ils se font un lit d'herbes et de peaux de bêtes,
et c'est là qu'ils demeurent par le beau temps, Id. V, 33 sq. :
wSs iTcç-Jxei Iloia x» Tnêàç aSe (cf. V. 45 sq.). Dans l'Id. IX,
Daphnis décrit son installation d'été, v. 9 sq. : "Eaxi Si (lOi
Trap' v8wp vj/^XP^^ o-xtêàç, èv ôè vévaaTai Aeuxàv èx 6a{i.aXàv xaXà
SépfjLaxa, tandis que Menalkas, v. 15 sq., décrit son installa-
tion d'hiver. Cf. les lits d'herbe sur lesquels on célèbre la
fêle des Thalysies, Id. VII, 67 sq., et, dans l'Id. XIII, 33 sq.,
l'installation passagère des Argonautes. Enfin, dans cer-
tains endroits, il y avait des sièges préparés sous les arbres,
près des sources, où les pâtres pouvaient se réunir, Id. I,
26
458 ETUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
22 sq. : xal xàv KpavtaSeov xarsvavTtov, a7C£p 6 Ocokoc T^voç à
icot{xevtxbç xai toi Spûeç.
Virgile parie aussi des grottes, mais chez lui elles ne
servent pas au même usage. Celle où s'étend Mélibée,
Égl. I, 75, uiridi... in antro (répithète ne se trouve pas
cbez Théoorite), lui offre momentanément un abri durant
le jour, et c'est de là qu'il surveille ses chèvres. Dans la
V« Égl., V. 6 et 19, la grotte pittoresquement tapissée de
vigne vierge, où Mopsus et Menalcas vont se dire leurs vers,
est un lieu de repos pour un instant; ce n'est pas une
habitation à demeure. Virgile n'a donc pas emprunté à
Théocrite un usage local de la Sicile en désaccord avec les
coutumes des pâtres cisalpins. Il mentionne, Égl. IX, 41,
l'antre de Polyphèrae dans une imitation de Théocrite.
Quant à Silène, il s'abrite naturellement dans une caverne,
Égl. VI, 13.
C'est dans des cabanes qu'habitent les petits proprié-
taires éleveurs de bétail des environs de Mantoue; ce sont
ces cabanes qui leur servent de demeures et non des
cavernes naturelles. Égl. I, 68 : Pauperis et tuguri con-
gestum caespite culmen. Il y a aussi des fermes, 82 :
Et iam summa procul uillarum culmina fumant. Ces
huttes et ces maisons, Virgile les a introduites dans les
pièces directement imitées de Théocrite, Égl. 11,29 ; Atque
humilis habitare casas; III, 33 : Est mihi namque domi
pater; VII, 50 : adsidua postes fuligine nigri. Virgile men-
tionne une fois le lit de feuilles, Égl. I, 80 : Fronde super
uiridi, dans la cabane de Tityre; la plupart des habitants
d'Andes étaient sûrement mieux meublés.
Théocrite parle rarement des étables, parce que Tétable
suppose une habilation et que les bêtes qui parcourent la
montagne ne reviennent pasje soir à la maison. Pourtant
dans rid. IV, 61 , Korydon, qui fait paître les bœufs d'^gon
dont le père aune maison rustique et qui, probablement, y
retourne le soir, dit : itotI Ta piàvgpx *. Le mot aôXî'ov ne
figure qu'à propos de Polyphème; d'après la tradition
Polyphème rentre ses moutons tous les soirs, Vil, 153 : Totov
1. Ziegler », Ch. Wordsworth », Fritzsche-Hiller » lisentra |iivôpx.
Ahrens a conjecturé Ta (xdcxTpa adopté par Fritzscho ».
LES REALITES RUSTIQUES 459
véxtap ^Tcsio-c xat* aùXia icoo-ai xopeyo"»'? XI, 12 sq. : no>Xdty.t xal
oïeçitoTt TwùXtov aÙTai aTrf^vOov XXeopac èx porava^. Virgile parle
plus fréquemment des étables. Tityre, Egl. I, 8, a ses ber-
geries : ab ouiiibus; 33, ses parcs à bœufs : meis saeptis ^
Dans rÉgl. VI, 85, on rentre les moutons le soir à Tétable :
Cogère donec oues stabulis (cf. III, 80 : Triste lupus sla-
bulis). Les bœufs du chant amébée de l'Égl. VII, 39, rega-
gnent le soir leurs mangeoires : Cum primum pasti répè-
tent praesepia tauri. Dans Tépisode de Pasiphaè, Virgile
mentionne les étables, VI, 60 : stabula ad'Gortynia.
Chez Théocrite, les bêtes parcourent la montagne inculte ;
il n'est pas question de prairies cultivées. Dans Fld. VIII,
41, IlavTà eap, Tcavxa ôà vojiot... indique simplement que l'on
trouve de l'herbe partout. Dans l'Id. IV, 17 sq., il est
question de pâtures naturelles. Au contraire, Virgile parle
de prairies améliorées par la main de Thomme, et qu'on "'
prend soin d'irriguer. Égl. III, 3U : sat prala biberunt.
Ces prairies sont celles qui bordaient le Mincio, VII, 11 :
Hue ipsi potum uenient per prala iuuenci. Ce sont sans
doute des prairies analogues que Virgile se représente dans
des endroits indéterminés, Égl. IV, 43 : Ipse sed in pratis
aries...; VIII, 71 : Frigidus in pratis cantando rumpitur
anguis. Pour caractériser celles de sa propriété, qui étaient
à la fois pierreuses et marécageuses, Virgile emploie le
mot pascua, Égl. I, 48. Le motpabula est un mot général,
I, 49 : Non insueta grauistemptabunt pabula fêtas.
§ IX. La culture de la terre. Préoccupé surtout de la
vie pastorale, Théocrite parle rarement des champs,
Id. IX, 23 : xâv [xot irarpoç sTpeqpsv à^pd?. Il ne le fait guère
que dans quelques Idylles spéciales ; dans la l""^, où il
décrit les tableaux d'un skyphos, dont l'un représente un
champ de vigne, v. 46 : Ilupvaiaiç ^ (jxaçuXaîai xaXov psêpiBcv
dtXcoà ; dans la VU*', où il s'agit delà fête de Déméter, v. 34 :
*A Satjiwv euxptôov àvsTcXyipaxTsv dt)ti)àv; dans la X«, OÙ deux
moissonneurs causent et chantent en travaillant, et qui
contient, sur la manière de faire la moisson, des détails très
1. Servius, ad I, 33, les SchoL Bern., ad I, 8, considèrent ouilia et
saepta comme synonymes.
2. Iluppaïai;, Ahrens ; itspxvato'i, Briggs.
460 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
précis, Y. 2 : Ou6' Ibv oyitovaYeiv ôp6bv ôuvqt, œç to itplv àysç, 0«j6'
a|ia XxoTopieîç tû nXattov ; 6 : "Oç vuv àp^ofievoç lôt; au)vaxoç oux
àiroTpa)Y£tç ; 21 *. tù jjl6vov xatàêaXXe to Xàov ; 42 sq. ; toûto to Xâov
E"J6pf6v t' eiri xai xâpiri|iov...; 44 : Sçiyyet' à(j.aXXoôéTa!Tà5paY-
|iaTa ; 46 : tolq xdpôvoç à Topidt ; 47 : ô orTix^C î 4^8 : Sîtov àXoi-
coVTaç...; 50 : "Ap^effôai 8'à|ià)VTa;...
Virgile n'a pas d'Églogue consacrée spécialement aux
travaux des champs, mais les mots qui désignent la cam-
pagne cultivée reviennent souvent chez lui. Le mot rura
désigne la campagne d'une façon générale, Égl. 11,28 : sor-
didarura; V, 58 : cèlera rura (la campagne moins les forêts
où paissent les troupeaux); I, 46 : tua rura (la propriété
rustique) yager, c'est le champ cultivé, III, 56 : Et nunc omois
ager... parturit; V, 35 : Ipsa Pales agros... reliquit; VI, 48 :
agros;VII, 57,Aretager;1, 12: Vsque adeo turbamur agris ;
72 : his nos conseuimus agros; IX, 2 sq. : nostri possessor
agelli; arua sont les champs labourés, V, 33 : segetes ut
pinguibus aruis; I, 3 : et dulcia linquimus arua (l'emploi de
ce mot est justifié par la fin de TEgL, c'est parce qu'il
s'agit de belles terres bien cultivées, que Mélibée regrette
de les abandonner à un intrus); noualia, ce sont les terres
cultivées selon la méthode de la jachère, I, 70 : haec tam
culta noualia; sulci, ce sont les sillons, V, 36 : quibus man-
dauimus hordea sulcis; IV, 33 : telluri inUndere sulcos;
campus paraît désigner la plaine inculte, qui se couvre
merveilleusement d'épis au moment de l'âge d'or, IV, 28 :
flauesçet campus arista. Virgile parle quelquefois des jar-
dins, Egl. VII, 34 : pauperis horti ; 65 et 68 : pinus in liortis.
Cette énumération est instructive. Elle est bien d'accord
avec ce que nous savons des personnages de Virgile; ce ne
sont pas seulement des pâtres, ce sont des propriétaires.
Il est naturel que leurs terres tiennent une certaine place
dans les poèmes qui leur sont consacrés.
Un détail intéressant c'est la différence des mots
employés par Théocrite et par Virgile pour désigner les
clôtures. Théocrite, qui décrit les pays grecs avec leurs ter-
rains pierreux, parle des murs en pierres sèches : aliiLa<rtaî<n,
Id.I, 47, V, 93, VII, 22 (le sens du mot a été contesté);
Tbv 9paY(jiôv... tov àpiov, V, 108. Virgile^ qui vit dans la grasse
Lombardie, parle des haies vives, Egl. I, 53 sq. : saepes
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 461
Hyblaeis apibus florem depasta salicti. Il introduit le mot
dans un chant imité de Théocrite, Saepibus in nostris, Egl.
VIII, 37.
§ X. Les animaux. Indépendamment des troupeaux,
dont il a été qi^eslion plus haut, Théocrite et Virgile
nomment un certain nombre d'animaux.
Animaux sauvages, Théocrite, Id. V, 107 :TàOY)pta7tàvTa;
VIII, 58 : àYpoTEpoi;. Virgile, Égl. X, 42 : spelaea ferarum.
Théocrite mentionne le lion dans la Sicile mythologique
au moment de la mort de Daphnis, Id. 1, 72 : Tfjvov x<î>x ôpy noto
Xsb>v ÏTLkoLMfTB ôavdvTtt ; la Honno, dans une phrase toute faite,
pour caractériser la cruauté de l'Amour, III, 16 sq. : ^ pa
>eaîva; Ma^bv èôriXaÇe. Virgile, à l'imitation de Théocrite, cite
le lion à propos de Daphnis, Egl. V, 27 : Poenos. . . leones (avec
une épithète qui montre qu'il connaît les lions d'Afrique);
il dit, à propos du retour de l'âge d'or, IV, 22 : nec magnos
metuent armenta leones (l'épithète n'est pas empruntée à
Théocrite). La lionne figure dansTÉgl. II, 63 rTorualeaena
lupum sequilur (elle a été introduite avec Tépithèle dans
une imitation de Théocrite).
Les loups figurent souvent chez Théocrite, Id. I (à propos
de la mort de Daphnis), 71 : ttjvov Xuxot wpûaravto ; 1 1 5 : ^Û Xuxot ;
111,53: xat TOI Xuxoi wSe |i.* eBovxai; IV, 11 : Tci; Xuxo;; comme
ennemis des lroupeaux,V,106: xywv çtXoirotjjLvtoc'ôçX'jxoçaYxet;
X, 30 : 6 Xyxoç tàv aiya Sicoxet ; Xl, 24 : $£\5y£tç ô'wauep oiç TtpXtbv
X'jxov àôpridacra (l'épithète ne se retrouve pas chez Virgile).
Il est question des louveteaux, V, 38 : XoxiSeiç. Virgile parle
aussi fréquemment des loups; mais, sauf dans deux pas-
sages, Égl. II, 63 (cf. Id. X, 30), et peut-être VIII, 52 : Nunc et
ouis ultro fugiat lupus (cf. Id. XI, 24), il ne semble pas que
ce soit pour imiter Théocrite : il y avait sans doute aux
environs de Mantoue des loups que redoutaient les pâtres,
Égl. III, 80 : Triste lupus stabulis; V, 60 : Nec lupus insidias
pecori...; VII, 52 : Aut numerum lupus... La mention du
loup-garou lui est particulière, Égl. VIII, 97 sq. La super-
stition de rÉgl. IX, 54 : lupiMoerim uidere priores... estcom-
mune aux deux poètes, mais avec des différences qui font
croire que Virgile ne Ta pas empruntée*.
1. Cf. p. 378, note 3.
26.
462 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Le renard est cité par Théocrite à propos de la coupe de
rid. I, 48 : S'j' àXwirexeç, et V, 112 : xàç Saoruxepxoç àXcoitexaç ;
les deux fois il est mis en relation avec le raisin dont il
passe pour friand. Virgile n'en parle que dans une formule
proverbiale, Égl. III, 91 : Atque idem iungat uolpes.
Le cerf ne figure qu'une fois chez Théocrite dans une for-
mule proverbiale, Id. I, 135 : xal Twç xuva; wXaço; eXxoi. Au
contraire Virgile parle à diverses reprises de la chasse aux
cerfs; il faut donc admettre qu'il la connaissait et que le
cerf était un animal qui lui était familier, Égl. II, 29 : figere
ceruos; V, 60 sq. : nec retia ceruis Vlla dolum meditantur;
VII, 30 : uiuacis cornua cerui. Dans une formule, I, 59 : Ante
leues ergo pascentur in aelhere cerui. Les deux épithètes
« leues » et « uiuacis » sont fort exactes.
Théocrite parle du faon dans une comparaison, Id. VIII ,
89 : ouTwc £7c\ (laTépi w&6poç àXoiTo, et à propos des cadeaux de
Polyphème à Galatée, XI, 40 sq. : Tplcpw SI toi evSixa veêpwç
nàuaç iiavoçopwc. Virgile, en imitant ce passage, a remplacé
les faons par des chevreuils et une particularité par une
autre, Egl. 11,40 sq. : duo... Capreoli, sparsis etiam nunc pel-
libus albo. On voit quelle originalité conserve Virgile dans
la mention des animaux.
Insectes. Il est souvent question des abeilles chez Théo-
crite, Id. III, 13 : 'A poiJL6eO(ja {léÀiaraa ; V, 46 : *û5e xaXbv pojiêeûvTt
«otI (T{jLive(j«Ti (ilXtaffai (avec un mot très pittoresque pour
rendre leur bourdonnement) ; VII, 80 sq. : aï at^ial Xeipiwvdôs...
loîaat... jxéXicraat (avec une épithète pittoresque qui n'a pas été
reproduite par Virgile); 84 sq. -.{jLgXtdaàvKripja; VII, 142:no)-
TôvTO ^ouôal Ttep'i «tSaxaç àpiçt piêXiaaai (avec une épithète de
couleur qui n'a pas été reprise par Virgile) ; VIII, 45 sq. : ëvOoc
{jLgXiaaai iljjiavea 7rXr,pou(jiv. Comme Virgile parle des abeilles
à propos de sa propriété, Égl. I, 54 : Hyblaeis apibus
florem depasta salicti, et dans les environs du Mincio,
VII. 13 : Eque sacra résonant examina quereu, nous
sommes certains qu'il les connaissait personnellement. Il
n'a du reste emprunté à Théocrite aucune de ses épithètes
pittoresques : le mot « résonant » est moins poétique que
« pofjLSeOvTt ». Pourtant, s'il donne à ses propres abeilles
Tépithète géographique d'excellence : « Hyblaeis », c'est
qu'il savait que les abeilles de Sicile avaient une réputation ;
LES KEALITES RUSTIQUES 463
cette réputation, c'est sans doute par laleclure de Théocrile
qu'il l'aiait apprise : « Hyblaeis » est comme le trait
d'union entre ses réminiscences littéraires et ses observa-
tions personnelles. Ailleurs, lorsqu'il en parle, il nous com-
muDique ses propres observations, Égl. V, 77 : Dumque
thjmo pascenlur apes; IX, 30 :Sic tua Cyraeasfugianl exa-
mina taxes; X, 30 : Nec cyliso saturantur apes. Les onze
premières Idylles ne nous disent ni que les abeilles aiment
les fleurs de saule, le thym et le cytise, ni que l'if de Corse
donne au miel une saveur amère. Théocrite mentionne
assez souvent le miel, Id. V, 59 : ■ (lïïno; ttUa Kr,p\' -. C'est
pour lui la chose la plus délicieuse qu'on puisse imaginer,
1,146, IIXr,pÉî TOI liéiiTo; rà xniô» atiiia 9 V ï^voira; 111,54:
'Qï(iai toiï'awxù tqûto x«Tà pp^x^oio YÉvoiM;VlI1.83:KpÉ5<iov
[islnoiisïM TEu àxo-jf [lEv ^ |j.ai ieixeiv. Le miel figure chez lui
dans un souhait de pays de cocagne, V, 126: 'IVtio -/* S«6a-
pîTi; i(ilv |Ai).i. Virgile a imité ce dernier souhait (en sup-
primant la détermination locale), Égl. 111, 89 : Hella fluant
i!li.,. C'est la seule fois qu'il parle du miel. Théocrile, dans
ses Idylles, mentionne volontiers les choses qui se mangent;
Virgile est plus réservé sur ce point, excepté en ce qui con-
cerne les fruits, qui lui apparaissent comme quelque cliose
de poétique; les expressions de gourmandise naïve n'ont
pas trouTé place chez lui.
Théocrite vante le chant des cigales, M. 1, ilStTi-niyoî...
■ciïa çÉpTtpov âSsiî ; V, 29 : SfiS pO|iêiiov lÉt-ciyoî tïavïiov. 11 le
mentionne comme unechose agréable, VII, 138 sq: Tq\ Sa...
o'îflaliiDvis TÉTTiïEf JolaïîûvTtc É'xoïTTijvov (avec une épilhète
qui n'a pas été empruntée par Virgile). Ailleurs il fait allusion
à la perpétuité fatigante de leur chant, qui finit par agacer
les moissonneurs, V, HO sq. H rappelle la fable, d'après
laquelle elles se nourrissaient de rosée, IV, 16 : |j,ti npiômî
(TidtETai o><niEp & tIttiï; il fait allusion àleur amitié dans un
proverbe, IX , 31 : Ti-nil ^èv tiTTi^i çilo;. Virgile a emprunté a.
Théocrite la légende de la rosée, Égl. V, 77 : Dumque ibymo
pascentur apes, dum rore cicadae. 11 a rendu l'impression
que lui causait leur chant par une épithéle qui n'^^st pas
dans Théocrile, Egl. Il, 12 sq. : raucis... cicadi!. Il est du
reste, en ce qui concerne les cigales, moins riche et moins
varié que Théocrile. Théocrite habitant des pay^ "'""
r
464 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
chauds devait être plus familier que Virgile avec les cigales.
Les lézards, là. VII, 22 : *Avixa67| xat <raOpoc èv aljjLaaiawi
xaOe-jSEï; Égl. II, 9 : Nunc uirides etiam occultaat spineta
lacertos. L'imitation est évidente, mais Tépithète pittoresque
« uirides » appartient à Virgile et montre qu'il parle d'un
animal qu'il connaît.
Les oiseaux, Théocrite, dans ses onze premières Idylles,
ne parle qu'une fois des cygnes pour affirmer la beauté de
leur chant, Id. V, 137 : Où8' ïnoizaç xuxvoiot, passage imité par
Virgile, Égl. VIII, 55 : Certent et cycnis ululae. On voit qu'il
est de l'avis de Théocrite sur la beauté du chant des
cygnes* (cf. IX, 36:sed argutos inter strepere anser olores,
où l'épithète lui appartient ainsi que la comparaison avec
l'oie dont Théocrite ne parle pas). Il nous apprend qu'il y
avait des cygnes aux environs de Mantoue, IX, 29 ; c'était
donc un oiseau qui lui était familier, et c'est pour cela que
les Ëglogues le mentionnent bien plus souvent que les
Idylles. Virgile l'a même introduit dans un passage direc-
tement imité de Théocrite, Égl. VII, 38 : Candidior cycnis.
Théocrite parle du pigeon comme d'un cadeau qu'un
pâtre fait à celle qu'il aime, Id. V, 96 : Kriyta \i.h ôoxwô -ra
napôévw aÙTtxa çdtadav... * (cf. v. 133). Le fait que le pâtre
l'a pris sur un genévrier montre qu'il s'agit d'un pigeon
sauvage. Le passage a été imité par Virgile, Égl. III, 69 :
aeriae quo congessere palumbes (l'épithète aeriae lui
appartient). Nous savons que Virgile avait des pigeons sur
sa propriété, Egl. I, 57 : raucae tua cura palumbes (l'épi-
thète très caractéristique de leur chant, qui ne se trouve
pas chez Théocrite, traduit une impression réelle). Théocrite
décrit le gémissement de la tourterelle, Id. VII, 141 :
ëaievE xpuyciv. Ce gémissement Virgile l'avait entendu sur
sa propriété, Egl. I, 58 : Nec gemere aeria cessabit turtur
ab ulmo. Quant aux colombes, auxquelles il donne une
épithète géographique d'excellence, elles sont mention-
nées également dans une Églogue à allusions personnelles,
1. Cf. H. G. Lenz, Zoologie der alten Griecfien und liomer, Gotha,
1856, p. 384 sq.
2. Lenz, Op. laud., p. 351, traduit çâdo-a par Ringeltaube, pigeon
à coUier, tpv-ifwv par Turteltaube, tourterelle.
Ék
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 465
IX, 13 : Chaonias... columbas; mais elles ne figurent que
dans une comparaison.
Théocrile mentionne deux espèces de chouettes ou
hiboux, Id. VII, 139 sq. : à 6' ôXoXyY^v Tri>.6ôev èv Tcjxivaîai
pdtTwv TpvÇeo-xev àxdévOai;, et I, 136 : KrjÇ ôpécov toi o-xcoiteç...
Virgile n'a que le mot ulula S qui est une onomatopée
comme ôXoXvycSv, Égl. VIII, 55 : Cerlent et cycnis ululae.
Les poissons, Théocrile mentionne un poisson de mer,
le thon, Id. III, 26 : twç eûwwç; un coquillage à volutes,
IX, 25 : 9Tpd(i6(i> xaXbv oertpaxov ; les phoques, VIII, 52 : ^(uxa;.
Il ne cite aucun poisson de rivière. Virgile rappelle d'une
façon générale les poissons d'eau douce, Egl. V, 76 :
fluuios dum piscis amabit, et les poissons de mer, I, 60 :
Et fréta destituent nudos in litore pisces. Sur ce point il
n'y a pas de rapport entre les deux poètes.
Un certain nombre d'animaux flgurent dans Virgile et
non chez Théocrile *.
Animaux sauvages. Les daims, Egl. VIII, 28 : timidi...
dammae ; les sangliers, qui tiennent une assez grande place
dans les Églogues, Égl. II, 59 : liquidis inmisi fontibus
apros (expression proverbiale); III, 75 : Si dum tu sectaris
apros ego retia seruo; V, 76 : Dum iuga montis aper...;
VII, 29 : Saetosi caput hoc apri...; X, 56 : Aut acris uenabor
apros. Le sanglier est un animal des montagnes et des
marécages de l'Italie, dont Virgile pouvait avoir une con-
naissance personnelle.
Mais, à côté de l'observation directe des animaux indi-
gènes, Virgile introduit des animaux étrangers ou fan-
tastiques, qui donnent à sa poésie un air d'idéalisme et qu'il
empruntait à d'autres lectures que celle de Théocrile : les
tigres, dont il devait sans doute la connaissance aux
légendes bachiques et qu'il introduit du reste dans un
1. Servius et Sen\ Danielin., ad VIII, 55 : « Vlulae, aues, dcTcb toû
oXoX'j^eiv, id est a fletu, nominatae, quas milgo ulucos uocant ». Schol.
liern., ad h. l, : « Ylulae aues de ululatu dictao, cuius diminutiuum
est K ulluccus M, sicut Itali dicunt, quam aucm Galli « cauannum »
nuncupant. « Vlula » autem dicta est a sono propriae uocis m.
2. E. Glascr, P. Vergilius Maro als Naturdichter und Theist, p. 21,
montre que Virgile était familier avec la faune de son pays : « Auch
liierin zeigt sich der grûndliche Naturbeobachter ».
406 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
passage bachique, Égl. V, 29: Armenias... tigres; les lynx,
Égl. VIII, 3 ; lynces; les griffons, qu'il connaît par la
légende des Arimaspes, VIII, 27 : lungentur iam grypes
equis.
Reptiles. C*est au contraire aux campagnes italiennes
qu'il a emprunté les serpents, Égl. III, 93, et VIII, 71 : fri-
gidus... anguis (avec une épithète caractéristique); IV, 24 :
Occidet et serpens...
Oiacanx. Il ne parle de Taigle que dans une compa-
raison, nous ne savons si c'est de visu ou par ouï-dire;
Égl. IX, 13 : Aquila ueniente. Quant à la corneille, c'était
un oiseau à présages bien connu des paysans italiens; IX,
15 : Ante sinistra caua monuisset ab ilice cornix.
En revanche, il y a dans Théocrite un plus grand
nombre d'animaux qu'il lui a laissés.
Animaux sauvages, Id. I, [110 : uxtoxac], c'est le seul
passage où figure le lièvre; Id. I, 71 : ôtôe;; 115 : w ôfi>eç,
les deux fois à côté des loups et à propos de la mort de
Daphnis. Il n'y avait peut-être pas de chacal aux environs
de Mantoue. I, 115 : c^ àv' (ô'psa çwXàSeç apxToi; XI, 41 : xat
a-x-j(j.vfa); TÉo-o-apaç apxteov; les ours figurent les deux fois dans
la Sicile mythologique, celle de Daphnis et celle de Poly-
phème.
Oiseaitx. C'est surtout à propos des oiseaux que la compa-
raison entre Virgile et Théocrite est instructive; Théocrite
est bien plus riche en espèces d'oiseaux. Virgile ne parle
pas des oiseaux en général, Théocrite en parle deux fois,
Id. V, 48 : "Opviôsç XaXaYsOvTi; VIII, 58: "Opvidtv 5'v<TirXar^
(Cf. métaphoriquement, VII, 47 : Motoràv opvixe;). Virgile n'a
pas emprunté à Théocrite les oiseaux suivants : le rossi-
gnol, Id. I, 136 : oLfitoai; V, 136 : ttot' àri8(5vafle chardon-
neret, VII, 141 : àxavôtSe;; l'alouette huppée, Vil, 23 :
xop\j6a)XtSeç; 140 :x6pu6oi;X, 50 ixopySaUcS; l'alcyon, VII, 57 :
XàXxydveç, 59 : àXxudveç ; le coq. Vil, 123 sq. : àXéxxwp Kox-
xuffSwv; la huppe, V, 137 : ïizonaç; la pie, V, 136 : x-ddaç; la
grue, X, 31 : à -répavoç; Tépervier, IX, 32 : Tprixeç 67p?jÇiv ; le
torcol, II, 17 et passim, luyÇ, qui sert dans les incanta-
tions magiques.
Insectes. V, 29 : açàç, la guêpe, considérée comme un
animal dont le bourdonnement est désagréable; IX, 31 : iiup-
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 467
|jt.axc Se \Lvp\LO(.l, la fourmi, cilée pour son humeur sociable; la
sauterelle, V, 34: xa\ àxptôsç wÔs XaXeOvTt; VII, 41 : Paxpaxo;
5à TtoT* àxptSa; toç tiç èpto-So) ; dans ces deux passages elle
est citée comme un animal dont le chant n'est pas désa-
gréable; V, 108 : 'Axpîoeç ; elle figure ici comme un animal
qui dévore la végétation; Tescarbot, V, il4 : twç xaveâpoç.
Animaux divers, La grenouille, considérée comme un
animal dont le chant est désagréable, Id. VII, 41 : pàrpaxoç;
par une plaisanterie rustique, comme un animal qui n*a
pas besoin qu*on lui verse à boire, ainsi qu'au moisson-
neur assoiffé, X, 52 : Eùxtoç 6 tcô patpàxw itaiôe; péoç ; la
sangsue, II, 56 : XtjxvaTtç... pôéXXa.
Théocrite est donc sensiblement plus riche en animaux
que Virgile. Parmi ceux qui manquent chez Virgile, il y
en a qu'il ne voyait pas autour de lui dans la Cisalpine.
§ XI. Les plantes ^ Virgile n'a pas emprunté à Théo-
crite sa flore, pas plus qu'il ne lui a emprunté sa faune.
Bien qu'il y ait quelques imitations de détail, que je signa-
lerai au fur et à mesure, il est en général indépendant à
ce point de vue 2. J'énumère d'abord les plantes qui lui
sont communes avec Théocrite, puis celles qui ne se trou-
vent que dans Virgile et enfin celles qui sont particulières
à Théocrite.
Arbres. Théocrite, Id. V, 47 : èwl ôévSpsi; VIII, 57 : SévSpsffi.
Virgile, Égl. III, 56 : nunc... parturit arbos; 70 : siluestri
1. Elles ne sont pas rangées ici dans un ordre scientifique; il s'agit
uniquement de comparer deux poètes.
2. E Glaser, dans son édition, p. 28 : « \Vie gerne und innig Vergils
Dichten in der Pflanzenwelt lebte und webte, und wie ihm das
Gewâchsreich grade oft die frischesten Gedanken und Dichterbilder
spendet, lâsst sicli gleichsam statistisch nachweisen. So begegnen wir
allein in der I Ecloge 10 Pflanzen, in der II Ed., 12, in der III
Ed., 7, in der IV, 5, in der V, 5, in der VII, wieder 10, in der VIII, 3,
in der IX, 2, und in der X Ed. 2 Gew&chsen. Dabci muss bemerkt
■werdcn, dass bei diesen Aufzàhlungon von in die Gedichte verwobenen
Pflanzen hôchstens nur fûnf bis sechs Wiederholungcn ein und dcr-
selben Species stattfinden, so dass immcr fort vorher nicht dageweseno
Oewàchse uns vorgefîihrt werden. Es kônnen nun und dûrfen die
besagton Pflanzen nicht etwa nur als absichtvoUe, kiinstlerische
Zuthaten, als entbehrliche Arabosken betrachtct werden, sondern wir
mûssen alsbald anerkennen, dass dieselben mit dem Thun und Treiben
der Hirten und mit der Idée des Ganzen unzertrennlich verbunden sind. «
Cf. P, Vergilius Maro als JSaturdichter und Theist^ p. 20 sq.
468 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
ex arbore; 81 : Arboribus uenti; V, 32 : Vitis ut arboribus
decori est; VII, 54 : sua quaeque sub arbore poma; I, 37 :
sua... ia arbore poma; X, 53 sq. : tenerisque... arboribus.
Aryeipoç, le peuplier noir, Id. VII, 8 et 136 : AîYetpoi tcte-
Xéai Ts, à Kos, les deux fois joint à Forme et auprès d*aDC
source; le peuplier blanc, Xeuxa, Id. II, 121 : Kpaxl S'e^tov
Xe-jxav, 'HpaxXéoç lepbv epvoç (il s'agit de la couronne portée
par un éphèbe). Dans Virg., Égl. VII, 61 : Populus Alcidae
gratissima, E. Glaser * a pensé avec raison qu'il s'agissait
du peuplier blanc à cause d'Hercule; VII, 66 : Populus in
fiuuiis,... l'espèce n'est pas déterminée : au Ûeu des
sources, Virgile parle des fleuves (cf. p. 453); IX, 41 sq. :
bic candida populus antro Inminet, dans un passage
imité de Tbéocrite. Théocrite avait placé des cyprès près
de l'antre de Polyphème, Virgile substitue un peuplier,
peut-être pour décrire un site qu'il connaissait.
"Apxeuôo;, Juniperus phônicea, Linné 2; Id. I, 133 : *A ôà
xaXà vàpxtfforoç ait' àpxeuôown xojjidtaai ; V, 96 sq. : (parjo-av 'Ex xaç
apxe-jôo) xaôeXcov; Égl. VII, 53 : Stant et iuniperi; X, 76 :
luniperi^ grauis umbra. Les vers de Virgile n'ont rien de
commun avec ceux de Théocrite; il s'agit donc d'un arbre
qui était connu des deux poètes.
ApOç, le chêne, Id. I (Sicile), 23 : xa\ xal 6p^eç (auprès
d'une source, associés à un ormeau), [106]; V (Italie du
Sud), 45 : ToyTEi Spueç (auprès d'une source); 61 : tàç ôpuaç ;
102: OLito Tàç Ôpvdç; llTlxaç Spobç... Ti^va;; VII, 74 sq. :6p'j£ç...
*I[jL£pa aTTc 'fiJovTi itap' ox^aidiv TTOTajioïo (Théocrite décrit un
endroit particulier qu'il paraît connaître) ; 88 : utto ^pualv ^
ÔTTo TTEjxatç; VIII (en Sicile), 46 : xal Spusç v^j^tTepai; 79 : Ta
8pui xai pàXavoi x6<r[jLoç; XI (en Sicile), 51 : *Evti 6pub; ÇyXa jjtot
(bois de chêne pour faire du feu). Théocrite mentionne en
outre des forêts de chênes, Id. I, 117 : ojxét' àvà Ôpu{X(rtç;
III, 16 : Spofiw xé viv '^Tpeçs [/.arr^p. Virgile parle de chênes
dans les environs de Mantoue, Egl. 1, 17 : De caelo tactas.. .
1. Dans son édit., p. 35.
2. H. O. Lenz, Botanik der alten Griechen und liômer, Gotha, 1859,.
p. 356.
3. E. Glaser, dans son édition, p. 3 : « Dicser Strauch, der auch za
Bâumen aufwâchst, liebt kiihlo Standorto in Nord-Italien, wo er noch
hcuto Gincpro heisst. »
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 469
quercus, et dans les prairies du Mincio, VI, 13 : Eque
sacra... quercu (il semble qu'il s'agisse d'un chêne parti-
culier et qu'il connaît). Dans les passages suivants il
donne au chêne des épithètes qui ne se trouvent pas chez
Théocrite, Égl. IV, 30, et VIII, 52 sq. : durae quercus; VI,
28 : rigidas... quercus.
'EXaîa, l'olivier, Id. IV, 44 sq. : ràç... eXaiaç Tbv ÔàXXov (les
vaches broutent un olivier). Egl. V, 16, pallenti... oliuae;
VIII, 16 : tereti... oliuae. Les deux épithètes ne se trouvent
pas dans Théocrite; Virgile est donc original. Théocrite
cite en outre l'olivier sauvage, qui n'est pas mentionné
chez Virgile, Id. V, 32 : Oub xàv xdtivov...; 100 : S-tt* ino
Taç xoTÎvo); VII, 18 : ttypieXaéd).
Kyiiàpi<T(Toç, le cyprès, Id. XI, 45 : evtI paôival x^Tcapio-o-oi.
L'épithète n'a pas été prise par Virgile; V, 104 : "Ecttc 31 (lot
YauXbc y.\j7rapc(T(Tivoç. Virgile ne parle des cyprès que dans une
comparaison, comme d'un arbre très élevé, Égl. I, 25*.
IIsvxYi, TctTuc, le pin, Id. VII, 88 : ôtco ôpualv tj xjizh Tisvxai;;
I, 1 sq. : à TctTUÇ... *A tcotI taXç Tcayaîo-t; 13i *. xal àizlruç o^va;
èvefxflti; III, 38 Iiroxl xàv uîxyv; V, 49 : piXXci 6e xal à utxu; O^j/dOe
xtavwç. Virgile, dans l'Égl. I, 38, ipsae... pinus, parle de
pins qu'on cultivait dans les jardins. Cf. VII, 65 et 68 :
pinus in hortis. Égl. IV, 38 : nautica pinus (métonymie) ;
VII, 24 : sacra... pinu; VIII, 22 : pinosque loquentis, en
Ârcadie (cf. X, 14 sq., Pinifer... Maenalus). Il cite aussi le
sapin, qui ne figure pas dans Théocrite, Égl. VII, 66 : abies
in montibus altis. La localisation parait indiquer une
observation directe.
IIxeXÉa, Ulmus campestris L., Id. I (en Sicile), 21 : Asûp' Onb
xàv TcxeXiav éaScojieÔa; VII (à Kos), 8 et 136 : Aiyetpoi TcxeXéat xs.
Virgile avait des ormeaux sur sa propriété, Égl. I, 58 : Nec
gemere aeria cessabit turtur ab ulmo. Dans l'Égl. V, 3 :
Hic corylis mixtas inler consedimus ulmos, il imite Théo-
crite, I, 21, mais il ajoute les coudriers; il est donc vrai-
semblable qu'il a en vue un site particulier. X, 67 : alta...
1. E. G laser, dans son édit., p. 29 : « cuprcssi : Pyramidal-cyprosse.
Dièse cyprcsso in Italicnischen G&rten gezogen ist heuto bckannt als
cipresso maschio... Die horizoutalo Gattung, nicht hochstrobend, wird
die weibliche C. (cipresso fcmina) in Italien genannt », d'après Hehn^
p. 437 et 192 sq.
ÉTUDE SUR LKS BUCOL. DK VIBGILE. 27
470 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
in ulmo (épithète qu'il n'a pas prise à Théocrite). Dans
rÉgl. II, 70 : frondosa... in ulmo, l'orme est mis en rapport
avec la vigne.
IIpivo;, Quercus ilex, Id. V, 95 : àitb icpivoio (en parlant du
fruit de cet arbre). Virgile le mentionne comme un arbre qui
croissait dans les prairies du Mincio, Ëgl. VII, 1 : sub arguta
consederat ilice Daphnis, et aux environs de Mantoue, IX,
15 : Ânte sinistra caua monuisset ab ilice cornix. Ëgl. VI,
54, Ilice sub nigra..., épithète pittoresque qu*il ne doit pas,
non plus que caua, à Théocrite (pour arguta cf. p. 200 sq.).
Arbustes. *'A|iiceXo;, la vigne. Dans Tld. I, 46 sq., un des
tableaux de la coupe représente un champ de vigne. V (Italie
du Sud), 109, Komatas parait craindre les sauterelles pour
ses vignes, xà; àpiTcéXoç. XI, 46, près de la grotte de Poly-
phème, eaT^ ajiTcsXo; à. yXuxuxapico; (épithète qui n'a pas été
prise par Virgile). Virgile parle de la vigne plus fréquem-
ment. Dans deux passages il l'associe aux ormeaux, mode
de culture qui était usuel dans la Cisalpine, Égl. II, 70 : Semî-
putata tibi frondosa uitis in ulmo est;V, 32 iVitisutarbori-
bus déco ri est, ut uitibus uuae. Il semble qu'il faille entendre
le même mode de culture, 111, 10 sq. : arbustum...atque...
uitis... nouellas, et X, 40 : Mecum inter salices lenta sub uite
iaceret (bien que nous ne soyons pas accoutumésà voir la vi-
gne mariée aux saules). Dans TÉgl. VII, 58 : Liber pampineas
inuidit collibus umbras, il semble que la vigne soit cultivée
toute seule (sans quoi il serait plutôt question de l'ombre
des arbres). A propos de la grotte de Polyphème, IX, 42 :
lentae texunt umbracula uites, nous ne savons comment
Virgile s'est représenté la chose : faut-il entendre un ber-
ceau de vigne? 111, 38, Lenta... uitis (il s'agit d'une guir-
lande qui orne une coupe); l'épithèle (cf. IX, 42) ne pro-
vient pas de Théocrite. IV, 40 : non uinea falcem; VII, 61 :
uitis laccho; 1, 73 : pone ordine uites. En ce qui concerne
la vigne, Virgile est tout à fait indépendant de Théocrite.
Il en avait observé la végétation, comme le montre le
vers 48 de l'Égl. VII : turgent in palmite gemmae.
AàçvY). Théocrite parle des lauriers à propos de la grotte
de Polyphème, Id. XI, 45 : *Evti 5à?v«i ry)veî, et de branches
de laurier qu'on brdle dans des incantations magiques.
II, 1 : Tal ôdtçvat; 23 sq. : 8a?vav Aiôw. Virgile a imité ce der-
LES REALITES RUSTIQUES 471
nier passage en ajoutant une épithète, Égl. VIII, 82 : fragUis
incende bilumiue laurus. Ailleurs il est indépendant; il fait
figurer les lauriersen Sicile, H, 54: Etuos, olauri, carpam...,
en Ârcadie, X, 13 : Illura etiam lauri... fleuere; il en parle
surtout comme d*un attribut de Phœbus, III, 62 sq. : Phoebo
sua semper apud me Munera sunt, lauri...; YII, 62 : sua
laurea Phoebo ; 64 : nec laurea Phoebi ; il les mentionne sur
les bords de TEurotas, à propos du séjour de Phœbus, VI,
83 : Audiit Enrôlas iussitque ediscere laurus. Il emploie le
mot métaphoriquement, VIII, 13 : uiclrices... laurus.
Koiiapoç, Arbulus Unedo L. Dans la V® Id. (Italie du Sud),
120, Komatas nous montre ses chèvres répandues parmi
les arbousiers : xal èv xo(iapo((7i xé^^vrat. La IX® (en Sicile),
11, nous apprend que les vaches sont friandes de l'arbou-
sier : x(${iapov Tpcayoîdaç. Virgile en fait la nourriture pré-
férée des chevreaux sevrés, Égl. IIÏ, 82 : depulsis arbutus
haedis. Dans l'Égl. VII, 46, il décrit le feuillage léger de
l'arbrisseau d'une façon qui nous montre qu'il l'avait vu :
Et quae nos rara uiridis tegit arbutus umbra.
KuTiffoc, Medicago arborea L. *. C'est, chez Théocrite, la
nourriture favorite des chèvres, Id. V (Italie du Sud), 128 :
Ta\ jJLÈv è(j.«l xuTiffdv te xal aîyiXov aiye; '^Sovti; X, 30 : *A ai| ràv
xuTKTov. Virgile est d'accord avec Théocrite sur ce point,
Égl. II, 64 : Florentem cytisum sequitur... capella; I, 78 :
Florentem cytisum... carpetis. Il nous apprend en outre
que le cytise donne du lait aux vaches, IX, 31 : Sic cytiso
pastae distendant ubera uaccae, et qu'il est aimé des
abeilles, X, 30 : Nec cytiso saturant ur apes... Ce sont des
particularités qu'il n'emprunte pas à Théocrite, non plus
que l'épith. florentem. Le fait qu'il en parle dans deux
Églogues localisées dans la Cisalpine montre que le cytise
croissait aux environs de Mantoue.
Mupîxat, Tamarix Gallica L. 2. Id. V (Italie du Sud), 101 :
*Û; xb xàxavTEÇ toûto yewXoçov ai xe (Jiupîxai (cf. I, 13, en
Sicile, vers suspecté par Ahrens). Égl. VIII, 54 : Pinguia corli-
1. Edoardo Zama, Le Ecloghe di Virgilio tradotte in versi Italiani^
Prato, 1892, p. 11, croit qu'il s'agit du trèfle : « Citiso è qui assai verisimil-
mente il nostro trifoglio... che vorde e sccco piace tanto al bestiamo ».
2. Servius Danielin., ad lY, 3 : « ...quod uulgo tamaricium dicitur »;
adVIII, 54 : « genus arbusculae humile, quam tamaricem uulgo dicunt ».
472 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
cibus sudent electra myricae; X, 13 : illum fleuere myricae.
Virgile se sert du nom de cet arbuste pour désigner méta-
phoriquement la poésie pastorale, IV, 2 : Non omnis arbusta
iuuant humilesque myricae; VI, 10 sq. : te nostrae, Vare,
myricae, Te nemus omne canet.
Théocrite emploie, pour désigner les buissons épineux,
un certain nombre de mots qu'il n'est pas facile d'identi-
fier : BdiTo;, Rubus fruticosus L., la ronce, Id. I, 132 : NOv
l'ïa. {i£v çoploiTE pàxoi; VII, 140 : ev icjxivaîai Pattov... àxàvOaiç.
— KaxToc, peut-être Cactus opuntia L. *, Id.X,4:''Û{jicep oï;...
a; Tov Ttôôa xixToç ïro^t. — 'ATTcâXaôoc, plante très épineuse 2,
et Tdt(ivoc, peut-être Lyciuni Europaeum L.. ^, là. IV
(Italie du Sud), 57 : pà(xvoi te x«i à(ncaXa6ot xojiéovTi. — ^'AxavOa
parait être l'épine d'une façon générale, Id. I (en Sicile),
132 : axaveai; IV (Italie du Sud), 50 sq. : à yàp axavea.. [l wô'
èirdiTa^'; VI (en Sicile), 15sq. : ait' àxiveac Tal xaTcupal iolÏzolii
VII (à Kos), 140. Virgile emploie d'une façon générale les
mots : spineta, Égl. II, 9 : occultant spineta lacertos, et
sentes, IV, 29 : Incultisque rubens pendebit sentibus uua.
Il cite le rubus ♦, III, 89 : ferat et rubus asper amomum, et
le ruscus '', fragon épineux, VII, 42 : Horridior rusco.
ffer6^•s. Plantes grimpantes. "Axavôo;. Théocrite men-
tionne cette plante dans la décoration de la coupe de l'Id. I,
55 : uYpùç àxaveo;, et Virgile Ta copié, Égl. III, 43 : molli
...acantho. Mais il ajoute, IV, 20, une épithète qui lui est
propre, ridenti... acantho.
K'.tjdéç. Théocrite mentionne le lierre dans la décoration
de la coupe de l'Id. I, 29 : xierad;; III, 14 ; rbv xtffdbv otaSuç (à
propos du lierre qui tapisse l'entrée de la grotte d'Ama-
ryllis); 22 : x'.dffoîo (il s'agit d'une guirlande); XI, 46:"E(tti
1. D'après Thôophrasto et Athénée, cités par Fritzsche-Hiller ", ad
Id. X, 4, cette plante ne croissait qu'en Sicile.
2. D'après Platon, cité par Fritzsche-IIiller •. ad Id. IV, 57.
3. Fritzsche-Hiller *, /. c.
4. Lenz, Op. laud., p. 700 : « lu Griechenland ist der Brombeerstrauch
hàufig... In Italien wachst der Brombeerstrauch... h&ufig, heisst rovo,
rovo di macchia, bei den Veroneson auch russa de mora, bei don Jnsubren
more. »
5. Servius Danielin., ad VII, 42 : « rusco uirgulta breuia acutis folii» et
pungentibus, undo et in agris scopae ficri soient ». Schol. Bern. ad h. 1. :
« Ruscus, gcnus fruticis spinosi amarao corticis ».
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 473
{xé)>a; xtacy<5c. Dans Virçile, il est queslioa d'une espèce de
lierre pâle ou blanc, Egl. III, 39 : hedra... pallente (c'est
une imitation de la description de la coupe de Théocrite) ;
VII, 38 : hedera formosior alba *. Ces épithèles de couleur
ne sont pas mises au hasard par Virgile ; évidemment il
avait vu la chose; IV, 19 : Errantis hederas... (épithète
très simple, mais qu'il n'a pas empruntée à Théocrite).
Dans l'Égl. VIII, 13, il emploie « hederam » dans le sens
métaphorique d'hommage poétique.
nota. C'est l'herbe que mangent les animaux, sur
laquelle on se couche,... etc. Id. V, 33 sq. : w8e neqpuxet Iloîa;
VI, 45 : 'ûp5(eCvT* 6v {xaXaxa xai irdpTiec olvzUol itoca; VIII, 67 sq.:
Ta\ ô'oïeç |xr,ô' uji.ji.ec ôxveïô' àTraXôcc xoplo-aaôai UoIolç. Le mot
poxavTj signifie l'herbe considérée comme nourriture des
bêtes, Id. XI, 12 sq. : Ta\ oieç.. aurai àii7iv6ov XXwpôcc èx
Poxàvac; VIII, 37 : Kpàvai xai Poravai; 44 : x»^ potavai. Herba
est chez Virgile l'herbe que mangent les bêtes et sur laquelle
les pâtres se reposent, Égl. III, 55 : in molli consedimus
herba (molli correspond à jjiaXaxâ); VI, 54 : pallentis
ruminât herbas (pallentis paraît correspondre à x^^^paç);
VII, 45 : somno mollior herba; 57 : herba...; VIII, 2 :
Immemor herbarum; 15 : in tenera... herba. Le mot sert
en outre à former des périphrases; V, 26 : graminis...
herbam; IV, 24 : fallax herba ueneni. Dans l'Id. VIII, 95,
herbas désigne des herbes magiques. Gramen, c'est le
gazon, X, 29 sq. : Nec gramina riuis... saturantur.
SéXtvov, Apium graveolens L. Théocrite le cite deux fols
avec des épithètes pittoresques, Id. III, 23 : xal eudSjioKxt
aeXtvoiç; VII, 68 : icoXuyvajjLTc-w xe (reXt'vo) ; Virgile une fois avec
une autre épithète, Egl. Vï, 68 : apio... amaro.
S'/oivoc, Juncus L. Il sert dans Théocrite à construire
un instrument enfantin pour prendre les sauterelles, Id. I,
53 : i^x^^^V eçapjxiffSwv, et à faire des lits de repos pendant
l'été, VII, 132 sq. : h xe paôeîatç 'ASeiac (r/oîvoio xaH-^^vtaiv.
Virgile l'emploie également à fabriquer des objets rusti-
1. Sur les différentes espèces de lierre que distinguaient les anciens,
V. Lenz, Op. laud., p. 576 sq. Servius ad VII, 38 : nigra autem uel
alba hedera non ex foliis, sed ex ligne cognoscitur. Glaser, dans son
édit., p. 31 sq., pense qu'il s'agit de la infinie espèce à différentes épo-
ques du développement du sujet.
474 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
ques, ËgL II, 72 : mollique paras detexere iunco. IL en
avait dans sa prairie qui le gênaient, I, 48.
, Lea fleurs, Id. VII, 81 : ji-aXaxoT; avOE<T<n ; IX, 35: ''Avôea;
Ëgl. III, 92 : Qui legitis flores...; 106 sq. : inscripti noiiiina
regum... flores; IV, 23 : blandos... flores; VI, 68 : Flo-
ribus...; IX, U) sq. : uarios... flores.
"AvirjTov, Anelhum graveolens L. Id. VII, 63 : àvrjnvov...
(rréçavov; Egl. II, 48 : florem... bene olentis anethi (avec
une épithète qui n'est pas prise à Théocrite).
"lov, Viola odorataL. Id. I, 132: NOv ôTa jjiev çopéotTe paxoi;
X, 28 : Kal tô tov (j.£).av èffxî. Ce passage a été imité par Vir-
gile, Egl. X, 39 : Et nigrae uiolae sunt... Dans TÉgl. II,
47, Palleutis uiolas doit désigner une espèce différente * ;
V, 38 : Pro molli uiola...
Kpcva. Lilium L. Id. XI, 56 : ëçepov H rot ri xpîva X£v*x(x;
Égl. II, 45 sq. : tibi lilia plenis Ecce l'crunt nyraphac calathis
(Virgile dans son imitation a négligé Tépilhète}; X, 25 :
grandia lilia (avec une épithète originale).
Màxtov, Papaver Rhôas L. Id. VII, 157 : ApdY{jL«Ta xa\ jii-
x(i>vac èv à(X90Tépaiaiv ïxoktol (en parlant de Déméter);XI, 57 :
*H (jiaxuv^ àicaXàv èpvOpà TcXaxaywvi* ëxoiaav (description très
pittoresque. Virgile a employé Tépithète mollis avec d'au-
tres noms de fleurs); Égl. II, 47 : summa papavera ^ (c'est
l'extrémité de la tige qu'on coupe, par opposition aux
violettes; il y a là une allusion pittoresque au port du
pavot).
Napxicjffoç, Narcissus poelicus L. Id. I, 133 : 'A 8è %QùJk
vâpxiffffoç, passage imité par Virgile, qui a négligé Tépithète,
Egl. VIII, 53 : narcisso floreat alnus; II, 48 : Narcissum;
V, 38 : px0 purpurea narcisso... (épithète de couleur ori-
ginale).
PdSov. La rose est souvent mentionnée dans Théocrite,
Id. V, 93 : Ilpbc p(J2«; 131 : w; po6a; VII, 03 sq. : poSdevxa...
(TTÉçavov; X,34:t| pô5ov; XI, 10 : "Hpaxo ô'oy (xccXot; ovôè pdÔco...;
Id. III, 23 : *A|iT[>i$a; xaXuxe^xfft (il semble qu'il s'agisse des
fleurs de rose). Virgile ne parle qu'une fois des rosiers,
1. E. Glaser, p. 31 de son édition, entend la giroflée (cf. Lenz, Op. laud.^
p. C15); E, Zama, p. 17-18 : « pallido primavere ».
2. E. Glaser, p. 31 de son édition, pense qu'il s'agit du pavot des jar-
dins, Papaver somniferum L.
LES RÉALITÉS RUSTIQUES
f •* s*
avec une épilhète originale, Égl. V, H : Puniceis... rosetis.
'Vdtxivôoc, Hyacinlhus L. Id. X, 28 : x«\ à Ypanxà vaxivôoç
(cf. Virg., Égl. III, 106 sq.);Id. XI, 26: OaxtvOiva çyUa; Égl.
ni, 63 : suaue rubens hyacinlhus; VI, 53 : molli... hyacinlho
(dans les deux passages avec des épithètes non emprun-
tées à Théocrite).
Fruits, KipxiOL. Théocrite parle des noix dans une expres-
sion proverbiale, Id. IX, 21 : xapOwv; Virgile à propos d'un
des usages du mariage romain, Égl. VIII, 30 : Sparge,
marite, nuces... Il n'y a aucune influence de Théocrite sur
Virgile.
MàXa. Id. II, ^20 : ixâ).a... Aiwvjaoïo; III, 10 : 'HviSe toi 6éxa
(jLÔcXa 9Ép(i>;41 '. MiX' év ^(gpalv IXwv; V, 88 : BaXXei xal {là/oiai..;
VI, 6 sq. : BiXXei toi... to tcoîjaviov à FaXaTeia MdtXoi<nv; VII,
144 sq. : jiâXa A««{/iXéa); à{iTv èxvXi'vSexo; VIII, 79 : ta pLaXioi {lâtXa ;
X, 34 : T) Tufe {xâXov; XI, 10 : "Hpaxo l'o\) {laXoiç. Dans plu-
sieurs de CCS passages la pomme a une signification ero-
tique. De même, dans plusieurs passages de Virgile, Égl. II,
51 : Cana legam tenera lanugine mala (des coings?)*; III,
64 : Malo me Galatea petit (imité de Tld. V, 88) ; 70 sq. :
siluestri ex arbore lecla Aurea mala* decem misi (imité
de rid. III, 10); VI, 61 : Hesperidum... mala (cf. Id. III,
41) ; VIII, 37 : roscida mala (l'épithète appartient à Virgile);
52 sq. : aurea... mala.
"Oxvai. Id. I, 134 : ô'xva;; VII, 144 : "O^vai; Virgile parle
des poiriers, Égl. IX, 50 : Insère, Daphni, piros, et I, 73.
SxaçyXi^. "OjjLçaÇ. Id. I, 46 : oraçuXaio-i ; XI, 21 '.ojxçaxoç w[Ldiç.
Le raisin n'est pas un objet de consommation courante
pour les pâtres de Théocrite, qui parcourent la montagne.
Virgile en parle un peu plus souvent, Égl. V, 32 : ut uitibus
uuae; IV, 29 : Incultisque rubens pendebit sentibus uua;
ÏX, 49 : Duceret apricis in collibus uua colorem (Virgile a
observé la maturation du raisin).
Produits des champs. "EXatov, l'huile, Id. IV, 7 (dans un
sens spécial; il s'agit de Thuile des athlètes); V, 54 : <TTa<Tà>
te xat àSéo; aXXov âXatio. Virgile ne parle de l'huile que dans
1. Scrvius, ad h. l. : « maladicit Cydonca, quao lanuginis plena sunt ».
2. Servius, ad III, 71 : « aurea » autcm aurei coloris. On ne sait pas
au juste ce que Virgile a voulu dire par là.
476 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
une imitation de ce passage et il a varié Tépithète, Egl. V,
t)8 : Craterasque duo statuam tibi pinguis oliui.
Oïvoç. Id. V, 124 sq. : xal tu Bï Kpâôi Orvo) wopçvpoiç; VII^
65 : TbvIlTeXeaTixbvotvov; {zt V. 447). Égl. V, 69 : multo...
Baccho; 71 : Vina... Ariusia; VI, 15 : Inflatum hesterno
uenas... laccho. Virgile ne dépend pas de Théocrite.
Un nombre considérable de plantes figurent en outre
chez Théocrite, qui ne se retrouvent pas chez Virgile. Ce
sont, indépendamment de celles déjà citées, par ordre
alphabétique et avec les identifications indiquées par
Fritzsche-Hiller', Id. V, 128 : aiyiXov, plante que broutent
les chèvres, alyi^w^/ de Théophraste? On Tidentifie avec
Taegilops ovata et Taegilops cylindrica; IV, 25 : aiYiVjpoç
(nourriture des vaches), vraisemblablement eryngium
maritimum L., suivant d'autres, ononis antiquorum; V,
92 : àve{itov«, anémone coronaria L. ou anémone hortensis;
I, 52 : àveepcxoiffi, tiges d'asphodèle; VII, 68 : àa^oSéXw, sans
doute asphodelus ramosus (sert à composer un lit de
verdure); IV, 52 : xàTpaxTuUtSec, carthamus lanalus L. =
carduncellus lanatus; V, 56 : yXot^wv' àveeOaav, mentha
pulegium L. ; I, 30 : IXtxpJdœ; II, 78 : Toiç 8* r^v çavôoT^pa jjièv
éXixpy<xoio YEveiac, gnaphalium stoechas L. ; V, Oi : Tàç èpecxaç,
erica arborea L.; V, 131 : xtaôo;, cistus incanus? villosus?
creticus?;VlI, 110 : èv xvc6a'.cn*; IV, 25 : xvv?:« (nourriture
des vaches) ; VII, 68 : xvjÇot x' (sert à composer un lit de ver-
dure), erygeron viscosum L. ; V, 123 : xàv xuxXajxtvov, plante
purgative, à laquelle on attribuait des propriétés magiques,
appelée différemment par les botanistes, cyclamen graecum
ou hederaefolium ou latifolium; V, 92 : x'jv6<T6aTo«, rosa
sempervirens L. ; V, 45 [1, 106] : xuuetpoç, cyperus rotundus
L. ; VII, 64 : Xeuxofwv (xx^çavov, matthiola; IV, 25 : eùwÔYjc iieXt-
Tsia, melissa altissima (nourriture des vaches}; V, 130 :
à iieXtteia (nourriture des moutons); VIII, 79 : xà {laXcSi, le
pommier (Virgile parle des pommes); III, 14 : xàvurspiv;
V, 55 : àTraXàv Tixépiv, aspidium filix L. ; V, 125 : xà... dia,
sium latifolium (cf. p. 144, note 3); V, 121 : <yxiXXa« (plante
médicinale ayant des vertus magiques); VII, 107 : oxtXXaKTiv
(sert à fustiger), scilla maritima L.; V, 129 : o^îvov, pislacia
lentiscus L. ; X, 37 ; xpûxvoç, physalis somnifera.
1. Ortie.
LES REALITES RUSTIQUES 477
Sur les 23 plantes ici nommées, 10 proviennent de la
V« Id.; 1 de la V® et de la VII^; i de la V^ et de la III^;
1 de la V« et de la IV«; 2 de la IV^; i de la IV^ et de la
VII^; 3 de la VII». Il reste peu de chose pour les autres.
Fruits, Id. VII, 146 : ppaêûXoKrt, prunelles; V, 94 : àx^jXoïc,
glands comestibles; VII, 120 : ànioio, poire (Virgile parle des
poiriers); 1, 147 : aie' 'A'iy'Xw E(r/à6a, figue sèche particuliè-
ment renommée; V, 94 : ôpopiaXiôec *, pommes de monta-
gnes; V, 415 : (Tîxa, figues; IX, 10 sq. : auai ^ayot, c'est le
fruit de la quercus aegilops L.
Parmi les graines comestibles, Théocrite mentionne la
lentille, X, 54 : xbv «paxov; le cumin, X, 55 : rb xûjiivov; la
fève, VII, 66 : xuajxov; comme provenant des céréales, la
bouillie, IX, 21 :à|ijXoio, et la galette, IV, 34 lixaÇa;. Enfin
il parle de la piquette, qui tenait lieu de vin aux travail-
leurs rustiques, X, 13 : oÇo;.
Virgile a, de son côté, un grand nombre de plantes, qui
ne se trouvent pas chez Théocrite; Égl. VII, 42 : proiecta
uilior alga (dans une formule; cf. Hor., Saf., 11,5,8); 11,11
Alia (c'est l'ail qui sert à fabriquer le moretum) ; VI, 63 : pro-
ceras.. . alnos ; VIII, 53 : alnus ; X, 74 : uiridis. .. alnus ; III, 89
a'momum; IV, 25 : Assyriuni. . amomum; V,37 : stériles.,
auenae, Avena fatua L. (cf. E. Glaser, p. 28 sq. de son édition);
IV, 19 : cum baccare ; VII, 27 : baccare. On n'est pas d'accord
sur ridentificalion de cette plante. E. Glaser, p. 24 de son
édition : « on y voyait autrefois la Valeriana Celtica L.
Récemment, on a voulu y voir une espèce de Gnapha-
lium 2. » E. Zama, p. 48 : Asarum Europaeum L., cf. Lenz,
p. 105; II, 50 rluteola... callha. E. Glaser, p. 31 de son
édition : Calendula arvensis. E. Zama, p. 18; Caltha palus-
tris L.; III, 20 : tu post carecta latebas^. E. Zama, p. 23 :
<« I carici son dell' ordine délie Ciperacee, délie quali un
centinaio di specie crescono spontanée in Ilalia...crescono
a 70 e 80 centimetri dal suolo... »; V, 39 : carduos *;
E. Glaser, p. 34 de son édition, y voit le carduus L., mais
1. *0[jLO(i.aXtSEç, Ahrens (cf. schol. ad h. !.)•
2. Cf. p. 32, où il pcnso au gnaphalium sanguincum.
3. Servius, ad /*. /. : « Carix autem horba est acuta et durissima, sparto
similis; alibi et caricc pastus acuta ».
4. Serv. Danieîin.^ ad h. 1. : « spinae gcnus ».
478 ÉTUDE SLR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
on ne peut déterminer l'espèce ; II, 49 : casia; E. Glaser,
p. 31 de son édition, Laurus cassia, plante importée de
rinde en Italie, d'autres y voient le cinnamonium aroma-
ticum. E. Zama, p. 19, La Casia degli antichi e il Daphne
Cneoruni L. ovvero una timelea a cui meglio converrebbe
l'humiles casias délia Georgica (II, 213); II, 36 : cicutis;
V, 85 : cicuta; E. Glaser, p. 30 de son édition, Conium
raaculatum L. La cicuta virosa L. manque, d'après Lenz,
dans l'Europe] méridionale; IV, 20 : colocasia *. E. Glaser,
dans son cdit., p. 33, Nymphaea Nelumbo L. ; E. Zama, p. 48,
È la Colocasia anliquorum Schott. (Ord. Aracee)... Vive
sulle sponde dei fiumi e dei paludi nell' estremo mezzodi
délia penisola, in Sicilia e in Sardegna; V, 3 : corylis; 21 :
uos coryli lestes; VII, 63 : Phyllis amat corylos; 64 : Nec
myrtus uincet corylos; I, 14 : Hic inter densas corylos; X,
27 : Sanguineis ebuli bacis^; E. Glaser, p. 36 de son édit.,
Sambucus Ebulus L.; III, 100 : pingui... in eruo; II, 3 :
inter densas... fagos; III, 12 : hic ad ueteres fagos; V, 13 :
in uiridi... cortice fagi; I, 1 : palulae... sub tcgmine fagi;
IX, 9 : Usque ad aquam et ueteres iani fracta cacumina
fagos. E. Glaser, p. 28 de son édition, d'après Lenz, fagus
sylvatica L. 3; X. 25: florentis ferulas; E. Glaser, dans son
édit., p. 36, ferula communis L., d'après Lenz, p. 563;
VII, 65 et 68 : fraxinus in siluis; E. Glaser, p. 35 de son
édit., il y a trois espèces de frênes en Italie; on n'a pas
de raison pour se décider pour l'une plutôt que pour
l'autre; VII, 12 : tenera... harundinc; VII, 41 : Sardoniis
berbis *...; E. Glaser, p. 34 de son édition, croit qu'il s'agit
1. Serv. Danielin.^ ad h. L : « hanc herbam uideri uult in honorcui
Aiigusti crcuissc : quac Romac post deuictam ab co Aegyptum innotuit ».
Sc/iol. Dern.^ ibid. : « herba aput Alexandrinos uastae radicis, cibo digDa,
et in Aegypto circa Niluni nascitur ».
2. Sen\ Danielin.^SLÔ. h. 1. : « ebulum genus cstherbae sambuco simile ».
3. M. lo comto de Jaubert, Société botanique de France, XVI' session
extraordinaire. Discours de M. le c. deJ., Paris, Martinet, 1870, 14 p. 8*,
p. 5, a essayé de démontrer qu'il ne s'agit pas duhôtre, qui, dans l'Italie
du N., ne croît que sur les collines élevées, tandis que les environs
de Mantoue ne dépassent guère 130 mètres d'altitude. Il pense qu'il
s'agit d'une espèce de chône.
4. Servius, ad h. l. : « In Sardinia enim nascitur quaedam herba, ut
Sallustius dicit, apiastri similis... » Schol. Bern., ad h. 1. : « Sardonia
herba similis apis iuxta riuos nascitur in Sardinia inàula, quam si quis
manducaucrit, risu moritur ».
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 479
d'une mauvaise laitue, comme on en voit encore sur les
marches de Rome; II, 30 : uiridi... hibisco; E. Glaser,
p. 30 de son édit., Althaea officinalis L.; E. Zama, p. 16,
« Probabilmente l'ibisco Virgiliano è la Lavatera arborea L.
o FAlthaea cannabina L. o la Malva Alcea L. »; V, 36 :
grandia... hordea; V, 7 : Siluestris... labrusca; E. Glaser,
p. 33 de son édit., vitis vinifera L.; II, 18 : alba ligustra*;
V, 37 : infelix lolium »; E. Glaser, dans son édit., p. 34 :
Lolium temulenlum L. ; IV, 44 : luto ; E. Glaser, Reseda
luteola, L. ; VII, 45 : muscosi fontes; II, 54, myrte; VII,
6 : teneras... myrtos; 62 : Formosae myrtus Veneri; 64 :
myrtus; VI, 71 : rigidas... ornos; V, 39 : spinis surgit
paliurus acutis^; E. Glaser, dans son édit., p. 33 : Rham-
nus paliurus L. ; V, 17 : humilis... saliunca*; E. Glaser,
dans son édit., p. 33, Valeriana cellica L.; E. Zama, p. 59,
<c La saliunca humilis di Virgilio è la Valeriana saliunca
AU. 0 aitra Valeriana o forse anche il Centranlhus ruber
DC ; III, 65 : fugit ad salices; V, 16 : Lenta salix; X, 40 :
inter salices; dans deux passages le saule est considéré
comme une nourriture agréable aux troupeaux, III, 83 :
Lenta salix feto pecori; I, 78 : Salices carpetis amaras,
dans un autre aux abeilles, I, 54 : apibus florem depasta
salicti; II, H : serpullumque. Thymus serpyllum L. ; V, 77 :
Dumque thymo pascentur apes; VII, 37 : thymo mihi
dulcior Hyblae, Thymus vulgaris L. ; IX, 30 : Cyrneas...
taxos; E. Glaser, p. 36 de son édit., : Taxus baccata L. ; VIII,
65 : mascula tura; VIII, 87 : uiridi... in ulua; II, 18 et X, 39 :
uaccinia nigra; 11, 50 : mollia... uaccinia, Lenz, p. 554 sq.,
vaccinium myrtillus L. E. Zama, p. 15, croit qu'il s'agit plu-
tôt du Muscari comosum; I, 25 : lenta... inter uiburna;
£. Glaser, p. 29 de son édit. : viburnum Lantana; E. Zama,
1. Eug. Fournicr, Société botanique de France, Séance du Skfévr. 1865,
p. H 6-118, Sur le ligustrum des anciens, p. 117, so refuse à voir là, sui-
vant l'opinion commune, le troène, mais un arbre d'Égypto, le Cypros,
•qui est bien connu aujourd'hui ; c'est le Henné des Arabes, plante à
fleurs blanclies, qui ressemble au troène.
2. Scïiol. Bern., ad h. 1. : « Lolium, zyzaniam ».
3. Servius et Serv. Danielin.^ ad h. 1. : « l*aliurus herba asperrima et
-spinosa, ucl, ut quidam volnnt, spina alba ».
•1. Servius, ad h.l. : « saliunca herbae genus, quam Orcitunicam uulgo
uocant ».
480 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
p. 8 : « Il viburnum di V. puô essere il Viburnum Lantaoa
L. arbusto sempreverde da siepi di giardino, ma piCi
probabil mente è la Glematis Vitalba, arbusto che ha pure
presso di noi il nome volgare di Viorna ».
Fruits. II, 53 : huic... pomo (en parlant de prunes); VII^
54 : sua quaeque sub arbore poma; I, 37 : poma; 80 : sunt
nobis mitia poma; IX, 50 : carpent tua poma nepotes (en
parlant de poires) ; II, 52 : Castaneasque nuces ; VII, 53 :
castaneae hirsutae; I, 81 : Gastaneae molles; III, 92 :
humi nascentia fraga; VI, 22 : sanguineis... moris; II, 53 :
cerea pruna.
Ainsi Virgile a laissé à Théocrile un grand nombre de
plantes; il en a introduit un grand nombre d^autres dans
ses Églogues, qui ne figurent point dans son modèle. Pour
celles qui leur sont communes, il affirme généralement
son originalité en montrant qu'il connaît la plante. C'est
sur ce terrain qu'il est le plus indépendant de Théocrite.
§ XII. Musique et poésie. C'est au contraire en ce qui
concerne la musique et laj^oésie que Virgile dépend le plus
étroitement de Théocrite/Xes pâtres cisalpins jouaient sans
doute, comme les bergers de tous les pays, d'une espèce de
flageolet rustique : Virgile ne paraît leur avoir rien em-
prunté. S'il a fait de ses pâtres des chanteurs et des musi-
ciens, c'était pour se conformer à ce qu'il trouvait chez
Théocrite ;( les quelques changements qu*il a introduits ne
proviennent point du désir de se conformer à d^autres réa-
lités rustiques; s'il a subi une influence, c'est celle de la
poésie écrite qu'il pratiquait, très différente delà poésie
chantée des pâtres de Sicile.
Théocrite distingue nettement la musique et la poésie
chantée. L'instrument de musique par excellence est chez
lui la syrinx. Elle se compose de tuyaux de roseaux iné-
gaux réunis avec de la cire; les pâtres la fabriquent eux-
mêmes, Id. Vïll, 18 : (TupiYY* â^ èiidrjffa; IV, 28 : Xà (TupirÇ—
dcv TTox' ÈTcàÇa. Dans l'id. VIII, 21, Daphnis s'est fabriqué une
syrinx à neuf tuyaux, (TuptYY* èweàçwvov : c'est un instrument
de luxe, puisque le nombre ordinaire était à ce qu'il sem-
ble de sept. Un roseau en se fendant lui a coupé le doigt.
A la partie supérieure l'embouchure des tuyaux était
sur une ligne horizontale. Dans l'Id. I, 128 sq., TcaxToîa
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 484
|ieXiitvo\iv *Ex )ty)p(3 (ruptyya xaXàv Tcepi x^î^os D.txxav signifie
qu'en en jouant on suivait la courbure àe la bouche. V, 5 sq. :
Tav Tcotav auptyya; tu yàp Tcoxa, SwÀs Stêupta, 'Extao-a o-upiyya;
49 : 0{> xeu xàv (T'jptYya X(xOà)v 'éxXs^j/e Kop.àTaç ; 134 : ox* aûxô
tàv (TuptfY' (opeÇa; VI, 43 : Xu> (j.lv tw djpiYT'--- j VIII,84 : AàÇeo
Tac «Tupi^ya;..; IX, 8 : *Aôù ôè x^ ffOpiYÇ.
Théocrite a un mot particulier pour* signifier jouer de la
syrinx, c'est (TuptaSev. Id. I, 2 sq. : à6ù 8è xal tu SuptaSeç;
12 sq. : A^c... (rupiaSev; 15 sq. : ou H[nz Sjjljjliv Supto-Sev; VI,
8 sq. : àXkoL xiôr)(iat *Aôêa o-upfafiwv; 44 : <Tupi<rôe 8è Aaçvcç 6
Pouxaç; VIII, 4 : "Aixçb) crupco-oev 6eSaY](jLlvb>, aii^o) àetSev; XI,
38 : Sup(<T$ev S'fa>c o{^Tic èiccaTapioec (o5e KuxXcotccov.
Le joueur de syrinx s'appelle erupiYXTaç; VII, 28 : EÏjjlev
(Tupty^xàv [LiY ^icespo^ov; VIII, 9 : (Tupi^xTà MevaXxa ; 33 sq. :
MevaXxaç.. o crupi^xTaç... Une fois, VIII, 30, Théocrite emploie
le mot : îuxTà MevàXxaç.
Un autre instrument, dont il est moins souvent question,
c'est la flûte : aùXoc, simple chalumeau beaucoup moins
compliqué que la syrinx. Dans l'Id. V, v. 5 sq., Komatas ne
veut pas croire que Lakon soit d'une condition assez re-
levée pour posséder une syrinx : il prétend qu'il se conten-
tait de souffler tant bien que mal dans un chalumeau,
V. 6 sq. : ti ô'oùx^Tt <tÙv KopuSwvt *Apxeî toi xaXa[jiac aùXbv
woiiTru^TÔev ^xo^Tt ; mais, dans l'Id. VI, 43, après une lutte
courtoise dans le chant amébée, Damœtas donne à
Daphnis une syrinx, Daphnis à Damœtas une flûte : les
deux cadeaux doivent être considérés comme à peu près
équivalenls : une belle flûte pouvait valoir une syrinx
ordinaire. Dans l'Id. X, 34, où il est question d'une Joueuse
de flûte de profession : Twç «ôXwc [làv ïioiaoL, le pluriel
semble indiquer qu'elle jouait de la double flûte.
Jouer de la llûte, c'est aùXeîv; Id. VI, 44 : AiîXei AajioiTac;
VII, 71 : AùXirjo'sOvTi hi \LQ\ Sûo ;coi(i.6veç; X, 16 (en parlant de
la joueuse de flûte): iioTauXsi.
Le passage de l'Id. VI, 44, montre que, lorsqu'on était
un bon joueur de syrinx, on savait jouer de la flûte, bien
que ce fat un art différent. Au contraire, d'après lld. V,
5 sq., lorsqu'on n'était qu'un joueur de flûte surtout mé-
diocre, on ne pouvait se permettre d'aborder la syrinx.
L'art du chant et celui de la syrinx sont deux arts dis-
I
482 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
tincts, qui peuvent être exercés soit par la même personne,
soit par des personnes différentes. Dans Fld. I, Thyrsis est
un chanteur, le chevrier un joueur de syrinx; il semble
que ce soient des spécialistes. Le chevrier de la III® Id. est
simplement un chanteur. Le bouvier Korydon de la IV° Id.
est un joueur de syrinx et de flAte, v. 28 sq. Dans Tld. V, 4,
le berger Lakon prétend que Komataslui a volé une syriax;
il sait donc en jouer ; le chevrier Komatas paraît être un
chanteur ; tous deux du reste exécutent un chant amébée.
Dans rid. VI Daphnis et Damœtas chantent un chant amé-
bce; ensuite ils jouent, Tun de la syrinx, Taulrede la flûte.
Dans rid. VII le chevrier Lykidas est un joueur de syrinx
très distingué, v. 27 sq. Le bouvier Simichidas déclare,
V. 30 sq., qu'il pense ne pas lui être inférieur; mais il se
caractérise comme un chanteur, v. 37 sq. Tous deux exécu-
tent du reste un chant bucolique. Dans Fld. VIII, 4, Daplmis
le bouvier et Menalkas le berger savent tous deux jouer
de la syrinx et chanter; cependant Menalkas est parlicu-
fièrement caractérisé comme joueur de syrinx, v. 9. Il
semble que ce soient des leçons de chant que le chevrier
qui a jugé le concours demande à Daphnis, v. 85. Daphnis
et Menalkas sont, dans la IX« Id., des chantres bucoliques;
de même Boukaios et Milon, Id. X. Polyphème, Id. VI,
8 sq. et XI, 38, est caractérisé comme un joueur de syrinx;
mais c'est un chant qu'il adresse à Galatée, XI, 18.
La syrinx étant un instrument à vent, on ne peut à la
fois en jouer et chanter. Polyphème dit pourtant dans la
XI^ Id., 38 sq. : S'JptaSsv S^coc o{;tic £icéaTa{iat coSs Rux^coiccov,
Tiv xb ©Oûv YXuxTjpiaÀov àjia XTjiiauxbv àeîôwv... On peut jOuer
un prélude et des ritournelles sur la syrinx et, dans Tinter-
valle, chanter des vers. C'est sans doute ce que veut dire
ici le Cyclope; bien qu'il soit chez Théocrite un person-
nage ridicule, il est dilïicile d'admettre que celui-ci lui
fasse confondre deux choses distinctes.
Un des principaux agréments du chant, c'est la qualité
de la voix; aussi Théocrite parle-l-il souvent de la voix de
ses pâtres, Id. 1, 65 : xal 0up<jiooc àôéa «fwvi. Les auditeurs
font aux artistes des compliments sur leur voix, Id. VII,
88 : çwvâ; eWata» ; VII, 82 : *Aôu ti to (TTOfia xeu xal è(pt|jispoç,
<o Acïçvi, çeovà. Boukaios, dans l'id. X, 37, parle de la dou-
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 483
ceur de la voix de celle qu'il aime; mais il ne semble pas
que ce soit une chanteuse.
Le mot le plus fréquent pour signifier chanter, c'est àeîoetv.
11 est employé seul, Id. I, 23 : al Si x'àeiariç; H5 : iyùi
6'u|jL{iiv...a5iov i<Tâ); 148 : Tcttiyoç... xvya çéptEpov aôeic; III, 52 :
oÙKîV àeiSto; VII, 41 : àeîSwv; 100 sq. : àetSeiv... <tùv çdpiiiYTi
(il s'agit ici d'un chant particulier, qui n'a rien à voir avec
le chant pastoral et qui se rattache à la kitharodie);
VIII, 4 : apLçti) dtetoev; 6 : X^c H-oi «eiffai; 7 : aO-rbc àeîSwv; 10 :
deîSwv; 29 : Xol ji.gv 7c«i6ec àetfiov; 30 : TtpôcTOç 8'wv aeiôe; 71 :
àvE6â).XeT* àei'ôsv; 81 : "Qç ol iiaîSfi; aeidav; 84 : èvtxàaac T^p
àecScDv. En parlant des oiseaux, VII, 141 : "AsiSov xop^jôoi. Au
moyen (toujours au futur), III, 38 : àaeCtiac; V, 22 : àUà -(£
TOI eiasiffojxai; 31 : àoiov krrr^; VIII, 55 : acjoiiai. Avec un com-
plément signifiant un chant, I, 61 : atxa... tov 6?t|xepov u(j.vov
âeiffyjç; VIII, 33 sq. : aï x». MsvâXxac.-. irpoo-çtXè; ao-E {liXo; ;
IX, 28 sq. : o)Saç, rac Ttox' ètw-. asiaa. Avec un complément
indiquant le sujet du chant, I, 19 : toc Aàçviôoc «Xys' oceîôcc;
XI, 13 : 6 6à Tav FaXaTEiav aEiôtov; 39 : Ttv... àjxa XTjjxayTOv
àEtfiwv. Avec un pronom neutre, VI, 4 : ToiàS' àstgov; 20 :
xa\ xaô' àEt6Ev; VIII, 61 : Tayxa... ol TraîSs; àsidav; X, 56 :
xa'jTa ^pV" av6pac aEiôEiv; XI, 18 : ôtEiôE ToiaOTa. Avec une
proposition indirecte, VII, 72 sq. : k<jeX "û; itoxa...; 78 :
*A(IÊt Ô'ù); TTOX' e5êxto...
Le chant s'appelle àoiôa, cLSà; Id. I, 62 : xàv... àotôdtv;
VIII, 62 : Tàv TtupiaTav ô'wôàv.!. èÇàp^E; IX, 1 sq. : tù o'wôàç
apjrso Tcpàtoç, 'Ûôâtc ap^eo...; 28 : çaîvETE ô' wôaç; 32 : £ji,lv S'
à Moïo-a xa'i wSa; X, 38 : ~H xaXàc a{X|JLt Ttocôv èXsXYi^Ei BoOxo;
àoiôaç. 'ûç EU xàv îôsav xàc àp|jLovta; Êpie'xpr.o-E. L'éloge parait
s'adresser non pas à la valeur de la poésie, mais à la
perfection de la forme rythmique.
Le chanteur s'appelle àoiSôç, mais le mot n'est que rare-
ment employé, V, 80 sq. : xbv àoiSov Adtçviv; VII, 37 sq. ;
XTijXE Xêyovxi riàvxEÇ ào:8bv api<Txov (cf. 47 *. uoxl Xïov àoiodv).
Un autre mot, qui désigne également le chant, c'est [lÙ.oi;.
Id. I, 7 : xb xEbv (Asloç; VII, 51 : xb jxEXu6piov (avec une inten-
tion de modestie); VIII, 34 : TtpoaçiXEÇ a<jÊ ji^Xoc; X, 22 : Kat
XI xdpaç ç'.X;xbv (j.£ko; à|jL6âXE'j.
Le verhe correspondant n'est employé qu'une fois, VII,
^9 : *Afiù jxeXktôo'iievoç, ainsi que le substantif jxsXixxaç, IV,
484 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
30 : èyà) 8s Tiç el\iX iLtlix-ciç (avec une emphase comique).
TjjLvoç ne figure qu'une fois, avec un sens spécial, lechaat
sur les douleurs de Daphnis, Id. I, 61.
MikTzo\L(x\ paraît faire ressortir surtout le côté musical da
chant, Id. VIII, 83 : Kpiff^ov iieXTCoii^vw teu àxou^{JLev yj jjl^Xi
Xer/eiv. Mo^JdiffSo) est un mot élégant, VIII, 37 sq. : ôjjloTov
Mou<Tt<r6ei Aàçviç -raïaiv àr,5ovi(7iv; XI, 81 : {touo-io-otov (cF. X, 23 :
TcpdTEpov Tcoxa [xovorixbç T)(j-6a).
Le chant pastoral est caractérisé chez Théocrite par
répithète povxoXixdç; Id. I, 20 : BoyxoXtxàç... Moîaaç; 64 et
passim; VII, 49 : po'JxoX'.xà;... àoiSôcç; IX, 28 : BouxoXtxal
Moiffat. Chanter le chant pastoral, c'est : pouxoXtiJisffOai ; Id. V,
44 : xa\ uffiara pooxoXia^ri; 60 : a-jTdet pouxoXtàdSeu ; VII, 36 :
pouxoXta<j6(o(ieffea; IX, I : BouxoXiàCeo Aâçvi; 5 : èiiiv hï tù
pouxoXiaCey. Le substantif correspondant n'est employé
qu'une fois, V, 67 sq. : èp:(78o|i.e;, odttç àpeiwv BouxoXtaoriç
èffTi.
Ce sont Jes mêmes réalités poétiques et musicales que
nous retrouvons chez Virgile, mais avec un vocabulaire
moins riche et moins précis. Théocrite donne une imitation
littéraire du chant bucolique qu'il connaît; Virgile imite
une imitation : le chant bucolique perd chez lui de sa
saveur primitive pour se rapprocher d'une poésie quel-
conque.
Le mot crOptyÇ est représenté chez lui par le mot fistula;
quelques détails prouvent que celui-ci en est l'équivaleat
exact : Égl. II, 36 sq. : Est mihi disparibus septem compacta
ciculis Fistula; III, 25 sq. : Aut umquam tibi fistula cera
luncta fuit? Les autres passages sont de simples mentions
de l'instrument, III, 22, et VIII, 33 : mea fistula (chaque
pâtre a sa syrinx, qui lui appartient en propre); VII, 24 :
arguta... fistula; X, 34 : uestra... fistula. Mais fistula ne
peut figurer aux cas obliques dans un hexamètre dac-
tylique; il a pour synonyme exact calami; II, 32 : calamos
cera coniungere pluris ; V, 2 : Tu calamos inflare leuis; 48 :
calamis; VI, 69 : hos... calamos; VIII, 24 : Panaque qui
primus calamos non passus inerlis. Dans l'Égl. II, SA : Nea
te paeniteat calamo triuisse labellum, « calamo » est un
singulier collectif.
A côté de la syrinx composée de sept calami, Virgile
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 485
connaît également le simple chalumeau, dont il parle assez
fréquemment, Égl. I, 10 : Ludere quae uellem calamo...
agresti (il s'agit de Tityre, un ancien esclave, auquel con-
vient une certaine modestie; cf. I, 2 : tenui... auena). C'est
pour indiquer rinfériorilé du genre pastoral que Gallus
dit, X, 51, : Garmina pastoris Siculi modulabor auena. Dans
l'Égl. VI, 8, Virgile, qui se représente sous la figure de
Tityre averti par Apollon d'éviter la haute poésie, dit de
même : Agrestem tenui meditabor harundine musam.
C'est dans une intention modeste que Menalcas-Virgile
parle, Égl. V, 85, de sa « fragili... cicula ». Dans l'Égl. Illy
27 (passage imité de Théocrite, Id. V, 7 : xaXàjiaç aùXdv),
stipula a un sens tout à fait méprisant : Slridenti miserum
stipula disperdere carmen. Dans une seule Égl., VIII, 21
et passim, il fait figurer la flûte proprement dite, celle
dont jouaient les instrumentistes dans bien des occasions
de la vie romaine, la « tibia »; sa mention à cette place
est assez singulière, puisque le chevrier parle en même
temps de sa « fîstula », v. 33. Comme Damon ne fait que
répéter le chant supposé du chevrier anonyme, on ne
saurait admettre que la tibia appartienne à Damon et la
fîstula au chevrier; ici Virgile ne paraît pas distinguer
avec assez de soin les deux instruments.
Il n'a pas de mot spécial pour dire jouer de la fistula; il
est donc obligé de recourir à une périphrase, qu'il n'em-
ploie du reste qu'une fois, Égl. V, 2 : calamos inflare.
Une seule fois il oppose les deux talents si nettement
distingués par Théocrite, le jeu de la syrinx et le chant,
Égl. V, 2 : Tu calamos infiare leuis, ego dicere uersus, mais
cette distinction n'aboutit à rien, puisque Mopsus chante et
que Menalcas, donné comme un chanteur, possède une
syrinx. Dans l'Égl. II Corydon est un chanteur; il se pro-
pose cependant d'apprendre à Alexis à jouer de la fistula,
V. 31 sq. Dans l'Égl. III, 22 Damœtas est un joueur de
fîstula; il prend pourtant part au concours de chant
amébée; il n'est pas dit que Menalcas soit autre chose
qu'un chanteur. Dans l'Égl. VII Corydon et Thyrsis sont
donnés comme de simples chanteurs, y. 5; Corydon parle
pourtant de sa fistula, v. 24. Dans l'Égl. VIII Damon et
Alphésibée paraissent être des chanteurs; le chevrier ano-
486 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
nynie est un chanteur, mais il mentionne sa fîstula, v. 33;
Tityre, dans l'Égl. I, 2, est un joueur de fîstula et un chan-
teur. Lycidas et Mœris, de l'Egl. IX, sont de simples chan-
teurs. Gallus, dans TÉgl. X, se propose de chanter ses
amours sur la (lûte du berger de Sicile, v. 5i.
Virgile ne distingue pas aussi nettement queThéocrile le
jeu de la syrinx et le chant. Si parfois il mentionne le jeu
de la syrinx comme une chose qui se suffit à elle-même,
Égl. 11, 31 sq. et Y, 2, ou le chant tout seul, comme le chant
de Corydon, Égl. Il, les chants amébées de la Ill«, de la V®,
de la vue, de la VIII^ Égl., les chants de Mœris et de
Lycidas dans la IX", assez souvent il cite la syrinx ou la
flûte comme servant d'accompagnement intermittent au
chant proprement dit. Dans la K® Égl., v. 2 sq., on se
demande comment Tityre peut jouer de la flûte et faire
retenlir les forêts du nom d'Amaryllis; le chalumeau ne
sert évidemment qu'à introduire le chant. Dans la IIP, on
ne sait si, au v. 22 : Quem mea carminibus meruisset
fîstula caprum, il s*agit d'un concours musical, d'airs de
fîstula (carminibus, cf. II, 31, canendo), exercice qui n'est
pas mentionné dans Théocrite, ou d'un chant bucolique
accompagné de syrinx. Dans TÉgl. V, v. 14, Mopsus a
cherché sur sa fîstula l'air de son poème, et l'a noté avec
les paroles. C'est sans doute cette opération qui est rap-
pelée, Egl. V, 87 : Haec eadem docuit, etc. De même au
V. 8 de l'Égl. VI, où il s'agit d'un chant. C'est sans doute
pour cela que, dans le chant amébée de la VII^ Égl.,
Corydon déclare que, si ses vers ne sont pas excellents, il
renoncera à jouer de la fîstula, v. 24. Dans l'Égl. VIII, le
refrain : Incipe Maenahos..., ne peut avoir d'autre sens
que d'indiquer une ritournelle de flûte, et c'est ce qui
explique que Gallus, X, 34, puisse espérer que les Arca-
diens chanteront ses amours sur la syrinx : Vestra meos
olim si fîstula dicat amores. Virgile met donc le jeu de la
syrinx en rapport direct et perpétuel avec le chant pro-
prement dit; en cela il s'inspire d'un passage unique de
îrhéocrite, Id. XI, 38 sq., et l'on se demande s'il n'a pas
été influencé par un usage tout différent, mais qui lui était
évidemment familier, l'accompagnement surlaflûtepardes
instrumentistes d'un morceau exéculé par un chanteur.
LES RÉAUTÉS RUSTIQUES 487
A Texemple de Théocrile il parle de la voix du chanteur
comme d'une chose importante, Égl. III, 51 : Efficiam
poslhac ne quemquam uoce lacessas; V, 48 : Nec calamis
solum aequiperas, sed uoce magistrum; IX, 53 sq. : uox
quoque Moerim lam fugit ipsa.
Pour désigner le chant, il n'a pas de mot aussi précis
que son modèle. Il se sert du mot carmen, qui figure chez
lui dans des acceptions assez difTérentes. Il désigne des
vers qui n'ont rien de bucolique, Egl. III, 86 : Polio et
ipse facit noua carmina; 90 : amet tua carmina, Maeui;X,
51, il désigne les élégies de Gallus; 62. il est pris dans un
sens très général. De même IV, 55 : Non me carminibus
uincet nec Thracius Orpheus... Dans TEgl. IV, 4 : Cumaei
carminis signifie une prédiction en vers; dans la V% 42,
une épitaphe : lumulo super addite carmen * et, 63 sq., une
formule de quelques mois : ipsae iam carmina iiipcs, Ipsa
sonant arbusta : deus, deus ille, Menalca; dans TÉgl. VIII,
07, une incantation magique : nihil hic nisi carmina desuut
(cf. 68 etpassim, 69 sq., 103). C'est de ce mot si général que
Virgile s'est servi pour désigner les chants bucoliques,
Égl. II, 6 : nihil mea carmina curas (sur III, 22, v. p. 486);
111,61 : ilii mea carmina curae; V, 13 sq., haec... carmina
désigne le chant en l'honneur de Daphnis appelé, v. 45,
tuum carmen; de même, 54 sq. : ista... carmina, et, 81 :
tali carminé; VI, 5 : deductum... carmen (singulier col-
lectif), avec une épilhète indiquant le caractère humble de
la poésie pastorale; 18 sq., carminis désigne le chant de
Silène appelé, v. 25, carmina; VIII, 3, carminé (singulier
collectif); M sq. : accipe iussis Carmina coepta tuis, Vir-
gile se donne comme l'auteur des poèmes de Damon et
d' Alphésibée ; il ne craint pas de détruire l'illusion; I, 77 :
Carmina nuUa canam; IX, 10 : carminibus désigne les
Églogues; 11 sq. : carmib^i... nostra; 21 : carmina (quoi-
qu'il s'agisse d'un seul morceau); 33 : sunt et mihi car-
mina; 38 : neque est ignobile carmen; 53, 67 : carmina;
X, 2 sq. : Pauca meo Gallo... Carmina sunt dicenda : negct
quis carmina Gallo (c'est la X^Égl. qui est désignée ici).
1. Sorvius ad h. l. : n duos ucrsus carmen uocauit ; nec niirum cum
ctiam do uno carmen dixerit, ut et rem camiir.e signo : Acncas liacc do
Danais uictoribus arma ».
488 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
Virgile emploie également le mot uersus, Égl. V, 2 : ego
dicere uersus; VI, 1 : Syracosio... uersu; VII, 22 sq. :
proxima Phoebi Versibus ille facit. Il se sert aussi de la
métonymie musa, Égl. VIII, 1 : Pastorum musam; 5 :
Damonis musam.
Au lieu de Texpression toute simple de Théocrite pour
caractériser le chant bucolique, il n'a qu'une expression
savante, VIII, 21 : Maenalios uersus... ou la métaphore, I, 2 :
Siluestrem... musam, ou le terme moins exact, VI, 8 :
Agrestem... musam.
Il emploie très fréquemment le verbe canere, II, 31 :
imitabere Pana canendo (il s^agit des accents de la syrinx) ;
VI, 3 : Cum canerem reges et proelia (il s'agit de la poésie
héroïque). Ailleurs le mot désigne le chant pastoral, V, 9 :
Phoebum superare canendo (bien que Phoebum semble
donner au mot un sens plus général); IV, 1 : pauio maiora
canamus; 3 : Si canimus silvas; VI, 11 : Te nemus omne
canet; I, 77 : Garmina nuUa canam; IX, 44 sq. : quae te...
canentem Audieram; 61 : hic, Moeri, canamus; 67 : carmina
tum melius... canemus; X, 8 : Non canimus surdis. Le
chant de Silène, malgré les efforts de Virgile pour donner
un caractère rustique à la pièce, n*est pas à proprement
parler un chant bucolique, VI, 31 : Namque canebat uti
(cf. 61, 68, 84).
Virgile fait également grand usage du mot cantare.
II,23:Canto, quaesolilus...; 111,21 : cantando uictus...;25 :
Cantando tu ilîum...;V,o4: Et puer ipse fuit cantari dignus ;
72 : Cantabunt mihi Damoetas et Lyctius Aegon (c'est la
traduction de a<reî, Id. Vil, 72) ; VI, 71 : Cantando... deducere
monlibus ornos ; VU, 5 : Etcantare pares (traduction de àetôev,
Id. VIII, 4); IX, 52 : Cantando longos... condere soles;
64 sq. : Canlanles licet usque... eamus, etc. (c'est la tra-
duction de pouxoXtaffStofieaea, Id. VII, 36) ; X, 31 sq. : canta-
bitis... Montibus haec uestris, etc.; 41 : cantaret Amyntas ;
75 : solet esse grauis cantantibus umbra. Le mot est
appliqué aux incantations magiques, VIII, 71 ; au chant
des cygnes, IX, 29.
A côté de ces deux mots, Virgile emploie souvent celui
de dicere, qui s'applique à toute poésie, mais qui n'im-
plique pas la musique. Il est pris dans un sens général
LES RÉALItÉS RUSTIQUES 489
Égl. IV, 54 : Spiritus et quantum sat erit tua dicere facta;
VI, 6 sq. : dicere laudes, Vare, tuas; 72 : His tibi Grynei
nemoris dicatur origo (après le don d'une syrinx qui mar-
quera le ton) ; VIII, 8 : mihi cum liceat tua dicere facta. Dans
les cas suivants il s'agit bien d'un chant de forme pasto-
rale, mais donné comme composé par le poète lui-même,
VIII, 5 : Damonis musam dicemus...; X, 2sq. : meoGallo...
Carmina sunt dicenda; 6 : sollicitos Galli dicamus amores
— ou par les Muses, Vlïl, 62 sq. : nos quae responderit
Alphesiboeus Dicite Piérides. Enfin le mot s'applique au
chant des pâtres eux-mêmes, III, 55 : Dicite... ; 59 : Alternis
dicetis... V, 2:egodicereuersus;50sq. : haec... tibinostra...
Dicemus. Égl. X, 34 : uestra meos olim si fistula dicat
amores, il s'applique à l'accompagnement de la syrinx.
Le mot meditari signifie exécuter un chant que l'on com-
pose *, Égl. VI, 8 : meditabor harundine musam ; 82 : Phoebo
quondam méditante...; 1,2: musam meditaris auena. Modu-
lari veut dire en faire la musique, Égl. V, 14 : modulans
alterna notaui; X, 51 : Carmina pastoris Siculi modulabor
auena. Dans le passage suivant Virgile oppose le texte et la
musique, IX, 45 : numéros memini, si uerba tenerem.
Virgile insistant surtout sur le côté poétique et littéraire
de ses compositions, tandis que Théocrite reproduit les
'habitudes des bergers chanteurs, àoi6<$ç est remplacé par
poeta. C'est le titre que se donnent ses pâtres, Égl. V, 45 :
diuine poeta ; VII, 25 : crescentem ornale poetam (cf. VII, 28*,
uati... futuro); IX, 32 sq. : Et me fecere poetam Piérides...
me quoque dicunt Vatem pastores (traduction du mot déoiSdv,
Id. VII, 38). Vates et poeta paraissent synonymes pour
Virgile. Virgile emploie du reste le mot poeta dans son sens
habituel, soit en l'appliquant à Gallus, X, 17 : diuine poeta,
soit en se l'appliquant à lui-même, X, 70 : uestrum. . . poetam.
Il fait ressortir le caractère des Églogues comme poésiè^
de cabinet en employant des expressions comme celles-ci,/
Égl. m, 85 : lectori...uestro; VI, 9 sq. : siquis tamen haecV
quoque, siquis Captus amore leget; X, 2 : sed quae légat]
ipsa Lycoris, et VI, 12 : sibi quae Vari praescripsit paginaj
nomen.
1. Cf. Gebauer, De poeta^'um gracorum...^ p. 14, note 2.
490 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
Eq ce qui concerne le chant amèbée, Théocrile le désigne
de la façon suivante, Id. VHI, 31 sq. : Eîra S'défi.otgatatv
ôiieX3(i.oave Aaipvi; àoiSdtv BouxoXtxav, et, 61 : ToiOta pièv uv Ss'
a(iot6a(cDV 01 TcaîSe; âsicrxv. Il distingue nettement le rôle des
deux interlocuteurs; pour le premier, Id. VIll, 32 : ojtw dï
MsvaXxaç aplaro «pàtoç; IX, 1 : tu Ô'wÔà; ôép^eo icpâtToç, pour
le deuxième, VI, 20 : TiS 5'ê7c*t Aa|xo:Taç àveêàXXero; VIII, 71 :
As'jTepoç au Aà^viç XiY'jpôi; àvsêàXXer* ietSev; IX, 2 : (rjva'l/ao^co
ôà MsvaXxa;; 6 : aXXo6s Ô' aÏTiç uiroxpîvotTO MevàXxaç.
Virgile, pour désigner léchant amébée, se sert de alterna,
alternî uersus, Égl. III, 59 : Alternis dicetis : amant alterna
Camenae; VII, 18 : Alternis... contendere uersibus ambo
coepere; alternos... etc. Le rôle du premier interlocuteur
est indiqué par incipere, Égl. III, 58 : Incipe, Damoeta
(qui correspond à apxeoOat de Théocrite); celui du second
par différents mots, III, 58 : tu deinde sequere, Menalca
(Id.IX, 2 : <iyva'J/à<r6w); VII, 5 : respondere parati (Id. IX, 6 :
•jTToxpivoiTo) ; au début de ce dernier vers cantare ne s'oppose
qu'imparfaitement à respondere * ; VII, 20 : illos referebat
in ordine Thyrsis.
Voyons dans quelles conditions se produit le chant amèbée
chez Théocrite et chez Virgile. Dans la VI^ Id. il y a une
provocation et nous apprenons que cette provocation, carac-
térisée par le verbe èptCo) ^, donnait droit au premier tour
de parole, ce qui était important, les deux rôles, comme
nous l'avons vu 3, étant très différents, v. 5 : Ilpàroç ô'^p^ato
Aa?viç, ÈTcel xxi TupîToç èptaôEv. Dans Pld. V, c'est Lakon qui
porte la provocation, v. 22. Il semble bien que ce fait lui
donne le droit de prendre la parole le premier, car Komatas
lui dit, au v. 30 : ^purSe *. Au v. 60, Lakon lui répond
A'JToOe (xoi icoTépi(r8E, et il l'invite à commencer, v. 78 : Ela Xéy*
tî XI X&Yei?} et Komatas commence aussitôt; il semble donc
qu'il lui cède son tour de parole. Dans Tld. VII il n'y a pas
de provocation à proprement parler ; Simichidas propose à
Lykidas de chanter tous deux un chant bucolique pour
1. Cf. p. 187 sq.
2. 'Epi2|ci> est pris ailleurs dans son sens ordinaire : engager une que-
relle, rivaliser, Id. V, 23, 67, 136, VII, 41.
3. P. 118.
4. V. pourtant Ahrens, edit. maior, ad h. 1.
.— i
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 491
abréger la route, v. 3U sq. Lykidas accepte et commence.
Dans rid. VIII, c'est Daphnis qui provoque et on tire
au sort les tours de parole, v. 30, Xa-/c6v. Dans Tld. IX il n'est
pas question de provocation (elle peut avoir eu lieu
avant que la pièce commence). C'est le juge anonyme
qui assigne les tours de parole. Dans l'id. X, qui se rap-
proche à ce point de vue de Tld. VII, Milon engage Boukaios
à chanter un chant bucolique, ce qui lui rendra le travail
plus agréable, et Milon répond par un autre chant. Chez
Virgile, dansTÉgl. III, c'est Damoetas qui provoque, v. 28 sq.
Les tours de parole sont assignés par le juge, qui donne
le premier à Damoetas (c'est une imitation de l'Id. VI, bien
que les choses ne soient pas dites aussi clairement). Dans
rÉgl. V il n'y a pas de provocation à proprement parler :
Menalcas et Mopsus échangent courtoisement des chants
(comme dans la Vil® Id.; cf. Tld. X, bien que dans cette Id.
l'invitation ait quelque chose d'ironique). Dans l'Égl. VII
Virgile ne parle pas de la provocation et ne nous dit pas
pourquoi c'est Corydon qui commence. Dans l'Égl. VIÏI nous
ne savons ni comment le chant amébée a été introduit, ni
pourquoi c'est Damon qui prononce le premier poème.
Quel est l'enjeu du chant amébée? Dans Tld. V Lakon,
en provoquant Komatas, lui demande d'engager un che-
vreau, v. 21 sq. Komatas y consent, à condition que Lakon
risque de son côté un agneau bien nourri : celui-ci se
récrie sur l'inégalité des enjeux et Komatas engage un
bouc. Dans l'Id. VIÏI Daphnis, qui a provoqué Menalkas,
engage un veau et demande en revanche : laoïiâTopa àjivdv,
V. 14. Menalkas répond qu'il ne peut mettre en jeu qu'une
belle syrinx. Il semble que Daphnis engage alors à son tour
une syrinx; mais cela n'est pas dit clairement : peut-être
persiste-t-il à conserver son premier enjeu *. Dans Tld. IX
il n'est pas question d'enjeu : le juge anonyme, qui paraît
avoir fait chanter Daphnis et Menalkas pour son plaisir,
donne au premier une massue rustique, au second une
belle coquille à volutes. Dans l'Id. VI Damoetas et Daphnis
1. Au V. 8-1 Scaliger, suivi par Ahrcns, lit : AâCso TÔtç frjpiy^oç»
C'est la syrinx do Menalkas qui est assignée au vainqueur. Mais les
mss. ont Ai^zi rà; o-jp'.YÏ*?» »^ ^^"^ alors admettre que les deux
concurrents ont dt'posé chacun une syrinx.
492 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
paraissent chanter pour leur plaisir; Fépreuve terminée,
Damœtas donne à Dapbnis une syrinx, Daphnis à Damœtas
une flûte. Dans la VII^ Lykidas est tellement charmé de
la proposition de Simichidas qu'il lui promet de lui donner
sa massue rustique, v. 43, et en effet il lui en fait cadeau,
V. 129 : èx Mo'.ffiv SeivTjïov wtzolg&w e^ev. Dans Tld. X il n'est
pas question d'échange de cadeaux. En outre, dans la P<^ Id.,
le chevrier promet à Thyrsis, pour obtenir de lui un chant
bucolique, et lui donne une chèvre ayant deux petits, ainsi
qu'un skyplios v. 25 sq. Le chevrier de la VIIl® Id. promet
une chèvre à Daphnis, s'il veut lui donner des leçons. Chez
Virgile, dans l'Egl. III, Damœtas, le provocateur, engage
une jeune vache, et, Menalcas ayant proposé en échange
deux coupes, il les refuse comme étant un enjeu trop inégal ;
il semble que Menalcas engage lui aussi une génisse. Mais
cela n'est pas dit clairement (cf. Fld. VIII). A la fin de
la V^' Égl. Menalcas fait un cadeau à Mopsus ; il lui
offre une syrinx et celui-ci répond par l'offre d'une
massue rustique (cf. l'Id. VI et Tld. Vil). Dans la VII« il
n'est pas question d'enjeu, bien qu'il y ait un jugement.
Dans la VIII" il n'y a ni jugement ni enjeu (cf. l'Id. X).
Quant au choix du juge, il a lieu sur le moment même :
dans la V^ Id. Komatas aperçoit un bûcheron, Morson, qui
travaille dans le voisinage, v. 63 sq. ; il le propose comme
juge à Lakon et celui-ci accepte. De même, dans l'Id. VIII,
26 sq., Daphnis aperçoit dans le voisinage un chevrier; il le
propose comme juge à Menalkas, qui accepte. Dans la IX®,
nous ne savons pas comment le juge a été choisi; il semble
que ce ne soit pas à proprement parler un arbitre, mais
quelqu'un qui a voulu se donner le plaisir d'entendre
Daphnis et Menalkas. Dans la VI° Daphnis et Damœtas
échangent des chants d'une façon courtoise, sans vouloir
instituer un concours proprement dit : il n'y a donc pas
déjuge. Il ne saurait y en avoir dans les Id. VII et X, où
il n'y pas de rivalité. Chez Virgile, dans l'Égl. III, on prend
pour juge Palaemon, uniquement parce que c'est lui qui
se présente, v. 50 (c'est ce qui se passe dans les Id. V et
VIII). Dans la VII^, Daphnis est déjà choisi, nous ignorons
par qui et comment il l'a été (cf. Id. IX). Dans le V*^,
Menalcas et Mopsus échangent amicalement des chants;
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 493
il ne saurait être question d'arbitre (c'est le cas des Id. VI,
VII et X). Enfin dans la VÏÏI'^ toute la mise en scène du
chant amébée est supprimée de parti pris : il n'est donc
pas question de juge.
_ Dans Théocrite c'est l'habitude des pâtres de s'asseoir
pour exécuter le chant bucolique, Id. 1, 12 : xtXBe xaôtÇaç; 21 :
â<T8to{Ae8a ; XI, 17 sq. : xaÔsCofisvoç 8'è7r\ iiSTpaç 'T'j/TjXâtç... aet8,
à moins de circonstances particulières; ainsi, dans VII^ Id.,
Simichidas et Lykidas chantent en marchant; dans la X^,
Boukaios et Milon en travaillant; dans la III«, le chevrier,
après son monologue infructueux, chante un chant d'amour
pour amadouer Amaryllis; il s'appuie contre un pin,
V. 38; il serait ridicule qu'il s'assit commodément. Le
chant amébée est exécuté assis, Id. V, 31 sq. : a^iov àrjrj Teïô'
{iiib Toiv xoTivov xal ToXo-ea TaO-ra xa6i$aç; Id. VI, 3 sq. ; èwl
xpàvav U Tiv' ô?(i<pa) *Eçô|i.evoi. Ni dans l'Id. VÏII, ni dansl'Id. IX
l'attitude des concurrents n'est déterminée. Dans l'Id. VII,
89, le divin Komatas est représenté chantant étendu à
terre : xaTexéxXi(ro 6eîe Ko(xàTa. Chez Virgile les concurrents
sont également assis, Égl. III, 55 : consedimus; V, 1 sq. ;
Cur non... consedimus; VII, 1 : consederat (il s'agit du
juge ; mais les deux chanteurs doivent s'asseoir également).
Dans l'Égl. VIII, 16, Damon est debout, incumbens... oliuae
(Virgile vient de dire que l'aube est à peine levée et que
Fherbe est humide de rosée). On ne nous dit pas quelle est
l'attitude d'Alphésibée. Dans l'Égl. IX les deux chanteurs
Sont en marche (cf. Id. VII). Tityre, dans l'Égl. I, chante
Amaryllis à demi couché, v. 1, et Virgile Gallus commodé-
ment assis, V. 71 ; Dum sedet. On ne nous dit rien ni pour
Silène, Égl. VI, ni pour Corydon, Égl. II. L'agitation de
Gorydon engage à le supposer debout.
Ainsi, pour tous ces détails, Virgile suit docilement Théo-
crite; il n'avait pas à s'écarter de lui, puisque c'est à lui
qu'il emprunte l'idée du chant bucolique et la variété de J
ce chant qui est le chant amébée.
§ XIII. Les dieux. La religion. Les superstitions
populaires. La plupart des dieux mentionnés par Théo-
crite se retrouvent chez Virgile : il n'y a pourtant pas là
d'emprunt; l'usage qu'en font les deux poètes n'est pas
toujours le même.
28
494 ÉTUDBSUR LES BUGOUQUES DE VIRGILE
Zeus fîgare i^z Théocrite ^x>niine le dieu de Tatmo-
sphère, Id. IV, 43; c'est lui qui façonne les êtres ou qui tout
au moins leur donne leur caractère, YII, 44. 11 est mis en
rapport avec la poésie, à laquelle il paraît s'intéresser,
sans doute comme inspirateur de son fils Apollon, VII, 03.
On rappelle assez irrévérencieusement ses amours, VIII,
59 sq. Son nom figure dans des formules d'affirmation ou
de négation, IV, 50, V, 74 : «ôt tô Xi6ç; IV, 17, VII, 39 :
0 0 Aâiv ; XI, 29 : ou pti Aï'... Ce dernier emploi ne se retrouve
pas chez Virgile, où les pâtres ne se servent point de ces
formules, qui avaient pourtant leurs analogues dans la
langue latine. Il n y a pas d'allusion aux amours de Jupiter;
il est pris une fois pour le dieu de l'atmosphère, Égl. VII,
60. Il est mis en rapport avec les chants des pâtres
III, 60 sq. : Âb loue principium, Musae,... illi mea carmina
curae. Dans lÉgl. IV, 49, il est considéré comme l'ancêtre
de l'enfant merveilleux.
Apollon est donné chez Théocrite, au début d'un chant
amébée, Id. V, 82 sq., comme le protecteur d'un pâtre chan-
teur, qui lui réserve un bélier pour la fêle des Kàpvea, et
Phoibos, VII, iOO sq., comme le dieu des vers en général.
Un de ses surnoms figure deux fois dans la formule
exclamalive : «o Ilaïav, V, 79, et VI, 27. Chez Virgile Apollon
est mentionné Egl. V, 35 S dans un passage rustique, sans
doute comme protecteur des troupeaux : Ipsa Pales agros
alque ipse reliquit ApoUo. Dans l'Egl. X, 21, et dans TÉgl.
VI, 3 sq., où il est désigné par le surnom de Cynthius,
c'est plutôt comme dieu de la poésie que comme dieu
des troupeaux qu'il figure; Égl. III, 104, il est le dieu de la
divination, puisqu'il s'agit d'expliquer une énigme; Égl.
IV, 57, il est le père de Linus et le dieu de la beauté mas-
culine, formosus Apollo. Il y a enfin deux cas spéciaux,
IV, 10 : tuus iam régnât Apollo, et VI, 73, Ne quis sit lucus
quo se plus iactet Apollo. Virgile cite fréquemment Phœbus
comme prolecteur de la poésie, ce qui s'explique par le
caractère littéraire des Églogues, III, 62 sq. (passage imité
de rid. V, 82), V, 9, VI, H sq., 29, 66, 82, VII, 22. C'est
sans doute dans le même sens qu'il faut prendre le v. 66
1. Servius, ad h. l. : « ApoUinem nomiuiu dict, id est pastoralcm ».
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 495
de rÉgl. V : Ecce duas libi, Daphai, duas altaria Phoebo.
Égl. VII, 62 et 64, comme au v. 63 de TÉgl. III, VirgiJe
rappelle simplement que le laurier est consacré à Phœbus.
Théocrite mentionne fréquemment les Muses, soit pour
les invoquer, soit pour les mettre en rapport avec les
pâtres chanteurs, qui sont aimés d'elles. L'emploi qu'il fait
du mol n'a rien de particulier, Id. I, 9; 64 : Moiaat 9tXai;
141 : Tbv Mowai; q>îXovav§pa; 144 (il s'agit d'une libation);
V, 80 sq. : xal Moïaat {j.e ©iXevvTi ttoXù it>x£ov î) tov àoiÔdv
Aàçviv; VII, 12; 37; 47; 82 : Ouvgxa o\ y)^vxù Moïexa xatà
<rr<$|i,aToç x^e vsxrap (expression familière et pittoresque);
129 : èx Moiffav Çeivr/iov (en parlant du cadeau d'un paire
chanteur) ; X, 35 : TÔdaov èn\v Moî<jac çiXat (les expressions
de ce genre sont pleines d'une bonhomie affectueuse) ;
XI, 6 : Kal Tttïç èvvéa ôyi TceçiXvjiiévov ï^oya Moiaoiii;. 11 dit
adieu aux muses bucoliques, IX, 28 : BovxoXixal Motaat (làXa
xatpETe. Deux fois il leur donne le surnom de Piérides,
X, 24 : Mfoaai UieptSeç; XI, 3 ; *H laV UiepîSec. Il emploie ce
mot dans le sens de chant, I, 20 : tôcç povxoXixàç... [loîaxç
(cf. IX, 32 : èjiivô'à [LoXaoc, xa\ wSa). Virgile n'offre rien de
particulier non plus dans les mentions qu'il fait des Muses,
Égl. III, 60 ; IV, 1 , Sicelides Musae est une expression
savante qui paraît traduire po^jxoXixa\ Moïaai de î'Id. IX,
28; VI, 65 : una sororum; 69; VII, 19. 11 emploie plus sou-
vent que Théocrite le terme de Piérides, sans du reste
paraître y attacher une signification spéciale, III, 85 ;
VI, 13; VIII, 63; X, 70 sq. : diuae.. Piérides. Il fait égale-
ment un assez grand usage du mot musa dans le sens de
chant, III, 84, VI, 8, VIII, 1, I, 2. 11 ne se sert qu'une
fois du mot latin : Camenae, III, 59. 11 nomme Calliopé
comme la mère d'Orphée, IV, 57, et caractérise sa poésie
rustique par le mot nostra.. Thalea, VI, 2.
Arlémis n'est citée par Théocrite que dans le chant
magique de la U^ Id., v. 33 sq., où elle paraît identifiée à
Hécate. Virgile la nomme comme déesse de la chasse sous
le surnom de Délia, Égl. VII, 29, et très vraisemblable-
ment, III, 67.
Déméter est mentionnée par Théocrite dans la VU" Id.,
à l'occasion de la fête des Thalysia, v. 3 : Ta Ar,ot yào sTeuxs
€)aXû(7ia ; 32 : sôirsTcXb) Aa[xàTEpi; 155 sq. : B(it>(jt,cî) nap Aa^arpoç
496 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
à>(t)dc5o;.... *A le yekiaaa.'. Apày{xaTa xal [laxwvaç èv àjiçoTépaio-tv
ÏXoiGOL. H y a une invocation à Déméter dans la pièce
des moissonneurs, Id. X, 42 : Aa(i.aTep 7co>.ûxapîre woîcy-
(TTa^y..- Thèocrite n'en parle donc que dans deux Idylles
spéciales. Virgile ne mentionne Cérès qu'en passant, lors-
qu'il associe Daphnis aux divinités rustiques, Egl. V, 79 sq.:
Vt Baccho Cererique libi sic uola quotannis Agricolae
facient.
Thèocrite ne parle qu'une fois de Dionysos, comme pro-
tecteur de la végétation, Id. II, 120 : MiXa (xàv èv xoXrotffi
Aiwvûdoio (p'jXdtjCTwv. Virgile le considère comme un dieu
rustique, Égl. V, 79. Il le met particulièrement en rapport
avec la vigne, Égl. VII, 58 : Liber pampineas inuidit col-
libus uuas, et, 61 : uitis laccho.
Aphrodite figure assez fréquemment dans Thèocrite
comme déesse de Famour. Dans Tld. I il lui imprime le
caractère d'une divinité séduisante, mais implacable, qui
se plaît à faire le malheur des mortels, v. 95 sq. et 100 sq.
11 lui donne son nom d'Aphrodite, Id. I, 138, II, 7, 30 (en
la mettant en rapport avec le pdfiêcç magique), VII, 55 :
Tov A'jxîSav oTTTÊvpLevov èÇ 'Açpoôîtaç, X, 33 ; le surnom de
Kypris, I, 95, 100 sq., II, 130 sq., XI, 16 : Kuirpiôo; èx {jLeyàXaç
To ol r.itaTi ita^E péXejivov (où c'est d'elle que proviennent
les flèches qui inspirent l'amour); le surnom de Kylhe-
reia, III, 46 : Tàv tï xaXàv Kuôépeiav. Bien que Virgile assigne
dans ses Églogues une grande place aux amours des pâtres,
il ne mentionne Vénus qu'en passant, à propos du myrte,
Égl. VII, 02 : Formosae myrtus Veneri... et à propos des
cérémonies magiques, VIII, 78 : Veneris... uincula necto;
Égl. III, 68, meae Veneri est un terme de galanterie.
Éros tient également une grande place chez Thèocrite,
et figure dans les mêmes Idylles qu'Aphrodite, c'est-à-dire
I, H, III, VII, X (il n'est pas nommé dans Tld. XI). I, 97
sq. (il est donné comme un dieu auquel on ne résiste pas);
98; "EpwTOçuir'àpYaX^w; 103; 130; II, 7; 55 : aUrEpw; àvéape;
133 sq. (il brûle plus violemment que le feu d'Héphaistos) ;
IIÏ, 15; X, 19 sq. (il est aveugle comme Plqutos) : toçpovTiaTo;
*'Epa)^. Dans deux passages Thèocrite parle, non pas d'Éros,
mais des Éros, Vil, 96 : i3t{Aixi8a iièv "EpwTeç èTcéTc-rapov ; 115 :
"rjifxe; o' *reTîSoç xal Bu6Xt8o; àoù Xtir6vT£<; Naiia xal OtxeOvra,
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 497
^av63cc &5o; ocItcù Aitovaç, "^Q (laXocaiv ^'ËpcDTs; épeu6o{i^voi(T'.v
o{jLoïot... Virgile ne parle d'Amor que dans Jes Égl. VIII,
43 sq. (passage imité de l'Id. III, 15), et X, 28 sq., où il lui
donne le caractère impitoyable qu'il a dans la I'"« Id. (cf.
ibid, V. 69).
Pan est pour Théocrite le joueur de syrinx par excel-
lence, Id. I, 3; 16 sq. c'est le chasseur qui dort à midi parla
chaleur et qui ne veut pas être réveillé : e^Ti 6à wixpdç Kal
oX àù 6pi{x£îa xoXà itoxi pivi xâ6r)Tai; 123 sq. c'est le dieu d'Ar-
cadie, qui fréquente de préférence le Lycée et le Ménale,
mais aussi tous les endroits où il y a des pâtres, en parti-
culier la Sicile. Théocrite parait faire allusion à un culte
qu'il avait dans la plaine au pied de la montagne Homolé
en Thessalie, VII, 103, et décrit les familiarités que se
permettaient avec lui ses dévots en Arcadie, ibid., 106 sq.
On lui fait des offrandes de lait et de miel, Id. V, 58 sq. ;
son nom figure dans le langage des pâtres pour appuyer
une affirmation ou une négation, IV, 47; V, 141 : vai tbv
Ilâva; V, 14, où ptaoTOv tov Ilôtva xbv axTiov (il est désigné
comme protecteur des rivages). Dans l'Id. IV, 63, le mot
est au pluriel (comme pour les Éros), nâve(T(Ti xaxoxvaiAote».
Virgile caractérise Pan d'une façon moius précise et en
laissant tomber un certain nombre de détails particuliers.
Il sait qu'il est le dieu de TArcadie et se le représente
barbouillé de rouge, Égl. X, 26 sq.; mais il ne nous dit rien
sur son culte. Il le donne comme l'inventeur de la syrinx,
II, 3*2 sq., et VIII, 24 (ce que ne dit pas Théocrite), comme
un maître dans Tart d'en jouer, 11, 31, comme le prolecteur
des bergers et des moutons, II, 33. D'une façon plus géné-
rale il est un dieu poétique, IV, 58 : Pan etiam Arcadia
mecum si iudice certet... ; il est simplement nommé, Égl.
V, 59, en compagnie des pâtres et des dryades.
Priape fait partie du cortège des dieux, qui, chez Théo-
crite, entourent Daphnis mourant, Id. I, 81 sq. Théocrite
signale un lieu rustique, où se trouve sa statue à côté de
celles des Nymphes, I, 21 sq. Virgile ne Ta pas introduit
parmi les dieux, qui s'apitoient sur Gallus. 11 le fait
figurer, Égl. VII, 33 sq., comme le protecteur d'un
modeste jardin et comme recevant une offrande de lait et
des gâteaux.
28.
498 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
Tfaéocrile mentionne une fois, IV, 62, les jeunes Satyres
en compagnie des Pans et en faisant allusion à leurs ins-
tincts lubriques. Virgile mentionne la danse bien connue
des Satires, Égl. V, 73, et leur donne le nom latin de fauni,
VI. 27.
Les Nymphes] sont, dans Théocrile, les divinités le plus
souvent mises ^h rapport avec Ja vie pastorale; ce sont les
déesses des eaux, Id. VII, 15i. Elles ont dans la campagne
des antres, qui sont leur séjour et d'où sort une eau qui
est sacrée, VII, 136 sq., des endroits où sont dressées leurs
statues et qui leur sont consacrés, 1, 21 sq. Elles s'intéressent
à Dapbnis, 1, 66; 141 : tôv oj Nûji?ai<riv à7:ex6îi ; aux pâtres, V,
17 :0u piàv oÙTa'jTaç xàç XtjjLvaSac, toYaOé, Nujiqpaç, Ait^ (xoî rXaoïre
xal eùjxevie; TeXéOoiev.... On leur offre du lait et de l'huile, V,
53 sq.; on leur sacrifie des animaux, une chèvre, V, H sq.,
un agneau, 139 sq., 148 sq. Elles inspirent les pâtres chan-
teurs, VII, 91 sq. Leur nom sert à appuyer une affirmation
ou une négation, I, 12: tcotI xàv N-jpLç5tv; IV, 29; ou N^itçaç;
V, 17; 70 ; Nal tcotï xàv N'jjxçav. Le mot Natç nest employé
par Théocrite qu'une fois comme épilhète de la nymphe
qu'épousa Daphnis, VIII, 93. Il mentionne une fois les
nymphes de Kastalie, VII, 148 : Nujxçai Ka^TaXiSsç, identiques
aux Muses. Il ne parle des Néréides qu'à propos d'un
voyage sur mer, VII, 59 : Y>.a'^xaiç Nr,pr,i<Tt. Chez Virgile les
Nymphes s'intéressent à Daphnis, Égl. V, 20 sq. La place
qu'elles tiennent dans la poésie pastorale est indiquée par
le vers 19 de l'Égl. IX: Quis caneret nymphas?... Elles ont
des sanctuaires dans la campagne, III, 9. Elles sont les
déesses de la nature et elles apportent des fleurs. H, 45 sq.
Les paysans leur adressent des vœux et les acquittent, V,
74 sq. Elles figurent en Crète, VI, 55 sq. Un pâtre, au
début d'un chant amébée, invoque les nymphes Libé-
thrides : Nymphae, noster amor, Libelhrides, Vil, 21, ce
qui équivaut aux Muses (cf. Id. VII, 148). Dans TÉgl. X,
9 sq., les pueilae Naïdes remplacent les Nymphes de Théo-
crite, I, 66, et sont identifiées avec les Muses; mais, Égl.
Il, 46, candida Nais est une simple nymphe. Les dryades
et les hamadryades, V, 59 : dryadasque puellas, X, 62 :
hamadryades, ne figurent pas chez Théocrite. Virgile men-
tionne la Néréide Galatée : Nerine Gaialea, VU, 37 (cf. Vf,
LES RÉALITÉS RUSTIQUES 499
ff
35 : discludere Nerea ponto), et la Naïade M^\è : Aegle
Naïadum pulcherrima, VI, 20 sq.
Le nom de la nymphe Aréihuse figure dans Théocritc
et dans Virgile avec un sens un peu dilTérent. Dans Tld. I,
li7, Daphnis dit simplement adieu à Aréthuse, nymphe
de Sicile : x«îp'*Ap26oicja. Virgile la considère comme l'ins-
piratrice de la poésie pastorale, Égl. X, 1 : Exlremum hune
Arethusa mihi concède laborem.
Les Moipai sont, chez Thcocrite, mises en rapport avec
la mort, Id. I, 139sq. : xi ye jj.àv Xtva irivta XsXoîicei *Ex Moipiv,
II, i60 : Tav *AtSao TijXav val Moîpaç àpaçsi; chez Virgile, les
Parcae avec le cours immuable du destin, Égl. IV, 47 :
Concordes stabili fatorum numine Parcae.
Chez Théocrite Iléraklès est mis en rapport avec le
peuplier blanc, Id. II, i21 : Xevxav, *lïpaxX£o; Upbv epvoç;
c'est le patron des athlètes, IV, 8, le héros de l'aventure
des Centaures, VII, i49 sq. Virgile en parle simplement à
propos du peuplier, Égl. VII, 61 : Populus Alcidae gratis-
si ma.
"ASwviç, Id. I, [109], est considéré comme un pâtre aimé
d'Aphrodite. Virgile rappel* qu'il a été berger, Égl. X, 18,
sans parler d'Aphrodite.
Un certain nombre de dieux figurent dans Théocrite, qui
ne se retrouvent pas chez Virgile, sans qu'il faille voir là un
parti pris, sauf peut-être à propos d'*Ep(jLf,;, qui prend part
au défilé des dieux, Id. 1, 77. Virgile ne connaît pas Mercure
dans les fonctions de protecteur des troupeaux.
'AiSo:, Id. ï, 103 : K^v 'A^6a; 130 : e; "Aïfioç; II, 160 : tàv
'Aifiao irvXav; IV, 27 : tU 'Ai'Sav. Ce sont là des façons de
parler toutes grecques, que Virgile n'avait pas à faire
passer en latin.
*Exaxa, Id. II, 12, 14. Il est assez singulier que Virgile,
qui imite les incantations de la magicienne, laisse de côté
cette déesse.
"Hpa, Id. IV, 21 sq. C'est sans doute simplement l'occa-
sion qui a manqué à Virgile pour parler de Junon.
IDoÛToç, Id. X, 19. H est considéré comme un dieu
aveugle.
IIp&DTeuc, Id. VIII, 52. Pour ces deux divinités même
observation que pour Junon.
500 ÉTUDE SUR LES BUCOUQUES DE VIRGILE
«
SeXdva, Id. II, 10, 69, et passim, 79, 142, 165 : ^z\(xy,aioc
. ).MC3p<îxpoE. SeXdévs joue uD rôle important dans la mise en
: scène de lall« Id.; Virgile a supprimé toute cette mise en
'. scène. II parle une fois de la lune, comme d'un astre sou-
mis au pouvoir des enchanteurs, mais non pas comme
d'une déesse, Égl. YIII, 69.
"Ûpae, Id. I, 150 : *ûpàv iceicX'jvOat viv Êvt xpâvatat Soxtjo-eîç.
Ce sont des divinités grecques, que Virgile ne pouvait trans-
porter en latin dans ces fonctions de déesses des eaux que
par un emprunt direct : il ne Ta pas fait.
Héros mythologiques : AtTV£p(jTi(:, Id. X, 41 : ta tô Oeéco
Airj^paa; IIoXuSE-jxriÇ, IV, 9 : Krjti* êçaô' à v-â-zr^p noXu8e''JXEOç
EtpLEV à(JL€CVCi>.
En revanche Virgile mentionne un certain nombre de
dieux qui ne se trouvent pas chez Théocrile. Pour ceux
qui ont un caractère exclusivement latin Tintention est
incontestable : c'est le premier pas dans la voie où il s'en-
gagera lorsqu'il écrira les Géorgiques et l'Enéide ; il tient
à introduire dans TOlympe hellénique un certain nombre
(^ de divinités du Latium, Égl. V, 35 : Ipsa Pales; X, 2i : Venit
\ et agresti capitis Siluanus hon<9^e. Mais, pour les autres, il
ne parait les avoir fait figurer dans ses Ëglogues que par
occasion et pour répondre aux besoins actuels de sa pensée.
Ce sont : Doris, Égl. X, 5 ; Hesperus, VIIÏ, 30, X, 77; Lucifer,
VIII, 17;Lucina, IV, 10; Mars, X, 44; Pallas, U, 61 sq. ;Thelis,
IV, 32 (dans le sens de la mer. Cf. Nerea, VI, 35); Silenus,
VI, 14; Vesper, VI, 86; Virgo, IV, 6.
Indépendamment des personnages mythologiques de la
VI« Égl., qu'il est inutile d'énumérer ici, Virgile cite Achilles,
Égl. IV, 36; Bianor, IX, 60; Paris, II, 61; Tiphys, IV, 34;
Ulysse, VIll, 70.
C'est par un parti pris très visible qu'il fait figurer dans
ses Églogues les anciens poètes mythiques : Amphion, Égl.
II, 24 ; Linus, IV, 56, 57, VI, 67, et surtout Orphée, dont
la mention fréquente montre le charme qu'avaient pour lui
les légendes sur la puissance de la poésie primitive en
communion avec la nature inanimée et avec les animaux,
Égl. III, 46: Orpheaque in medio posuil siluasque sequentis,
IV, 55, 57, VI, 30, VIll, 55.
Les cérémonies religieuses menlionnces par Théocrile,
LES REALITES RUSTIQUES 501
indépendamment des Thalysia, dont il décrit les réjouis-
sances dans la VII^ Id., comprennent des sacrifices d'ani-
maux, des libations et des offrandes. Id. V, 41 sq., sacrifice
d'une chèvre aux Nymphes; 81, sacrifice de deux chevrettes
aux Muses; 82 sq., promesse de sacrifice d'un bélier à
Apollon pour les Karneia; 139 sq. et 148 sq., sacrifice d'un
agneau aux Nymphes; Id. I, 143 sq., libation de lait de
chèvre aux Muses; V, 53 sq., ofFrande de lait et d'huile aux
Nymphes; 58 sq., offrande de lait et de miel à Pan.
Chez Virgile nous trouvons la mention du sacrifice d'un
agneau à Octave considéré comme un dieu, Égl. I, 7 sq. ;
la promesse du sacrifice d'une génisse pour le salut de
Pollion, III, 8o; Tallusion au sacrifice d'un t.iureau par
Pollion aux Muses, 86; la promesse du sacrifice d'une
génisse pour les moissons, 77 *; érection d'autels à Daph-
nis ' et à Phœbus, ainsi que des offrandes de lait et d'huile,
V, 66 sq. (passage imité de l'Id. V, 53 sq.); offrande d'une
hure de sanglier à Diane par un chasseur, d'une jatte de
lait à Priape par un jardinier, VII, 29 sq.; offrande d'en-
cens à Octave divinisé, I, 42 sq. Ce qui est particulier à
Virgile, c'est la mention des Ambarvalia, Égl. V, 75, et celle
des vœux solennels adressés et acquittés par les paysans
aux Nymphes, à Bacchus et à Gérés, V, 74 sq., 79 sq.
Les superstitions populaires ^ sont fréquemment men-
tionnées chez Théocrite et elles ont un caractère de naï-
veté tout particulier. Dans la II® Id., v. 90 sq., Simaitha
rappelle qu'elle a été chez toutes les vieilles femmes, qui
ont des philtres d'amour. Dans la III® le chevrier essaie
de savoir s'il sera heureux en amour en faisant claquer
une feuille sur son bras, v. 28 sq. ; c'est le TrjXfçîXov; il a
interrogé Groiô, la vieille devineresse au tamis, xoaxtv(Jjj.avTtç,
V. 31 ; il conçoit quelque espoir en sentant sursauter son
œil droit, v. 37. Dans l'Égl. V, 121 sq., les deux pâtres qui
se font enrager se donnent réciproquement le conseil de
recourir aux herbes qui guérissent de la folie. Polyphème,
1. Servius ad h. l. : « dicitur autem hoc sacrificium ambarualia, quod
arua ambiat uictima ».
2. Sur les obscurités du culte de Daphnis, v. p. 159 sq.
3. Sur les cérémonies magiques chez Théocrite et chez Virgile,
V. p. 315 sq.
<
502 ÉTUDE SUR LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
qui craint d'être ensorcelé par Galatée, crache trois fois
dans ses vêtements, comme lui a enseigné à le faire la
vieille Kotytaris, Id. VI, 39 sq. L'influence heureuse de la
vieille qui crache est mentionnée Id. VU, 126 sq. Dans
rid. VII, 96, si Simichidas est heureux en amour, c'est
que les Éros ont éternué en signe favorable.
De ces amusantes superstitions helléniques Virgile n'a
rien pris; mais il en a qui étaient plus familières à ses
lecteurs. Le v. 23 de l'Égl. V suppose la croyance à l'as-
trologie. Virgile mentionne comme présages défavorables
les chênes frappés de la foudre, Égl. 1, 16 sq. *, le chant de
la corneille à la gauche de l'observateur, IX, 15. Indépen-
damment du loup-garou, Égl. Vin,97 sq., il cite la croyance
à la perte de la parole causée par un loup qui vous avait
vu le premier, IX, 54, au mauvais œil, III, 103, à l'influence
funeste de certaines paroles, Vil, 28.
Ainsi, en ce qui concerne les dieux, la religion, les super-
stitions populaires, il conserve vis-à-vis de Théocrite,
malgré quelques imitations, une grande indépendance.
1. C'était un augurium, suivant Servius, ad h. l.
TABLE DES MATIÈRES
Avertissement v
Chapitre I. — La jeunesse, les protecteurs, les amis de
Virgile 1
— II. — L'ordre chronologique et la date des
Bucoliques 51
— 111. — La deuxième Églogue 78
— IV. — La troisième Églogue 107
— V. — La cinquième Églogue ,,, 148
— VL — La septième Églogue 180
— VIL — La quatrième Églogue 210
— VIII. — La sixième Églogue 251
— IX. — La huitième Églogue 288
— X. — La première Églogue 325
— XL — La neuvième Églogue 351
— Xil. — La dixième Églogue 380
— XIII. — Les réalités rustiques dans les Églogues
de Virgile et dans les 11 premières
Idylles de Théocrite 409
Coulommiera. — Irap. Pall BRODARD. — 653 96-
ERRATA '
p. 12, 1. 25, d'Octave,
P. 14, 1. 5, ad i£neid.,
P. 25, ]. 33, et un plus haut
P. 26, note 1, 1. 1 sq.. Gui-
l /ma
lisez d'Octave
— ad Âeneid.,
— et un peu plus haut
— Gui-
Icfma
P. 30, 1. 27, ajoutez : Les nouveautés des tragédies de Pollion
étaient sans doute surtout des nouveautés métriques (cf. Hor.,
Sat., l, 10, 42 sq.).
P. 35, 1. 12, le jurisconsulte qui, lisez le jurisconsulte, qui,
P. 35, 1. 16, ad Egl.
P. 66, ]. 11, méconnnaissant
P. 69, 1. 4, anciens que
P. 69, note 1, 1. 1, p. 4
P. 70, 1. 25, me
P. 71, 1. 30, avert
P. 75, 1. 25, —
P. 76,. note 1, 1. 1, Tilyr
I. 2, avant
1. 3, à l'Égl. 111
l. 4, avec
» 1. 5, e ob»
P. 78, note 3, 1. 2, de 0. Ribbeck
P. 80, note 2, 1. 3, acertos
P. 81, 1. 23, troupeaux
P. 95, 1. 34, personne :
P. 96, 1. 18, laid :
— ad Ed.
— méconnaissant
— anciens, que
— p. 4.
— Me
— averti
supprimez ce Irait.
lisez Tityre
— avant les
— 'à l'Egl. 111, 9,
— avec la
— et obscurs
— d'O. Ribbeck
— lacertos
— troupeaux,
— personne,
— laid.
1. La plupart des fautes relevées ici provionnciit de la chute de
lettres au moment du tirape. Je laisse de côté les fautes d'accentuation
comme Ef/hgues au lieu d'Jùjlof/iies, Eniide au lieu d'Enéide, etc.
50
16 ERRATA
P.
100, 1. 23, les imitations
tuez des imitations
P.
419, note 4, 1. 1, VU
VIL
P.
124, note 2, 1. 8, devant
—
après
P.
i3l, 1. 31, evirspa
EOTcepa
P.
133, 1. 5, jattes
jattes,
• , 1. 6, trois fols
trois fois,
P.
139, 1.37, . de 118.
« TEîôe » de 118
P.
142, 1. 3, réplique
réplique,
* , 1. 12, 5(i><T(i>
— -
fictXTcii)
P.
151, note 1, 1. 5, sur out
surtout
P.
159, note 3, 1. 1, autre
—
autres
P.
162, 1. 35, menalcas
—
Menalcas
P.
163, 1. 9, yetoXoYOV
—
YectfAoçov
P.
168, note 2, 1. 1, sur
sur le
P.
m, 1. 28, p. 415, B
p. 415 B
P.
172, 1. 18, enfant.
—
enfant
» , 1. 24, taç
wc
P.
175, l. 18, V. 90
V. 60
P.
i77,J^n b
xb
P.
179, l. In, qu après
qu'après
P.
182, l. 19, précédentes
précédentes.
P.
190, 1. 5, nenous
ne nous
P.
198, noie 1, 1. 1, den
der
P.
203, I. 1, ad V,
—
ad VIII,
P.
206, 1. 31, « Muscosi -.
—
« Muscosi •,
P.
215, L 40, et p. 216, 1. i, haus
—
haus-
ser
ser
P.
219, note 1, 1. 3 sq., èviau
èviay-
TOO
TOO
P.
222, note 1, I. 1, ''Ep y.
—
•Epï.
• • 1. 15, dicanl.
—
dicant ».
P.
230, note 4, 1. 1, S
—
Scha-
1. 2, ua
qua
P.
231, noie 1, l. 3, que
—
que.
P.
233, note 3, 1. 1 sq., Wunder
—
Wunder-
lich
lich
P.
269, 1. 27, inane.
—
inane; .
P.
299, note 3, I. 5, . salisfaisanl .
—
satisfaisant.
P.
301, 1. 15, puisque si
puisque, si
P.
305, 1. 23, laissé à côlé
—
laissé de côté
P.
306, 1. 6, rid. IX
Hd. XI
» note 1, I. 4, chevrier
—
chevrier.
P.
311, 1. 12, de bête;
_
de bète.
P.
346, 1. 35, « ÇTjY^ *
• çTiYdç •
P.
361, 1. 19, pouva i
pouvait
ERRATA
507
p. 381,
l. 4, II, 71 sq,
lisez
11, 71 sq..
»
note 2, 1. 2, de VIP Égl.
de la VI r ï:gl.
P. 382,
1. 7, ont
sont
P. 385,
note 5, I. i, X-
X.
P. 392,
l. 39, dans Parlhénius
—
dans le Partliénius
P. 396,
1. 4, corydon
Corydon
P. 406,
1. 21, 42
—
V, 42
P. 426,
I. 4, remarqué »
—
remarqué
P. 435,
1. 26, vé(i.b)v.
véjjLiov;
P. 445,
1. 40, oLiei
aUe.
P. 462,
1. 7, (ôXa:po;
—
coXa^o;
P. 479,
1. 13, p. 33 :
—
p. 33,
P. 482,
1. 19, V. 9,
V. 9.
P. 490,
1. 32, HytiQ, et Komatas
XÉYei;; Komatas
P. 493,
1. 7, aeiS ,
asiSs,
P. 494,
1, 37 sq., C'est sans doute
—
Ce n'est peut-être pas
dans le même sens
dans le même sens.
P. 497,
I. 27, II, 32 sq..
—
II, 32 sq
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